Tilsitt, le 24 juin 1807

_Quatre-vingt-quatrième bulletin de la grande armée_.

Le grand-maréchal du palais Duroc s'est rendu le 23 au quartier-général

des Russes, au-delà du Niémen, pour échanger les ratifications de

l'armistice qui a été ratifié par l'empereur Alexandre.

Le 24, le prince Labanoff ayant fait demander une audience à l'empereur,

y a été admis le même jour à deux heures après midi. Il est resté

long-temps dans le cabinet de S. M.

Le générai Kalkreuth est attendu au quartier-général pour signer

l'armistice du roi de Prusse.

Le 11 juin, à quatre heures du matin, les Russes attaquèrent en force

Druczewo. Le général Claparède soutint le feu de l'ennemi. Le maréchal

Masséna se porta sur la ligne, repoussa l'ennemi et déconcerta ses

projets. Le dix-septième régiment d'infanterie légère a soutenu sa

réputation. Le général Montbrun s'est fait remarquer. Un détachement du

vingt-huitième d'infanterie légère et un piquet du vingt-cinquième de

dragons ont mis en fuite les cosaques. Tout ce que l'ennemi a entrepris

contre nos postes dans les journées du 12 et du 12, a tourné à sa

confusion.

On a vu par l'armistice que la gauche de l'armée française est appuyée

sur Currisch-Haff, à l'embouchure du Niémen; de là notre ligne se

prolonge sur Grodno. La droite, commandée par le maréchal Massena,

s'étend sur les confins de la Russie, entre les sources de la Narew et

du Bug.

Le quartier-général va se concentrer à Koenigsberg, où l'on fait

toujours de nouvelles découvertes en vivres, munitions et autres effets

appartenant à l'ennemi.

Une position aussi formidable est le résultat des succès les plus

brillans; et tandis que toute l'armée ennemie est en fuite et presque

anéantie, plus de la moitié de l'armée française n'a pas tiré un coup de

fusil.

Tilsitt; le 24 juin 1807.

_Quatre-vingt-cinquième bulletin de la grande armée._

Demain les deux empereurs de France et de Russie doivent avoir une

entrevue. On a à cet effet, élevé au milieu du Niémen, un pavillon où

les deux monarques se rendront de chaque rive.

Peu de spectacles seront aussi intéressans. Les deux côtés du fleuve

seront bordés par les deux armées, pendant que les deux chefs

conféreront sur les moyens de rétablir l'ordre et de donner le repos à

la génération présente.

Le grand-maréchal du palais Duroc est allé, hier à trois heures après

midi, complimenter l'empereur Alexandre.

Le maréchal comte de Kalkreuth a été présenté aujourd'hui à l'empereur;

il est resté une heure dans le cabinet de S.M.

L'empereur a passé ce matin la revue du corps du maréchal Lannes. Il a

fait différentes promotions, a récompensé les braves, et a témoigné sa

satisfaction aux cuirassiers saxons.

Tilsitt, le 25 juin 1807.

_Quatre-vingt-sixième bulletin de la grande armée._

Le 25 juin, à une heure après midi, l'empereur accompagné du grand-duc

de Berg, du prince de Neufchâtel, du maréchal du palais Duroc et du

grand-écuyer Caulaincourt, s'est embarqué sur les bords du Niémen dans

un bateau préparé à cet effet; il s'est rendu au milieu de la rivière,

où le général Lariboissière, commandant de l'artillerie de la garde,

avait fait placer un large radeau, et élever un pavillon. A côté, était

un autre radeau et pavillon pour la suite de LL. MM. Au même moment,

l'empereur Alexandre est parti de la rive droite, sur un bateau, avec

le grand-duc Constantin, le général Benigsen, le général Ouwaroff, le

prince Labanoff et son premier aide-de-camp, le comte de Liéven.

Les deux bateaux sont arrivés en même temps; les deux empereurs se sont

embrassés en mettant le pied sur le radeau; ils sont entrés ensemble

dans la salle qui avait été préparée, et y sont restés deux heures. La

conférence finie, les personnes de la suite des deux empereurs ont

été introduites. L'empereur Alexandre a dit des choses agréables aux

militaires qui accompagnaient l'empereur, qui, de son côté, s'est

entretenu long-temps avec le grand-duc Constantin et le général

Benigsen.

La conférence finie, les deux empereurs sont montés chacun dans leur

barque. On conjecture que la conférence a eut le résultat le plus

satisfaisant. Immédiatement après, le prince Labanoff s'est rendu au

quartier-général français. On est convenu que la moitié de la ville de

Tilsitt serait neutralisée. On y a marqué le logement de l'empereur de

Russie et de sa cour. La garde impériale russe passera le fleuve et sera

cantonnée dans la partie de la ville qui lui est destinée.

Le grand nombre des personnes de l'une et l'autre armée, accourues sur

l'une et l'autre rive pour être témoins de cette scène, rendaient ce

spectacle d'autant plus intéressant, que les spectateurs étaient des

braves des extrémités du monde.

Tilsitt, le 26 juin 1807.

Aujourd'hui à midi et demi, S.M. s'est rendue au pavillon de Niémen.

L'empereur Alexandre et le roi de Prusse y sont arrivés au même moment.

Ces trois souverains sont restés ensemble dans le salon du pavillon

pendant une demi-heure.

A cinq heures et demie, l'empereur Alexandre est passé sur la rive

gauche. L'empereur Napoléon l'a reçu à la descente du bateau. Ils sont

montés à cheval l'un et l'autre; ils ont parcouru la grande rue de la

ville, où se trouvait rangée la garde impériale française à pied et à

cheval, et sont descendus au palais de l'empereur Napoléon. L'empereur

Alexandre y a dîné avec l'empereur, le grand-duc Constantin et le

grand-duc de Berg.

Tilsitt, le 27 juin 1807.

Le général de division Teulié, commandant la division italienne au

siége de Colbert, qui avait été blessé à la cuisse d'un boulet, le 12 à

l'attaque du fort Wolsberg, vient de mourir de ses blessures. C'était un

officier également distingué par sa bravoure et ses talens militaires.

La ville de Kosel a capitulé.

Le 24 juin à deux heures du matin, S.A.I. le prince Jérôme a fait

attaquer et enlever le camp retranché que les Prussiens occupaient sous

Glatz, à portée de mitraille de cette place.

Le général Vandamme, à la tête de la division, wurtembergeoise, ayant

avec lui un régiment provisoire de chasseurs français à cheval, a

commencé l'attaque sur la rive gauche de la Neisse, tandis que le

général Lefebvre avec les Bavarois attaquait sur la rive droite. En

une demi-heure, toutes les redoutes ont été enlevées à la baïonnette,

l'ennemi a fait sa retraite en désordre, abandonnant dans le camp douze

cents hommes tués et blessés, cinq cents prisonniers et douze pièces de

canon.

Les Bavarois et les Wurtembergeois se sont très-bien conduits. Les

généraux Vandamme et Lefebvre ont dirigé les attaques avec une grande

habileté.

Tilsitt, le 28 juin 1807.

Hier, à trois heures après midi, l'empereur s'est rendu chez l'empereur

Alexandre. Ces deux princes sont restés ensemble jusqu'à six heures.

Ils sont alors montés à cheval et sont allés voir manoeuvrer la garde

impériale. L'empereur Alexandre a montré qu'il connaît très-bien toutes

nos manoeuvres, et qu'il entend parfaitement tous les détails de la

tactique militaire.

A huit heures, les deux souverains sont revenus au palais de l'empereur

Napoléon, où ils ont dîné, comme la veille, avec le grand-duc Constantin

et le grand-duc de Berg.

Après le dîner, l'empereur Napoléon a présenté LL. Exc. le ministre des

relations extérieures et le ministre secrétaire d'état à l'empereur

Alexandre, qui lui a aussi présenté S. Exc. M. de Budberg, ministre des

affaires étrangères, et le prince Kourakin.

Les deux souverains sont ensuite rentrés dans le cabinet de l'empereur

Napoléon, où ils sont restés seuls jusqu'à onze heures du soir.

Aujourd'hui 28, à midi, le roi de Prusse a passé le Niémen, et est venu

occuper à Tilsitt le palais qui lui avait été préparé. Il a été reçu

à la descente de son bateau, par le maréchal Bessières. Immédiatement

après, le grand-duc de Berg est allé lui rendre visite.

A une heure, l'empereur Alexandre est venu faire une visite à l'empereur

Napoléon, qui est allé au-devant de lui jusqu'à la porte de son palais.

A deux heures, S.M. le roi de Prusse est venu, chez l'empereur Napoléon,

qui est allé le recevoir jusqu'au pied de l'escalier de son appartement.

A quatre heures, l'empereur Napoléon est allé voir l'empereur Alexandre.

Ils sont montés à cheval à cinq heures, et se sont rendus sur le terrain

où devait manoeuvrer le corps du maréchal Davoust.

Tilsitt, le 1er juillet 1807.

Le 29 et le 30 juin, les choses se sont passées entre les trois

souverains comme les jours précédens. Le 29, à six heures du soir, ils

sont allés voir manoeuvrer l'artillerie de la garde. Le lendemain, à

la même heure, ils ont vu manoeuvrer les grenadiers à cheval. La plus

grande amitié paraît régner entre ces princes.

A l'un de ces dîners qui ont toujours lieu chez l'empereur

Napoléon, S.M. a porté la santé de l'impératrice de Russie et de

l'impératrice-mère. Le lendemain, l'empereur Alexandre a porté la santé

de l'impératrice des Français.

La première fois que le roi de Prusse a dîné chez l'empereur Napoléon,

S. M. a porté la santé de la reine de Prusse.

Le 29, le prince Alexandre Kourakin, ambassadeur et ministre

plénipotentiaire de l'empereur Alexandre, a été présenté à l'empereur

Napoléon.

Le 30, la garde impériale a donné un dîner de corps à la garde impériale

russe. Les choses se sont passées avec beaucoup d'ordre. Cette réunion a

produit beaucoup de gaité dans la ville.

La place de Glatz a capitulé. Le fort de Silberberg est la seule place

de la Silésie qui tienne encore.

Tilsitt, le 7 juillet 1807.

La reine de Prusse est arrivée ici hier à midi. A midi et demi

l'empereur Napoléon est allé lui rendre visite.

Les trois souverains ont fait chaque jour, à six heures du soir, leurs

promenades accoutumées. Ils ont ensuite dîné chez l'empereur Napoléon

avec la reine de Prusse, le grand-duc Constantin, le prince Henri de

Prusse, le grand-duc de Berg et le prince royal de Bavière.

On a distribué à l'ordre de la grande armée la notice suivante:

Au quartier-général impérial à Tilsitt, le 9 juillet 1807.

_Notice pour l'armée._

La paix a été conclue entre l'empereur des Français et l'empereur de

Russie, hier 8 juillet, à Tilsitt, et signée par le prince de Bénévent,

ministre des relations extérieures de France, et par les princes

Kourakin et Labanoff de Rostow, pour l'empereur de Russie, chacun de

ces plénipotentiaires étant muni de pleins-pouvoirs de leurs souverains

respectifs. Les ratifications ont été échangées aujourd'hui 9 juillet,

ces deux souverains se trouvant encore à Tilsitt.

Tilsitt, le 9 juillet 1807.

L'échange des ratifications du traité de paix entre la France et la

Russie a eu lieu aujourd'hui à neuf heures du matin. A onze heures,

l'empereur Napoléon, portant le grand cordon de l'ordre de Saint-André,

s'est rendu chez l'empereur Alexandre, qui l'a reçu à la tête de sa

garde, et ayant la grande décoration de la légion-d'honneur.

L'empereur a demandé à voir le soldat de la garde russe qui s'était

le plus distingué; il lui a été présenté. S. M., en témoignage de son

estime pour la garde impériale russe, a donné à ce brave l'aigle d'or de

la légion-d'honneur.

Les empereurs sont restés ensemble pendant trois heures, et sont ensuite

montés à cheval; ils se sont rendus au bord du Niémen, où l'empereur

Alexandre s'est embarqué. L'empereur Napoléon est demeuré sur le rivage

jusqu'à ce que l'empereur Alexandre fût arrivé à l'autre bord. Les

marques d'affection que ces princes se sont données en se séparant, ont

excité la plus vive émotion parmi les nombreux spectateurs qui s'étaient

rassemblés pour voir les plus grands souverains du monde, offrir dans

les témoignages de leur union et de leur amitié un solide garant du

repos de la terre.

L'empereur Napoléon a fait remettre le grand cordon de la

légion-d'honneur au grand-duc Constantin, au prince Kourakine, au prince

Labanoff et à M. de Budberg.

L'empereur Alexandre a donné le grand ordre de Saint-André au prince

Jérôme Napoléon, roi de Westphalie, au grand-duc de Berg et de Clèves,

au prince de Neufchâtel et au prince de Bénévent.

A trois heures de l'après midi, le roi de Prusse est venu voir

l'empereur Napoléon. Ces deux souverains se sont entretenus pendant une

demi-heure. Immédiatement après, l'empereur Napoléon a rendu au roi de

Prusse sa visite; il est ensuite parti pour Koenigsberg.

Ainsi, les trois souverains ont séjourné pendant vingt jours à Tilsitt.

Cette petite ville était le point de réunion des deux armées. Ces

soldats qui naguères étaient ennemis, se donnaient des témoignages

réciproques d'amitié qui n'ont pas été troublés par le plus léger

désordre.

Hier, l'empereur Alexandre avait fait passer le Niémen à une dizaine de

Baschirs qui ont donné à l'empereur Napoléon un concert à la manière de

leur pays.

L'empereur, en témoignage de son estime pour le général Platow, hetman

des cosaques, lui a fait présent de son portrait.

Les Russes ont remarqué que le 27 juin (style russe, 9 juillet du

calendrier grégorien), jour de la ratification du traité de paix, est

l'anniversaire de la bataille de Pultawa, qui fut si glorieuse et qui

assura tant d'avantages à l'empire de Russie; ils en tirent un augure

favorable pour la durée de la paix et de l'amitié qui viennent de

s'établir entre ces deux grands empires.

Koenigsberg, le 12 juillet 1807.

_Quatre-vingt-septième bulletin de la grande armée._

Les empereurs de France et de Russie, après avoir séjourné pendant vingt

jours à Tilsitt, où les deux maisons impériales, situées dans la même

rue, étaient à peu de distance l'une de l'autre, se sont séparés le 9,

à trois heures après midi, en se donnant les plus grandes marques

d'amitié. Le journal de ce qui s'est passé pendant leur séjour, sera

d'un véritable intérêt pour les deux peuples.

Après avoir reçu, à trois heures et demie, la visite d'adieu du roi de

Prusse, qui est retourné à Memel, l'empereur Napoléon est parti pour

Koenigsberg, où il est arrivé le 10 à quatre heures du matin.

Il a fait hier la visite du port dans un canot qui était servi par

les marins de la garde. S. M. passe aujourd'hui la revue du corps du

maréchal Soult, et part demain, à deux heures du matin, pour Dresde.

Le nombre des Russes tués à la bataille de Friedland s'élève à dix-sept

mille cinq cents, celui des prisonniers est de quarante mille, dix-huit

mille sont passés à Koenigsberg, sept mille sont restés malades dans les

hôpitaux, le reste a été dirigé sur Thorn et Varsovie.

Les ordres ont été donnés pour qu'ils fussent renvoyés en Russie sans

délai, sept mille sont déjà revenus à Koenigsberg, et vont être rendus.

Ceux qui sont en France seront formés en régimens provisoires.

L'empereur a ordonné de les habiller et de les armer.

Les ratifications du traité de paix entre la France et la Russie avaient

été échangées à Tilsitt le 9; celles du traité de paix entre la France

et la Prusse l'ont été ici aujourd'hui.

Les plénipotentiaires chargés de ces négociations étaient, pour la

France, M. le prince de Bénévent; pour la Russie, le prince Kourakin et

le prince Labanoff; pour la Prusse, le feld-maréchal Kalkreuth et le

comte de Glotz.

Après de tels événemens on ne peut s'empêcher de sourire quand on entend

parler de la grande expédition anglaise et de la nouvelle frénésie qui

s'est emparée du roi de Suède.

On doit remarquer d'ailleurs que l'armée d'observation de l'Elbe et de

l'Oder était de soixante-dix mille hommes, indépendamment de la grande

armée, et non compris les divisions espagnoles qui sont en ce moment sur

l'Oder.

Ainsi, il aurait fallu que l'Angleterre mît en expédition toute son

armée, ses milices, ses volontaires, ses fencibles, pour opérer une

diversion sérieuse.

Quand on considère que, dans de telles circonstances, elle a envoyé six

mille hommes se faire massacrer par les Arabes, et sept mille hommes

dans les Indes espagnoles, on ne peut qu'avoir pitié de l'excessive

avidité qui tourmente ce cabinet.

La paix de Tilsitt met fin aux opérations de la grande armée, mais

toutes les côtes, tous les ports de la Prusse n'en resteront pas moins

fermés aux Anglais. Il est probable que le blocus continental ne sera

pas un vain mot.

La Porte a été comprise dans le traité. La révolution qui vient de

s'opérer à Constantinople est une révolution anti-chrétienne qui n'a

rien de commun avec la politique de l'Europe. L'adjudant-commandant

Guilleminot est parti pour la Bessarabie, où il va informer le

grand-visir de la paix, de la liberté qu'a la Porte d'y prendre part, et

des conditions qui la concernent.

Koenigsberg, le 13 juillet 1807.

L'empereur a passé hier la revue du quatrième corps d'armée. Arrivé au

vingt-sixième régiment d'infanterie légère, on lui présenta le capitaine

de grenadiers Roussel. Ce brave soldat, fait prisonnier à l'affaire de

Aoff, avait été remis aux Prussiens. Il se trouva dans un appartement

où un insolent officier se livrait à toute espèce d'invectives contre

l'empereur. Roussel supporta d'abord patiemment ces injures, mais enfin

il se lève fièrement en disant: «Il n'y a que des lâches qui puissent

tenir de pareils propos contre l'empereur Napoléon devant un de ses

soldats. Si je suis contraint d'entendre de pareilles infamies, je suis

à votre discrétion, donnez-moi la mort.» Plusieurs autres officiers

prussiens qui étaient présens, ayant autant de jactance que peu de

mérite et d'honneur, voulurent se porter contre ce brave militaire à des

voies de fait. Roussel, seul contre sept ou huit personnes, aurait passé

un mauvais quart-d'heure, si un officier russe, survenant à l'instant,

ne se fût jeté devant lui le sabre à la main: c'est notre prisonnier,

dit-il, et non le vôtre; il a raison, et vous outragez lâchement le

premier capitaine de l'Europe. Avant de frapper ce brave homme, il vous

faudra passer sur mon corps.

En général, autant les prisonniers français se louent des Russes, autant

ils se plaignent des Prussiens, surtout du général Ruchel, officier

aussi méchant et fanfaron qu'il est inepte et ignorant sur le champ de

bataille. Des corps prussiens qui se trouvaient à la journée d'Iéna, le

sien est celui qui s'est le moins bravement comporté.

En entrant à Koenigsberg, on a trouvé aux galères un caporal français

qui y avait été jeté, parce qu'entendant les sectateurs de Ruchel parler

mal de l'empereur, il s'était emporté et avait déclaré ne pas vouloir le

souffrir en sa présence.

Le général Victor, qui fut fait prisonnier dans une chaise de poste par

un guet-apens, a eu aussi à se plaindre du traitement qu'il a reçu du

général Ruchel, qui était gouverneur de Koenigsberg. C'est cependant le

même Ruchel qui, blessé grièvement à la bataille d'Iéna, fut accablé de

bons traitemens par les Français; c'est lui qu'on laissa libre, et à

qui, au lieu d'envoyer des gardes comme on devait le faire, on envoya

des chirurgiens. Heureusement que le nombre des hommes auxquels il faut

se repentir d'avoir fait du bien, n'est pas grand. Quoi qu'en disent

les misanthropes, les ingrats et les pervers forment une exception dans

l'espèce humaine.

Dresde, le 18 juillet 1817.

S. M. l'empereur est parti de Koenigsberg le 13 à six heures du soir; il

est arrivé le 14 à midi à Marienwerder, où il s'est arrêté pendant une

heure.

Il a passé à Posen le 14, à dix heures du soir; il s'y est reposé deux

heures; il y a reçu les autorités du gouvernement polonais.

Il est arrivé à Glogau le 16 à midi, et le 17, à sept heures du matin, à

Bautzen, première ville du royaume de Saxe, où il a été reçu par le roi.

Ces deux souverains se sont entretenus un moment dans la maison de

l'évêché. Le roi est monté dans la voiture de l'empereur; ils sont

arrivés ensemble à Dresde et sont descendus au palais.

Aujourd'hui à six heures du matin, l'empereur est monté à cheval pour

parcourir les environs de Dresde.

Les sentimens que S.M. à trouvés en Saxe sont semblables à ceux qui lui

ont été exprimés sur toute sa route en Pologne; un immense concours de

peuple était partout sur son passage.

Paris, le 12 août 1807.

_Réponse de l'empereur à une députation du royaume d'Italie._

«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez au nom de mes peuples

d'Italie. J'ai éprouvé une joie particulière dans le cours de la

campagne dernière, de la conduite distinguée qu'ont tenue mes troupes

italiennes. Pour la première fois, depuis bien des siècles, les Italiens

se sont montrés avec honneur sur le grand théâtre du monde: j'espère

qu'un si heureux commencement excitera l'émulation de la nation; que les

femmes elles-mêmes renverront d'auprès d'elle cette jeunesse oisive qui

languit dans leurs boudoirs, ou du moins ne les recevront que lorsqu'ils

seront couverts d'honorables cicatrices. Du reste, j'espère avant

l'hiver aller faire un tour dans mes Etats d'Italie, et je me fais un

plaisir tout particulier de me trouver au milieu des habitans de ma

bonne ville de Venise. Le vice-roi ne m'a pas laissé ignorer les

bons sentiments qui les animent, et les preuves d'amour qu'ils m'ont

données.»

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV. · 第 45 / 96 题