M. le président de Sagebarthe est nommé ministre de l'intérieur.

Voici en quoi consistent maintenant les forces de la monarchie

prussienne:

Le roi est accompagné par quinze cents hommes de troupes, tant à pied

qu'à cheval.

Le général Lestocq a à-peu-près cinq mille hommes, y compris les deux

bataillons laissés à Koenigsberg avec la compagnie d'invalides;

Le lieutenant-général Hamberg commande à Dantzick, où il a six mille

hommes de garnison. Les habitans ont été désarmés. On leur a intimé

qu'en cas d'alerte, les troupes feront feu sur tous ceux qui sortiront

de leurs maisons.

Le général Gutadon commande à Colberg avec dix-huit cents hommes.

Le lieutenant-général Courbière est à Graudentz avec trois mille hommes.

Les troupes françaises sont en mouvement pour cerner et assiéger ces

places.

Un certain nombre de recrues que le roi de Prusse avait fait réunir, et

qui n'étaient ni habillées ni armées, ont été licenciées, parce qu'il

n'y avait plus de moyen de les contenir.

Deux ou trois officiers anglais étaient à Koenigsberg, et faisaient

espérer l'arrivée d'une armée anglaise.

Le prince de Pless a en Silésie douze ou quinze cents hommes enfermés

dans les places de Brieg, Neisse, Schweidnitz et Kosel, que le prince

Jérôme a fait investir.

Nous ne dirons rien de la ridicule dépêche du général Benigsen;

nous remarquerons seulement qu'elle paraît contenir quelque chose

d'inconcevable. Ce général semble accuser son collègue le général

Buxhowden; il dit qu'il était à Makow. Comment pouvait-il ignorer que le

général Buxhowden était allé jusqu'à Golymin, où il avait été battu? Il

prétend avoir remporté une victoire, et cependant il était en pleine

retraite à dix heures du soir, et cette retraite fut si précipitée,

qu'il abandonna ses blessés. Qu'il nous montre une seule pièce de canon,

un seul drapeau français, un seul prisonnier, hormis douze ou quinze

hommes isolés qui peuvent avoir été pris par les cosaques sur les

derrières de l'armée, tandis que nous pouvons lui montrer six mille

prisonniers, deux drapeaux qu'il a perdus près de Pultusk, et trois

mille blessés qu'il a abandonnés dans sa fuite. Il dit encore qu'il a eu

contre lui le grand-duc de Berg et le maréchal Davoust, tandis qu'il

n'a eu affaire qu'à la division Suchet, du corps du maréchal Lannes.

Le dix-septième d'infanterie légère, le trente-quatrième de ligne, le

soixante-quatrième et le quatre-vingt-huitième, sont les seuls régimens

qui se soient battus contre lui. Il faut qu'il ait bien peu réfléchi

sur la position de Pultusk, pour supposer que les Français voulaient

s'emparer de cette ville. Elle est dominée à portée de pistolet.

Si le général Buxhowden a fait de son côté une relation aussi véridique

du combat de Golymin, il deviendra évident que l'armée française a été

battue, et que, par suite de sa défaite, elle s'est emparée de cent

pièces de canon et de seize cents voitures de bagages, de tous les

hôpitaux de l'armée russe, de tous ses blessés, et des importantes

positions de Sieroch, de Pultusk, d'Ostrolenka, et qu'elle a obligé

l'ennemi à reculer de quatre-vingt lieues.

Quant à l'induction que le général Benigsen veut tirer de ce qu'il n'a

pas été poursuivi, il suffira d'observer qu'on se serait bien gardé de

le poursuivre, puisqu'il était débordé de deux journées, et que, sans

les mauvais chemins, qui ont empêché le maréchal Soult de suivre ce

mouvement, le général russe aurait trouvé les Français à Ostrolenka.

Il ne reste plus qu'à chercher quel peut être le but d'une pareille

relation. Il est le même, sans doute, que celui que se proposaient les

Russes dans les relations qu'ils ont faites de la bataille d'Austerlitz.

Il est le même, sans doute, que celui des ukases par lesquels l'empereur

Alexandre refusait la grande décoration de l'ordre de Saint-Georges,

parce que, disait-il, il n'avait pas commandé à cette bataille, et

acceptait la petite décoration pour les succès qu'il y avait obtenus,

quoique sous le commandement de l'empereur d'Autriche.

Il y a cependant un point de vue sous lequel la relation du général

Benigsen peut être justifiée. On a craint sans doute l'effet de la

vérité dans les pays de la Pologne prussienne et de la Pologne russe,

que l'ennemi avait à traverser, si elle y était parvenue avant qu'il

eût pu mettre ses hôpitaux et ses détachemens isolés à l'abri de toute

insulte.

Ces relations, aussi évidemment ridicules, peuvent avoir encore pour les

Russes l'avantage de retarder de quelques jours l'élan que des récits

fidèles donneraient aux Turcs, et il est des circonstances où quelques

jours sont un délai d'une certaine importance. Cependant l'expérience a

prouvé que toutes ces ruses vont contre leur but, et qu'en toutes choses

la simplicité et la vérité sont les meilleurs moyens de politique.

Varsovie, le 19 janvier 1807.

_Cinquante-deuxième bulletin de la grande armée._

Le huitième corps de la grande armée, que commande le maréchal Mortier,

a détaché un bataillon du deuxième régiment d'infanterie légère sur

Wollin. Trois compagnies de ce bataillon y étaient à peine arrivées,

qu'elles furent attaquées avant le jour par un détachement de mille

hommes d'infanterie, avec cent cinquante chevaux et quatre pièces de

canon. Ce détachement venait de Colberg, dont la garnison étend ses

courses jusque-là. Les trois compagnies d'infanterie légère française ne

s'étonnèrent point du nombre de leurs ennemis et lui enlevèrent un pont

et ses quatre pièces de canon, et lui firent cent prisonniers; le reste

prit la fuite, en laissant beaucoup de morts dans la ville de Wollin,

dont les rues sont jonchées de cadavres prussiens.

La ville de Brieg, en Silésie, s'est rendue après un siége de cinq

jours. La garnison est composée de trois généraux et de quatorze cents

hommes.

Le prince héréditaire de Bade a été dangereusement malade, mais il

est rétabli. Les fatigues de la campagne, et les privations qu'il a

supportées comme simple officier, ont beaucoup contribué à sa maladie.

La Pologne, riche en blé, en avoine, en fourrages, en bestiaux,

en pommes de terre, fournit abondamment à nos magasins. La seule

manutention de Varsovie fait cent mille rations par jour, et nos dépôts

se remplissent de biscuit. Tout était tellement désorganisé à notre

arrivée, que pendant quelque temps les subsistances ont été difficiles.

Il ne règne dans l'armée aucune maladie; cependant, pour la conservation

de la santé du soldat, on désirerait un peu plus de froid. Jusqu'à

présent, il s'est à peine fait sentir, et l'hiver est déjà fort avancé.

Sous ce point de vue, l'année est fort extraordinaire.

L'empereur fait tous les jours défiler la parade devant le palais de

Varsovie, et passe successivement en revue les différens corps de

l'armée, ainsi que les détachemens et les conscrits venant de France,

auxquels les magasins de Varsovie distribuent des souliers et des

capottes.

Varsovie, le 22 janvier 1807.

_Cinquante-troisième bulletin de la grande armée._

On a trouvé à Brieg (qui vient de capituler) des magasins assez

considérables de subsistances.

Le prince Jérôme continue avec activité sa campagne de Silésie. Le

lieutenant-général Deroi avait déjà cerné Kosel et ouvert la tranchée.

Le siège de Schweidnitz et celui de Neisse se poursuivent en même temps.

Le général Victor se rendant à Stettin, et étant en voiture avec son

aide-de-camp et un domestique, a été enlevé par un parti de vingt-cinq

hussards qui battaient le pays.

Le temps est devenu froid. Il est probable que sous peu de jours les

rivières seront gelées; cependant la saison n'est pas plus rigoureuse

qu'elle ne l'est ordinairement à Paris. L'empereur fait défiler tous les

jours la parade et passe en revue plusieurs régimens.

Tous les magasins de l'armée s'organisent et s'approvisionnent. On fait

du biscuit dans toutes les manutentions. L'empereur vient d'ordonner

qu'on établît de grands magasins et qu'on confectionnât une quantité

considérable d'habillemens dans la Silésie.

Les Anglais, qui ne peuvent plus faire accroire que les Russes, les

Tartares, les Calmoucks vont dévorer l'armée, française, parce que, même

dans les cafés de Londres, on sait que ces dignes alliés ne soutiennent

point l'aspect de nos baïonnettes, appellent aujourd'hui à leur secours

la dysenterie, la peste et toutes les maladies épidémiques.

Si ces fléaux étaient à la disposition du cabinet de Londres, point de

doute que non-seulement notre armée, mais même nos provinces et toute

la classe manufacturière du continent, ne devinssent leur proie. En

attendant, les Anglais se contentent de publier et de faire publier,

sous toute espèce de forme, par leurs nombreux émissaires, que l'armée

française est détruite par les maladies. A les entendre, des bataillons

entiers tombent comme ceux des Grecs au commencement du siége de Troie.

Ils auraient là une manière toute commode de se défaire de leurs

ennemis, mais il faut bien qu'ils y renoncent. Jamais l'armée ne s'est

mieux portée; les blessés guérissent, et le nombre des morts est peu

considérable. Il n'y a pas autant de malades que dans la campagne

précédente; il y en a même moins qu'il n'y en aurait en France en temps

de paix, suivant les calculs ordinaires. Varsovie, le 27 janvier 1807.

_Cinquante-quatrième bulletin de la grande armée._

Quatre-vingt-neuf pièces de canon prises sur les Russes sont rangées sur

la place du palais de la République à Varsovie: ce sont celles qui ont

été enlevées aux généraux Kaminski, Benigsen et Buxhowden, dans les

combats de Czarnowo, Nazielsk, Pultusk et Golymin. Ce sont les mêmes que

les Russes traînaient avec ostentation dans les rues de cette ville,

lorsque naguère ils la traversaient pour aller au-devant des Français.

Il est facile de comprendre l'effet que produit l'aspect d'un si

magnifique trophée sur un peuple charmé de voir humiliés les ennemis qui

l'ont si long-temps et si cruellement outragé.

Il y a dans les pays occupés par l'armée plusieurs hôpitaux renfermant

un grand nombre de Russes blessés et malades.

Cinq mille prisonniers ont été évacués sur la France, deux mille se sont

échappés dans les premiers momens du désordre; et quinze cents sont

entrés dans les troupes polonaises.

Ainsi, les combats livrés contre les Russes leur ont coûté une grande

partie de leur artillerie, tous leurs bagages, et vingt-cinq ou trente

mille hommes tant tués que blessés ou prisonniers.

Le général Kaminski, qu'on avait dépeint comme un autre Suwarow, vient

d'être disgracié; on dit qu'il en est de même du général Buxhowden,

et il paraît que c'est le général Benigsen qui commande actuellement

l'armée.

Quelques bataillons d'infanterie légère du maréchal Ney s'étaient portés

à vingt lieues en avant de leurs cantonnemens; l'armée russe en avait

conçu des alarmes, et avait fait un mouvement sur sa droite: ces

bataillons sont rentrés dans la ligne de leurs cantonnemens sans

éprouver aucune perte.

Pendant ce temps le prince de Ponte-Corvo prenait possession d'Elbing et

des pays situés sur le bord de la Baltique.

Le général de division Drouet entrait à Chrisbourg, où il faisait trois

cents prisonniers du régiment de Courbières, y compris un major et

plusieurs officiers.

Le colonel Saint-Genez, du dix-neuvième de dragons, chargeait un autre

régiment ennemi et lui faisait cinquante prisonniers, parmi lesquels

était le colonel commandant.

Une colonne russe s'était portée sur Liebstadt, au-delà de la petite

rivière du Passarge, et avait enlevé une demi-compagnie de voltigeurs du

huitième régiment de ligne, qui était aux avant-postes du cantonnement.

Le prince de Ponte-Corvo, informé de ce mouvement, quitta Elbing, réunit

ses troupes, se porta avec la division Rivaud au-devant de l'ennemi, et

le rencontra auprès de Mohring.

Le 25 de ce mois, à midi, la division ennemie paraissait forte de douze

cents hommes; on en vint bientôt aux mains; le huitième régiment de

ligne se précipita sur les Russes avec une valeur inexprimable, pour

réparer la perte d'un de ses postes. Les ennemis furent battus, mis dans

une déroute complète, poursuivis pendant quatre lieues, et forcés de

repasser la rivière de Passarge. La division Dupont arriva au moment où

le combat finissait, et ne put y prendre part.

Un vieillard de cent-dix-sept ans a été présenté à l'empereur, qui lui a

accordé une pension de cent napoléons, et a ordonné qu'une année lui fût

payée d'avance. La notice jointe à ce bulletin, donne quelques détails

sur cet homme extraordinaire.

Le temps est fort beau, il ne fait froid qu'autant qu'il le faut pour

la santé du soldat et pour l'amélioration des chemins, qui deviennent

praticables.

Sur la droite et sur le centre de l'armée, l'ennemi est éloigné de plus

de trente lieues de nos postes.

L'empereur est monté à cheval pour aller faire le tour de ses

cantonnemens; il sera absent de Varsovie pendant huit ou dix jours.

François-Ignace Narocki, né à Witki, près de Wilna, est fils de Joseph

et Anne Narocki; il est d'une famille noble, et embrassa dans sa

jeunesse le parti des armes. Il faisait partie de la confédération de

Bar, fut fait prisonnier par les Russes et conduit à Kasan. Ayant perdu

le peu de fortune qu'il avait, il se livra à l'agriculture, et fut

employé comme fermier des biens d'un curé. Il se maria en premières

noces à l'âge de soixante-dix ans, et eut quatre enfans de ce mariage. A

quatre-vingt-six ans il épousa une seconde femme, et en eut six enfans,

qui sont tous morts: il ne lui reste que le dernier fils de sa première

femme. Le roi de Prusse, en considération de son grand âge, lui avait

accordé une pension de vingt-quatre florins de Pologne par mois, faisant

quatorze livres huit sous de France. Il n'est sujet à aucune infirmité,

jouit encore d'une bonne mémoire, et parle la langue latine avec une

extrême facilité; il cite les auteurs classiques avec esprit et à

propos. La pétition dont la traduction est ci-jointe, est entièrement

écrite de sa main. Le caractère en est très-ferme et très-lisible.

_Pétition._

Sire,

Mon extrait baptistaire date de l'an 1690; donc j'ai à présent 117 ans.

Je me rappelle encore la bataille de Vienne, et les temps de Jean

Sobieski.

Je croyais qu'ils ne se reproduiraient jamais, mais assurément je

m'attendais encore moins à revoir le siècle d'Alexandre.

Ma vieillesse m'a attiré les bienfaits de tous les souverains qui ont

été ici, et je réclame ceux du grand Napoléon, étant à mon âge plus que

séculaire, hors d'état de travailler. Vivez, sire, aussi long-temps que

moi; votre gloire n'en a pas besoin, mais le bonheur du genre humain le

demande.

_Signé_ NAROCKI.

Varsovie, le 29 janvier 1807.

_Cinquante-cinquième bulletin de la grande armée,_

Voici les détails du combat de Mohringen:

Le maréchal prince de Ponte-Corvo arriva à Mohringen avec la division

Drouet, le 25 de ce mois, à onze heures du matin, au moment où le

général de brigade Pactod était attaqué par l'ennemi.

Le maréchal prince de Ponte-Corvo fit attaquer sur-le-champ le village

de Pfarresfeldehen par un bataillon du neuvième d'infanterie légère.

Ce village était défendu par trois bataillons russes, que l'ennemi fit

soutenir par trois autres bataillons. Le prince de Ponte-Corvo fit aussi

marcher deux autres bataillons pour appuyer celui du neuvième. La mêlée

fut très-vive. L'aigle du neuvième régiment d'infanterie légère fut

enlevée par l'ennemi; mais à l'aspect de cet affront, dont ce brave

régiment allait être couvert pour toujours, et que ni la victoire, ni la

gloire acquise dans cent combats n'auraient lavé, les soldats, animés

d'une ardeur inconcevable, se précipitent sur l'ennemi, le mettent en

déroute et ressaisissent leur aigle.

Cependant la ligne française, composée du huitième de ligne, du

vingt-septième d'infanterie légère, et du quatre-vingt-quatorzième,

était formée. Elle aborde la ligne russe, qui avait pris position sur un

rideau. La fusillade devient vive et à bout portant.

A l'instant même le général Dupont débouchait de la route d'Holland avec

les trente-deuxième et quatre-vingt-seizième régimens, il tourna

la droite de l'ennemi. Un bataillon du trente-deuxième régiment se

précipita sur les Russes avec l'impétuosité ordinaire à ce corps; il les

mit en désordre et leur tua beaucoup de monde. Il ne fit de prisonniers

que les hommes qui étaient dans les maisons. L'ennemi a été poursuivi

pendant deux lieues. La nuit a empêché de continuer la poursuite. Les

comtes Fabien et Gallitzin commandaient les Russes. Ils ont perdu trois

cents hommes faits prisonniers, mille deux cents hommes laissés sur le

champ de bataille, et plusieurs obusiers. Nous avons eu cent hommes tués

et quatre cents blessés.

Le général de brigade Laplanche s'est fait distinguer. Le dix-neuvième

de dragons a fait une belle charge sur l'infanterie russe. Ce qui est

à remarquer, ce n'est pas seulement la bonne conduite des soldats et

l'habileté des généraux, mais la rapidité avec laquelle les corps ont

levé leurs cantonnemens, et fait une marche très-forte pour toutes

autres troupes, sans qu'il manquât un seul homme sur le champ de

bataille; voilà ce qui distingue éminemment des soldats qui ne sont mus

que par l'honneur.

Un Tartare vient d'arriver de Constantinople, d'où il est parti le 1er

janvier. Il est expédié à Londres par la Porte.

Le 30 décembre la guerre contre la Russie avait été solennellement

proclamée. La pelisse et l'épée avaient été envoyées au grand-visir.

Vingt-huit régimens de janissaires étaient partis de Constantinople.

Plusieurs autres passaient d'Asie en Europe.

L'ambassadeur de Russie, toutes les personnes de sa légation, tous

les Russes qui se trouvaient dans cette résidence; et tous les Grecs

attachés à leur parti, au nombre de sept à huit cents, avaient quitté

Constantinople le 29.

Le ministre d'Angleterre et les deux vaisseaux anglais restaient

spectateurs des événemens, et paraissaient attendre les ordres du

gouvernement.

Le Tartare était passé à Widdin le 15 janvier. Il avait trouvé les

routes couvertes de troupes qui marchaient avec gaîté contre leur

éternel ennemi. Soixante mille hommes étaient déjà à Rodschuk, et

vingt-cinq mille hommes d'avant-garde se trouvaient entre cette ville et

Bucharest. Les Russes s'étaient arrêtés à Bucharest, qu'ils avaient fait

occuper par une avant-garde de quinze mille hommes.

Le prince Suzzo a été déclaré hospodar de Valachie. Le prince Ipsilanti

a été proclamé traître, et l'on a mis sa tête à prix.

Le Tartare a rencontré l'ambassadeur persan à moitié chemin de

Constantinople à Widdin, et l'ambassadeur extraordinaire de la Porte,

au-delà de cette dernière ville.

Les victoires de Pultusk et Golymin étaient déjà connues dans l'empire

ottoman. Le courrier tartare en a entendu le récit de la bouche des

Turcs avant d'arriver à Widdin.

Le froid se soutient entre deux et trois degrés au-dessous de zéro.

C'est le temps le plus favorable pour l'armée.

De notre camp impérial de Varsovie, le 29 janvier 1807.

_Message au sénat conservateur._

«Sénateurs,

Nous avons ordonné à notre ministre des relations extérieures de vous

communiquer les traités que nous avons faits avec le roi de Saxe et avec

les différens princes souverains de cette maison.

«La nation saxonne avait perdu son indépendance le 14 octobre 1755;

elle l'a recouvrée le 14 octobre 1806. Après cinquante années, la Saxe,

garantie par le traité de Posen, a cessé d'être province prussienne.

«Le duc de Saxe-Weimar, sans déclaration préalable, a embrassé la cause

de nos ennemis. Son sort devait servir de règle aux petits princes qui,

sans être liés par des lois fondamentales, se mêlent des querelles

des grandes nations; mais nous avons cédé au désir de voir notre

réconciliation avec la maison de Saxe entière et sans mélange.

«Le prince de Saxe-Cobourg est mort. Son fils se trouvant dans le camp

de nos ennemis, nous avons fait mettre le séquestre sur sa principauté.

«Nous avons aussi ordonné que le rapport de notre ministre des relations

extérieures, sur les dangers de la Porte-Ottomane, fût mis sous vos

yeux. Témoin, dès les premiers temps de notre jeunesse, de tous les maux

que produit la guerre, notre bonheur, notre gloire, notre ambition, nous

les avons placés dans les conquêtes et les travaux de la paix. Mais la

force des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons mérite notre

principale sollicitude. Il a fallu quinze ans de victoires pour donner

à la France des équivalens de ce partage de la Pologne, qu'une seule

campagne, faite en 1778 aurait empêché.

«Eh! qui pourrait calculer la durée des guerres, le nombre de compagnes

qu'il faudrait faire un jour pour réparer des malheurs qui résulteraient

de la perte de l'empire de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos

et des délices de la grande ville l'emportait sur les conseils d'une

sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de

guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante, depuis

la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait de nos jours nos

provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de barbares; et si

dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait à périr, notre

coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité,

et serait un titre d'opprobre dans l'histoire.

«L'empereur de Perse, tourmenté dans l'intérieur de ses états comme le

fut pendant soixante ans la Pologne, comme l'est depuis vingt ans la

Turquie par la politique du cabinet de Pétersbourg, et animé des mêmes

sentimens que la Porte, a pris les mêmes résolutions, et marche en

personne sur le Caucase pour défendre ses frontières.

«Mais déjà l'ambition de nos ennemis a été confondue, leur armée a été

défaite à Pultusk et à Golymin, et leurs bataillons épouvantés fuient au

loin à l'aspect de nos aigles.

«Dans de pareilles positions, la paix, pour être sûre pour nous,

doit garantir l'indépendance entière de ces deux empires. Et si, par

l'injustice et l'ambition démesurée de nos ennemis, la guerre doit se

continuer encore, nos peuples se montreront constamment dignes, par leur

énergie, par leur amour pour notre personne, des hautes destinées qui

couronneront tous nos travaux; et alors seulement une paix stable et

longue fera succéder pour nos peuples, à ces jours de gloire, des jours

heureux et paisibles.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV. · 第 35 / 96 题