PANAMA

La mer de sang.--Mouillage à Panama.--La ville.--Le vieux et le nouveau

Panama.--L’espoir des Panaméniens.--Percera-t-on l’isthme?--La

politique.--Le chemin de fer de l’isthme.--Comment on écrit

l’histoire.--Le climat de Panama.--En route pour New-York.

A bord de l’_Acapulco_, 19 novembre.

Nous voici depuis deux jours installés sur un des beaux steamers de la

_Pacific Mail Navigation Company_, qui fait le service de l’isthme de

Panama à New-York. Après avoir visité les États-Unis, nous irons

rejoindre la _Junon_ à San-Francisco.

Le lendemain de notre départ du Callao, nous avons eu l’occasion

d’observer un phénomène très curieux et assez rare, que les marins

appellent «la mer de sang.» Quoique la côte ne fût pas très éloignée,

elle était cependant hors de vue, le temps presque calme, un peu

couvert. Aux environs de midi, et sans transaction, nous vîmes les eaux

passer du vert à un rouge peu éclatant, à reflets faux, mais absolument

rouges. La teinte n’était pas uniforme; le changement de couleur se

produisait par grandes plaques aux contours indécis, assez voisines les

unes des autres. De temps en temps, l’eau reprenait sa teinte

habituelle; mais, poursuivant toujours notre route, nous ne tardions pas

à entrer dans de nouvelles couches d’eau colorée, et nous naviguâmes

ainsi pendant plus d’une heure. La couleur primitive, d’un vert pâle,

reparut alors brusquement, et peu de temps après nous avons revu l’eau

tout à fait bleue.

On explique ce phénomène d’une manière aussi claire qu’insuffisante, en

disant que la coloration accidentelle de la mer est due à la présence

d’un nombre infini d’animalcules; s’ils sont blancs, on a la mer de

lait; s’ils sont phosphorescents, on a la mer lumineuse; s’ils sont

rouges, on a la mer de sang. Voilà qui est bien simple. Mais pourquoi

ces petites bêtes sont-elles là et non ailleurs? Ah! dame! Elles sont

là... parce que...

On n’a pas pu m’en dire davantage.

Du Callao à Panama, la distance est d’environ 1,500 milles; nous l’avons

franchie en six jours et demi. Ce n’était pas trop de temps pour mettre

un peu d’ordre dans nos cerveaux fatigués. Cette revue du monde entier à

toute vapeur laisse tant d’idées et rappelle tant de souvenirs qu’il est

nécessaire de se recueillir un peu pour classer dans l’esprit et la

mémoire ces fugitives images.

Je constate cependant que nous commençons à nous faire à ce «diorama» de

pays et de peuples. Nous voyons mieux, nous nous attardons moins aux

détails; nos surprises sont moins grandes lorsque nous nous trouvons en

présence de tableaux nouveaux et en contact avec d’autres êtres; de même

qu’en regagnant le bord nous possédons le calme du marin qui supporte la

tempête avec la même insouciance que le beau fixe. En résumé, notre

éducation de voyageur est en bonne voie, et j’espère qu’elle sera

terminée lorsque nous atteindrons les rivages asiatiques.

Le 10 novembre, nous avons coupé l’équateur pour la seconde fois, mais

sans aucune fête ni baptême, puisque nous sommes tous devenus vieux

loups de mer et porteurs de certificats en règle, délivrés, il y a deux

mois et demi, par l’estimable père Tropique. Le charme des magnifiques

nuits étoilées nous a fait prendre en patience la chaleur parfois

accablante des après-midi, et, sans fatigue ni mauvais temps, nous avons

atteint, dans la nuit du 13 au 14, les eaux paisibles du golfe de

Panama.

* * * * *

L’arrivée à Panama présente un aspect assez agréable, à cause de la

puissante végétation répandue sur toute la côte et sur les îles

détachées qui ferment la rade du côté de l’ouest. Le terrain est

fortement ondulé; la ville, construite sur un promontoire, avec ses

vieux murs en ruine, escaladés par des arbustes d’un vert éclatant, a

une apparence pittoresque, et pendant que la _Junon_ s’avançait

lentement pour laisser tomber l’ancre aussi près que possible de la

plage, nous accusions les récits de nos prédécesseurs, qui représentent

Panama comme un lieu désolé et insupportable.

Nous fûmes un peu surpris de trouver cette magnifique rade presque

déserte; deux navires de guerre, l’un américain, l’autre anglais, et un

paquebot de la ligne de San-Francisco, tous trois mouillés près des

îles, étaient nos seuls compagnons.

Après un long voyage en canot à vapeur (car les grands navires ne

peuvent approcher à moins de trois milles) et un débarquement assez

laborieux sur les épaules de nos canotiers, nous avons mis pied à terre.

Là, notre désillusion devint complète: vilaines rues, vilaines maisons,

mauvaise odeur, point d’animation, tout un quartier brûlé, laissant voir

des intérieurs jonchés de briques et de ferrailles tordues. Voilà ce

qu’aux rayons d’un soleil vertical nous laissa voir cette ville, dont le

nom retentissant est plus connu que celui de bien des capitales.

Un examen plus complet ne détruisit pas la fâcheuse impression produite

par le premier. Panama semble une ville qui se meurt. Tout ce qui a été

construit sérieusement et solidement, remparts, églises, maisons

privées, est en ruine. J’en excepte les habitations de quelques

négociants et le Grand-Hôtel, édifice confortable, où semble concentré

tout ce qui reste d’existence dans ce lieu si célèbre et si peu vivant

aujourd’hui. La salle du rez-de-chaussée du Grand-Hôtel, installée comme

un _bar_ des États-Unis, est, aux heures brûlantes de la journée, le

rendez-vous des gens d’affaires ainsi que des désœuvrés; les uns et les

autres y absorbent sans discontinuer d’excellents _cock-tails_ glacés,

et parfois avec une telle persévérance qu’ils ont toutes les peines du

monde à regagner leurs domiciles respectifs. Mais ici cela est passé

dans les usages, et il n’est pas de bon goût d’y prêter la moindre

attention.

N’ayant rien de mieux à faire que d’attendre patiemment le départ de

l’_Acapulco_, partant dans trois jours pour New-York, je me mis en quête

de renseignements sur ce pays, peu intéressant par lui-même, mais auquel

sa situation géographique donne une importance considérable.

Le Panama que nous avions sous les yeux, malgré son air de vétusté,

n’est pas le vieux Panama fondé au temps de la conquête. Celui-là était

à douze kilomètres de la ville actuelle. Il fut brûlé et pillé, il y a

plus de deux siècles, par une bande de flibustiers, commandés par un

Anglais nommé Morgan. Le procédé qu’ils employèrent pour se rendre

maîtres de la ville est des plus simples; ayant débarqué sur la côte de

l’Atlantique, au nombre d’environ cent trente, ils traversèrent l’isthme

et s’en vinrent camper sur les hauteurs, où ils allumèrent un grand

nombre de feux. Les habitants, croyant avoir affaire à toute une armée,

s’enfuirent, laissant la ville à la merci de ces gredins.

Une dame espagnole fort riche possédait alors une vaste propriété qui

s’élevait à l’endroit où est maintenant la place Santa-Anna; une grande

partie des fuyards alla se réfugier chez elle; on leur donna asile, et

ils se mirent en demeure de rebâtir leurs habitations au lieu où ils se

trouvaient.

Ainsi fut fondé le nouveau Panama, dont l’emplacement se trouva,

d’ailleurs, bien mieux choisi et plus facile à mettre à l’abri de toute

surprise. Ce qui reste des anciennes constructions prouve que la ville

était autrefois très prospère. Tout le trafic de la partie occidentale

des deux Amériques passait alors à Panama. L’établissement du chemin de

fer de New-York à San-Francisco et la création de la ligne anglaise de

vapeurs qui, par l’Atlantique et le détroit de Magellan, dessert les

côtes du Chili et du Pérou, ont enlevé à Panama la plus grande partie de

son commerce.

Il y a bien une compagnie américaine, la _Pacific Mail_, qui fait le

service de New-York à San-Francisco par l’Isthme, mais cette compagnie,

liée intimement à celle du chemin de fer de l’Isthme (_Panama Railroad

Company_, également américaine), a pris ses mesures de façon que

marchandises et voyageurs passent presque sans s’arrêter de bateau en

chemin de fer et de chemin de fer en bateau, de sorte que Panama est un

peu comme la maison d’un garde-barrière placée au bout d’un tunnel. Elle

a le plaisir de voir passer le train.

* * * * *

L’espoir,--je ne serai pas assez cruel pour dire: le rêve,--des gens de

Panama, est de voir le canal interocéanique aboutir dans leur rade, et

alors Panama retrouvera une splendeur plus grande que jamais; ce sera

l’âge d’or, plus l’or.

Il ne m’appartient pas de décider sur une aussi grave question, mais

elle est trop intéressante pour que je n’en dise rien. Me plaçant au

point de vue des Panaméniens, je décomposerai le problème comme suit:

1º Y aura-t-il un canal interocéanique, c’est-à-dire un passage

permettant aux grands navires de se rendre de l’Atlantique dans le

Pacifique, ainsi que, grâce à M. de Lesseps, ils se rendent aujourd’hui

de la Méditerranée dans l’océan Indien?

2º Si ce canal est exécuté, aboutira-t-il à Panama?

3º S’il aboutit à Panama, cette ville redeviendra-t-elle un centre actif

de commerce et d’affaires, rival de New-York, de Liverpool ou du Havre?

Pour la satisfaction des Colombiens, il faudrait que ces trois questions

fussent résolues affirmativement. Le seront-elles ainsi? J’admets

volontiers que, sans être trop hardi, on peut répondre _oui_ à la

première; mais pour rester dans les limites de la prudence, on devrait

se borner à répondre _peut-être_ à la seconde et _bien douteux_ à la

troisième.

L’opinion, à Panama, semble tout au rebours de ce que je viens de dire.

On n’y est pas très convaincu que le canal soit jamais percé; mais s’il

l’est, c’est à Panama qu’il devra aboutir _évidemment_, et bien plus

évidemment encore, d’après les gens d’ici, ce sera la fortune du pays,

de ses habitants, etc., etc...

Maintenant examinons. Et d’abord, qu’il soit bien entendu que je parle

au point de vue des gens du monde, laissant les questions purement

techniques de côté, admettant l’exactitude approximative des études

sérieuses déjà faites, et surtout que je décline la ridicule prétention

d’apporter le concours de mes lumières à ceux qui poursuivent la

solution de ce difficile problème.

Je crois que le canal interocéanique sera exécuté. Cela ne fait même

aucun doute dans mon esprit, parce que la _possibilité_ de son exécution

est aujourd’hui démontrée, et que, d’autre part, les avantages du

percement de l’isthme américain sont immenses et incontestés; plus

grands même, sinon plus immédiats, que ceux du percement de l’isthme de

Suez, étant donné que les navires à voiles utiliseront un canal

débouchant dans le Pacifique et ne peuvent utiliser celui qui débouche

dans la mer Rouge, dont la navigation est pour eux pleine de lenteurs et

de dangers.

Panama sera alors à 1,500 lieues marines de la Manche, au lieu d’en être

à 4,250 lieues; c’est donc une économie de près de 3,000 lieues de

route; Panama se trouvant entre l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord,

cette économie de 3,000 lieues sera donc l’économie _moyenne_ de route

que la traversée par le canal aura fait gagner aux navires qui se

rendent d’Europe dans _l’un des ports_ des côtes occidentales du

continent américain.

De là résultera qu’un même navire, voilier ou vapeur, fera deux voyages

dans le temps qu’il eût mis à en faire un seul; donc abaissement du fret

et du taux des assurances, importation en Europe des produits du sol

américain de l’ouest, trafic plus abondant, émigration plus facile,

extension des marchés, ouverture de débouchés nouveaux...

Telles seront les heureuses conséquences de l’établissement du canal

interocéanique. Des impossibilités matérielles ou financières pouvaient

seules faire reculer ses promoteurs. Or, les travaux des dernières

expéditions ont prouvé qu’aucune impossibilité matérielle n’existait, et

maintenant que les devis ont pu être faits avec soin, les statistiques

exactement établies, on sait à quoi s’en tenir sur le prix de

l’exécution, sur les dépenses d’entretien et sur l’importance du

mouvement de transit.

Ceci n’étant pas une étude, mais un simple aperçu, je ne citerai que

trois chiffres qu’on peut considérer comme de prudentes moyennes:

Prix de la construction du canal: 600 millions de francs;

Entretien et frais d’exploitation annuels: 3 à 4 millions;

Revenu annuel brut du canal: 70 à 80 millions[11].

[11] Ces appréciations ont été pleinement vérifiées par les études du

congrès international du canal interocéanique, réuni à Paris au mois

de mai 1879.

Ce congrès a désigné le tracé par Colon et Panama, comme devant être

adopté.

Sans chercher à démontrer, ce qui serait facile, que pendant plusieurs

années au moins les recettes s’accroîtront plus rapidement que celles du

canal de Suez, on voit que rien ne s’oppose à l’exécution de cette

grande œuvre. Il ne s’agit plus que de savoir où sera faite la

gigantesque coupure que le génie du vieux continent va tailler à la

surface du nouveau.

La principale ou, pour mieux dire, la seule difficulté sérieuse du

percement de l’isthme américain ne réside pas dans la longueur du canal,

car la moyenne des tracés proposés dans la partie étroite est de 70

kilomètres, tandis que le canal de Suez n’en a pas moins de 164.

L’obstacle est dans l’inégalité du terrain, et il faudra, croit-on,

tourner cet obstacle en construisant des écluses, ou le franchir en

creusant des tunnels _dans lesquels_ devront passer les navires. Parmi

les nombreux tracés étudiés, il n’y en a aucun qui ne comporte l’un ou

l’autre de ce genre de travaux; parfois ils les exigent tous deux.

La description de ces divers projets, dont je ne connais d’ailleurs que

les dispositions générales, n’aurait d’intérêt que si je pouvais les

faire suivre d’un examen comparé, lequel est hors de ma compétence.

Je me bornerai à signaler, comme classé parmi les plus sérieux, celui

qui a été récemment étudié par une commission internationale sous les

ordres des lieutenants de vaisseau français Wyse et Reclus et dont

faisait partie M. Sosa, ingénieur, représentant le gouvernement

colombien, que nous avons eu le plaisir de voir à Panama. Ce projet ne

comporte qu’un seul tunnel d’une longueur d’environ six kilomètres, et

on estime même que la tranchée pourrait être faite _à ciel ouvert_

moyennant une dépense supplémentaire de 50 millions; il ne nécessite la

construction d’aucune écluse et suivant à très peu près la voie du

chemin de fer actuellement construite, _vient aboutir à la rade de

Panama_. Tous les autres tracés comprenant un plus long tunnel ou un

nombre considérable d’écluses, on voit que les Panaméniens, s’ils ne

sont pas aussi sûrs de leur fait qu’ils le croient, ont au moins des

chances sérieuses de voir une partie de leurs désirs réalisés.

Je dis «une partie de leurs désirs», car je crains bien que, même

passant à Panama, le canal interocéanique ne donne pas à ce port

abandonné beaucoup plus d’importance qu’il n’en a aujourd’hui.

Assurément, malgré les efforts que ne manquera pas de faire la Compagnie

du canal pour assurer elle-même ses approvisionnements de toute nature,

un mouvement considérable animera l’isthme pendant la durée des travaux,

qu’on croit devoir durer huit ans. Mais Panama ne subira-t-elle pas

ensuite le sort de Suez, ville éteinte, presque déserte, que le

percement de l’isthme a galvanisée un moment?

En ce moment, le défaut de coïncidence encore fréquent entre les

arrivées, d’un côté, et les départs, de l’autre, amène des arrêts dans

le transit des voyageurs, et il y a des compagnies, comme la Compagnie

transatlantique et la Compagnie Atlas, qui ne peuvent correspondre

exactement avec les lignes du Pacifique. Panama en profite. Quand le

canal sera percé, il n’y aura plus ni arrêts ni transbordements, et ce

n’est pas à Panama, dont les productions sont insignifiantes et le

climat désagréable, que ces diverses compagnies placeront leurs têtes de

ligne. Le canal étant à niveau, c’est-à-dire sans écluses, le personnel

en sera relativement peu nombreux; les navires entreront par un bout et

sortiront par l’autre sans perdre de temps, et m’est avis que les

pauvres Colombiens verront plus que jamais «passer le train.»

En attendant des jours meilleurs, Panama trompe l’ennui qui règne en ses

murs délabrés par une agitation politique n’ayant rien de comparable

avec tout ce que nous avons vu jusqu’ici. Les blancs et les noirs,

c’est-à-dire les cléricaux et les libéraux, sont en lutte continuelle,

et cette lutte amène fréquemment de sanglants désordres. L’élément nègre

domine à Panama; uni à quelques hommes de race blanche, ou plutôt de

métis d’Indiens et d’Espagnols, c’est lui qui représente le parti dit

libéral, toujours prêt à tirer des coups de fusil contre le gouvernement

au profit de quelque homme d’État, lequel, devenu gouvernement à son

tour, sera brutalement renversé par ses amis d’hier quand il n’aura plus

de places à leur donner.

Cette population remuante, turbulente et, ce qui est plus grave,

fainéante, n’est pas encore capable--à supposer qu’elle le devienne

jamais--de s’unir à l’élément européen dans un commun effort pour la

prospérité du pays. Ce n’est pas là une des moindres raisons qui m’ont

donné à penser qu’avec ou sans le canal l’avenir florissant de Panama

est chose très problématique.

Au moment de notre passage, le président de l’État de Panama était le

général Correoso, ayant, comme le général Trujillo, président de la

confédération, et comme tous les généraux colombiens, gagné ses grades

dans les guerres civiles. Nous l’avons entrevu dans une soirée que les

officiers de la corvette anglaise _Penguin_ donnaient chez leur consul

le jour même de notre arrivée. C’est un homme d’une figure aimable, de

manières simples et réservées; s’il était sage de juger les gens sur la

mine, je conseillerais aux bouillants Panaméniens de se persuader que la

fable des _Grenouilles qui demandent un roi_ contient le plus politique

de tous les préceptes et de se contenter de ce président-là, qui a l’air

et la réputation de valoir au moins la moyenne de ceux qu’on voudra

mettre à sa place.

Mais, bien certainement, ils ne m’écouteraient pas, par la bonne raison

que, quand ils jettent le gouvernement par terre, c’est à la présidence

qu’ils en veulent et non au président. Il n’y a rien à faire à cela[12].

[12] Le 28 décembre, une émeute a éclaté à Panama; le gouverneur civil

de la ville, don Segundo Pena, a été tué d’un coup de fusil, et peu

s’en est fallu que le général Correoso, sur lequel on a tiré à bout

portant, ne fût tué également. Le lendemain, l’ordre était rétabli;

mais le président a donné sa démission le 30, et a été remplacé par

don Ricardo Casoria,--jusqu’à nouvelle bagarre.

Les étrangers, au nombre d’un millier, sur une population de dix mille

habitants, assistent philosophiquement aux émeutes, auxquelles ils ne

prennent généralement aucune part, ferment leur magasin jusqu’à ce que

l’orage soit passé et se consolent de l’argent qu’il leur fait perdre en

songeant que, sans la politique et les _cock-tails_ du Grand-Hôtel, il

n’y aurait guère de distractions à Panama.

* * * * *

Le 17 novembre, nous avons pris le chemin de fer pour Colon (que les

Américains appellent Aspinwal), emportant les souhaits de notre

excellent commandant, de tous les officiers du bord et des quelques

compatriotes obligeants qui nous avaient accueillis et renseignés

pendant notre courte station à Panama.

La voie ferrée a été percée dans la forêt vierge qui s’étend sans

interruption sur toute la largeur de l’isthme. La végétation est donc

d’une puissance et d’une richesse extrêmes, et comme cette région est

accidentée d’un grand nombre de mamelons, derniers vestiges de la

Cordillère, il y a de temps à autre de jolis points de vue. La majeure

partie du trajet se fait cependant entre deux haies de feuillage, dans

lesquelles le regard ne pénètre pas à plus de quelques mètres. Point de

clairières, peu d’échappées, donc peu de paysages, si ce n’est lorsque

le train côtoie les bords du rio Chagres, petit fleuve qui vient se

jeter dans la baie de Colon.

Nous avons retrouvé là, mais plus sauvage et plus touffue, la flore que

nous avions admirée au Brésil, avec la même variété infinie de plantes

grimpantes et parasites s’enroulant autour des arbres, se nouant entre

elles mille et mille fois sous des dômes de verdure impénétrables,

tellement compacts et serrés que la lumière du jour a peine à y

parvenir. Au bord même de la voie, on nous a fait remarquer une grande

fleur assez étrange nommée _Spiritu Santo_, parce qu’elle a la forme

d’une colombe aux ailes déployées.

Le train s’arrête devant quelques villages d’aspect misérable, formés de

simples huttes ou gourbis, habités par des noirs qu’occupe en ce moment

la récolte des bananes.

La pente générale de la voie est très douce et inappréciable à l’œil;

l’altitude la plus élevée ne dépasse pas, en effet, 85 mètres. On n’y

rencontre que fort peu de travaux d’art, point de tunnels ni de viaducs

et les courbes, assez nombreuses, sont au rayon ordinaire de 300 à 400

mètres. Les difficultés de l’exécution de ce chemin de fer n’ont donc

pas été causées par la forme du terrain, mais bien plutôt par sa nature

inconsistante et humide, la masse énorme de végétaux qu’il a fallu faire

disparaître, les intempéries des saisons et l’insalubrité du climat.

Cette question de l’insalubrité de l’isthme américain a pris une grande

importance depuis que les projets de percement sont considérés comme

bientôt réalisables. Or, l’opinion publique a étendu à tout le

territoire compris entre le Guatemala et le golfe de Darien une si

terrible réputation, que, pendant bien longtemps, ce seul motif faisait

juger impraticable le percement du canal interocéanique. On a raconté,

et on raconte encore, que chaque traverse du chemin de fer de Panama à

Colon a coûté la vie à un homme, ce qui ferait environ quatre-vingt

mille existences sacrifiées.

S’il en était ainsi, c’est par centaines de mille qu’il faudrait compter

les travailleurs destinés à succomber dans le percement de l’isthme. Je

me hâte de dire qu’il y a là une exagération dont on appréciera

l’énormité quand on saura qu’au lieu de quatre-vingt mille coolies

chinois morts pendant les travaux du chemin de fer, c’est quatre à cinq

cents qu’il faut lire.

D’une manière générale, les climats tropicaux sont dangereux pour

l’Européen, surtout à cause des excès auxquels il se livre malgré toutes

les recommandations, du peu de précautions hygiéniques qu’il a coutume

de prendre et qui, sous les basses latitudes, deviennent nécessaires. Le

travailleur chinois souffre moins du changement de climat; mais, le plus

souvent mal traité et mal nourri, il y supporte avec peine les fatigues

d’un labeur exagéré. Ces observations s’appliquent à Panama comme aux

Antilles, au Brésil, à Sumatra, enfin à tous les pays situés dans la

zone torride.

En ce qui concerne l’isthme américain, il faut distinguer les parties

insalubres, marécageuses, telles que le versant de l’Atlantique dans les

États de Nicaragua et de Costa-Rica, d’avec les parties dont le terrain

accidenté donne aux eaux un écoulement rapide, au sol une base stable et

fertile. L’État de Panama, sauf un ruban assez étroit qui s’étend le

long des côtes de l’Atlantique, se trouve dans ces conditions, qui, au

point de vue de la salubrité, sont les conditions normales des pays

intertropicaux.

Il suffit de parcourir les tables de mortalité de la ville de Panama,

les statistiques des cinq années de travaux du chemin de fer et les

rapports des officiers qui ont commandé des stations navales dans ces

parages, pour s’en assurer. C’est, d’ailleurs, ce que j’ai fait.

J’ignore si les grands travaux de terrassement que nécessitera le

percement du canal changeront sensiblement l’état sanitaire du pays;

mais, quant à présent, on fera bien de laisser de côté, à propos de

Panama et de son isthme, les expressions de «climat terrible et

meurtrier;» elles entretiennent un préjugé nuisible à la grande œuvre

qui se prépare aujourd’hui et ne sont à leur place que dans la bouche de

ceux qui désireraient qu’on accordât plus de valeur à leurs travaux ou

plus d’intérêt à leurs personnes.

* * * * *

Après cinq heures de route, au moment du coucher du soleil, nous

arrivons à Colon, petite ville bâtie en terrain plat; c’est un lieu

triste, moins sain que Panama et plus ennuyeux encore, s’il est

possible.

Nous jetons un regard distrait sur les quelques maisons basses,

entrepôts et bureaux alignés le long d’une plage dénudée, et nous

courons nous réfugier à bord de l’_Acapulco_. A la nuit close, le

steamer largue ses amarres; nous disons adieu, sans doute pour toujours,

à l’Amérique du Sud, et, par une nuit splendide, nous glissons

rapidement sur la mer des Antilles.

A bord de la Junon · 第 36 / 38 题