Je ne sais comment vous avez fait tous, ni ce que vous avez
raconté. Je pensais pendant ce temps-là à ce que je pourrais vous
dire à mon tour d'intéressant; mais je ne sais rien de bien
particulier qui me soit arrivé, si ce n'est pourtant tout ce qui
concerne Charley Felkin, et comment il m'invita à aller chez lui.
Je vous dirai cette histoire si vous voulez.
Charley, vous le savez, est d'une année plus jeune que moi.
J'étais depuis douze mois chez le docteur Owen quand il y arriva.
Il devait être dans ma salle d'études et dans mon dortoir; il ne
savait rien des usages des écoles, ce qui le mit d'abord fort mal
à son aise, comme la plupart des nouveaux. Ce fut moi qui fus
chargé de le mettre au courant, et nous eûmes beaucoup de rapports
ensemble. Bientôt sa tristesse se dissipa; il prit son parti comme
les autres; nous devînmes grands amis. Il prit goût à nos jeux, et
il cessa d'être mélancolique. Nous avions de longues causeries les
jours de pluie et pendant les grandes promenades de l'été; mais
nos meilleures conversations avaient toujours lieu quand nous
étions couchés. Je n'étais pas sourd alors. Oh! comme nous aimions
à parler de la maison paternelle, à raconter des histoires de
revenants Et toutes sortes d'autres histoires. Personne, que je
sache, ne nous entendit jamais, sauf une seule fois; encore en
fûmes-nous quittes pour un terrible roulement sur la porte, et
l'ordre du docteur de nous endormir à l'instant.
Les choses allèrent ainsi assez longtemps, jusqu'à l'époque où je
commençai à avoir mon mal d'oreille. D'abord Charley fut très bon
pour moi. Je me rappelle qu'un jour il me dit de m'appuyer sur son
épaule, et me tint la tête chaudement jusqu'à ce que la douleur
fût passée: pendant tout ce temps-là il ne bougea pas. Peut-être
finit-il par se fatiguer de toutes ses complaisances; peut-être
bien aussi ce fut moi qui eus tort. Je sentais mon caractère
s'altérer; je redoublais mes efforts pour me contenir; mais
quelquefois la douleur était si vive et durait si longtemps, que
j'aurais voulu être mort. Je crois bien qu'alors je devais être
d'une fâcheuse humeur ou taciturne, ce que les écoliers aiment
encore moins. Charley ne semblait pas croire que j'eusse aucun
motif d'être ainsi. J'avais pris l'habitude de grimper sur le
pommier et de là sur le mur, où je faisais semblant de dormir,
pour me débarrasser des autres; mais eux ils accouraient tout
exprès de ce côté, et disaient: «Voilà encore le boudeur assis sur
son mur, comme Humpty Dumpty.» Un jour que j'entendais Charley en
dire autant, je lui criai, d'un ton de reproche, ces deux mots:
«Oh! Charley!» Et il me répondit: «Pourquoi grimpez-vous toujours
là pour bouder?» Il prétendait aussi que je faisais beaucoup
d'embarras pour rien. Je sais qu'il ne le croyait pas réellement,
mais il s'impatientait de me voir comme cela. Je le sais, parce
qu'il était toujours si bon pour moi, si joyeux quand mon mal
semblait s'apaiser et que je revenais jouer avec les autres.
Alors, j'étais content aussi, et je croyais que j'avais eu tort de
penser ce que j'avais pensé. Nous n'avions donc jamais
d'explications; cela nous aurait pourtant épargné bien des choses
arrivées plus tard. Plût à Dieu que nous nous fussions franchement
expliqués tous les deux.
Charley, à son arrivée chez le docteur Owen, était fort en arrière
de moi, car il avait une année de moins, et c'était sa première
pension. Je croyais alors pouvoir me maintenir en tête de toute la
classe, à l'exception de trois élèves, et je faisais de grands
efforts pour cela; mais, au bout d'un certain temps, je commençai
à descendre. J'apprenais aussi bien mes leçons qu'auparavant, mais
les autres écoliers étaient plus prompts dans leurs réponses, et
il y en eut bientôt six qui s'emparèrent de ma place habituelle
avant que je susse comment cela se faisait. Le docteur Owen,
m'apercevant un jour au dernier rang de la classe, dit qu'il ne
m'avait jamais vu là. Le sous-maître ajouta que j'étais stupide,
mais le docteur préféra attribuer la chose à ma paresse. Les
autres élèves en diront autant et me donnèrent des sobriquets. Je
commençais moi-même à croire comme eux, et j'en ressentis bien de
la peine. Charley entra dans notre classe avant que j'eusse été
moi-même jugé capable d'entrer dans une autre, et le fait est que
je n'en sortis jamais. Je crois que son père et sa mère m'avaient
d'abord cité à lui comme un exemple, car il avait dû lui-même bien
parler de moi quand il m'aimait.
À la fin, il parut s'appliquer à me repasser dans la classe. Je
fis tout mon possible pour l'en empêcher. Il s'en aperçut et
redoubla d'application. Je ne pouvais guère l'aimer alors. J'avoue
même que j'étais de très mauvaise humeur, et cela l'exaspérait à
son tour. J'avais beau me fatiguer jusqu'à tomber malade pour bien
apprendre mes leçons et bien répondre aux questions du maître,
Charley l'emportait sur moi et abusait de son triomphe. Je ne
voulais pas me battre avec lui, parce qu'il n'était pas aussi fort
que moi; et d'ailleurs, je devais convenir qu'il savait mieux ses
leçons. Nous allions nous coucher sans nous dire un mot. C'en
était fait depuis longtemps des histoires que nous nous racontions
la nuit. Un matin, Charley me dit en se levant que j'étais l'être
le plus morose qu'il ait jamais vu. Je craignais bien depuis
quelque temps de devenir morose, mais je ne voyais aucune raison
pour qu'il me le dît justement ce matin-là. Il y en avait une
pourtant, comme je le sus plus tard. Je lui dis tout ce que je
pensais, c'est-à-dire qu'il était devenu très malveillant pour
moi, et que s'il ne se conduisait pas comme autrefois, je ne
supporterais pas son injustice. Il me répondit que, lorsqu'il
essayait de le faire, je le boudais. Je ne savais pas alors la
raison qu'il avait pour le dire, ni ce que signifiait tout cela.
La vérité est, qu'éprouvant la veille au soir du remords de sa
conduite envers moi en une circonstance, il m'avait parlé à
l'oreille pour me demander pardon; mais il faisait noir, il
parlait bas: je n'avais rien vu, rien entendu. Il m'avait prié de
me retourner et de lui parler; mais, naturellement, je n'avais pas
bougé, et il avait dû croire que je lui gardais rancune. Tout cela
est très fâcheux: je passe à d'autres choses.
Mistress Owen étant un jour dans le verger, et venant à regarder
par-dessus la haie, me vit couché la face contre terre. J'avais
pris l'habitude de me coucher ainsi, car j'étais stupide à tous
les jeux où l'on devait s'appeler, et les autres élèves se
moquaient de moi. Mistress Owen avertit le docteur: le docteur dit
que je n'étais certainement pas dans mon état normal, et que pour
sa satisfaction personnelle, il consulterait M. Prat. M. Prat vint
en effet me voir, et trouva que j'étais sourd, sans pouvoir dire
ce que j'avais aux oreilles. Il conseillait une application de
ventouses, et je ne sais quoi encore; mais le docteur fit observer
que, vu la proximité des vacances, il valait mieux attendre mon
retour chez mes parents. J'y gagnai, toutefois, de n'avoir plus à
disputer les places. Le docteur dit à tous les écoliers qu'on
voyait bien maintenant pourquoi j'avais semblé tant reculer. Non
seulement il s'en faisait un reproche à lui-même, disait-il, mais
il s'étonnait que personne n'eût découvert plus tôt la véritable
raison.
Le premier de la classe était toujours le plus rapproché du sous-
maître ou du docteur, quand il faisait réciter lui-même les
leçons. Cette place me fut assignée d'une manière permanente. Je
n'eus plus à la disputer contre personne. Après cela, tous les
élèves, et Charley en particulier, se montrèrent de nouveau bons
pour moi; et j'ose dire que, si j'avais eu un meilleur caractère,
tout serait bien allé; mais je ne sais pourquoi tout semblait
aller de travers partout où j'étais, et je désirais toujours être
ailleurs. Il me tardait maintenant de voir arriver les vacances.
Tous les écoliers, sans doute, les désiraient comme moi, mais moi
plus que tous les autres, parce que tout à la maison me semblait
si gai, si distinct, si brillant, dans mon souvenir au moins,
comparativement à l'école pendant ce dernier semestre. On eût dit
que tout le monde avait appris à parler bas. La plupart des
oiseaux semblaient s'être exilés, ce qui me faisait d'autant plus
désirer de voir mes tourterelles, dont Peggy m'avait promis de
prendre soin. La cloche même de l'église paraissait assourdie; et
quand l'orgue jouait, il y avait dans la musique de grandes
lacunes qui me faisaient penser qu'il vaudrait mieux ne pas
entendre de musique du tout. Mais ces souvenirs-là sont trop
désagréables. J'en reviens à Charley.
Son père et sa mère m'invitèrent à venir passer la première
semaine des vacances avec lui. Mon père me dit d'y aller; j'obéis,
et jamais de ma vie je ne fus si mal à mon aise. Je n'entendais
pas ce qu'ils se disaient les uns aux autres, à moins d'être tout
à fait au milieu d'eux, et je ne pouvais manquer d'avoir l'air
stupide quand ils riaient aux éclats et que je ne savais pas même
ce dont il s'agissait. J'étais sûr que les soeurs de Charley se
moquaient de moi, Catherine en particulier. Il me semblait
toujours que tout le monde me regardait et je sais qu'on parlait
quelquefois de moi; je le sais par quelque chose que j'entendis
dire à mistress Felkin, un jour qu'il y avait du bruit dans la
rue, et qu'elle parlait très haut sans le savoir, «on ne nous a
jamais prévenus, disait-elle, que ce pauvre enfant était sourd.»
Je ne sais pourquoi, mais cela me parut insupportable; et à dater
de ce moment, plusieurs personnes prirent l'habitude de me dire
les moindres choses d'un ton si criard que tout le monde se
retournait pour me regarder. Parfois aussi je me trompais sur ce
qu'on me disait; et une de mes bévues fut si ridicule que je vis
Catherine se tourner pour rire et elle ne cessa plus de rire
pendant bien longtemps. C'était plus que je n'en pouvais
supporter; je m'enfuis. Il y avait sans doute folie à moi d'agir
ainsi. Je sais que j'avais fini par avoir un très mauvais
caractère, je sais que M. et mistress Felkin durent trouver qu'ils
s'étaient bien trompés à mon égard et dans leur choix d'un
camarade pour Charley; mais que me servait-il de rester plus
longtemps pour être l'objet de la commisération ou du ridicule,
sans faire de bien à personne? Je m'enfuis donc au bout de trois
jours; j'aspirais au moment d'être de retour à la maison, car là,
je n'en doutais pas, je trouverais tous les conforts réunis. Je
savais où passait la diligence, à un mille et demi de l'habitation
de M. Felkin, de très grand matin. Je sortis donc par la croisée
du cabinet d'étude, et je me mis à courir; j'avais tort d'être si
effrayé, car personne n'était encore levé dans la maison; je fus
seulement forcé de demander au jardinier la clé de la porte de
derrière, qu'il me jeta par la croisée de sa loge. Une fois dehors
je lui criai de recommander à Charley de m'envoyer mes effets chez
mon père. Au bord de la route, il y avait un étang au pied d'une
grande haie que couvraient des arbres très sombres; il me vint
subitement l'idée de m'y noyer, de n'être plus un embarras pour
personne et d'en finir avec mes peines. Ah! quand j'aperçus le
clocher de notre église, je n'en fus pas moins heureux! et quand
je vis la porte de notre maison, je crus à la durée de ce bonheur!
Mon espoir s'évanouit bientôt. Je n'entendais pas ce que murmurait
ma mère quand elle m'embrassait. Toutes les voix étaient confuses
et tout me semblait devenu plus silencieux et plus triste;
j'aurais dû savoir cela d'avance, mais je ne m'y attendais pas.
J'avais été vexé d'être appelé sourd par les Felkins, et
maintenant je me sentais blessé de la manière dont mes frères et
mes soeurs me trouvaient en faute, parce que je n'entendais pas
toujours. «Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas
entendre;» me dit un jour Ned, et ma mère répétait sans cesse que
c'était pure faute d'attention; que si je n'avais pas l'esprit
distrait j'entendrais aussi bien que personne. Je ne crois pas que
je fusse jamais distrait; je désirais tellement entendre, je
faisais tant d'efforts pour cela, que souvent les larmes m'en
venaient aux yeux; alors je courais m'enfermer dans ma chambre
pour pleurer tout à mon aise. Sûrement j'étais à moitié fou alors,
à en juger par ce que je fis à mes tourterelles dans un moment de
fureur. Peggy en avait pris grand soin pendant mon absence; elles
me reconnurent tout de suite et vinrent, selon leur ancienne
habitude, percher sur ma tête et mes épaules, comme si je n'avais
jamais quitté la maison; mais leurs roucoulements quand elles
n'étaient pas sur moi, ne ressemblaient plus du tout à ce qu'ils
avaient été. Pour les entendre j'étais forcé de mettre ma tête
contre leur cage; j'entendais cependant bien d'autres oiseaux. Je
m'imaginai que c'était la faute des tourterelles et qu'elles ne
voulaient plus roucouler pour moi. Un jour j'en pris une hors de
la cage; je la caressai d'abord et j'employai tous les moyens de
douceur. À la fin je pressai un peu son cou dans mon impatience,
puis saisi d'un accès de frénésie parce qu'elle s'obstinait à ne
pas roucouler, je la tuai... oui, je lui tordis le cou! Vous vous
rappelez tous cette triste histoire-là, comme je fus puni
sévèrement et justement, et ce qui s'en suivit; mais personne ne
sut combien je me sentais misérable, je me faisais horreur à moi-
même pour ma cruauté. Je n'en dirai pas davantage, et si j'ai fait
mention de ce malheur, c'est pour expliquer ses conséquences.
La première chose qui en résulta fut que toute la famille eut plus
ou moins peur de moi. Les servantes s'enfuyaient à ma vue et ne me
laissaient jamais jouer avec la plus jeune enfant, comme si
j'allais l'étrangler! J'affectais de ne redouter aucun châtiment
et je me conduisais, je le sais, d'une manière horrible. Une chose
très désagréable dont je m'aperçus, c'est que mon père et ma mère
ne savaient pas tout. Jusqu'alors j'avais toujours cru le
contraire, mais maintenant ils me comprenaient, et me conduisant
comme je le faisais, cela n'avait rien d'étonnant. Souvent ils me
conseillaient de faire des choses impossibles, de demander, par
exemple, ce que tout le monde disait; mais nous passions tous les
dimanches près de la tombe de la vieille miss Chapman; et je me
rappelais bien ce qui avait lieu lorsqu'on la voyait de son vivant
approcher de la porte: «Miséricorde!» criait-on de tous côtés,
«voilà encore miss Chapman! Qu'allons-nous faire? elle va rester
jusqu'au dîner et nous serons enroués pour une semaine. Ne faut-il
pas lui dire tout ce qu'elle demande? Jamais elle n'est contente,
quel fléau!» Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle entrât. Tout
cela parce qu'elle voulait savoir ce que chacun disait. Je ne
pouvais supporter l'idée d'être comme elle, mais je ne pouvais
comprendre non plus pourquoi on se plaignait tant d'elle, moi tout
le premier. C'était par une sorte d'instinct que je ne faisais pas
alors ce que mon père et ma mère me disaient de faire, et je suis
sûr qu'ils n'y comprenaient rien. Maintenant je vois bien pourquoi
et eux aussi. Un sourd ne peut savoir ce qui mérite d'être répété
et ce qui ne le mérite pas. S'il ne demande rien, quelqu'un prend
toujours la peine de lui dire ce qui vaut la peine d'être dit;
mais s'il fait sans cesse d'ennuyeuses questions, on est bientôt
aussi las de lui que nous l'étions de la pauvre miss Chapman.
Forcé de me suffire à moi-même, j'employais d'ordinaire une grande
partie de la journée à lire dans un coin. Je faisais tout seul de
grandes promenades sur la bruyère, tandis que les autres se
promenaient ensemble dans les prairies ou sur les chemins. Mon
père m'ordonnait souvent de faire comme les autres, et alors je
changeais le lieu de mes excursions, mais je ne m'en isolais pas
moins. Il y avait sur la bruyère un étang si semblable à celui
dont j'ai parlé, que les mêmes idées m'étaient revenues; je
m'asseyais des heures entières sur les bords de cet étang et j'y
jetais des cailloux. Alors je commençai à m'imaginer que je serai
plus heureux après mon retour chez le docteur Owen. C'était une
idée très sotte puisque la maison même avait réellement
désappointé mes espérances; mais tout le monde, je pense, espère
toujours une chose ou une autre, et je ne voyais rien moi, à
espérer... mais me voilà encore dans les tristesses, oubliant de
parler de Charley.
Un jour, à l'heure où les grandes personnes songeaient elles-mêmes
à aller se coucher, je descendis avec mes habits de nuit, marchant
dans mon sommeil, les yeux grands ouverts. Les dalles de pierre de
la salle, si froides pour mes pieds nus, me réveillèrent; mais
alors même je ne pouvais être complètement éveillé, car j'entrai
dans la cuisine au lieu de retourner dans mon lit, et je me
rappelle fort peu ce qui se passa cette nuit. On dit que pendant
tout le temps j'écarquillais les yeux devant les chandelles. Je me
rappelle cependant que le docteur Robinson était là. Je me
réveillais souvent en sursaut et je rêvais toujours; je rêvais de
toutes sortes de musique, du vent qui soufflait, de gens qui
parlaient de toutes les peines que j'éprouvais à ne pouvoir
entendre personne. Beaucoup de mes rêves finissaient par une
querelle avec Charley que je renversais à terre d'un coup de
poing. Ma mère ne savait rien de cela; elle fut aussi effrayée de
mon somnambulisme que si j'étais devenu fou. Le docteur Robinson
conseilla de me renvoyer en pension pour un semestre et de voir
comment j'irais après l'essai de quelques remèdes pour mes
oreilles.
Charley arriva chez le docteur Owen deux heures après moi; il ne
parut pas souhaiter de me serrer les mains et s'écarta à
l'instant. Voyant bien qu'il n'avait plus l'intention «d'être
amis,» je supposai qu'il regardait ma faute comme un affront pour
la maison de son père; mais je ne sus, ni alors, ni quelque temps
après, toutes les raisons qu'il avait de m'en vouloir. Quand plus
tard, nous redevînmes camarades, j'appris que Catherine avait vu
combien ses rires m'avaient offensé et que, fort affligée de
m'avoir fait de la peine, elle était montée plusieurs fois pour
frapper à la porte de ma chambre et pour me prier de lui pardonner
ou du moins de lui parler. «Elle avait frappé si fort que j'avais
dû certainement l'entendre,» disait-elle; mais je ne l'avais pas
entendue du tout. Le second grief était ma fuite. Naturellement
Charley ne pouvait me la pardonner; je n'avais pas maintenant de
plus grand ennemi que lui. En classe, il me battait, cela va sans
dire; tout le monde pouvait en faire autant, mais il me restait
une chance dans les choses qui ne se faisaient pas en classe et où
l'oreille n'était pour rien, dans la composition latine, par
exemple, pour un prix que Charley tenait beaucoup à gagner; et il
comptait bien l'avoir, quoique plus jeune, parce qu'il était bien
avant moi dans la classe. J'obtins pourtant le prix. Alors
quelques-uns des élèves crièrent à l'injustice; ils attribuaient
mon succès à la faveur, et en apparence ils avaient raison, car
j'étais devenu stupide; ils disaient cela et Charley le disait
aussi. Charley me provoquait de toutes les manières, plutôt à
cause de l'injure faite à Catherine, que pour la sienne propre,
comme il me le dit plus tard. Un jour, il m'insulta tellement dans
la cour de récréation, que je le renversai à terre d'un coup de
poing. Je n'avais plus de raison pour ne pas le faire; car il
avait beaucoup grandi; il était aussi fort que je l'avais jamais
été, tandis que j'étais bien loin de l'être moi-même autant
qu'avant cette époque et que je le suis redevenu depuis. Dès qu'il
se fut relevé, il s'élança sur moi dans la plus grande rage qu'on
puisse voir. J'étais comme lui, et nous nous fîmes du mal tous les
deux, je vous assure, au point que mistress Owen vint nous voir
dans nos chambres, car on nous avait donné des chambres séparées
durant ce semestre. Nous n'avions pas besoin de rien dire à
mistress Owen et nous n'aurions pas voulu avoir l'air de chercher
à la mettre dans nos intérêts; mais elle s'aperçut bien de manière
et d'autre que je me sentais très isolé et que j'étais bien
malheureux. Ce fut, grâce à elle, j'en suis certain, que le cher
et prudent docteur me manifesta tant d'amitié quand je retournai
dans la classe, sans cesser d'être bienveillant pour Charley. Il
me demanda même, une après-dînée, de faire une promenade avec lui
dans son cabriolet, me donnant pour prétexte que ses affaires le
conduisaient près de l'endroit où ils avaient été en classe
ensemble, lui et mon père; mais c'était plutôt, je le crois, pour
avoir une longue conversation avec moi sans être dérangé.
Nous parlâmes beaucoup de certains héros de l'antiquité et ensuite
de plusieurs martyrs. Il dit et rien assurément n'est plus vrai,
qu'il est avantageux pour l'homme de voir clairement, du
commencement à la fin, en quoi doit consister son héroïsme, afin
qu'il puisse s'armer de courage et de patience, se garantir des
surprises, etc. Je commençai à penser à moi-même, sans toutefois
supposer qu'il y pensât aussi; mais cela vint par degrés. À son
avis, disait-il, la surdité et la cécité étaient peut-être de tous
les fardeaux les plus lourds à porter.
Il les appelait des calamités. Je ne puis vous rapporter tout ce
qu'il me dit, son intention n'était pas non plus que cela allât
plus loin que nous; mais il me dit les plus tristes choses et il
me les dit à dessein. Il ne me déguisa pas que mon mal était sans
remède; il énuméra toutes les privations que me causerait mon
infirmité; mais rien de tout cela, ajouta-t-il, ne pouvait
m'empêcher d'être un héros, et, sous ce rapport, j'avais devant
moi une large et belle carrière, non pour la renommée qui s'y
attache, mais pour la chose en elle-même. Je m'étonnai de n'avoir
pas plus tôt pensé à tout cela, mais je ne crois pas que je
l'oublierai jamais.
À notre retour, je vis Charley rôdant autour de la porte et nous
attendant, cela était clair. Il me demanda si je voulais être
encore son ami; je n'avais plus, certainement, la moindre rancune.
Comme on ne devait souper que dans une heure, nous allâmes nous
asseoir sur le mur sous le grand poirier, et nous reparlâmes de
tout ce qui s'était passé. J'entendais tout, bien qu'il ne criât
pas. Il nous fut aisé de reconnaître que nous nous étions bien
trompés tous les deux et qu'en réalité nous ne nous étions jamais
haïs. Depuis lors je l'aime plus que je ne l'avais aimé, et ce
n'est pas peu dire. Il ne triomphe plus de moi, et tous les jours
il me dit cinquante choses auxquelles il ne pensait jamais; par
exemple, que j'avais d'habitude, l'air de ne pas vouloir qu'on me
parlât; mais je me suis merveilleusement défait de cet air-là. Je
sais que bien des fois il a renoncé à la satisfaction de son
amour-propre et à son plaisir pour me prêter son aide et rester
près de moi. Il n'aura plus cette peine en classe, car je ne
retournerai pas chez le docteur Owen; mais je sais comment cela
ira cette fois dans la maison de Charley. Je le sais parce qu'il
m'a dit que Catherine ne rirait plus jamais de moi. Du reste, elle
pourrait le faire sans inconvénient. Je crois, du moins, que je
saurais supporter désormais les rires de tout le monde. Mon père
et ma mère savent, vous savez tous que tout est bien changé et que
nous ne nous querellerons plus jamais Charley et moi. Je ne
m'enfuirai plus de sa maison, ni d'aucune autre maison. Oh! il
vaut bien mieux regarder les choses en face. Comme vous faites
tous un signe de tête affirmatif comme vous êtes tous d'accord
avec moi.