VI -- L'HISTOIRE DU GRAND-PÈRE.

Lorsque j'occupai pour la première fois une place de commis dans

notre banque, le pays jouissait de bien moins de sécurité

qu'aujourd'hui. Non seulement les routes, attendant la réforme de

Macadam, étaient fatales, en beaucoup d'endroits, aux roues et aux

essieux; mais ce qui était plus alarmant encore il fallait s'y

prémunir contre les insultes et les vols auxquels étaient exposés

les voyageurs. Les incidents de la guerre où nous venions d'entrer

agitaient tous les esprits; le commerce était interrompu, le

crédit anéanti et la détresse commençait à se manifester dans des

classes entières de la population qui avaient jusqu'ici vécu dans

l'abondance. La loi, malgré son application draconienne, semblait

n'avoir pas d'épouvante pour les malfaiteurs, et il est certain

que la cruauté, sans discernement, du Livre des Statuts, allait

contre son but en punissant tous les crimes des mêmes peines. Du

reste, un temps de pénurie financière n'est pas une mauvaise

saison pour une banque. La nôtre florissait au milieu de la grande

gêne du pays, et les énormes bénéfices réalisés à cette époque par

les banquiers, bénéfices qui leur permirent d'acheter de vastes

propriétés et d'éclipser la vieille aristocratie territoriale,

rendaient la profession aussi impopulaire parmi les hautes classes

qu'elle l'était depuis longtemps parmi les masses irréfléchies. Un

banquier leur semblait une sorte de faussaire patenté, qui créait

d'énormes sommes d'argent en signant des chiffons de papier; et le

vol d'une banque, j'en suis persuadé, aurait été considéré par

beaucoup de gens comme une action tour aussi méritoire que la

dispersion d'une bande de faux-monnayeurs. Tels n'étaient pas,

bien entendu, les sentiments des commis de la banque. Nous

sentions, au contraire, que nous appartenions à une corporation

puissante, du bon vouloir de laquelle dépendait la prospérité de

la moitié des maisons du commerce du pays. Nous nous regardions

comme un véritable gouvernement exécutif, et nous remplissions les

devoirs de notre charge avec toute la dignité et tout l'orgueil

que peuvent déployer des secrétaires d'État. Nous nous promenions

même dans les rues d'un air de matamore, comme si nos poches

étaient remplies d'or; si deux d'entre nous louaient un cabriolet

pour faire une excursion à la campagne, nous affections de

regarder à chaque instant sous la banquette, comme pour voir si

nos trésors étaient en sûreté; puis nous examinions avec attention

nos pistolets pour montrer que nous étions résolus à les défendre

jusqu'à la mort. Souvent ces précautions étaient réellement

requises; car lorsqu'il y avait disette de numéraire chez nos

clients, on expédiait deux des plus courageux commis avec les

fonds nécessaires, dans des sacoches de cuir déposées sous le

siége du cabriolet. En raison de la vigueur physique dont j'étais

doué, ou peut-être dans l'idée qu'étant peu fanfaron, de mon

naturel, je possédais réellement la dose de hardiesse demandée,

j'étais souvent choisi pour l'un des gardes de ces précieuses

cargaisons; pour preuve de leur impartialité, sans doute, outre le

plus silencieux et le plus bavard de leurs employés, les

directeurs m'adjoignaient d'ordinaire, pour ce service, le plus

grand hâbleur, le plus grand rodomont le plus grand crâne et le

meilleur coeur que j'aie jamais connu. Vous avez, la plupart,

entendu parler du fameux orateur et meneur d'élections. Tom

Ruddle, qui se présentait à toutes les vacances pour le comté et

le bourg, et passait sa vie entière entre deux élections, à

solliciter des suffrages pour lui ou pour ses amis. Eh bien, Tom

Ruddle était précisément mon collègue à l'époque dont je vous

parle; jeune comme moi et le compagnon habituel de mes excursions,

lorsqu'il s'agissait de convoyer des trésors.

«Que feriez-vous, disais je à Tom, si nous étions attaqués?»

«S'il faut vous le dire? répondait Tom, dont c'était là le

préambule favori et la formule, s'il faut vous le dire? je leur

enverrais une balle dans la tête.»

«Vous pensez donc qu'il y en aurait plus d'un?»

«S'il faut vous le dire? je le crois, disait Tom; mais s'il n'y en

avait qu'un, je sauterais à bas du cabriolet et lui donnerais une

bonne volée. Ne serait-ce pas le juste châtiment de son

impertinence?»

«Et si une demi-douzaine s'en mêlaient?»

«Je les tuerais tous.»

Jamais les sacoches d'or, on le voit, n'avaient été sous la garde

d'un plus déterminé champion que Tom Ruddle, jeune alors comme

moi.

Par une froide soirée de décembre, on nous fit soudain mettre en

route avec trois sacoches d'or que nous devions délivrer à des

clients de la banque, à dix ou douze milles de la ville. L'air

éclairci par la gelée nous portait à la belle humeur; notre

courage était excité par la rapidité du mouvement, la dignité de

notre charge, l'importance de notre responsabilité et une paire de

pistolets d'arçon couchés en travers du tablier.

S'il faut vous le dire? me dit Tom, en prenant un des pistolets

dont il arma la double détente, comme je m'en aperçus plus tard,

je ne serais pas fâché de rencontrer quelques voleurs, certain que

je suis de les arranger comme j'ai arrangé ces trois soldats

licenciés.»

«Comment cela?»

«Ah! il vaut autant, dit Tom, affectant de prendre un air

soucieux, ne pas parler de ces malheureux accidents. Le sang versé

est toujours une terrible chose pour la conscience, c'est un

vilain spectacle que celui d'une cervelle qu'on a fait sauter;

mais s'il faut vous le dire? je suis prêt à recommencer. C'est une

chance que courent tous les gens qui risquent leur vie, mon

garçon.»

En parlant ainsi, Tom arma de même l'autre pistolet, et regardant

d'un air d'audace des deux côtés de la route, il semblait porter,

aux bandits qui pouvaient y être cachés, le défi de se montrer et

de venir recevoir la récompense de leurs forfaits. Quant à

l'histoire des trois soldats et aux sanglantes allusions à un acte

de justice sommaire accompli sur l'un d'eux ou sur tous les trois,

c'était une prodigieuse rodomontade. Tom avait le coeur si tendre,

que le meurtre d'un petit chat l'aurait rendu malheureux toute une

semaine! Cependant, à l'entendre, vous l'auriez pris pour un

Richard III civil, sans amour, pitié, ni peur.» Ses favoris

n'étaient pas moins féroces que ses paroles et lui donnaient l'air

d'un homme ne voulant entendre que batailles, meurtre et ruine! Il

continua donc de jouer avec son pistolet et de se poser en

implacable exécuteur des vengeances des lois, jusqu'à ce que nous

eussions atteint la petite ville où résidait un de nos clients et

où l'un de nous devait descendre pour porter une des sacoches à sa

destination. Tom entreprit cette tâche. Le village ou devaient

être délivrées les autres sacoches n'étant situé qu'à un mille

plus loin, il fut convenu qu'il me rejoindrait à travers champs,

après s'être débarrassé de l'argent. Avant de me quitter, il

visita soigneusement l'amorce de son pistolet, l'enfonça d'un air

crâne dans la poche extérieure de son par-dessus et s'éloigna d'un

pas majestueux, tenant la sacoche à la main.

Resté seul, je fis sentir le fouet au cheval et je trottai gaîment

vers ma destination, ne songeant pas le moins du monde aux

voleurs, malgré la conversation de Tom Ruddle.

Notre second client habitait à l'entrée du village; c'était un

fermier dont les opérations agricoles exigeaient l'emploi de

beaucoup de numéraire. Je m'arrêtai au coin de la petite rue

étroite et sombre qui conduisait à sa maison, et mon absence ne

pouvant se prolonger au-delà de quelques minutes, je quittai le

cabriolet pour porter plus vite une des sacoches à son

destinataire. Cette opération faite, je pris congé de lui, après

avoir refusé stoïquement toutes ses invitations, tant il me

tardait d'être dans mon cabriolet. Tout-à-coup, j'aperçus à la

clarté des étoiles, car la nuit était venue, un homme monté sur le

marche-pied et fouillant sous le siège. Je m'élançai sur lui.

L'homme, alarmé par mon approche, se retourna rapidement, et, me

présentant le canon d'un pistolet, il fit feu si près de mes yeux

qu'un instant je restai comme aveuglé. L'action fut si soudaine et

ma surprise si grande, que, durant quelques minutes aussi, je fus

tout hors de moi, sachant à peine si j'étais vivant ou mort!

Quant au vieux cheval, il ne bronchait jamais lorsqu'il entendait

la détonation d'une arme à feu. J'appuyai ma main sur la jante de

la roue, tâchant de recouvrer mon assiette ordinaire. La première

chose dont je pus m'assurer, c'est que l'homme avait disparu. Je

me hâtai alors de regarder sous le siège, et, à mon grand

soulagement, je vis que la troisième et dernière sacoche était

bien en place; mais il y avait une coupure qui semblait faite avec

un couteau: apparemment le voleur s'était proposé d'emporter l'or

sans l'accompagnement dangereux du sac qui pouvait mettre sur ses

traces.

«S'il faut vous le dire? dit une voix tout près de moi, au moment

où j'achevais ma recherche, je n'aime pas les mauvaises

plaisanteries. Décharger des pistolets pour faire peur aux gens!

Cela a-t-il le sens commun? Vous aurez jeté l'alarme dans tout le

village.»

«Tom, lui répondis-je, voici le moment de montrer votre courage.

Un homme a volé l'argent resté dans le cabriolet, ou du moins

tenté de le faire; et il a fait feu sur moi presque à bout

portant.»

Tom devint visiblement pâle à cette nouvelle «N'y en avait-il

qu'un?» demanda-t-il.

«Un seul!»

«Alors ses complices sont près d'ici. Que faut-il faire? Si je

réveillais le fermier Malins pour lui dire de venir à notre aide

avec tout son monde!»

«Non, gardez-vous-en bien, lui répondis-je. J'aimerais mieux

affronter une douzaine de balles de pistolet que de faire

connaître à la banque mon manque de prévoyance. Cela me ruinerait

pour la vie. Comptons d'abord l'argent de la sacoche: remettons-la

tranquillement, si le compte est juste, à son destinataire qui

habite aussi près d'ici, cherchons ensuite les traces du voleur.»

Ce n'était qu'une sacoche de cent guinées; nous ne les comptâmes

pas néanmoins sans un tremblement nerveux. Il y manquait trois

guinées, que nous pouvions heureusement suppléer de notre poche,

grâce à nos appointements trimestriels tout récemment touchés. Je

laissai Tom un instant seul, je remis la sacoche à sa destination,

sans dire un mot du vol, et rejoignis mon compagnon.

«Maintenant il s'agit de savoir par où il s'en est allé!» dit Tom,

reprenant un peu de son ancien air et brandissant sou pistolet

comme le chef d'un choeur de bandits dans un mélodrame.

Je lui avais dit que, dans ma première stupéfaction, je n'avais

pas remarqué de quel côté le voleur battait en retraite. Tom était

un braconnier expérimenté, quoique fils d'un ecclésiastique: il

eût pu donner un meilleur exemple.

«J'ai entendu un lièvre bouger à cent pas de distance, me

répondit-il en collant son oreille contre la terre gelée; fût-il à

un quart de mille, j'entendrai notre voleur se mouvoir.» Je me

couchai à terre comme lui. Nous fîmes longtemps silence; on

n'entendait que notre respiration et celle de notre vieux cheval.

«Chut! dit enfin Tom, il sort de son couvert; j'entends les pas

d'un homme, bien loin à gauche. Prenez votre pistolet et venez

avec moi.

Je pris donc le pistolet, dont je trouvai la pierre abaissée sur

le bassinet; le voleur avait tiré sur moi avec ma propre arme. Il

n'était pas étonnant qu'il eût tiré si vite et si mal, car Tom

avoua qu'il croyait se souvenir d'avoir oublié de désarmer le

pistolet.

«Que cela ne vous inquiète pas, dit Tom; s'il faut vous le dire?

mon intention est de lui brûler d'abord la cervelle avec mon

pistolet. Vous pouvez ensuite lui briser le crâne avec la crosse

du vôtre. S'il faut vous le dire? il ne sert à rien d'épargner ces

malfaiteurs. Je fais feu dès que je le vois.»

«Attendez au moins que je vous dise si c'est le voleur ou non.»

«Croyez-vous le reconnaître?»

«À la lueur de l'amorce, j'ai vu deux yeux hagards que je

n'oublierai jamais...»

«En avant donc! dit Tom, prenant, comme on dit, son courage à deux

mains; nous gagnerons les trois cents livres sterling de

récompense, et nous aurons de plus la satisfaction de voir prendre

le vaurien.

Nous nous acheminâmes donc à pas de loup dans la direction

indiquée par Tom. De temps en temps, il appliquait son oreille à

terre et murmurait toujours: «Nous le tenons! nous le tenons! Il

continuait d'avancer avec les mêmes précautions. Tout-à-coup Tom

s'arrêta et dit: Il nous a donné le change; après nous avoir

attirés tout ce temps sur la mauvaise piste, il a rebroussé chemin

vers le village.»

«Alors notre plan, lui dis-je, doit être de l'y devancer. De cette

manière il ne saurait échapper, et je suis certain de constater

son identité, si je le vois à la lueur d'une chandelle.

«S'il faut vous le dire? c'est là le bon plan, répliqua mon

compagnon, nous le guetterons à l'entrée du village et nous le

happerons dès qu'il y rentrera.»

Nous nous glissâmes donc par une ouverture de la haie et nous

regagnâmes la route directe du village; Il était maintenant très

tard et il faisait un froid si intense que tout le monde restait

renfermé chez soi; on n'entendait d'autre son dans le village que

celui de l'horloge de l'église, dont le carillon sonnant les

quarts d'heure au haut des airs, produisait sur nos esprits et nos

sens surexcités l'effet de salves d'artillerie. Tout près de

l'église, qui semblait garder l'entrée du village, avec ses vieux

contreforts et sa vieille tour, se trouvait un cottage en ruines,

avançant assez loin dans la rue, pour ne laisser entre l'église et

cette misérable hutte qu'un espace de huit à neuf pieds. Une idée

nous frappa au même instant, c'est que si nous pouvions nous y

loger, il serait impossible à l'homme en question de se glisser

dans le village sans être aperçu par nous.

Après avoir écouté un moment aux fenêtres et aux portes du

cottage, nous conclûmes qu'il était inhabité. Poussant alors

doucement la porte, nous montâmes un étroit escalier de pierre et

nous nous dirigions à tâtons vers une croisée percée dans un

pignon que nous avions remarquée de la route et qui devait

commander l'approche du village, quand nous entendîmes une voix

murmurer ces mots:

«Est-ce vous, William?» au moment même où nous entrions dans le

galetas.

Après nous être arrêtés une minute ou deux, retenant notre haleine

et désappointant l'attente de la personne qui parlait, nous nous

plaçâmes à notre poste d'observation. Plusieurs quarts d'heure

carillonnés par l'horloge s'étaient évanouis «dans les mélodies

éternelles» au sommet de la tour, et je commençais à désespérer de

voir apparaître l'objet de nos recherches, quand Tom m'allongea en

silence un coup de coude.

«S'il faut vous le dire? murmura-t-il tout bas, j'entends des pas

autour du coin. Regardez. Il y a derrière la haie un homme qui a

la tête levée vers la fenêtre voisine. Le voilà qui bouge.

Suivons-le. Non, ne bougez pas. Attendons. Il traverse la rue. Il

vient dans cette maison même!»

Je vis en effet une figure d'homme se glisser silencieusement à

travers la route et disparaître sous le porche du vieux cottage.

Notre embarras était grand. Nous n'avions pas de lumière et nous

ne connaissions aucunement les dispositions des lieux. Un autre

quart d'heure carillonné par l'horloge, nous avertit que la nuit

s'écoulait rapidement. Nous avions presque résolu de retourner sur

nos pas si faire se pouvait, et de regagner l'endroit où nous

avions laissé notre infortuné cheval, quand je sentis de nouveau

dans mes côtes les coudes de mon ami Tom.

«S'il faut vous le dire?» murmura-t-il, «il se passe quelque chose

ici;» et il me montra une faible lueur réfléchie sur les

charpentes intérieures du toit, au-dessus de nos têtes.

Cette lueur sortait de la chambre voisine, le mur de séparation

n'ayant pas été élevé plus haut que les solives transversales; en

sorte que la toiture était commune aux deux chambres. Le mur même

n'avait guère que sept ou huit pieds de haut. Nous pouvions donc

entendre tout ce qu'on disait; mais on ne disait rien, et notre

oreille épiait en vain le moindre son. Cependant la lumière

continuait de brûler; on la voyait vaciller au-dessus du mur et se

jouer dans le sombre chaume.

«S'il faut vous le dire? dit Tom, il nous serait aisé de voir dans

la chambre voisine, en grimpant sur ces vieilles solives. Tenez

mon pistolet tant que j'y sois monté; et, s'il faut vous le dire?

il me sera aisé de le tuer de là.»

«Au nom du ciel, Tom! lui dis-je, prenez garde à ce que vous

faites. Laissez-moi voir d'abord si c'est bien le voleur.»

«Alors, grimpez aussi,» dit Tom, qui, déjà à cheval sur une des

solives, me tendit la main pour m'aider à monter. Nous étions tous

deux de niveau avec le mur de séparation, et, en allongeant un peu

la tête, nous pouvions voir tout ce qui se passait dans la chambre

voisine. C'était une bien misérable chambre. Il y avait une petite

table ronde et une couple de vieilles chaises; mais la plus

profonde misère était le trait caractéristique de ce galetas

désolé, sans feu, malgré le rigoureux hiver.

Une femme, bravant apparemment le froid, était assise près de la

table et lisait un livre. La petite lampe, qui avait été allumée

sans bruit, projetait à peine sa lueur sur le visage de la

lectrice et sur son livre. Ses traits étaient pâles et défaits;

mais elle était encore jeune et belle, ou du moins le mystère et

l'étrangeté de cet incident répandaient un si grand intérêt sur sa

personne, que je la trouvai telle. Ses vêtements étaient pauvres,

et le châle; étroitement serré sur ses épaules, manifestait plutôt

qu'il ne cachait leur exiguïté. Tout à coup nous vîmes à l'autre

extrémité de la chambre une figure sortir de l'obscurité; Tom

serra son pistolet d'une main plus ferme et l'arma, en prévenant

le bruit avec son pouce. L'homme se tenait sur le seuil, comme

s'il ne savait s'il devait entrer. Il regarda longtemps la femme

qui continuait de lire; puis il s'approcha d'elle en silence. Elle

entendit ses pas, leva la tête, et le regarda en face sans dire un

mot. Je n'avais vu de ma vie une figure si pâle et si émue.

«Nous partirons demain, dit-il; j'ai quelque argent comme je

l'espérais.» Et, en disant ces mots, il déposa sur la table,

devant elle, trois guinées d'or. Cependant elle continua de se

taire, et elle épiait ses traits la bouche à demi-béante.

«S'il faut vous le dire? dit Tom, à n'en pas douter, c'est notre

argent. Est-ce bien là l'homme?»

«Je ne le sais pas encore. Il faut que je voie ses yeux.»

Cependant la conversation continuait en dessous de nous.

«J'ai emprunté ces trois pièces à un ami,» continua l'homme, comme

pour répondre au regard fixé sur lui; «à un ami, m'entendez-vous?

J'aurais pu en avoir davantage, mais je n'ai voulu en prendre que

trois. Cela suffit pour nous conduire à Liverpool, et une fois là,

nous sommes sûrs de trouver un passage pour l'Ouest. Une fois dans

l'Ouest, le monde est devant nous. Je puis travailler, Marie. Nous

sommes jeunes. Un homme pauvre n'a pas de chance ici, mais nous

pouvons passer en Amérique avec des espérances toutes fraîches.

«Et une bonne conscience aussi! dit la femme à voix basse, mais

d'un ton interrogatif et aussi profondément tragique que celui de

lady Macbeth.

L'homme restait silencieux. À la fin, pourtant, il sembla

s'irriter de la fixité de son regard. Pourquoi me regardez-vous

ainsi? lui dit-il. Je vous dis que nous partirons demain.»

«Et l'argent?» dit la femme.

«Je le renverrai à celui à qui je l'ai emprunté, sur mes premiers

gains. Je n'ai pris que trois guinées, de peur de le gêner en

prenant davantage.

«Je veux voir cet ami moi-même, dit Marie, avant de toucher à

l'argent.»

«S'il faut vous le dire? demanda de nouveau Tom, c'est bien-sûr

là, notre homme!»

«Chut! lui dis-je; écoutons.»

«J'ai reconnu un de mes amis dans l'un des commis de la banque de

Melfield. C'est de lui que je tiens ces guinées. Je vous en donne

ma parole.»

«S'il faut vous le dire? qu'attendons-nous? Il avoue tout, dit

Tom. Tombons sur lui à l'improviste. Je n'ai jamais vu un plus

laid scélérat.»

«Avec cette somme, continua l'homme, voyez tout ce que nous

pouvons faire. Elle nous tirera de la détresse où nous sommes

tombés, Marie; vous savez qu'en cela je dis la vérité, sans qu'il

y ait de ma part d'autre faute qu'une excessive confiance dans un

faux ami. Je ne puis vous voir mourir de faim. Je ne puis voir

notre petit enfant, né dans une position confortable, réduit à

coucher sur la paille, au fond d'une grange comme cette maison.

Non, je ne le puis, je ne le veux pas.»

Il poursuivit, se passionnant davantage à mesure qu'il parlait. «À

tout prix, je veux vous rendre une chance de confort et

d'indépendance.

«Et la paix d'esprit? répliqua Marie. Oh! William! je dois vous

dire les horribles craintes qui ont rempli mon âme pendant votre

absence, durant cette terrible nuit. J'ai lu et prié. J'ai demandé

des consolations au ciel. Oh! William! rendez l'argent à votre

ami. -- Je ne dis rien de l'emprunt; -- rendez cet argent. Je ne

puis le regarder. Manquons de tout; mourons, s'il le faut, mais

rendez cet argent.

Tom Ruddle désarma tout doucement son pistolet et passa la manche

de son pardessus sur ses yeux.

«Ayons confiance en Dieu, William, poursuivit la femme, et la

délivrance viendra. Le temps est très froid, ajouta-t-elle. Il n'y

a plus d'espérance visible, mais je ne puis désespérer de tout à

cette époque de l'année. Cette grange, comme vous l'appelez,

William, n'est pas un séjour plus humble que la crèche de

Bethléem, dont je viens de lire la touchante histoire.»

En ce moment, les cloches de la vieille église sonnèrent à pleine

volée. Nous étions si près de la tour que leurs vibrations

ébranlaient les solives sur lesquelles nous nous tenions à cheval

et remplissaient tout le cottage de leur rude harmonie. «Écoutez!

s'écria l'homme étonné, qu'est-ce que c'est que cela? -- C'est le

matin de Noël, répondit la femme. Ah! William, William! dans quel

esprit nous devrions accueillir ce jour! dans quel esprit

différent nous l'avons maintes et maintes fois accueilli dans des

temps plus heureux!»

L'homme prêta l'oreille aux cloches pendant une minute ou deux;

puis il s'agenouilla et cacha sa tête sur les genoux de sa femme.

Il se fit un profond silence, sauf la musique de Noël. «S'il faut

vous le dire? dit Tom, je me rappelle qu'à cette heure nous

chantions toujours un hymne dans la maison de mon père. Allons-

nous-en: je ne voudrais pas pour mille guinées troubler ces

pauvres gens.

Nos préparatifs pour descendre firent un peu de bruit. L'homme

regarda en l'air, tandis que la femme restait absorbée dans ses

prières. Comme ma tête dépassait juste le niveau du mur, nos yeux

se rencontrèrent. C'étaient bien les mêmes yeux qui étincelaient

d'un éclat sauvage, quand le coup de pistolet était parti du

cabriolet. Nous continuâmes notre descente. L'homme se releva

tranquillement de sa position agenouillée et mit son doigt sur sa

bouche. En descendant les escaliers, nous le trouvâmes qui nous

attendait sur le seuil de la porte. «Non pas devant elle, dit-il.

Je veux lui épargner ce triste spectacle, si je puis. Je suis

coupable du vol, mais je ne voulais pas vous faire mal, monsieur.

Le pistolet est parti dès que je l'ai touché. Au nom du ciel,

dites-le-lui avec des ménagements quand vous m'aurez emmené!»

«S'il faut vous le dire? dit Tom Ruddle, dont les dispositions

belliqueuses s'étaient tout-à-fait évanouies, le pistolet était

mon erreur, et tout ceci est une erreur aussi. Venez me voir, mon

ami et moi, à la banque, après demain, et s'il faut vous le dire?

le diable de vent! il est si piquant qu'il me fait venir les

larmes aux yeux; oui, s'il faut vous le dire, nous nous

arrangerons pour vous en prêter davantage.»

Les cloches continuaient de sonner dans l'air. Il était près de

minuit, et notre retour au logis à travers les chemins durcis par

la gelée fut la plus agréable promenade en voiture que nous

eussions faite de notre vie.

Les conteurs à la ronde · 第 11 / 18 题