Madrid, 7 décembre 1808.
_Quinzième bulletin de l'armée d'Espagne._
Sa Majesté a nommé le général d'artillerie Sénarmont général de
division. Le major Ségur a été nommé adjudant-commandant. On avait
désespéré de la vie de cet officier; mais il est aujourd'hui hors de
danger.
Le comte Krazinski, colonel des chevau-légers polonais, quoique malade,
a toujours voulu charger à la tête de son corps.
Les sieurs Balecki et Wolygurski, maréchaux-des-logis, et Surzieski,
soldat des chevau-légers polonais qui ont pris des drapeaux à l'ennemi,
ont été nommés membres de la légion-d'honneur.
Sa Majesté a de plus accordé aux chevau-légers polonais huit décorations
pour les officiers, et un pareil nombre pour les soldats.
Le duc de l'Infantado a été une des premières causes des malheurs que
son pays a éprouvés; il fut le principal instrument de l'Angleterre dans
ses funestes projets contre l'Espagne; c'est lui qu'elle employa pour
diviser le père et le fils, pour renverser du trône le roi Charles,
dont l'attachement pour la France était connu; pour susciter des orages
populaires contre le premier ministre de ce souverain; pour élever à
la puissance suprême ce jeune prince, qui, dans son mariage avec une
princesse de l'ancienne maison de Naples, avait puisé cette haine contre
les Français dont cette maison ne s'est jamais départie. Ce fut le
duc de l'Infantado qui joua le premier rôle dans la conspiration
de l'Escurial, et c'est à lui que fut alors confié le pouvoir de
généralissime des armées d'Espagne. On le vit ensuite prêter serment
à Baïonne entre les mains du roi Joseph comme colonel des gardes
espagnoles. De retour à Madrid, on le vit jeter le masque et se montrer
ouvertement l'homme des Anglais. C'est chez lui que logeaient les
ministres de l'Angleterre; c'est dans sa société que vivaient les
agens accrédités ou secrets de cette puissance. Après avoir excité
ses concitoyens à une résistance insensée, on l'a vu, aussi lâche que
traître, s'enfuir de Madrid à Guadalaxara, sous le prétexte d'aller
chercher du secours, se soustraire par cette ruse aux périls dans
lesquels il avait entraîné ses concitoyens, et ne montrer quelque
sollicitude que pour l'agent anglais, qu'il emmena dans sa propre
voiture et auquel il servit d'escorte. Que lui vaudra cette conduite? Il
perdra ses titres, il perdra ses biens, qu'on évalue à deux millions de
rentes, et il ira chercher à Londres les mépris, les dédains et l'oubli
dont l'Angleterre a toujours payé les hommes qui ont sacrifié leur
honneur et leur patrie à l'injustice de sa cause.
Aussitôt que le rapport du chef d'escadron comte Lubienski fut connu,
le duc d'Istrie se mit en marche avec seize escadrons de cavalerie pour
observer l'ennemi. Le duc de Bellune suivit avec l'infanterie. Le duc
d'Istrie, arrivé à Guadalaxara, y trouva l'arrière-garde ennemie qui
filait sur l'Andalousie, la culbuta et lui fit cinq cents prisonniers.
Le général de division Ruffin et la brigade de dragons Bordesoult
informés que des ennemis se dirigeaient sur Aranjuez, se sont portés
sur ce point; l'ennemi en a été chassé, et ces troupes se sont mises
aussitôt à la poursuite de tout ce qui fuit vers l'Andalousie.
Le général de division Lahoussaye est entré le 5 à l'Escurial. Cinq à
six cents paysans voulaient défendre le couvent, ils en ont été chassés
de vive force.
Chaque jour les restes de la stupeur dans laquelle étaient tombés les
habitans de Madrid, se dissipent. Ceux qui avaient caché leurs meubles
et leurs effets précieux les rapportent dans leurs maisons. Les
boutiques se garnissent comme à l'ordinaire; les barricades et tous
autres apprêts de défense ont disparu. L'occupation de Madrid s'est
faite sans désordre, et la tranquillité règne dans toutes les parties de
cette grande ville. Un fusilier de la garde ayant été trouvé saisi de
plusieurs montres, et ayant été convaincu de les avoir volées, a été
fusillé sur la principale place de Madrid.
On a trouvé dans cette ville deux cents milliers de poudre, dix mille
boulets, deux millions de plomb, cent pièces de canon de campagne et
cent vingt mille fusils, la plupart anglais. Le désarmement continue
sans aucune difficulté; tous les habitans s'y prêtent avec la meilleure
volonté; ils reviennent avec empressement et de bonne foi à l'autorité
royale qui les soustrait à la malfaisance de l'Angleterre, à la violence
des factions et aux désordres des mouvemens populaires.
Le roi d'Espagne a créé un régiment qui porte le nom de royal-étranger,
et dans lequel sont admis les déserteurs et les Allemands qui étaient
au service d'Espagne. Il a aussi formé un régiment suisse de Réding
le jeune: cet officier s'étant comporté parfaitement et en véritable
patriote suisse; bien différent en cela du général Réding; l'un a bien
mérité de ses compatriotes, et obtiendra partout l'estime; l'autre,
généralement méprisé, ira dans les tavernes de Londres jouir d'une
centaine de livres sterling mal acquises et payées avec dédain; il sera
émigré du continent. Les régimens royal-étranger et Réding le jeune ont
déjà plusieurs milliers d'hommes.
Le cinquième et le huitième corps de l'armée d'Espagne et trois
divisions de cavalerie ne font que passer la Bidassoa; ils sont encore
bien loin d'être en ligne, et cependant beaucoup de victoires ont déjà
été obtenues, et la plus grande partie de la besogne est faite.
Au camp impérial de Madrid, 7 décembre 1808.
_Proclamation._
Espagnols,
Vous avez été égarés par des hommes perfides; ils vous ont engagés dans
une lutte insensée, et vous ont fait courir aux armes. Est-il quelqu'un
parmi vous qui, réfléchissant un moment sur tout ce qui s'est passé,
ne soit aussitôt convaincu que vous avez été le jouet des perpétuels
ennemis du continent qui se réjouissaient en voyant répandre le sang
espagnol et le sang français? Quel pouvait être le résultat du succès
même de quelques campagnes? Une guerre de terre sans fin et une longue
incertitude sur le sort de vos propriétés et de votre existence. Dans
peu de mois vous avez été livrés à toutes les angoisses des factions
populaires. La défaite de vos armées a été l'affaire de quelques
marches. Je suis entré dans Madrid: les droits de la guerre
m'autorisaient à donner un grand exemple, et à laver dans le sang des
outrages faits à moi et à ma nation: je n'ai écouté que la clémence.
Quelques hommes, auteurs de tous vos maux, seront seuls frappés. Je
chasserai bientôt de la Péninsule cette armée anglaise qui a été envoyée
en Espagne non pour vous secourir, mais pour vous inspirer une fausse
confiance et vous égarer.
Je vous avais dit dans ma proclamation du 2 juin que je voulais être
votre régénérateur. Aux droits qui m'ont été cédés par les princes de la
dernière dynastie, vous avez voulu que j'ajoutasse le droit de conquête.
Cela ne changera rien à mes dispositions. Je veux même louer ce qu'il
peut y avoir eu de généreux dans vos efforts, je veux reconnaître
que l'on vous a caché vos vrais intérêts, qu'on vous a dissimulé le
véritable état des choses. Espagnols, votre destinée est entre vos
mains. Rejetez les poisons que les Anglais ont répandus parmi vous; que
votre roi soit certain de votre amour et de votre confiance, et vous
serez plus puissans, plus heureux que vous n'avez jamais été. Tout ce
qui s'opposait à votre prospérité et à votre grandeur, je l'ai détruit;
les entraves qui pesaient sur le peuple, je les ai brisées; une
constitution libérale vous donne, au lieu d'une monarchie absolue, une
monarchie tempérée et constitutionnelle. Il dépend de vous que cette
constitution soit encore votre loi.
Mais si tous mes efforts sont inutiles, et si vous ne répondez pas à ma
confiance, il ne me restera qu'à vous traiter en provinces conquises,
et à placer mon frère sur un autre trône. Je mettrai alors la couronne
d'Espagne sur ma tête et je saurai la faire respecter des méchans, car
Dieu m'a donné la force et la volonté nécessaires pour surmonter tous
les obstacles.