Je fus placé, il y a vingt ans, comme clerc, pour faire mon
noviciat de la profession légale, dans le petit port de mer de
Muddleborough. Habitée en partie par des agriculteurs, en partie
par des pêcheurs, cette petite ville a conservé quelques restes
d'une contrebande autrefois lucrative et certaines réminiscences
des courses heureuses de ses corsaires, auxquels la principale rue
et plusieurs auberges doivent leur fondation. Le recteur, le
banquier, le procureur, mon patron, qui tenait enfermées dans des
boîtes en fer blanc les affaires litigieuses de la moitié du
comté, et à qui une salle à manger poudreuse servait d'étude, le
docteur et le propriétaire des deux bricks et du schooner, dont se
composait la marine marchande du port, étaient sans conteste les
sommités de l'endroit.
Du banquier ou de mon maître, le procureur, Lequel était le plus
haut personnage entre tous? grande question restée obscure. Le
banquier Isaac Scrawby passait pour immensément riche. Les banques
provinciales par actions n'existaient pas encore, et il n'était
pas un fermier ou un pécheur qui ne préférât les bons déchirés et
crasseux de Scrawby aux billets les plus neufs de la banque
d'Angleterre; son papier garnissait donc les petits sacs de toile
à voile des pêcheurs, et les vieilles femmes le thésaurisaient
dans leurs bas de laine, comme on le vit bien lorsque, forcé de
suspendre ses paiements dans la première crise après le bill de
Peel, il donna à ses créanciers trois shellings pour livre. Mais,
d'un autre côté, le procureur Closeleigh, mon patron, outre qu'il
pouvait faire prêter de l'argent à tout le monde, connaissait tous
les secrets du comté et avait la main en toute chose, sauf
pourtant les naissances, spécialité qu'il laissait au docteur.
Trois ou quatre clercs, sans me compter, faisaient cahin-caha la
besogne de l'étude. Le vieux Closeleigh portait généralement un
habit vert garni de boutons d'or à coquille, des culottes courtes
et des bottes à retroussis. Rarement il s'asseyait ou prenait une
plume, si ce n'est pour écrire une lettre à un client du premier
ordre; mais il tenait audience les jours de marché, et dans les
saisons des chasses il instrumentait aussi en plein air, dans les
rendez-vous des chasseurs.
La forte prime payée pour mon apprentissage me donnait
naturellement le droit de ne rien faire. Un effort fut bien tenté,
quand j'étais tout à fait novice, par le vieux Foumart, le clerc
plus spécialement chargé de la procédure, pour me décider à porter
des assignations; mais, cette tentative ayant échoué, on me laissa
prendre soin d'une des deux chambres de la maison déserte où nous
avions notre office, et causer avec les clients tandis qu'ils
attendaient leur tour.
La monotonie et la» respectabilité» étaient les traits
caractéristiques de notre ville. Nous avions peu de pauvres, ou du
moins nous n'en entendions guère parler. Les mêmes gens se
livraient aux mêmes occupations, et se permettaient les mêmes
amusements plus ou moins graves tout le long de l'année. Le
commencement de la saison des pêches et la foire annuelle étaient
nos seuls événements. Personne ne faisait fortune, et nul ne
perdait celle qu'il pouvait avoir. La contrebande, sous l'empire
des nouveaux règlements, était devenue trop hasardeuse et trop peu
lucrative pour que des gens respectables voulussent s'y aventurer.
On racontait pourtant de singulières histoires au sujet des
risques courus en ce genre par les pères de la génération
actuelle.
Chaque année, les jeunes hommes les plus remuants et les plus
ambitieux de toutes les classes partaient comme un essaim pour des
régions où l'industrie était plus active. En un mot, notre ville
était bien la plus tranquille, la plus somnolente réunion
imaginable de gens routiniers, économes, ennemis de toute
spéculation. Leurs plus grands efforts collectifs aboutissaient à
peine à entretenir la fontaine publique et la toiture de l'hôtel-
de-ville; mais jamais on ne put les décider à faire les fonds
nécessaires pour construire une jetée, bien qu'on en sentit
l'impérieux besoin, ni à faire remise des droits d'octroi à un
bateau à vapeur d'invention récente, qui passait devant notre
port, pour le décider à s'y arrêter et à entrer en concurrence
avec les lents caboteurs dont dépendent nos communications avec la
ville voisine.
Dans ce recoin des domaines du Sommeil... arriva un jour par terre
ou par mer, dans un bateau de pêcheur ou sur ses jambes nerveuses,
on n'en sut jamais rien, un homme grand, maigre, pâle, bronzé,
semblant être un ancien soldat, âgé de quarante à cinquante ans,
n'ayant qu'une seule main, et pour remplacer l'autre un crochet de
fer vissé dans un bloc de bois; pauvrement, salement vêtu, du
reste, et dont l'accoutrement ne ressemblait pas mal à celui d'un
garde-chasse.
Une compagnie composée du recteur, du docteur et de mon patron,
maître Closeleigh, partait précisément pour aller chasser dans une
réserve abondante de coqs de bruyère, et déplorait amèrement
l'absence du vieux Phil Snare, le meilleur batteur du comté, quand
le manchot offrit ses services d'une manière si convenable, si
polie, si respectueuse, qu'ils furent acceptés malgré leur léger
assaisonnement d'accent irlandais, mauvaise recommandation dans
notre comté, où les fils de l'Irlande n'étaient pas en grande
faveur. Une longue baguette de noisetier fut bientôt dans les
mains du nouveau venu, et avant la fin de la journée, le manchot
Peter était universellement reconnu pour le meilleur batteur et le
drôle le plus amusant qu'aucun des chasseurs eût jamais connu.
D'après son histoire, il jouissait d'une pension de retraite, et
s'en allait rendre visite à un parent qu'il espérait trouver bien
établi dans une autre ville, à cent milles au nord de
Muddleborough. Un verre de grog achevant de délier sa langue, il
raconta avec beaucoup de verve et de tact quelques-unes de ses
aventures.
À dater de ce jour, Peter devint le factotum de la ville, et
chacun de s'étonner qu'on eût pu se passer si longtemps d'un
personnage si indispensable. Il portait les lettres; il nettoyait
les fusils et fabriquait des mouches pour la pêche; il guérissait
les chiens malades; il portait, dans une singulière enveloppe de
son invention, les messages des femmes aux maris qui s'attardaient
aux dîners du club; il suppléait au besoin l'aide du docteur et
portait les assignations du procureur. En un mot, Peter était
toujours à la disposition de tout le monde, avec son visage
sérieux et ses réparties comiques. Jamais il ne semblait fatigué;
rarement il avait l'air pressé. Il allait et venait dans toutes
les maisons comme un chat familier, et il faisait d'opulentes
affaires, comme tous les gens qui savent se rendre indispensables
pour la solution de mille petites difficultés que chaque jour
amène. En très peu de temps Peter sortit ainsi, comme un véritable
papillon, de son cocon ou de sa chrysalide. La jaquette de chasse
déguenillée fut mise à la réforme et remplacée par un habit vert
d'ample dimension, garni d'une infinité de poches et assez pimpant
pour être porté par le premier garde-chasse de milord Browse. Son
gilet ouvert laissait voir un linge d'une blancheur irréprochable.
De la tête aux pieds, il était un exemple de ce que l'on gagnait à
être en crédit près des principaux marchands, et cependant il ne
s'était pas donné de maître. Il commença même à ne plus se charger
de simples commissions, excepté pour les gens de qualité. Un état-
major de jeunes garçons manoeuvrait sous ses ordres; et lorsqu'il
accompagnait une partie de chasse, pourvu lui-même d'un excellent
fusil que lui prêtait un aubergiste chasseur, il avait tout l'air
d'être là pour sa santé, pour prendre de l'exercice et se livrer
au plaisir du sport. Rien ne rappelait en lui le pauvre diable
dépenaillé et mourant de faim qui s'estimait trop heureux de
coucher dans une grange et d'accepter une assiettée de débris de
viande.
La faveur dont jouissait Peter n'était pas limitée à nos amateurs
de sport. Il semblait également dans la confiance de personnes qui
n'avaient jamais manié un fusil, ni jeté une mouche à une truite.
S'il commença par les petits marchands, bientôt il devint
indispensable aux boutiquiers les plus huppés. M. Tammy, le
marchand de nouveautés de la place du Marché, M. Tammy qui portait
toujours une cravate blanche et des escarpins, se promena un soir
dans son jardin, pendant plus d'une heure, avec Peter; miss Spark
le regardait par un trou de la porte; elle ne le perdit pas un
seul instant de vue, et elle déclara à qui voulait l'entendre que
Peter avait donné une petite tape sur l'épaule de Tammy en la
quittant... à Tammy, élu marguillier pour l'année courante! Cette
histoire trouva d'abord des incrédules; mais on ne put s'empêcher
de remarquer que les progrès de la toilette de Peter, en fait de
linge, dataient de cette promenade. Peu de temps après, Kinine,
notre principal pharmacien et droguiste, grand orateur dans les
meetings de la paroisse et première autorité scientifique de
l'endroit, fut observé à son tour. Son garçon de pharmacie le vit
étudier la géographie avec une vaste carte sous les yeux. Peter
était souvent avec lui, et le crochet de fer voyageait rapidement
sur la carte. À dater de ce moment, la ville entière sembla saisie
d'une véritable rage, celle de rafraîchir ses études
géographiques. L'Espagne et le Portugal étaient les localités
spécialement en faveur. Tout le monde demandait au cabinet de
lecture des livres sur la guerre de la Péninsule; et le libraire
de la place du Marché reçut en une seule semaine l'ordre de faire
venir plus de trois dictionnaires portugais.
Quant à Peter, il devint le lion de l'endroit. Il déjeunait avec
Smoker, l'aubergiste, amateur de chasse, dînait avec Tiles, le
cordonnier, prenait le thé avec Jolly, le boucher, soupait avec
Kinine, le droguiste, et se livrait à de longues causeries avec le
barbier et avec M. Closeleigh lui-même. On le priait de raconter
l'histoire de ses campagnes, tâche dont il s'acquittait avec une
grande onction. Chose assez étrange! les gens ne semblaient jamais
se fatiguer d'entendre les marches et les contre-marches de Peter,
les batailles livrées par Peter, et comment Peter avait perdu sa
main. Seulement les curieux faisaient remarquer qu'à la fin de ces
récits, Peter était toujours conduit avec mystère dans quelque
arrière-salle ou dans le jardin, et que là il chuchotait une heure
ou deux avec le maître de la maison en fumant une pipe et en
buvant quelques verres de grog; jamais on n'avait vu Peter s'en
trouver plus mal, ni s'en tenir moins d'aplomb. Il semblait au
contraire s'imprégner de silence en sablant les liqueurs fortes.
Cependant, malgré les plus rigoureux efforts pour garder le
mystère, on ne put l'empêcher de s'ébruiter; et on commençait à se
dire à l'oreille que Peter possédait un inappréciable secret,
concernant un trésor enterré durant les guerres. Les personnes qui
n'étaient pas encore dans sa confidence affectaient un doute
railleur; mais le nombre des amis de Peter croissait tous les
jours.
Pour ma part, je n'étais pas encore arrivé à l'âge où l'on court
après l'argent. Mon coeur appartenait tout entier aux chevaux, aux
chiens, aux gilets brodés, aux toilettes de fantaisie, tout cela
mêlé à des songes de Gulnares, de Medoras et de la jolie Anne
Blondie, la fille du recteur. Un trésor caché m'eût fait bien
moins désirer le patronage de Peter, que son habileté à fabriquer
une mouche de mai; et ce fut, en effet, à ma passion pour la pêche
que je dus d'être à mon tour initié au grand secret, qui depuis
longtemps déjà courait les principales rues de la ville.
Par une belle soirée d'été, j'avais épuisé en pure perte toute ma
science pour capturer une grande truite de quatre livres au moins,
qui s'amusait à monter et à descendre nonchalamment à l'extrémité
d'un étang profond, sous les racines d'un saule noueux à demi
déterré; lorsque Peter se glissant sans bruit, avec ses grandes
enjambées, à travers la prairie, fit soudain son apparition
derrière mon coude:
«Voulez-vous me laisser essayer, master Charles, si je serais plus
heureux que vous avec cette grosse friponne?»
Je ne demandais pas mieux: Peter jeta ou plutôt laissa tomber la
mouche, une mouche de son invention, aussi légère que le duvet du
chardon, juste derrière la grosse truite, qui la goba en un clin
d'oeil; ce ne fut qu'un bond et un plongeon; mais dix minutes
après, captive sous mon filet de débarquement, elle exhalait sa
vie en palpitant dans l'herbe.
«Il faut toujours jeter la mouche derrière ces grosses truites,
master Charles, si vous voulez qu'elles mordent. Jamais elles ne
se donnent la peine de regarder une mouche placée devant leur
museau.»
«C'est comme les gens riches!» ajouta Peter avec un gros éclat de
rire.
La capture de la truite devint l'occasion d'une causerie sur
l'herbe, et, petit à petit, nous arrivâmes aux campagnes de Peter
en Espagne et en Portugal. Je ne saurais rendre la flatterie
onctueuse du personnage, la sympathie qu'il exprimait pour un
véritable gentleman et un véritable amateur de sport, comme moi,
ne ressemblant en rien à ces mendiants de colporteurs et de
boutiquiers. Il me fit aisément comprendre que j'étais homme à
dépenser de l'argent dans le grand style, si j'avais cet argent;
et, après m'avoir donné à entendre qu'une belle jeune dame du
voisinage avait confié à Peter (tout le monde faisait des
confidences à Peter) sa préférence pour master Charles, il me
confia, non sans beaucoup de circonlocutions artificieuses,
l'histoire suivante, clé de la faveur qu'il avait acquise dans les
rangs de l'honnête population de Muddleborough.
Durant la retraite sur Torres-Vedras on lui avait confié, ainsi
qu'à deux de ses camarades, un fourgon chargé de caisses pleines
de doublons d'or; mais à la suite d'une vive escarmouche, ils
avaient dû se replier sur un couvent dans le puits profond duquel
il avait fallu jeter pour le soustraire à l'ennemi le chargement
du fourgon, sauf une seule caisse. Le même jour tous les
compagnons de Peter avaient été tués; Peter lui-même blessé et
porté à l'hôpital. En cet endroit de son histoire, il me montra
une terrible cicatrice dans son côté.
Le contenu de la dernière caisse avait été en partie divisé entre
eux, en partie enterré. Après sa lente guérison, Peter était allé
rejoindre son régiment, alors en marche sur les Pyrénées. C'est à
Toulouse qu'il avait perdu sa main. À son arrivée en Angleterre,
on lui avait donné son congé et une pension. Ici il produisit ses
papiers. Après bien des épreuves, il était enfin parvenu à
retourner en Portugal, où il avait trouvé le couvent déserté et le
puits à demi comblé de décombres. Il avait découvert aussi les
quelques rouleaux de doublons enterrés, mais il s'était bien
convaincu que, sans l'influence et le concours de quelque
véritable gentleman, il ne parviendrait jamais à sortir le trésor
du puits et du pays. Arrivé à ce dernier chapitre de l'histoire,
Peter tira d'une des profondeurs de ses vêtements, un véritable
doublon d'or, enveloppé dans une infinité de chiffons.
Comment ne pas ajouter foi à une histoire aussi circonstanciée,
avec de pareilles pièces à l'appui! Il poursuivit en me disant que
l'aubergiste, le droguiste, le cordonnier, l'armurier et beaucoup
d'autres notables habitants étaient désireux de s'associer avec
lui et de partir pour le Portugal. Tammy, le marguillier, ne se
montrait pas moins disposé à mettre une somme ronde dans une aussi
bonne spéculation; mais lui, Peter, préférait avoir affaire à un
jeune gentleman intelligent et entreprenant; et si je pouvais
décider ma riche tante à avancer l'argent nécessaire au voyage,
une bagatelle de deux cents livres sterlings, il était prêt à
renoncer aux plus belles offres de Tammy, de Kinine, de Tiles, de
Smoker et de tout la monde enfin pour partir avec moi tout seul et
dévaliser cette nouvelle caverne d'Aladin,. Tous les plans étaient
faits d'avance: nous devions louer un vignoble, dépendant des
anciens domaines du couvent, et après avoir retiré le trésor du
puits, le bien empaqueter dans des barriques de vin de Porto, à
double fond, et revenir en Angleterre partager le butin.
J'épouserais alors une belle lady; j'entretiendrais une meute et
je serais à la tête des gentilshommes du comté; quant à Peter, il
était plus modeste et il se contenterait d'avoir un cheval, un
couple de chiens d'arrêt et de mener la vie d'un squire de
campagne.
Le roman n'était pas mal agencé et Peter le racontait de la
manière la plus insinuante; mais j'étais trop gai et trop plein de
petits projets à moi, pour mordre à l'hameçon. Il était fort
douteux d'ailleurs que ma tante Rebecca consentît à me donner deux
cents livres sterlings, pour suivre en Portugal un Irlandais venu
on ne savait d'où. L'idée d'abandonner Anne Blondie, ma favorite,
aux soins exclusifs de mon rival, le jeune vicaire anglican, ne
pouvait non plus me sourire. En conséquence, après avoir donné à
Peter ma parole d'honneur de ne parler à âme qui vive d'un secret
si important, je me séparai de lui à la Taverne du Pêcheur, où je
lui payai quelques verres de grog et où je lui donnai pour le
récompenser d'avoir contribué à la prise de la truite, l'unique
demi-souverain dont j'aurais sans doute à disposer pendant toute
la semaine.
Dans le cours du mois, Peter disparut. On observa que tous ceux
qui l'avaient pris sous leur patronage, Smoker et Tiles, Jolly,
Kinine, et Tammy, semblaient particulièrement charmés et prenaient
un air mystérieux, quand ils entendaient le reste du public
s'étonner de cette disparition sans tambour ni trompette.
Une semaine environ après le départ de Peter, mistress Jolly s'en
vint trouver mistress Smoker pour lui demander si elle avait
entendu parler de son mari. Mistress Smoker n'avait aucune
nouvelle à donner, mais elle demanda à son tour à mistress Jolly
si elle savait ce que pouvait être devenue cette brute de Smoker?
Les deux femmes vérifièrent alors leur situation financière. Les
deux maris avaient fait des ventes à leur insu et levé de
l'argent. Smoker avait mis en loterie sa jument favorite Slap
Bang, et Jolly non-content d'encaisser les plus grosses factures
de la Saint-Jean avait encore enlevé le pot d'argent du grand-père
de mistress Jolly. Tous les deux avaient emporté leurs habits des
dimanches, leurs selles et leurs pistolets. Ce fut un terrible
scandale et un cri de haro général que ne purent apaiser les
lettres écrites par les deux maris disparus. L'une était datée de
Londres, l'autre de Liverpool. Tous les deux disaient qu'ils
avaient trouvé un moyen unique de faire fortune, sans courir de
risque, et qu'ils seraient de retour dans trois mois. Les soupçons
s'étaient un instant portés sur Peter: mais chose singulière! tous
les deux demandaient précisément de ses nouvelles et priaient,
l'un qu'on ne lui fît pas payer son verre d'ale quand il viendrait
trinquer avec les buveurs, l'autre qu'on donnât un morceau de
boeuf ou de mouton à son chien toutes les fois que cela lui serait
agréable.
Au milieu du tollé général, Peter descendit un beau matin de
l'impériale de la diligence de la ville voisine de Muddleborough,
et se glissa à l'improviste dans le cercle des commères de la
taverne du Cheval et du Jockey. Son histoire était courte cette
fois et positive. Il ne s'était absenté que pour aller toucher sa
pension. Il avait aperçu au Théâtre royal de Covent-Garden, Jolly
dans un état complet d'ivresse, mais il s'était abstenu de lui
parler. Moins d'une heure après son arrivée, Peter était enfermé
avec Kinine dans le laboratoire du pharmacien et il passa la
soirée entière avec Tammy, le marguillier.
La semaine d'ensuite on annonça que M. Kinine vendait sa pharmacie
et quittait la ville pour n'y plus revenir. Les uns disaient qu'il
allait étudier pour se faire recevoir médecin; d'autres qu'il
avait fait un héritage; d'autres enfin qu'il était ruiné. Le fait
est qu'il partit et qu'on ne le revit plus à Muddleborough. La
dernière fois que j'entendis parler de lui, il faisait un cours
public sur l'électro-biologie, ou sur toute autre chose, -- entrée
deux pence par personne.
Par une coïncidence assez bizarre, dans la même semaine où Kinine
céda la place à son successeur Bluster, qui tient encore sa
pharmacie, Tammy, le marguillier, partit pour Manchester, sous
prétexte d'acheter des marchandises, mais ce n'était pas l'époque
de ses achats annuels. Il laissa la direction du magasin au jeune
Binks, qui devait plus tard épouser mistress Tammy. M. Tammy fut
absent six mois. Durant ce temps, la pauvre mistress Tammy disait
à qui voulait l'entendre qu'elle en avait perdu la tête; et quand
il revint, il était «aussi maigre qu'une belette, aussi chauve
qu'un vautour et aussi jaune qu'une guinée.» Ainsi le déclarait
miss Spark; mais très peu de gens le virent, car il se mit au lit
et mourut, ne parlant dans son délire que de fourgons, de trésor,
de doublons d'Espagne et du traître Peter. Le jour de son
enterrement, tout fut connu. Tammy était allé en Portugal avec
Peter, qui, après l'avoir conduit au milieu du pays, l'avait
dénoncé à la police comme un espion hérétique et était décampé
avec les mules, le bagage et tout l'argent destiné à l'achat de la
vigne, des barriques à double fond, des voitures et de tous les
compléments de l'entreprise.
Le pauvre Tammy, après sa mise en liberté, s'était vu forcé de
regagner Oporto à pied et presque en mendiant. Arrivé dans cette
ville, la première personne dont il avait fait rencontre, au
bureau de la police, était son compatriote Kinine en train de
demander des renseignements sur ce coquin de Peter, qui, après une
bombance à Londres, avait disparu avec ses malles et ses billets
de banque, produits de la vente de son fond de commerce, pour
rejoindre Tammy en Portugal.
Quand la pauvre mistress Tammy raconta cette triste histoire au
déjeuner des funérailles, la bombe éclata. Peter avait pris pour
dupe la ville tout entière; chacun, depuis le savetier jusqu'au
recteur, avait placé des fonds sur le trésor portugais caché dans
un puits. Smoker tomba en faillite; Jolly fui forcé de congédier
son garçon boucher et de tuer ses bêtes lui-même. Tout le monde
avait payé plus ou moins cher le plaisir d'écouter les histoires
de Peter. Il avait escamoté les épargnes enfouies dans les bas des
vieilles femmes, l'argent économisé par les jeunes servantes pour
s'acheter des rubans; il avait reçu cinquante livres sterlings et
plusieurs traités bibliques du recteur et deux fois autant, plus
un fusil tout neuf, de M. Closeleigh, mon patron. Le banquier lui
avait donné cent livres sterlings, en ses propres bons d'une livre
chaque. Enfin le maître d'école du village voisin lui avait prêté
ses seules et uniques cinq livres. Somme toute, Peter avait trouvé
dans notre ville une véritable banque de crédulité et il l'avait
mise à sec.
Cependant Peter n'avait commis aucun délit tombant sous le coup de
la loi anglaise. Il s'était borné à dire des mensonges et à
emprunter de l'argent. J'avais continué d'entendre parler de lui
de temps en temps, et toujours comme d'un homme à qui tout
réussissait, lorsqu'il y a quelques années, il fit la bévue de
conduire à Oporto un Américain avide de trésors, mais difficile à
jouer, dont il avait fait rencontre dans un wagon de chemin de
fer. En cette occasion, l'Américain revint, et ce fut Peter qui ne
revint pas, Quand on demanda à l'Américain des nouvelles de son
compagnon de voyage, il répondit avec le plus grand sang-froid,
«qu'ayant eu des difficultés avec Peter, il avait dû lui brûler la
cervelle.»