Lorsque j'occupai pour la première fois une place de commis dans
notre banque, le pays jouissait de bien moins de sécurité
qu'aujourd'hui. Non seulement les routes, attendant la réforme de
Macadam, étaient fatales, en beaucoup d'endroits, aux roues et aux
essieux; mais ce qui était plus alarmant encore il fallait s'y
prémunir contre les insultes et les vols auxquels étaient exposés
les voyageurs. Les incidents de la guerre où nous venions d'entrer
agitaient tous les esprits; le commerce était interrompu, le
crédit anéanti et la détresse commençait à se manifester dans des
classes entières de la population qui avaient jusqu'ici vécu dans
l'abondance. La loi, malgré son application draconienne, semblait
n'avoir pas d'épouvante pour les malfaiteurs, et il est certain
que la cruauté, sans discernement, du Livre des Statuts, allait
contre son but en punissant tous les crimes des mêmes peines. Du
reste, un temps de pénurie financière n'est pas une mauvaise
saison pour une banque. La nôtre florissait au milieu de la grande
gêne du pays, et les énormes bénéfices réalisés à cette époque par
les banquiers, bénéfices qui leur permirent d'acheter de vastes
propriétés et d'éclipser la vieille aristocratie territoriale,
rendaient la profession aussi impopulaire parmi les hautes classes
qu'elle l'était depuis longtemps parmi les masses irréfléchies. Un
banquier leur semblait une sorte de faussaire patenté, qui créait
d'énormes sommes d'argent en signant des chiffons de papier; et le
vol d'une banque, j'en suis persuadé, aurait été considéré par
beaucoup de gens comme une action tour aussi méritoire que la
dispersion d'une bande de faux-monnayeurs. Tels n'étaient pas,
bien entendu, les sentiments des commis de la banque. Nous
sentions, au contraire, que nous appartenions à une corporation
puissante, du bon vouloir de laquelle dépendait la prospérité de
la moitié des maisons du commerce du pays. Nous nous regardions
comme un véritable gouvernement exécutif, et nous remplissions les
devoirs de notre charge avec toute la dignité et tout l'orgueil
que peuvent déployer des secrétaires d'État. Nous nous promenions
même dans les rues d'un air de matamore, comme si nos poches
étaient remplies d'or; si deux d'entre nous louaient un cabriolet
pour faire une excursion à la campagne, nous affections de
regarder à chaque instant sous la banquette, comme pour voir si
nos trésors étaient en sûreté; puis nous examinions avec attention
nos pistolets pour montrer que nous étions résolus à les défendre
jusqu'à la mort. Souvent ces précautions étaient réellement
requises; car lorsqu'il y avait disette de numéraire chez nos
clients, on expédiait deux des plus courageux commis avec les
fonds nécessaires, dans des sacoches de cuir déposées sous le
siége du cabriolet. En raison de la vigueur physique dont j'étais
doué, ou peut-être dans l'idée qu'étant peu fanfaron, de mon
naturel, je possédais réellement la dose de hardiesse demandée,
j'étais souvent choisi pour l'un des gardes de ces précieuses
cargaisons; pour preuve de leur impartialité, sans doute, outre le
plus silencieux et le plus bavard de leurs employés, les
directeurs m'adjoignaient d'ordinaire, pour ce service, le plus
grand hâbleur, le plus grand rodomont le plus grand crâne et le
meilleur coeur que j'aie jamais connu. Vous avez, la plupart,
entendu parler du fameux orateur et meneur d'élections. Tom
Ruddle, qui se présentait à toutes les vacances pour le comté et
le bourg, et passait sa vie entière entre deux élections, à
solliciter des suffrages pour lui ou pour ses amis. Eh bien, Tom
Ruddle était précisément mon collègue à l'époque dont je vous
parle; jeune comme moi et le compagnon habituel de mes excursions,
lorsqu'il s'agissait de convoyer des trésors.
«Que feriez-vous, disais je à Tom, si nous étions attaqués?»
«S'il faut vous le dire? répondait Tom, dont c'était là le
préambule favori et la formule, s'il faut vous le dire? je leur
enverrais une balle dans la tête.»
«Vous pensez donc qu'il y en aurait plus d'un?»
«S'il faut vous le dire? je le crois, disait Tom; mais s'il n'y en
avait qu'un, je sauterais à bas du cabriolet et lui donnerais une
bonne volée. Ne serait-ce pas le juste châtiment de son
impertinence?»
«Et si une demi-douzaine s'en mêlaient?»
«Je les tuerais tous.»
Jamais les sacoches d'or, on le voit, n'avaient été sous la garde
d'un plus déterminé champion que Tom Ruddle, jeune alors comme
moi.
Par une froide soirée de décembre, on nous fit soudain mettre en
route avec trois sacoches d'or que nous devions délivrer à des
clients de la banque, à dix ou douze milles de la ville. L'air
éclairci par la gelée nous portait à la belle humeur; notre
courage était excité par la rapidité du mouvement, la dignité de
notre charge, l'importance de notre responsabilité et une paire de
pistolets d'arçon couchés en travers du tablier.
S'il faut vous le dire? me dit Tom, en prenant un des pistolets
dont il arma la double détente, comme je m'en aperçus plus tard,
je ne serais pas fâché de rencontrer quelques voleurs, certain que
je suis de les arranger comme j'ai arrangé ces trois soldats
licenciés.»
«Comment cela?»
«Ah! il vaut autant, dit Tom, affectant de prendre un air
soucieux, ne pas parler de ces malheureux accidents. Le sang versé
est toujours une terrible chose pour la conscience, c'est un
vilain spectacle que celui d'une cervelle qu'on a fait sauter;
mais s'il faut vous le dire? je suis prêt à recommencer. C'est une
chance que courent tous les gens qui risquent leur vie, mon
garçon.»
En parlant ainsi, Tom arma de même l'autre pistolet, et regardant
d'un air d'audace des deux côtés de la route, il semblait porter,
aux bandits qui pouvaient y être cachés, le défi de se montrer et
de venir recevoir la récompense de leurs forfaits. Quant à
l'histoire des trois soldats et aux sanglantes allusions à un acte
de justice sommaire accompli sur l'un d'eux ou sur tous les trois,
c'était une prodigieuse rodomontade. Tom avait le coeur si tendre,
que le meurtre d'un petit chat l'aurait rendu malheureux toute une
semaine! Cependant, à l'entendre, vous l'auriez pris pour un
Richard III civil, sans amour, pitié, ni peur.» Ses favoris
n'étaient pas moins féroces que ses paroles et lui donnaient l'air
d'un homme ne voulant entendre que batailles, meurtre et ruine! Il
continua donc de jouer avec son pistolet et de se poser en
implacable exécuteur des vengeances des lois, jusqu'à ce que nous
eussions atteint la petite ville où résidait un de nos clients et
où l'un de nous devait descendre pour porter une des sacoches à sa
destination. Tom entreprit cette tâche. Le village ou devaient
être délivrées les autres sacoches n'étant situé qu'à un mille
plus loin, il fut convenu qu'il me rejoindrait à travers champs,
après s'être débarrassé de l'argent. Avant de me quitter, il
visita soigneusement l'amorce de son pistolet, l'enfonça d'un air
crâne dans la poche extérieure de son par-dessus et s'éloigna d'un
pas majestueux, tenant la sacoche à la main.
Resté seul, je fis sentir le fouet au cheval et je trottai gaîment
vers ma destination, ne songeant pas le moins du monde aux
voleurs, malgré la conversation de Tom Ruddle.
Notre second client habitait à l'entrée du village; c'était un
fermier dont les opérations agricoles exigeaient l'emploi de
beaucoup de numéraire. Je m'arrêtai au coin de la petite rue
étroite et sombre qui conduisait à sa maison, et mon absence ne
pouvant se prolonger au-delà de quelques minutes, je quittai le
cabriolet pour porter plus vite une des sacoches à son
destinataire. Cette opération faite, je pris congé de lui, après
avoir refusé stoïquement toutes ses invitations, tant il me
tardait d'être dans mon cabriolet. Tout-à-coup, j'aperçus à la
clarté des étoiles, car la nuit était venue, un homme monté sur le
marche-pied et fouillant sous le siège. Je m'élançai sur lui.
L'homme, alarmé par mon approche, se retourna rapidement, et, me
présentant le canon d'un pistolet, il fit feu si près de mes yeux
qu'un instant je restai comme aveuglé. L'action fut si soudaine et
ma surprise si grande, que, durant quelques minutes aussi, je fus
tout hors de moi, sachant à peine si j'étais vivant ou mort!
Quant au vieux cheval, il ne bronchait jamais lorsqu'il entendait
la détonation d'une arme à feu. J'appuyai ma main sur la jante de
la roue, tâchant de recouvrer mon assiette ordinaire. La première
chose dont je pus m'assurer, c'est que l'homme avait disparu. Je
me hâtai alors de regarder sous le siège, et, à mon grand
soulagement, je vis que la troisième et dernière sacoche était
bien en place; mais il y avait une coupure qui semblait faite avec
un couteau: apparemment le voleur s'était proposé d'emporter l'or
sans l'accompagnement dangereux du sac qui pouvait mettre sur ses
traces.
«S'il faut vous le dire? dit une voix tout près de moi, au moment
où j'achevais ma recherche, je n'aime pas les mauvaises
plaisanteries. Décharger des pistolets pour faire peur aux gens!
Cela a-t-il le sens commun? Vous aurez jeté l'alarme dans tout le
village.»
«Tom, lui répondis-je, voici le moment de montrer votre courage.
Un homme a volé l'argent resté dans le cabriolet, ou du moins
tenté de le faire; et il a fait feu sur moi presque à bout
portant.»
Tom devint visiblement pâle à cette nouvelle «N'y en avait-il
qu'un?» demanda-t-il.
«Un seul!»
«Alors ses complices sont près d'ici. Que faut-il faire? Si je
réveillais le fermier Malins pour lui dire de venir à notre aide
avec tout son monde!»
«Non, gardez-vous-en bien, lui répondis-je. J'aimerais mieux
affronter une douzaine de balles de pistolet que de faire
connaître à la banque mon manque de prévoyance. Cela me ruinerait
pour la vie. Comptons d'abord l'argent de la sacoche: remettons-la
tranquillement, si le compte est juste, à son destinataire qui
habite aussi près d'ici, cherchons ensuite les traces du voleur.»
Ce n'était qu'une sacoche de cent guinées; nous ne les comptâmes
pas néanmoins sans un tremblement nerveux. Il y manquait trois
guinées, que nous pouvions heureusement suppléer de notre poche,
grâce à nos appointements trimestriels tout récemment touchés. Je
laissai Tom un instant seul, je remis la sacoche à sa destination,
sans dire un mot du vol, et rejoignis mon compagnon.
«Maintenant il s'agit de savoir par où il s'en est allé!» dit Tom,
reprenant un peu de son ancien air et brandissant sou pistolet
comme le chef d'un choeur de bandits dans un mélodrame.
Je lui avais dit que, dans ma première stupéfaction, je n'avais
pas remarqué de quel côté le voleur battait en retraite. Tom était
un braconnier expérimenté, quoique fils d'un ecclésiastique: il
eût pu donner un meilleur exemple.
«J'ai entendu un lièvre bouger à cent pas de distance, me
répondit-il en collant son oreille contre la terre gelée; fût-il à
un quart de mille, j'entendrai notre voleur se mouvoir.» Je me
couchai à terre comme lui. Nous fîmes longtemps silence; on
n'entendait que notre respiration et celle de notre vieux cheval.
«Chut! dit enfin Tom, il sort de son couvert; j'entends les pas
d'un homme, bien loin à gauche. Prenez votre pistolet et venez
avec moi.
Je pris donc le pistolet, dont je trouvai la pierre abaissée sur
le bassinet; le voleur avait tiré sur moi avec ma propre arme. Il
n'était pas étonnant qu'il eût tiré si vite et si mal, car Tom
avoua qu'il croyait se souvenir d'avoir oublié de désarmer le
pistolet.
«Que cela ne vous inquiète pas, dit Tom; s'il faut vous le dire?
mon intention est de lui brûler d'abord la cervelle avec mon
pistolet. Vous pouvez ensuite lui briser le crâne avec la crosse
du vôtre. S'il faut vous le dire? il ne sert à rien d'épargner ces
malfaiteurs. Je fais feu dès que je le vois.»
«Attendez au moins que je vous dise si c'est le voleur ou non.»
«Croyez-vous le reconnaître?»
«À la lueur de l'amorce, j'ai vu deux yeux hagards que je
n'oublierai jamais...»
«En avant donc! dit Tom, prenant, comme on dit, son courage à deux
mains; nous gagnerons les trois cents livres sterling de
récompense, et nous aurons de plus la satisfaction de voir prendre
le vaurien.
Nous nous acheminâmes donc à pas de loup dans la direction
indiquée par Tom. De temps en temps, il appliquait son oreille à
terre et murmurait toujours: «Nous le tenons! nous le tenons! Il
continuait d'avancer avec les mêmes précautions. Tout-à-coup Tom
s'arrêta et dit: Il nous a donné le change; après nous avoir
attirés tout ce temps sur la mauvaise piste, il a rebroussé chemin
vers le village.»
«Alors notre plan, lui dis-je, doit être de l'y devancer. De cette
manière il ne saurait échapper, et je suis certain de constater
son identité, si je le vois à la lueur d'une chandelle.
«S'il faut vous le dire? c'est là le bon plan, répliqua mon
compagnon, nous le guetterons à l'entrée du village et nous le
happerons dès qu'il y rentrera.»
Nous nous glissâmes donc par une ouverture de la haie et nous
regagnâmes la route directe du village; Il était maintenant très
tard et il faisait un froid si intense que tout le monde restait
renfermé chez soi; on n'entendait d'autre son dans le village que
celui de l'horloge de l'église, dont le carillon sonnant les
quarts d'heure au haut des airs, produisait sur nos esprits et nos
sens surexcités l'effet de salves d'artillerie. Tout près de
l'église, qui semblait garder l'entrée du village, avec ses vieux
contreforts et sa vieille tour, se trouvait un cottage en ruines,
avançant assez loin dans la rue, pour ne laisser entre l'église et
cette misérable hutte qu'un espace de huit à neuf pieds. Une idée
nous frappa au même instant, c'est que si nous pouvions nous y
loger, il serait impossible à l'homme en question de se glisser
dans le village sans être aperçu par nous.
Après avoir écouté un moment aux fenêtres et aux portes du
cottage, nous conclûmes qu'il était inhabité. Poussant alors
doucement la porte, nous montâmes un étroit escalier de pierre et
nous nous dirigions à tâtons vers une croisée percée dans un
pignon que nous avions remarquée de la route et qui devait
commander l'approche du village, quand nous entendîmes une voix
murmurer ces mots:
«Est-ce vous, William?» au moment même où nous entrions dans le
galetas.
Après nous être arrêtés une minute ou deux, retenant notre haleine
et désappointant l'attente de la personne qui parlait, nous nous
plaçâmes à notre poste d'observation. Plusieurs quarts d'heure
carillonnés par l'horloge s'étaient évanouis «dans les mélodies
éternelles» au sommet de la tour, et je commençais à désespérer de
voir apparaître l'objet de nos recherches, quand Tom m'allongea en
silence un coup de coude.
«S'il faut vous le dire? murmura-t-il tout bas, j'entends des pas
autour du coin. Regardez. Il y a derrière la haie un homme qui a
la tête levée vers la fenêtre voisine. Le voilà qui bouge.
Suivons-le. Non, ne bougez pas. Attendons. Il traverse la rue. Il
vient dans cette maison même!»
Je vis en effet une figure d'homme se glisser silencieusement à
travers la route et disparaître sous le porche du vieux cottage.
Notre embarras était grand. Nous n'avions pas de lumière et nous
ne connaissions aucunement les dispositions des lieux. Un autre
quart d'heure carillonné par l'horloge, nous avertit que la nuit
s'écoulait rapidement. Nous avions presque résolu de retourner sur
nos pas si faire se pouvait, et de regagner l'endroit où nous
avions laissé notre infortuné cheval, quand je sentis de nouveau
dans mes côtes les coudes de mon ami Tom.
«S'il faut vous le dire?» murmura-t-il, «il se passe quelque chose
ici;» et il me montra une faible lueur réfléchie sur les
charpentes intérieures du toit, au-dessus de nos têtes.
Cette lueur sortait de la chambre voisine, le mur de séparation
n'ayant pas été élevé plus haut que les solives transversales; en
sorte que la toiture était commune aux deux chambres. Le mur même
n'avait guère que sept ou huit pieds de haut. Nous pouvions donc
entendre tout ce qu'on disait; mais on ne disait rien, et notre
oreille épiait en vain le moindre son. Cependant la lumière
continuait de brûler; on la voyait vaciller au-dessus du mur et se
jouer dans le sombre chaume.
«S'il faut vous le dire? dit Tom, il nous serait aisé de voir dans
la chambre voisine, en grimpant sur ces vieilles solives. Tenez
mon pistolet tant que j'y sois monté; et, s'il faut vous le dire?
il me sera aisé de le tuer de là.»
«Au nom du ciel, Tom! lui dis-je, prenez garde à ce que vous
faites. Laissez-moi voir d'abord si c'est bien le voleur.»
«Alors, grimpez aussi,» dit Tom, qui, déjà à cheval sur une des
solives, me tendit la main pour m'aider à monter. Nous étions tous
deux de niveau avec le mur de séparation, et, en allongeant un peu
la tête, nous pouvions voir tout ce qui se passait dans la chambre
voisine. C'était une bien misérable chambre. Il y avait une petite
table ronde et une couple de vieilles chaises; mais la plus
profonde misère était le trait caractéristique de ce galetas
désolé, sans feu, malgré le rigoureux hiver.
Une femme, bravant apparemment le froid, était assise près de la
table et lisait un livre. La petite lampe, qui avait été allumée
sans bruit, projetait à peine sa lueur sur le visage de la
lectrice et sur son livre. Ses traits étaient pâles et défaits;
mais elle était encore jeune et belle, ou du moins le mystère et
l'étrangeté de cet incident répandaient un si grand intérêt sur sa
personne, que je la trouvai telle. Ses vêtements étaient pauvres,
et le châle; étroitement serré sur ses épaules, manifestait plutôt
qu'il ne cachait leur exiguïté. Tout à coup nous vîmes à l'autre
extrémité de la chambre une figure sortir de l'obscurité; Tom
serra son pistolet d'une main plus ferme et l'arma, en prévenant
le bruit avec son pouce. L'homme se tenait sur le seuil, comme
s'il ne savait s'il devait entrer. Il regarda longtemps la femme
qui continuait de lire; puis il s'approcha d'elle en silence. Elle
entendit ses pas, leva la tête, et le regarda en face sans dire un
mot. Je n'avais vu de ma vie une figure si pâle et si émue.
«Nous partirons demain, dit-il; j'ai quelque argent comme je
l'espérais.» Et, en disant ces mots, il déposa sur la table,
devant elle, trois guinées d'or. Cependant elle continua de se
taire, et elle épiait ses traits la bouche à demi-béante.
«S'il faut vous le dire? dit Tom, à n'en pas douter, c'est notre
argent. Est-ce bien là l'homme?»
«Je ne le sais pas encore. Il faut que je voie ses yeux.»
Cependant la conversation continuait en dessous de nous.
«J'ai emprunté ces trois pièces à un ami,» continua l'homme, comme
pour répondre au regard fixé sur lui; «à un ami, m'entendez-vous?
J'aurais pu en avoir davantage, mais je n'ai voulu en prendre que
trois. Cela suffit pour nous conduire à Liverpool, et une fois là,
nous sommes sûrs de trouver un passage pour l'Ouest. Une fois dans
l'Ouest, le monde est devant nous. Je puis travailler, Marie. Nous
sommes jeunes. Un homme pauvre n'a pas de chance ici, mais nous
pouvons passer en Amérique avec des espérances toutes fraîches.
«Et une bonne conscience aussi! dit la femme à voix basse, mais
d'un ton interrogatif et aussi profondément tragique que celui de
lady Macbeth.
L'homme restait silencieux. À la fin, pourtant, il sembla
s'irriter de la fixité de son regard. Pourquoi me regardez-vous
ainsi? lui dit-il. Je vous dis que nous partirons demain.»
«Et l'argent?» dit la femme.
«Je le renverrai à celui à qui je l'ai emprunté, sur mes premiers
gains. Je n'ai pris que trois guinées, de peur de le gêner en
prenant davantage.
«Je veux voir cet ami moi-même, dit Marie, avant de toucher à
l'argent.»
«S'il faut vous le dire? demanda de nouveau Tom, c'est bien-sûr
là, notre homme!»
«Chut! lui dis-je; écoutons.»
«J'ai reconnu un de mes amis dans l'un des commis de la banque de
Melfield. C'est de lui que je tiens ces guinées. Je vous en donne
ma parole.»
«S'il faut vous le dire? qu'attendons-nous? Il avoue tout, dit
Tom. Tombons sur lui à l'improviste. Je n'ai jamais vu un plus
laid scélérat.»
«Avec cette somme, continua l'homme, voyez tout ce que nous
pouvons faire. Elle nous tirera de la détresse où nous sommes
tombés, Marie; vous savez qu'en cela je dis la vérité, sans qu'il
y ait de ma part d'autre faute qu'une excessive confiance dans un
faux ami. Je ne puis vous voir mourir de faim. Je ne puis voir
notre petit enfant, né dans une position confortable, réduit à
coucher sur la paille, au fond d'une grange comme cette maison.
Non, je ne le puis, je ne le veux pas.»
Il poursuivit, se passionnant davantage à mesure qu'il parlait. «À
tout prix, je veux vous rendre une chance de confort et
d'indépendance.
«Et la paix d'esprit? répliqua Marie. Oh! William! je dois vous
dire les horribles craintes qui ont rempli mon âme pendant votre
absence, durant cette terrible nuit. J'ai lu et prié. J'ai demandé
des consolations au ciel. Oh! William! rendez l'argent à votre
ami. -- Je ne dis rien de l'emprunt; -- rendez cet argent. Je ne
puis le regarder. Manquons de tout; mourons, s'il le faut, mais
rendez cet argent.
Tom Ruddle désarma tout doucement son pistolet et passa la manche
de son pardessus sur ses yeux.
«Ayons confiance en Dieu, William, poursuivit la femme, et la
délivrance viendra. Le temps est très froid, ajouta-t-elle. Il n'y
a plus d'espérance visible, mais je ne puis désespérer de tout à
cette époque de l'année. Cette grange, comme vous l'appelez,
William, n'est pas un séjour plus humble que la crèche de
Bethléem, dont je viens de lire la touchante histoire.»
En ce moment, les cloches de la vieille église sonnèrent à pleine
volée. Nous étions si près de la tour que leurs vibrations
ébranlaient les solives sur lesquelles nous nous tenions à cheval
et remplissaient tout le cottage de leur rude harmonie. «Écoutez!
s'écria l'homme étonné, qu'est-ce que c'est que cela? -- C'est le
matin de Noël, répondit la femme. Ah! William, William! dans quel
esprit nous devrions accueillir ce jour! dans quel esprit
différent nous l'avons maintes et maintes fois accueilli dans des
temps plus heureux!»
L'homme prêta l'oreille aux cloches pendant une minute ou deux;
puis il s'agenouilla et cacha sa tête sur les genoux de sa femme.
Il se fit un profond silence, sauf la musique de Noël. «S'il faut
vous le dire? dit Tom, je me rappelle qu'à cette heure nous
chantions toujours un hymne dans la maison de mon père. Allons-
nous-en: je ne voudrais pas pour mille guinées troubler ces
pauvres gens.
Nos préparatifs pour descendre firent un peu de bruit. L'homme
regarda en l'air, tandis que la femme restait absorbée dans ses
prières. Comme ma tête dépassait juste le niveau du mur, nos yeux
se rencontrèrent. C'étaient bien les mêmes yeux qui étincelaient
d'un éclat sauvage, quand le coup de pistolet était parti du
cabriolet. Nous continuâmes notre descente. L'homme se releva
tranquillement de sa position agenouillée et mit son doigt sur sa
bouche. En descendant les escaliers, nous le trouvâmes qui nous
attendait sur le seuil de la porte. «Non pas devant elle, dit-il.
Je veux lui épargner ce triste spectacle, si je puis. Je suis
coupable du vol, mais je ne voulais pas vous faire mal, monsieur.
Le pistolet est parti dès que je l'ai touché. Au nom du ciel,
dites-le-lui avec des ménagements quand vous m'aurez emmené!»
«S'il faut vous le dire? dit Tom Ruddle, dont les dispositions
belliqueuses s'étaient tout-à-fait évanouies, le pistolet était
mon erreur, et tout ceci est une erreur aussi. Venez me voir, mon
ami et moi, à la banque, après demain, et s'il faut vous le dire?
le diable de vent! il est si piquant qu'il me fait venir les
larmes aux yeux; oui, s'il faut vous le dire, nous nous
arrangerons pour vous en prêter davantage.»
Les cloches continuaient de sonner dans l'air. Il était près de
minuit, et notre retour au logis à travers les chemins durcis par
la gelée fut la plus agréable promenade en voiture que nous
eussions faite de notre vie.