Il y avait une fois, comme disent les contes d'enfants, un
marchand qui revint des contrées lointaines dans son pays natal,
où il rapportait, dans un petit coffret, des diamants qui auraient
suffi pour la rançon d'un roi. Ce marchand avait vieilli dans son
commerce. Tous les instincts généreux avaient disparu de son coeur
refroidi, et les cendres du feu de la jeunesse couvraient ce coeur
qui ne connaissait plus ni joie, ni pitié. En revanche, il était
toujours habile et dur en affaires, ne calculant que le tant pour
cent. Pour enfler ses bénéfices ou sauver un denier, il eût vu
d'un oeil sec tous ses enfants descendre au tombeau s'il avait eu
des enfants. Comme un bloc de pierre, il semblait complet en lui-
même, isolé de tout; ni sang ni sève ne couraient dans ses veines;
mais il avait la soif de l'or, comme la terre béante après la
malédiction d'une longue sécheresse, aspire après la pluie; et
lorsqu'il voyait un autre marchand aussi riche que lui, il brûlait
du désir de le dépouiller, par la force ou la ruse.
Le voilà descendu sur le rivage sablonneux de la mer, une fois de
plus, il foule le sol natal. Il reconnaît tous les rochers de
l'aride plage; il reconnaît la rivière qui serpente au loin. Il
revoit des scènes qui lui sont familières; il entend parler une
langue qui l'est également pour lui. Il s'arrête. Peut-être que
les années ont un instant laissé son cerveau libre, comme le
reflux de la mer découvre la grève, et qu'il va se retrouver jeune
un instant? Peut-être, par une émotion étrange et toute nouvelle
pour lui, l'amour de la patrie va-t-il rafraîchir son coeur comme
une rosée? Hélas! non, il ne pense qu'une chose, au moyen de se
coucher cette nuit sans qu'il lui en coûte rien.
Il gravit donc le chemin tortueux de la petite ville; là il entend
parler du renom d'un prince marchand qui habite le voisinage, et
dont la libéralité égale le luxe royal. On lit ces mots, inscrits
sur la porte toujours ouverte de sa demeure hospitalière:
«Ici, tout le monde est bien venu, riche ou pauvre!» Notre avare
se hâte de tourner ses pas de ce côté. Bientôt il aperçoit dans un
agréable lieu, entouré de masses de feuillages où murmure la
brise, les reflets du marbre blanc au milieu des sombres arbres.
En approchant plus près, il voit s'élever des murs d'une
architecture splendide, percés de nombreuses croisées qui
étincellent comme des yeux, et ornés de statues, qui de la hauteur
où elles sont placées, ressemblent à des anges faisant halte un
instant dans leur vol vers le ciel. Il admire de longs rangs de
colonnades, des lampes d'or sous des portiques, de vastes
terrasses couronnant l'édifice et offrant de paisibles retraites
au milieu des airs: tel était le palais du prince marchand.
À travers les vastes portes, on entendait retentir sans cesse les
sons des instruments de musique, ces accords qui, portés sur des
ailes légères, semblent planer autour de nous et murmurer des
choses d'un monde lointain dans une langue divine et inconnue.
Le marchand avare entra dans la salle, et voyant le maître assis à
table, il lui cria: «Ô noble et grand prince, tu vois à tes pieds
un pauvre marchand ruiné, qui implore de ta miséricorde un peu de
nourriture, pour ne pas mourir de faim sur la grand'route. C'est à
ta gracieuse charité qu'il a recours, et il s'agenouille devant
toi.» L'hôte se leva, prit le marchand par la main avec un sourire
de bonté, lui parla avec chaleur d'âme, et lui donna à boire et à
manger de ses mains. Mais l'avare regardait tout ce qui
l'entourait d'un oeil de convoitise, et bientôt la splendeur
éclatante de cette maison, toute cette prodigalité de richesse,
toutes ces merveilles du luxe, l'or étincelant partout, les
pierres précieuses dans l'air scintillant comme des étoiles,
éveillèrent en lui une pensée infernale de l'enfer, suspendirent
sa respiration, précipitèrent le mouvement de son sang et
souillèrent dans son oreille un diabolique conseil. «Quand toute
la maison reposera, se dit-il; quand le sommeil aura scellé toutes
les oreilles et tous les yeux; quand, fatigués par l'éclat et le
bruit du festin, tous les sens seront assoupis, je me lèverai, je
saisirai tout ce que je pourrai saisir et je le placerai en sûreté
dans la cour d'honneur jusqu'à l'aube. Puis pour m'échapper sans
éveiller les soupçons, je mettrai le feu à ce palais; je brûlerai
le phénix dans son lit de parfums.»
Quand la fête fut finie, tout le monde se retira pour se livrer au
repos, et le vieux marchand, aux lèvres perfides, dit à l'hôte:
«Mon doux seigneur! un esprit blessé vient d'être guéri par le
baume de votre amour. Puisse celui qui règne dans les cieux
augmenter encore vos richesses. Cette nuit même contribuera peut-
être à remplir vos coffres-forts. Pourquoi me regarder d'un air
incrédule? Souvent le ciel accomplit son oeuvre dans les ténèbres
et durant le sommeil. Oui, j'en ai le pressentiment, ma langue
vient de prophétiser.»
L'hôte lui répondit du ton le plus courtois. On conduisit les
convives dans les chambres préparées pour les recevoir. La lumière
et la gaîté s'évanouirent à la fois de la salle, et le sommeil
appesantit toutes les paupières, hors celles du meurtrier. Le
voyez-vous assis, les yeux fixés sur la large flamme de la lampe,
qui vacille et secoue les ombres comme la main d'un spectre. Il
pense au noir dessein qu'il a formé, il écoute le silence qui
l'entoure; il entend au dehors souffler la bise, chanter le
grillon et gémir le solitaire oiseau de la bruyère voisine, Enfin
il prend sa lampe et sort furtivement de sa chambre La maison
silencieuse semble sa complice. Les ombres s'agitent le long des
escaliers et ses pas comme des démons couverts d'un linceul noir.
Les colonnes de marbre, avec leur blancheur de spectre, semblent,
du milieu des ténèbres, venir au-devant de la lumière. Un silence
sinistre règne partout. Personnification de l'avarice ou visage
astucieux, le criminel marchand entre dans la salle du banquet,
maintenant froide et déserte. Il remplit un sac de vaisselle d'or,
de bijoux et de pierreries; il prend tout ce qu'il trouve à sa
fantaisie, et joignant à son butin la caisse qui renferme ses
propres diamants, il cache tout dans un coin de la cour d'honneur.
Et maintenant, réveillez-vous, imprudents qui dormez; car autour
de vous, le meurtre rôde. Un démon s'est glissé dans la maison
hospitalière, et pendant votre sommeil, il rampe autour des
fondements de l'édifice; il amasse les fagots et la paille; il y
met le feu. Bientôt les flammes, prenant de la force, feront
éclater ces pierres massives; elles les envelopperont d'un épais
manteau de fumée, et leur clarté sinistre déchirera la nuit. Déjà
la Terreur montre sa tête hideuse. Le crime, enfant, grandit et se
fortifie. Adieu la joie! adieu les fêtes! Les flammes mordent et
dévorent les poutres, s'élancent à travers les croisées et se
tordent comme des serpents. Les énormes colonnes sont embrasées;
les conduits de plomb se fondent et coulent comme des ruisseaux;
le feu agile s'élance au sommet de l'édifice et trace dans le ciel
des arabesques d'un rouge sanglant. Partout bondissant des
flammes, partout éclatent des gerbes d'étincelles. La nuit s'est
enfuie!
Aux premières rumeurs de l'incendie, l'hôte, ses convives et tous
ses serviteurs se précipitent pêle-mêle, en tumulte, hors de la
maison et dans la vaste cour. Alors seulement ils osent regarder
derrière eux; ils voient l'édifice hospitalier dévoré par des
serpents de feu; ils pleurent et se tordent les mains; ils
invoquent le ciel!
Cependant le marchand criminel, qu'au milieu même de l'incendie
l'avarice dévore, cherche encore du butin dans les chambres
désertées par les plus riches convives, et que le feu n'a pas
encore atteintes. Enfin, il songe à fuir et regarde dans la cour,
mais il est trop tard; la cour est pleine de monde, ce qui lui ôte
l'espoir de parvenir, en ce moment du moins, jusqu'au trésor qu'il
a caché. «Je suis perdu! s'écrie-t-il, je suis perdu!» La maison
n'a pas de porte dérobée qu'il connaisse, et quand il essaie de
franchir le seuil hospitalier, un feu vengeur se dresse devant lui
et le tient, pour ainsi dire, en arrêt comme un limier. C'est le
feu maintenant qui est le maître du logis, et lui l'esclave. Il
fuit, il court comme un insensé; il va et revient sur ses pas; il
implore du secours, mais il sait qu'il ne peut lui en venir; il
grince des dents comme une bête féroce en cage. Les flammes
impitoyables rugissent autour de lui et brûlent déjà ses
vêtements. Il hurle à son tour: «Je ne puis plus fuir: le feu que
j'ai allumé me tient emprisonné.» Les dalles sont brûlantes; l'air
même s'embrase et siffle. Pour sauver sa vie, il monte au haut de
la maison; il court à une fenêtre de derrière et voit au loin le
ciel rouge comme du sang. C'est la seule chance qui lui reste. Il
s'élance par la croisée au milieu des arbres; tout meurtri et à
demi-étourdi par sa chute, il se lève de nouveau, proférant
d'étranges paroles et se maudissant lui-même. La tête lui tourne,
il bronche à chaque pas; mais cependant il poursuit sa course et
finit par disparaître dans l'obscurité lointaine.
Le bruit et les clameurs ont enfin réveillé tous les voisins, qui
aperçoivent la clarté sinistre et la fumée. Ils se lèvent, ils
accourent; ils jettent de l'eau sur les flammes, et bientôt
l'incendie se laisse maîtriser. La lueur rougeâtre du ciel se
dissipe et la nuit revient. Les fenêtres vides, avec leur feu
intérieur, ressemblent encore à des yeux luisants dans les
ténèbres. Ces yeux scintillent longtemps et finissent par se
fermer. Alors, avec des cris joyeux, les fugitifs rentrent dans la
maison, dont la plus grande partie est restée intacte, et tous se
réjouissent en leur coeur que les ravages ne soient pas plus
grands. Le maître de ce brillant palais regarde autour de lui, et
voit que tous ses convives, tous ses serviteurs sont sains et
saufs; personne n'a perdu un cheveu. Il ne manque que le vieux
marchand; lui seul ne répond pas à l'appel; on ne trouve nulle
part ses traces, quoiqu'on cherche dans toutes les salles vides et
sous les ruines fumantes amoncelées contre les murs. On aurait
fini par croire qu'il ne s'était pas réveillé à temps pour fuir,
lorsque, sous un monceau de bois calciné, la lanterne est
découverte. C'est par là que le fou a commencé; alors ils se
disent entre eux: «C'est donc cet homme qui a allumé l'incendie où
nous avons failli périr tous.» Et, dans le même instant, d'autres
personnes trouvent dans la cour le butin que le misérable avait
amassé. Mais, ô surprise étrange! ce butin est prodigieusement
augmenté par un petit coffret où sont enfermés les plus beaux
diamants de l'Orient, diamants plus précieux qu'une couronne!
Une proclamation fut faite dans tout le pays d'alentour, pour
savoir si personne ne réclamait ces riches pierreries; mais
personne ne les réclama. Leur véritable possesseur se gardait bien
de reparaître pour faire valoir ses titres. Ils finirent donc par
appartenir bien légitimement à celui que leur premier propriétaire
avait payé d'une si noire ingratitude; et leur valeur était
préférable mille fois aux dommages causés par l'incendie.
Ce fut ainsi qu'une joie nouvelle sortit d'une calamité imprévue;
et l'avare marchand, qui croyait mentir, avait été prophète malgré
lui.