La mer de sang.--Mouillage à Panama.--La ville.--Le vieux et le nouveau
Panama.--L’espoir des Panaméniens.--Percera-t-on l’isthme?--La
politique.--Le chemin de fer de l’isthme.--Comment on écrit
l’histoire.--Le climat de Panama.--En route pour New-York.
A bord de l’_Acapulco_, 19 novembre.
Nous voici depuis deux jours installés sur un des beaux steamers de la
_Pacific Mail Navigation Company_, qui fait le service de l’isthme de
Panama à New-York. Après avoir visité les États-Unis, nous irons
rejoindre la _Junon_ à San-Francisco.
Le lendemain de notre départ du Callao, nous avons eu l’occasion
d’observer un phénomène très curieux et assez rare, que les marins
appellent «la mer de sang.» Quoique la côte ne fût pas très éloignée,
elle était cependant hors de vue, le temps presque calme, un peu
couvert. Aux environs de midi, et sans transaction, nous vîmes les eaux
passer du vert à un rouge peu éclatant, à reflets faux, mais absolument
rouges. La teinte n’était pas uniforme; le changement de couleur se
produisait par grandes plaques aux contours indécis, assez voisines les
unes des autres. De temps en temps, l’eau reprenait sa teinte
habituelle; mais, poursuivant toujours notre route, nous ne tardions pas
à entrer dans de nouvelles couches d’eau colorée, et nous naviguâmes
ainsi pendant plus d’une heure. La couleur primitive, d’un vert pâle,
reparut alors brusquement, et peu de temps après nous avons revu l’eau
tout à fait bleue.
On explique ce phénomène d’une manière aussi claire qu’insuffisante, en
disant que la coloration accidentelle de la mer est due à la présence
d’un nombre infini d’animalcules; s’ils sont blancs, on a la mer de
lait; s’ils sont phosphorescents, on a la mer lumineuse; s’ils sont
rouges, on a la mer de sang. Voilà qui est bien simple. Mais pourquoi
ces petites bêtes sont-elles là et non ailleurs? Ah! dame! Elles sont
là... parce que...
On n’a pas pu m’en dire davantage.
Du Callao à Panama, la distance est d’environ 1,500 milles; nous l’avons
franchie en six jours et demi. Ce n’était pas trop de temps pour mettre
un peu d’ordre dans nos cerveaux fatigués. Cette revue du monde entier à
toute vapeur laisse tant d’idées et rappelle tant de souvenirs qu’il est
nécessaire de se recueillir un peu pour classer dans l’esprit et la
mémoire ces fugitives images.
Je constate cependant que nous commençons à nous faire à ce «diorama» de
pays et de peuples. Nous voyons mieux, nous nous attardons moins aux
détails; nos surprises sont moins grandes lorsque nous nous trouvons en
présence de tableaux nouveaux et en contact avec d’autres êtres; de même
qu’en regagnant le bord nous possédons le calme du marin qui supporte la
tempête avec la même insouciance que le beau fixe. En résumé, notre
éducation de voyageur est en bonne voie, et j’espère qu’elle sera
terminée lorsque nous atteindrons les rivages asiatiques.
Le 10 novembre, nous avons coupé l’équateur pour la seconde fois, mais
sans aucune fête ni baptême, puisque nous sommes tous devenus vieux
loups de mer et porteurs de certificats en règle, délivrés, il y a deux
mois et demi, par l’estimable père Tropique. Le charme des magnifiques
nuits étoilées nous a fait prendre en patience la chaleur parfois
accablante des après-midi, et, sans fatigue ni mauvais temps, nous avons
atteint, dans la nuit du 13 au 14, les eaux paisibles du golfe de
Panama.
* * * * *
L’arrivée à Panama présente un aspect assez agréable, à cause de la
puissante végétation répandue sur toute la côte et sur les îles
détachées qui ferment la rade du côté de l’ouest. Le terrain est
fortement ondulé; la ville, construite sur un promontoire, avec ses
vieux murs en ruine, escaladés par des arbustes d’un vert éclatant, a
une apparence pittoresque, et pendant que la _Junon_ s’avançait
lentement pour laisser tomber l’ancre aussi près que possible de la
plage, nous accusions les récits de nos prédécesseurs, qui représentent
Panama comme un lieu désolé et insupportable.
Nous fûmes un peu surpris de trouver cette magnifique rade presque
déserte; deux navires de guerre, l’un américain, l’autre anglais, et un
paquebot de la ligne de San-Francisco, tous trois mouillés près des
îles, étaient nos seuls compagnons.
Après un long voyage en canot à vapeur (car les grands navires ne
peuvent approcher à moins de trois milles) et un débarquement assez
laborieux sur les épaules de nos canotiers, nous avons mis pied à terre.
Là, notre désillusion devint complète: vilaines rues, vilaines maisons,
mauvaise odeur, point d’animation, tout un quartier brûlé, laissant voir
des intérieurs jonchés de briques et de ferrailles tordues. Voilà ce
qu’aux rayons d’un soleil vertical nous laissa voir cette ville, dont le
nom retentissant est plus connu que celui de bien des capitales.
Un examen plus complet ne détruisit pas la fâcheuse impression produite
par le premier. Panama semble une ville qui se meurt. Tout ce qui a été
construit sérieusement et solidement, remparts, églises, maisons
privées, est en ruine. J’en excepte les habitations de quelques
négociants et le Grand-Hôtel, édifice confortable, où semble concentré
tout ce qui reste d’existence dans ce lieu si célèbre et si peu vivant
aujourd’hui. La salle du rez-de-chaussée du Grand-Hôtel, installée comme
un _bar_ des États-Unis, est, aux heures brûlantes de la journée, le
rendez-vous des gens d’affaires ainsi que des désœuvrés; les uns et les
autres y absorbent sans discontinuer d’excellents _cock-tails_ glacés,
et parfois avec une telle persévérance qu’ils ont toutes les peines du
monde à regagner leurs domiciles respectifs. Mais ici cela est passé
dans les usages, et il n’est pas de bon goût d’y prêter la moindre
attention.
N’ayant rien de mieux à faire que d’attendre patiemment le départ de
l’_Acapulco_, partant dans trois jours pour New-York, je me mis en quête
de renseignements sur ce pays, peu intéressant par lui-même, mais auquel
sa situation géographique donne une importance considérable.
Le Panama que nous avions sous les yeux, malgré son air de vétusté,
n’est pas le vieux Panama fondé au temps de la conquête. Celui-là était
à douze kilomètres de la ville actuelle. Il fut brûlé et pillé, il y a
plus de deux siècles, par une bande de flibustiers, commandés par un
Anglais nommé Morgan. Le procédé qu’ils employèrent pour se rendre
maîtres de la ville est des plus simples; ayant débarqué sur la côte de
l’Atlantique, au nombre d’environ cent trente, ils traversèrent l’isthme
et s’en vinrent camper sur les hauteurs, où ils allumèrent un grand
nombre de feux. Les habitants, croyant avoir affaire à toute une armée,
s’enfuirent, laissant la ville à la merci de ces gredins.
Une dame espagnole fort riche possédait alors une vaste propriété qui
s’élevait à l’endroit où est maintenant la place Santa-Anna; une grande
partie des fuyards alla se réfugier chez elle; on leur donna asile, et
ils se mirent en demeure de rebâtir leurs habitations au lieu où ils se
trouvaient.
Ainsi fut fondé le nouveau Panama, dont l’emplacement se trouva,
d’ailleurs, bien mieux choisi et plus facile à mettre à l’abri de toute
surprise. Ce qui reste des anciennes constructions prouve que la ville
était autrefois très prospère. Tout le trafic de la partie occidentale
des deux Amériques passait alors à Panama. L’établissement du chemin de
fer de New-York à San-Francisco et la création de la ligne anglaise de
vapeurs qui, par l’Atlantique et le détroit de Magellan, dessert les
côtes du Chili et du Pérou, ont enlevé à Panama la plus grande partie de
son commerce.
Il y a bien une compagnie américaine, la _Pacific Mail_, qui fait le
service de New-York à San-Francisco par l’Isthme, mais cette compagnie,
liée intimement à celle du chemin de fer de l’Isthme (_Panama Railroad
Company_, également américaine), a pris ses mesures de façon que
marchandises et voyageurs passent presque sans s’arrêter de bateau en
chemin de fer et de chemin de fer en bateau, de sorte que Panama est un
peu comme la maison d’un garde-barrière placée au bout d’un tunnel. Elle
a le plaisir de voir passer le train.
* * * * *
L’espoir,--je ne serai pas assez cruel pour dire: le rêve,--des gens de
Panama, est de voir le canal interocéanique aboutir dans leur rade, et
alors Panama retrouvera une splendeur plus grande que jamais; ce sera
l’âge d’or, plus l’or.
Il ne m’appartient pas de décider sur une aussi grave question, mais
elle est trop intéressante pour que je n’en dise rien. Me plaçant au
point de vue des Panaméniens, je décomposerai le problème comme suit:
1º Y aura-t-il un canal interocéanique, c’est-à-dire un passage
permettant aux grands navires de se rendre de l’Atlantique dans le
Pacifique, ainsi que, grâce à M. de Lesseps, ils se rendent aujourd’hui
de la Méditerranée dans l’océan Indien?
2º Si ce canal est exécuté, aboutira-t-il à Panama?
3º S’il aboutit à Panama, cette ville redeviendra-t-elle un centre actif
de commerce et d’affaires, rival de New-York, de Liverpool ou du Havre?
Pour la satisfaction des Colombiens, il faudrait que ces trois questions
fussent résolues affirmativement. Le seront-elles ainsi? J’admets
volontiers que, sans être trop hardi, on peut répondre _oui_ à la
première; mais pour rester dans les limites de la prudence, on devrait
se borner à répondre _peut-être_ à la seconde et _bien douteux_ à la
troisième.
L’opinion, à Panama, semble tout au rebours de ce que je viens de dire.
On n’y est pas très convaincu que le canal soit jamais percé; mais s’il
l’est, c’est à Panama qu’il devra aboutir _évidemment_, et bien plus
évidemment encore, d’après les gens d’ici, ce sera la fortune du pays,
de ses habitants, etc., etc...
Maintenant examinons. Et d’abord, qu’il soit bien entendu que je parle
au point de vue des gens du monde, laissant les questions purement
techniques de côté, admettant l’exactitude approximative des études
sérieuses déjà faites, et surtout que je décline la ridicule prétention
d’apporter le concours de mes lumières à ceux qui poursuivent la
solution de ce difficile problème.
Je crois que le canal interocéanique sera exécuté. Cela ne fait même
aucun doute dans mon esprit, parce que la _possibilité_ de son exécution
est aujourd’hui démontrée, et que, d’autre part, les avantages du
percement de l’isthme américain sont immenses et incontestés; plus
grands même, sinon plus immédiats, que ceux du percement de l’isthme de
Suez, étant donné que les navires à voiles utiliseront un canal
débouchant dans le Pacifique et ne peuvent utiliser celui qui débouche
dans la mer Rouge, dont la navigation est pour eux pleine de lenteurs et
de dangers.
Panama sera alors à 1,500 lieues marines de la Manche, au lieu d’en être
à 4,250 lieues; c’est donc une économie de près de 3,000 lieues de
route; Panama se trouvant entre l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord,
cette économie de 3,000 lieues sera donc l’économie _moyenne_ de route
que la traversée par le canal aura fait gagner aux navires qui se
rendent d’Europe dans _l’un des ports_ des côtes occidentales du
continent américain.
De là résultera qu’un même navire, voilier ou vapeur, fera deux voyages
dans le temps qu’il eût mis à en faire un seul; donc abaissement du fret
et du taux des assurances, importation en Europe des produits du sol
américain de l’ouest, trafic plus abondant, émigration plus facile,
extension des marchés, ouverture de débouchés nouveaux...
Telles seront les heureuses conséquences de l’établissement du canal
interocéanique. Des impossibilités matérielles ou financières pouvaient
seules faire reculer ses promoteurs. Or, les travaux des dernières
expéditions ont prouvé qu’aucune impossibilité matérielle n’existait, et
maintenant que les devis ont pu être faits avec soin, les statistiques
exactement établies, on sait à quoi s’en tenir sur le prix de
l’exécution, sur les dépenses d’entretien et sur l’importance du
mouvement de transit.
Ceci n’étant pas une étude, mais un simple aperçu, je ne citerai que
trois chiffres qu’on peut considérer comme de prudentes moyennes:
Prix de la construction du canal: 600 millions de francs;
Entretien et frais d’exploitation annuels: 3 à 4 millions;
Revenu annuel brut du canal: 70 à 80 millions[11].
[11] Ces appréciations ont été pleinement vérifiées par les études du
congrès international du canal interocéanique, réuni à Paris au mois
de mai 1879.
Ce congrès a désigné le tracé par Colon et Panama, comme devant être
adopté.
Sans chercher à démontrer, ce qui serait facile, que pendant plusieurs
années au moins les recettes s’accroîtront plus rapidement que celles du
canal de Suez, on voit que rien ne s’oppose à l’exécution de cette
grande œuvre. Il ne s’agit plus que de savoir où sera faite la
gigantesque coupure que le génie du vieux continent va tailler à la
surface du nouveau.
La principale ou, pour mieux dire, la seule difficulté sérieuse du
percement de l’isthme américain ne réside pas dans la longueur du canal,
car la moyenne des tracés proposés dans la partie étroite est de 70
kilomètres, tandis que le canal de Suez n’en a pas moins de 164.
L’obstacle est dans l’inégalité du terrain, et il faudra, croit-on,
tourner cet obstacle en construisant des écluses, ou le franchir en
creusant des tunnels _dans lesquels_ devront passer les navires. Parmi
les nombreux tracés étudiés, il n’y en a aucun qui ne comporte l’un ou
l’autre de ce genre de travaux; parfois ils les exigent tous deux.
La description de ces divers projets, dont je ne connais d’ailleurs que
les dispositions générales, n’aurait d’intérêt que si je pouvais les
faire suivre d’un examen comparé, lequel est hors de ma compétence.
Je me bornerai à signaler, comme classé parmi les plus sérieux, celui
qui a été récemment étudié par une commission internationale sous les
ordres des lieutenants de vaisseau français Wyse et Reclus et dont
faisait partie M. Sosa, ingénieur, représentant le gouvernement
colombien, que nous avons eu le plaisir de voir à Panama. Ce projet ne
comporte qu’un seul tunnel d’une longueur d’environ six kilomètres, et
on estime même que la tranchée pourrait être faite _à ciel ouvert_
moyennant une dépense supplémentaire de 50 millions; il ne nécessite la
construction d’aucune écluse et suivant à très peu près la voie du
chemin de fer actuellement construite, _vient aboutir à la rade de
Panama_. Tous les autres tracés comprenant un plus long tunnel ou un
nombre considérable d’écluses, on voit que les Panaméniens, s’ils ne
sont pas aussi sûrs de leur fait qu’ils le croient, ont au moins des
chances sérieuses de voir une partie de leurs désirs réalisés.
Je dis «une partie de leurs désirs», car je crains bien que, même
passant à Panama, le canal interocéanique ne donne pas à ce port
abandonné beaucoup plus d’importance qu’il n’en a aujourd’hui.
Assurément, malgré les efforts que ne manquera pas de faire la Compagnie
du canal pour assurer elle-même ses approvisionnements de toute nature,
un mouvement considérable animera l’isthme pendant la durée des travaux,
qu’on croit devoir durer huit ans. Mais Panama ne subira-t-elle pas
ensuite le sort de Suez, ville éteinte, presque déserte, que le
percement de l’isthme a galvanisée un moment?
En ce moment, le défaut de coïncidence encore fréquent entre les
arrivées, d’un côté, et les départs, de l’autre, amène des arrêts dans
le transit des voyageurs, et il y a des compagnies, comme la Compagnie
transatlantique et la Compagnie Atlas, qui ne peuvent correspondre
exactement avec les lignes du Pacifique. Panama en profite. Quand le
canal sera percé, il n’y aura plus ni arrêts ni transbordements, et ce
n’est pas à Panama, dont les productions sont insignifiantes et le
climat désagréable, que ces diverses compagnies placeront leurs têtes de
ligne. Le canal étant à niveau, c’est-à-dire sans écluses, le personnel
en sera relativement peu nombreux; les navires entreront par un bout et
sortiront par l’autre sans perdre de temps, et m’est avis que les
pauvres Colombiens verront plus que jamais «passer le train.»
En attendant des jours meilleurs, Panama trompe l’ennui qui règne en ses
murs délabrés par une agitation politique n’ayant rien de comparable
avec tout ce que nous avons vu jusqu’ici. Les blancs et les noirs,
c’est-à-dire les cléricaux et les libéraux, sont en lutte continuelle,
et cette lutte amène fréquemment de sanglants désordres. L’élément nègre
domine à Panama; uni à quelques hommes de race blanche, ou plutôt de
métis d’Indiens et d’Espagnols, c’est lui qui représente le parti dit
libéral, toujours prêt à tirer des coups de fusil contre le gouvernement
au profit de quelque homme d’État, lequel, devenu gouvernement à son
tour, sera brutalement renversé par ses amis d’hier quand il n’aura plus
de places à leur donner.
Cette population remuante, turbulente et, ce qui est plus grave,
fainéante, n’est pas encore capable--à supposer qu’elle le devienne
jamais--de s’unir à l’élément européen dans un commun effort pour la
prospérité du pays. Ce n’est pas là une des moindres raisons qui m’ont
donné à penser qu’avec ou sans le canal l’avenir florissant de Panama
est chose très problématique.
Au moment de notre passage, le président de l’État de Panama était le
général Correoso, ayant, comme le général Trujillo, président de la
confédération, et comme tous les généraux colombiens, gagné ses grades
dans les guerres civiles. Nous l’avons entrevu dans une soirée que les
officiers de la corvette anglaise _Penguin_ donnaient chez leur consul
le jour même de notre arrivée. C’est un homme d’une figure aimable, de
manières simples et réservées; s’il était sage de juger les gens sur la
mine, je conseillerais aux bouillants Panaméniens de se persuader que la
fable des _Grenouilles qui demandent un roi_ contient le plus politique
de tous les préceptes et de se contenter de ce président-là, qui a l’air
et la réputation de valoir au moins la moyenne de ceux qu’on voudra
mettre à sa place.
Mais, bien certainement, ils ne m’écouteraient pas, par la bonne raison
que, quand ils jettent le gouvernement par terre, c’est à la présidence
qu’ils en veulent et non au président. Il n’y a rien à faire à cela[12].
[12] Le 28 décembre, une émeute a éclaté à Panama; le gouverneur civil
de la ville, don Segundo Pena, a été tué d’un coup de fusil, et peu
s’en est fallu que le général Correoso, sur lequel on a tiré à bout
portant, ne fût tué également. Le lendemain, l’ordre était rétabli;
mais le président a donné sa démission le 30, et a été remplacé par
don Ricardo Casoria,--jusqu’à nouvelle bagarre.
Les étrangers, au nombre d’un millier, sur une population de dix mille
habitants, assistent philosophiquement aux émeutes, auxquelles ils ne
prennent généralement aucune part, ferment leur magasin jusqu’à ce que
l’orage soit passé et se consolent de l’argent qu’il leur fait perdre en
songeant que, sans la politique et les _cock-tails_ du Grand-Hôtel, il
n’y aurait guère de distractions à Panama.
* * * * *
Le 17 novembre, nous avons pris le chemin de fer pour Colon (que les
Américains appellent Aspinwal), emportant les souhaits de notre
excellent commandant, de tous les officiers du bord et des quelques
compatriotes obligeants qui nous avaient accueillis et renseignés
pendant notre courte station à Panama.
La voie ferrée a été percée dans la forêt vierge qui s’étend sans
interruption sur toute la largeur de l’isthme. La végétation est donc
d’une puissance et d’une richesse extrêmes, et comme cette région est
accidentée d’un grand nombre de mamelons, derniers vestiges de la
Cordillère, il y a de temps à autre de jolis points de vue. La majeure
partie du trajet se fait cependant entre deux haies de feuillage, dans
lesquelles le regard ne pénètre pas à plus de quelques mètres. Point de
clairières, peu d’échappées, donc peu de paysages, si ce n’est lorsque
le train côtoie les bords du rio Chagres, petit fleuve qui vient se
jeter dans la baie de Colon.
Nous avons retrouvé là, mais plus sauvage et plus touffue, la flore que
nous avions admirée au Brésil, avec la même variété infinie de plantes
grimpantes et parasites s’enroulant autour des arbres, se nouant entre
elles mille et mille fois sous des dômes de verdure impénétrables,
tellement compacts et serrés que la lumière du jour a peine à y
parvenir. Au bord même de la voie, on nous a fait remarquer une grande
fleur assez étrange nommée _Spiritu Santo_, parce qu’elle a la forme
d’une colombe aux ailes déployées.
Le train s’arrête devant quelques villages d’aspect misérable, formés de
simples huttes ou gourbis, habités par des noirs qu’occupe en ce moment
la récolte des bananes.
La pente générale de la voie est très douce et inappréciable à l’œil;
l’altitude la plus élevée ne dépasse pas, en effet, 85 mètres. On n’y
rencontre que fort peu de travaux d’art, point de tunnels ni de viaducs
et les courbes, assez nombreuses, sont au rayon ordinaire de 300 à 400
mètres. Les difficultés de l’exécution de ce chemin de fer n’ont donc
pas été causées par la forme du terrain, mais bien plutôt par sa nature
inconsistante et humide, la masse énorme de végétaux qu’il a fallu faire
disparaître, les intempéries des saisons et l’insalubrité du climat.
Cette question de l’insalubrité de l’isthme américain a pris une grande
importance depuis que les projets de percement sont considérés comme
bientôt réalisables. Or, l’opinion publique a étendu à tout le
territoire compris entre le Guatemala et le golfe de Darien une si
terrible réputation, que, pendant bien longtemps, ce seul motif faisait
juger impraticable le percement du canal interocéanique. On a raconté,
et on raconte encore, que chaque traverse du chemin de fer de Panama à
Colon a coûté la vie à un homme, ce qui ferait environ quatre-vingt
mille existences sacrifiées.
S’il en était ainsi, c’est par centaines de mille qu’il faudrait compter
les travailleurs destinés à succomber dans le percement de l’isthme. Je
me hâte de dire qu’il y a là une exagération dont on appréciera
l’énormité quand on saura qu’au lieu de quatre-vingt mille coolies
chinois morts pendant les travaux du chemin de fer, c’est quatre à cinq
cents qu’il faut lire.
D’une manière générale, les climats tropicaux sont dangereux pour
l’Européen, surtout à cause des excès auxquels il se livre malgré toutes
les recommandations, du peu de précautions hygiéniques qu’il a coutume
de prendre et qui, sous les basses latitudes, deviennent nécessaires. Le
travailleur chinois souffre moins du changement de climat; mais, le plus
souvent mal traité et mal nourri, il y supporte avec peine les fatigues
d’un labeur exagéré. Ces observations s’appliquent à Panama comme aux
Antilles, au Brésil, à Sumatra, enfin à tous les pays situés dans la
zone torride.
En ce qui concerne l’isthme américain, il faut distinguer les parties
insalubres, marécageuses, telles que le versant de l’Atlantique dans les
États de Nicaragua et de Costa-Rica, d’avec les parties dont le terrain
accidenté donne aux eaux un écoulement rapide, au sol une base stable et
fertile. L’État de Panama, sauf un ruban assez étroit qui s’étend le
long des côtes de l’Atlantique, se trouve dans ces conditions, qui, au
point de vue de la salubrité, sont les conditions normales des pays
intertropicaux.
Il suffit de parcourir les tables de mortalité de la ville de Panama,
les statistiques des cinq années de travaux du chemin de fer et les
rapports des officiers qui ont commandé des stations navales dans ces
parages, pour s’en assurer. C’est, d’ailleurs, ce que j’ai fait.
J’ignore si les grands travaux de terrassement que nécessitera le
percement du canal changeront sensiblement l’état sanitaire du pays;
mais, quant à présent, on fera bien de laisser de côté, à propos de
Panama et de son isthme, les expressions de «climat terrible et
meurtrier;» elles entretiennent un préjugé nuisible à la grande œuvre
qui se prépare aujourd’hui et ne sont à leur place que dans la bouche de
ceux qui désireraient qu’on accordât plus de valeur à leurs travaux ou
plus d’intérêt à leurs personnes.
* * * * *
Après cinq heures de route, au moment du coucher du soleil, nous
arrivons à Colon, petite ville bâtie en terrain plat; c’est un lieu
triste, moins sain que Panama et plus ennuyeux encore, s’il est
possible.
Nous jetons un regard distrait sur les quelques maisons basses,
entrepôts et bureaux alignés le long d’une plage dénudée, et nous
courons nous réfugier à bord de l’_Acapulco_. A la nuit close, le
steamer largue ses amarres; nous disons adieu, sans doute pour toujours,
à l’Amérique du Sud, et, par une nuit splendide, nous glissons
rapidement sur la mer des Antilles.