Berlin, le 23 novembre 1806.
_Trente-quatrième bulletin de la grande armée._
On n'a pas encore de nouvelles que la suspension d'armes, signée le
17, ait été ratifiée par le roi de Prusse, et que l'échange des
ratifications ait eu lieu. En attendant, les hostilités continuent
toujours, ne devant cesser qu'au moment de l'échange.
Le général Savary, auquel l'empereur avait confié le commandement du
siège de Hameln, est arrivé le 19 à Ebersdorff, devant Hameln, a eu
une conférence, le 20, avec le général Lecoq et les généraux prussiens
enfermés dans cette place, et leur a fait signer une capitulation.
Neuf mille prisonniers, parmi lesquels six généraux, des magasins pour
nourrir dix mille hommes pendant six mois, des munitions de toute
espèce, une compagnie d'artillerie à cheval, et trois cents hommes à
cheval sont en notre pouvoir.
Les seules troupes qu'avait le général Savary étaient un régiment
français d'infanterie légère, et deux régimens hollandais, que
commandait le général hollandais Dumonceau.
Le général Savary est parti sur-le-champ pour Nienbourg, pour faire
capituler cette place, dans laquelle on croit qu'il y a deux ou trois
mille hommes de garnison.
Un bataillon prussien de huit cents hommes, tenant garnison à
Czentoschau, à l'extrémité de la Pologne prussienne, a capitulé, le 18,
devant cent cinquante chasseurs du deuxième régiment, réunis à trois
cents Polonais confédérés qui se sont présentés devant cette place. La
garnison est prisonnière de guerre; il y a des magasins considérables.
L'empereur a employé toute la journée à passer en revue l'infanterie du
quatrième corps d'armée, commandé par le maréchal Soult. Il a fait des
promotions et distribué des récompenses dans chaque corps.
Posen, le 38 novembre 1806.
_Trente-cinquième bulletin de la grande-armée._
L'empereur est parti de Berlin le 25, à deux heures du matin, et est
arrivé à Custrin le même jour, à dix heures du matin. Il est arrivé à
Meseritz le 26, et à Posen le 27, à dix heures du soir. Le lendemain,
S.M. a reçu les différens ordres des Polonais. Le maréchal du palais,
Duroc, a été jusqu'à Osterode, où il a vu le roi de Prusse, qui lui a
déclaré qu'une partie de ses états était occupée par les Russes, et
qu'il était entièrement dans leur dépendance; qu'en conséquence il
ne pouvait ratifier la suspension d'armes qu'avaient conclue ses
plénipotentiaires, parce qu'il ne pourrait pas en exécuter les
stipulations. S.M. se rendait à Koenigsberg.
Le grand-duc de Berg, avec une partie de sa réserve de cavalerie et les
corps des maréchaux Davoust, Lannes et Augereau, est entré à Varsovie.
Le général russe Benigsen, qui avait occupé la ville avant l'approche
des Français, l'a évacuée, apprenant que l'armée française venait à lui
et voulait tenter un engagement.
Le prince Jérôme, avec le corps des Bavarois, se trouve à Kalitsch. Tout
le reste de l'armée est arrivé à Posen, ou en marche par différentes
directions pour s'y rendre. Le maréchal Mortier marche sur Anklam,
Rostock et la Poméranie suédoise, après avoir pris possession des villes
Anséatiques. La reddition d'Hameln a été accompagnée d'événemens assez
étranges. Outre la garnison destinée à la défense de cette place,
quelques bataillons prussiens paraissent s'y être réfugiés après la
bataille du 14. L'anarchie régnait dans cette nombreuse garnison. Les
officiers étaient insubordonnés contre les généraux, et les soldats
contre les officiers. A peine la capitulation était-elle signée, que le
général Savary reçut une lettre du général Von Schoeler, à laquelle il
répondit. Pendant ce temps la garnison était insurgée, et le premier
acte de la sédition fut de courir aux magasins d'eaux-de-vie, de les
enfoncer et d'en boire outre mesure. Bientôt animés par ces boissons
spiritueuses, on se fusilla dans-les rues, soldats contre soldats,
soldats contre officiers, soldats contre bourgeois; le désordre était
extrême. Le général Von Schoeler envoya courrier sur courrier au général
Savary, pour le prier de venir prendre possession de la place avant le
moment fixé pour sa remise. Le général Savary accourut aussitôt, entra
dans la ville à travers une grêle de balles, fit filer tous les soldats
de la garnison par une porte, et les parqua dans une prairie. Il
assembla ensuite les officiers, leur fit connaître que ce qui arrivait
était un effet de la mauvaise discipline, leur fit signer leur cartel,
et rétablit l'ordre dans la ville. On croit que dans le tumulte, il y a
eu plusieurs bourgeois Posen, le 1er décembre 1806.
_Trente-sixième bulletin de la grande armée._
Le quartier-général du grand-duc de Berg était le 27 à Lowiez. Le
général Benigsen, commandant l'armée russe, espérant empêcher les
Français d'entrer à Varsovie, avait envoyé une avant-garde border la
rivière de Bsura. Les avant-postes se rencontrèrent dans la journée du
26; les Russes furent culbutés. Le général Beaumont passa la Bsura à
Lowiez, rétablit le pont, tua ou blessa plusieurs hussards russes, fit
prisonniers plusieurs cosaques, et les poursuivit jusqu'à Blonic. Le
27, quelques coups de sabre furent donnés entre les grand'-gardes
de cavalerie; les Russes furent poursuivis; on leur fit quelques
prisonniers. Le 28, à la nuit tombante, le grand-duc de Berg, avec sa
cavalerie, entra à Varsovie. Le corps du maréchal Davoust y est entré
le 29. Les Russes avaient repassé la Vistule en brûlant le pont. Il est
difficile de peindre l'enthousiasme des Polonais. Notre entrée dans
cette grande ville était un triomphe, et les sentimens que les Polonais
de toutes les classes montrent depuis notre arrivée ne sauraient
s'exprimer. L'amour de la patrie et le sentiment national sont
non-seulement conservés eu entier dans le coeur du peuple, mais il a été
retrempé par le malheur; sa première passion, son premier désir est de
redevenir nation. Les plus riches sortent de leurs châteaux pour venir
demander à grands cris le rétablissement de la nation, et offrir
leurs enfans, leur fortune, leur influence. Ce spectacle est vraiment
touchant. Déjà ils ont partout repris leur ancien costume, leurs
anciennes habitudes. Le trône de Pologne se rétablira-t-il, et cette
grande nation reprendra-t-elle son existence et son indépendance? Du
fond du tombeau renaîtra-t-elle à la vie? Dieu seul, qui tient dans ses
mains les combinaisons de tous les événemens, est l'arbitre de ce grand
problème politique; mais certes il n'y eut jamais d'événement plus
mémorable, plus digne d'intérêt, et, par une correspondance de sentimens
qui fait l'éloge des Français, des traînards qui avaient commis quelque
excès dans d'autres pays, ont été touchés du bon accueil du peuple,
et n'ont eu besoin d'aucun effort pour se bien comporter. Nos soldats
trouvent que les solitudes de la Pologne contrastent avec les campagnes
riantes de leur patrie; mais ils ajoutent aussitôt: _Ce sont de bonnes
gens que les Polonais._ Ce peuple se montre vraiment sous des couleurs
intéressantes.
Au quartier impérial de Posen, le 2 décembre 1806.
_Proclamation à la grande armée._
Soldats!
«Il y a aujourd'hui un an, à cette heure même, que vous étiez sur
le champ mémorable d'Austerlitz. Les bataillons russes, épouvantés,
fuyaient en déroute, ou, enveloppés, rendaient les armes à leurs
vainqueurs. Le lendemain ils firent entendre des paroles de paix; mais
elles étaient trompeuses. A peine échappés par l'effet d'une générosité
peut-être condamnable, aux désastres de la troisième coalition, ils
en ont ourdi une quatrième. Mais l'allié, sur la tactique duquel ils
fondaient leur principale espérance, n'est déjà plus. Ses places fortes,
ses capitales, ses magasins, ses arsenaux, deux cent quatre-vingts
drapeaux, sept cents pièces de bataille, cinq grandes places de guerre,
sont en notre pouvoir. L'Oder, la Wartha, les déserts de la Pologne, les
mauvais temps de la saison n'ont pu vous arrêter un moment. Vous avez
tout bravé, tout surmonté; tout a fui à votre approche. C'est en vain
que les Russes ont voulu défendre la capitale de cette ancienne et
illustre Pologne; l'aigle française plane sur la Vistule. Le brave
et infortuné Polonais, en vous voyant, croit revoir les légions de
Sobieski, de retour de leur mémorable expédition.
«Soldats, nous ne déposerons point les armes que la paix générale n'ait
affermi et assuré la puissance de nos alliés, n'ait restitué à notre
commerce sa liberté et ses colonies. Nous avons conquis sur l'Elbe
et l'Oder, Pondichery, nos établissemens des Indes, le cap de
Bonne-Espérance et les colonies espagnoles. Qui donnerait le droit de
faire espérer aux Russes de balancer les destins? Qui leur donnerait le
droit de renverser de si justes desseins? Eux et nous ne sommes-nous pas
les soldats d'Austerlitz?»