LE CALLAO ET LIMA

(Suite.)

La collection Zaballos.--Discussion avec le Vatican.--Rembrandt et le

Savetier.--Un bal à bord de la _Junon_.--Notes rétrospectives: le guano,

l’empire des Incas, la situation actuelle et l’avenir du Pérou.

Le lendemain de notre excursion en chemin de fer, nous avons été invités

à visiter la collection des tableaux d’un riche armateur de Lima, don

Manuel Zaballos. Ici, lecteur, j’ai besoin de toute votre indulgence et

de toute votre confiance dans ma sincérité. Vous ne voudrez pas me

croire quand je vous aurai dit que M. Zaballos a la plus belle

collection particulière du monde entier, et vous m’opposerez cette

irréfutable objection: Si cela était, on le saurait. «A beau mentir qui

vient de loin» est un commun proverbe, et vous voilà tout prêt à me

l’appliquer. Un chemin de fer fantastique, une collection merveilleuse

de toiles anciennes..., au Pérou! c’est trop à la fois.

Croyez-moi ou ne me croyez pas, je me suis donné pour mission de dire ce

que j’ai vu, j’obéis à ma consigne.

Nous voici devant une des plus vieilles maisons de la ville, dont la

façade est déjà un bijou d’architecture espagnole. Le maître de céans

nous introduit dans un premier salon ne contenant que des sujets

religieux; il nous montre avec quelque négligence trois Murillo, où nous

cherchons en vain la faute d’orthographe d’un copiste, et avant que nous

ayons eu le temps de détailler cette _Sainte Madeleine_, ce _Saint Jean_

et cette _Descente de croix_, il nous entraîne dans son salon carré, en

face d’un Zurbaran bien connu ou plutôt bien cherché des connaisseurs:

l’_Extase de saint François_; à droite deux beaux Rubens; à gauche, un

Van Dyck; partout, accrochés au hasard, dans des cadres ternes et

vermoulus, des Raphaël, des Claude Lorrain, des Paul Potter. Sans être

savants comme des experts, nous ne sommes pas trop de notre province, et

quelques-uns de la bande, le commandant entre autres, ont de bonnes

raisons pour savoir distinguer le coup de pinceau d’un maître du

tâtonnement d’un élève; nous nous regardons un peu surpris. Le visage de

notre hôte s’éclaire d’un sourire de satisfaction triomphante. Nous

passons dans une autre pièce, même profusion de chefs-d’œuvre, même

désordre.

Les écoles se mêlent, les sujets se heurtent, les cadres empiètent les

uns sur les autres. Ce sont encore les mêmes noms de maîtres anciens,

parmi lesquels dominent ceux de la grande école espagnole. Devant ces

toiles noircies, enfumées, mal rangées, nos doutes s’évanouissent, et

notre admiration est un plus sûr garant de la sincérité des signatures

que les signatures elles-mêmes.

Enfin nous entrons dans une vaste galerie qui est à elle seule tout un

musée. Le milieu et les extrémités de cette galerie sont occupés par

trois tableaux splendides. D’abord, la _Communion de saint Jérôme_.--Ah!

pour le coup, monsieur le voyageur, vous abusez, me direz-vous; la

_Communion de saint Jérôme_, du Dominiquin, est au Vatican; on l’y a

vue, et tout le monde encore peut l’y voir; donc...--Pardon, à mon tour.

J’en suis fâché pour le Vatican, mais la _Communion de saint Jérôme_

qu’il possède n’est qu’une reproduction de l’original, qui est ici. En

voulez-vous la preuve?

Voici, à l’autre extrémité de la même galerie, la _Mort de saint

Jérôme_, du même Dominiquin, laquelle n’a pas été reproduite, que je

sache, et vous conviendrez qu’il est difficile de se tromper quand on a

sous les yeux deux _saint Jérôme_, du même ton et presque dans la même

attitude. Quant à supposer que le Dominiquin ait envoyé en même temps au

Pérou la copie de l’un des tableaux et l’original de l’autre, cela est

peu vraisemblable. N’est-il pas plus simple de supposer, ce que des

recherches dans les papiers des couvents prouveraient sans doute, qu’à

une époque où certaines congrégations religieuses possédaient ici plus

de 800,000 francs de revenu, sans compter les dîmes, offrandes, cadeaux

et héritages de l’année, elles pouvaient faire aux maîtres anciens des

offres colossales, que ces illustres prodigues ne songeaient pas à

décliner.

Mais continuons... Voici une Vierge de Raphaël, avec la gravure du temps

qui en démontre l’authenticité; plus loin une bataille de Salvator Rosa,

d’un effet plus puissant que celle du Louvre; trois portraits équestres

de Velazquez, grandeur naturelle; des Tintoret aussi beaux que ceux du

palais ducal de Venise; une collection complète de l’école flamande: des

Teniers, des Van Ostade, des Gérard Dov, etc., à faire envie au musée de

La Haye; enfin, trois beaux Rembrandt, dont l’un représente avec un fini

de détails et une crudité d’expression bizarre «le mur d’une échoppe de

cordonnier». Don M. Zaballos nous raconta l’histoire de ce tableau; la

voici:

* * * * *

«Rembrandt se promenait un jour dans les rues d’un des plus pauvres

quartiers d’Amsterdam, lorsque passant à côté d’un bouge infect, occupé

par un vieux savetier, il lui sembla voir, fixée au mur de la boutique,

une gravure représentant l’un de ses premiers tableaux.

»Une idée originale lui vient à l’esprit. Il entre et s’adresse au

vieillard:

»--Voulez-vous me vendre cette gravure?

»--Mais, monsieur, elle n’est pas à vendre...

»--Si je vous en offrais un bon prix?

»--Ma foi, non, monsieur. Je ne veux pas la vendre, cette image-là.

C’est de notre fameux maître Rembrandt, et j’y tiens.

»--Cependant..., dix ducats d’or!

»--Dix ducats! Ah! mon bon monsieur, je sais bien que cela ne vaut pas

dix ducats; mais quoique je ne sois pas riche, dit le vieux cordonnier

en jetant un regard attristé sur sa misérable échoppe, quand même vous

me les offririez pour de bon, j’aimerais mieux la garder... ça me tient

compagnie, voyez-vous. Voilà sept ans que je l’ai là...

»--Allons, pas tant de bavardages. Voilà trente ducats, dit Rembrandt en

prenant une poignée d’or dans sa poche, et donnez-moi la gravure...

»Le bonhomme hésite un moment, regarde cet étrange visiteur d’un air

stupéfait, puis s’en va détacher l’image et la donne au maître:

»--J’ai une femme et des enfants, lui dit-il, et je n’ai pas le droit de

vous refuser.

»Le lendemain, Rembrandt venait replacer son acquisition de la veille là

où elle était restée si longtemps, s’asseyait droit en face du mur et

commençait ce petit tableau que vous voyez. Voici le _portrait_ de cette

gravure salie et écornée, un vieux peigne édenté suspendu à une ficelle,

l’almanach de l’année 1651, avec ses feuilles toutes graisseuses; les

rognures de cuir laissées sur une vieille table branlante, et tout cela

rendu en trompe-l’œil, avec une vérité saisissante.

»Rembrandt conserva cette toile toute sa vie, et j’ignore moi-même

comment elle est venue au Pérou».

* * * * *

L’école espagnole surtout est admirablement représentée dans la

collection Zaballos, et peut-être serait-il nécessaire de venir

l’étudier ici pour la bien connaître, car il y a des toiles, comme les

_Bohémiens_ de Zurbaran et la _Naissance du Christ_ de Cano, dont les

équivalents ne se retrouvent, je crois, nulle part.

Avant de quitter cette maison, dont nous sortions émerveillés, don

Manuel Zaballos nous réservait une dernière surprise. Prenant sur un

vieux bureau Louis XIII une feuille de papier jauni: «Messieurs, nous

dit-il, je remercie les étrangers qui veulent bien venir voir mes

tableaux, mais je ne conserve que les noms de mes compatriotes. Voici

une liste qui est commencée depuis six ans; voyez, il n’y en a pas

cinquante!»

C’est peu flatteur, pensai-je, pour les Péruviens. Mais ne nous hâtons

pas d’être sévère. Si quelque jour on s’avisait de fermer brusquement

les portes des galeries du Louvre et de compter combien on aurait ainsi

enfermé de bourgeois de Paris, y en aurait-il beaucoup?

* * * * *

J’ai eu l’occasion de dire que, partout où la _Junon_ avait passé,

l’expédition avait trouvé un accueil fort aimable, mais, nulle part plus

qu’au Pérou, nous n’avions trouvé autant de bonne grâce et de

prévenances. Notre ministre plénipotentiaire, M. de Vorges, nous avait

reçu plusieurs fois; il s’était, dès notre arrivée, occupé de faire

organiser l’excursion du chemin de fer de l’Oroya, et nous avait donné

la clef de sa loge au théâtre, où, par parenthèse, jouait une excellente

troupe française de vaudeville et d’opérette; les attachés de la

légation s’étaient constitués nos pilotes, et, grâce à eux, nous eûmes

bientôt notre couvert mis en plusieurs endroits. Nos noms figuraient

comme membres honoraires du Cercle français, fort bien installé au

centre de Lima, car la colonie française est ici très importante; nous

ne pouvions y paraître sans recevoir quelque invitation. Au Callao, les

hospitalières maisons de notre vice-consul et du commandant de

Champeaux, directeur du port, nous étaient ouvertes.

Comment reconnaître tant de bons procédés? Le commandant proposa

d’organiser, pour la veille du départ, une réception à bord, et ce fut

en un instant chose résolue.

L’installation du bateau pour cela n’était pas facile, car l’honorable

ingénieur qui, il y a quelque quinze ans, construisit la _Junon_,

n’avait certes pas prévu qu’on dût jamais y donner une fête.

Heureusement, les marins sont adroits et inventifs; ils se mettent de

tout cœur à un travail de ce genre et aiment assez à avoir «du beau

monde» à bord, sachant bien que, de manière ou d’autre, il leur en

reviendra quelque aubaine.

Le 6 novembre, au coup de midi, c’est-à-dire vingt-quatre heures après

les premiers ordres donnés, la _Junon_, pimpante, brillante,

méconnaissable, transformée en un nid de fleurs et de feuillages, était

prête à recevoir ses amis. Le second capitaine, M. Mollat, M. de

Saint-Clair, M. J. Blanc, officier de quart, et notre excellent

consignataire, M. Cavalié, qui s’étaient partagé le soin des

préparatifs, contemplaient avec satisfaction leur ouvrage. Plusieurs

d’entre nous avaient contribué _propria manu_ à l’arrangement décoratif;

mais ceux qui arrivèrent en toute hâte de leurs excursions dans les

environs n’en pouvaient croire leurs yeux en franchissant la coupée.

La dunette, débarrassée des compas, manches à vent et autres

_impedimenta_ qui l’encombraient d’habitude, était devenue une vaste

salle de bal, complètement entourée d’une ceinture de branchages

garantissant en même temps des rayons du soleil, du souffle de la brise

et des regards profanes. On y accédait par un large escalier, de

construction récente, couvert de tapis et de fleurs. Partout on avait

disposé des corbeilles de roses, de jasmins, de gardenias, de géraniums

rouges, enlevées aux jardins de Lima. Dans notre salon arrière, en

partie démeublé, on avait disposé un monumental buffet; les dressoirs en

étaient chargés de fleurs, courant en festons tout autour du cadre des

glaces; enfin la galerie et le logement du commandant avaient été

arrangés en boudoir, avec force mousseline et profusion de ces mille

riens qui sont de si grande importance lorsqu’il s’agit de relever une

boucle qui se dérange ou de faire un point à un volant déchiré.

Par-dessus ce jardin improvisé, on avait établi une tente de forte

toile, cachée par un velum formé de pavillons, parmi lesquels ceux de la

France et du Pérou tenaient les places d’honneur.

Notre canot à vapeur et celui de la Direction du port, remorquant

d’autres embarcations, amenèrent nos invités vers deux heures et demie.

Je cite au hasard: M. de Vorges, ministre de France, Mme et Mlle de

Vorges, M. le comte de Persan, secrétaire de la légation, M. le comte de

Boutaut, chancelier, M. d’Alvim, ministre du Brésil, Mme et Mlles

d’Alvim, M. le consul général de Belgique, M. Saillard, vice-consul de

France au Callao, et Mme Saillard, M. le capitaine de vaisseau de

Champeaux, M. Combanaire, président de la chambre française de commerce,

M. Combe, etc., etc... Quant au monde essentiellement péruvien, ces

messieurs de la légation française le connaissant bien mieux que nous,

toute latitude leur avait été laissée pour le choix des invitations. Ils

avaient eu la cruauté de nous amener les plus jolies têtes de Lima...

Le grand faux pont, dont nos visiteurs ne soupçonnaient même pas

l’existence, avait été transformé en salle de souper. Lorsque, vers cinq

heures, on y pénétra par une galerie dont l’entrée avait été jusqu’alors

interdite, à la vue de cette longue pièce, entièrement tendue aux

couleurs péruviennes, blanc et rouge, étincelante de lumières et de

cristaux, ce fut une explosion de compliments et d’enthousiasme. Après

le _lunch_, qui fut rempli d’entrain et de gaieté, nous remontâmes sur

le pont.

La nuit était venue, et la _Junon_, pavoisée d’innombrables lanternes

vénitiennes, semblait inaugurer une nouvelle fête. On recommença donc à

danser de plus belle, et ce fut seulement le dernier train du soir qui

emmena le gracieux essaim de nos valseuses. En prenant congé de nous,

notre aimable ministre dit au commandant: «La _Junon_ a trop de succès.

Je vous conseille de partir demain, sinon vous ne partirez plus.»

Le conseil était sage; car, en vérité, les séductions de ce magnifique

pays étaient bien de nature à nous retenir. Nous eûmes le courage de

résister. Malgré notre secret désir de rester ici encore une semaine...

ou deux, et en dépit des manœuvres des propriétaires de la _Junon_, qui,

pour des motifs bien différents, voulaient à toute force arrêter notre

voyage, le 7, à la tombée de la nuit, nous étions en route pour Panama.

En mer, 11 novembre.

Je viens de relire mes notes sur le Pérou, et je m’aperçois que j’ai

complètement oublié de vous parler de ce que tout le monde est censé

connaître sur ce pays. Je n’ai rien dit du fameux _guano_, source de

tant de fortunes et de conflits; du légendaire empire des Incas, sur le

compte duquel on a raconté mille sottises; enfin de la situation

économique et politique actuelle, qui nous montre _la plus riche contrée

du globe_ luttant difficilement contre d’énormes embarras financiers,

tristes conséquences de la légèreté de ses habitants.

Il ne faudrait pas moins de trois gros volumes pour résumer en une étude

complète ces graves questions, trois gros volumes que vous ne liriez

certainement pas, tandis que vous aurez, j’espère, la patience de lire

les quelques pages que mes devoirs de narrateur m’obligent à leur

consacrer.

Le _guano_, nul ne l’ignore, est un engrais des plus efficaces, très

recherché depuis une trentaine d’années, et dont le prix a toujours été

en augmentant. Ses principes actifs sont le phosphate et le carbonate de

chaux. Son nom est tiré de l’idiome des Indiens Quichuas, du mot

_huanay_. Le guano n’est autre chose que de la fiente d’oiseaux de mer,

pétrels, mouettes, pingouins, pélicans, etc., mélangée avec les détritus

de ces animaux et accumulée par couches qui atteignent parfois cent

mètres de profondeur. Le Pérou n’est pas le seul pays qui possède des

gisements de cet étrange et précieux produit; on en trouve aussi en

Patagonie et au Chili; mais le guano du Pérou est le meilleur et le plus

abondant; tellement abondant que, sans les maladresses financières des

gouvernants qui ont laissé écraser la république sous le poids d’une

dette d’un milliard, la seule exploitation du guano suffirait à couvrir

le budget des dépenses normales de l’État.

Toutes les îles du littoral en sont plus ou moins couvertes, et il se

trouve encore en amas considérables sur un grand nombre de points de la

côte. Quand le dépôt des îles Chinchas fut épuisé, on fit courir le

bruit que le Pérou n’avait plus de guano: c’était une manœuvre de la

spéculation. Il y a encore _actuellement_ sept ou huit millions de

tonnes de guano, dont les gisements ont été reconnus; mais les sondages

opérés dans cette matière d’une consistance variable, parfois dure comme

de la pierre, étant très incertains, des dépôts ignorés devant sans

doute être plus tard découverts, on peut assurer que ce chiffre est fort

au-dessous de la réalité. En somme, bien que l’épuisement du guano dans

un avenir relativement prochain soit chose certaine, il est absolument

impossible d’en fixer l’époque.

Mes renseignements étant pris au Pérou, je me garderai bien de discuter

ici, même d’une manière générale, les conditions des contrats que le

gouvernement a passés avec des banquiers européens. Il lui a plu

d’affermer et d’hypothéquer sa principale source de richesse, pour

subvenir à des besoins toujours croissants, et cela à plusieurs

reprises. C’était au moins une imprudence. Il n’y a pas besoin de

connaître le dessous des cartes pour supposer que cette imprudence a dû

profiter à quelqu’un.

Quoi qu’il en soit, la situation est telle aujourd’hui, que tout le

monde se plaint, et personne ne s’entend. L’Angleterre, la France, le

Pérou, les banquiers, les porteurs de bons,--autant de ruinés.

N’y aurait-il pas là le sujet d’un de ces petits dessins à énigmes qui

nous amusaient tant l’année dernière? On l’ornerait de la légende: «Où

est... celui qui n’est pas volé?» Quelqu’un d’habile trouverait

peut-être.

* * * * *

De tous les pays que nous avons visités, le Pérou est celui dont

l’histoire primitive est la plus intéressante, d’abord parce qu’elle

porte un cachet d’originalité très remarquable, ensuite parce que la

race actuelle tient beaucoup plus de la race indigène qu’en aucune autre

contrée de l’Amérique du Sud.

Tout porte à croire que le continent américain a été peuplé par des

migrations asiatiques, mais je n’oserais m’engager dans une discussion

sur ce point. Ce qui est considéré comme certain, c’est qu’avant

l’arrivée des Incas, dont le premier, Manco-Capac, est tout simplement

descendu du ciel avec sa femme Mama-Oello, vers l’an 1000 de notre ère,

le territoire péruvien était occupé par diverses tribus dont les plus

importantes étaient les Chinchas, les Quichuas et celle des Aymaraës.

Cette dernière avait la singulière coutume de déformer la tête des

enfants, le plus souvent de manière à lui donner une hauteur tout à fait

anormale; une telle distinction ne s’appliquait qu’aux personnes bien

nées, et sans doute il y avait à cet égard des règles de convenance

absolument obligatoires.

On croit que Manco-Capac, avant de descendre du ciel, avait passé les

premières années de sa jeunesse parmi ces guerriers au crâne pointu.

Cet homme extraordinaire ne tarda pas à devenir grand prêtre et empereur

incontesté de tous ceux qui entendirent sa parole. Il mourut

paisiblement après avoir régné quarante ans; son fils continua l’œuvre

commencée, compléta ses lois, agrandit ses domaines, et, successivement,

douze Incas s’assirent sur le trône de Manco-Capac.

Cet empire théocratique, fondé par un seul homme, se perpétuant et

prospérant pendant quatre siècles et sur l’étendue de douze générations

consécutives, est certainement le fait le plus étrange de l’histoire du

monde. Par quelle mystérieuse influence ces souverains improvisés

ont-ils pu faire respecter leur domination sur plusieurs peuples très

différents, occupant un espace de trois millions de kilomètres carrés?

Nul ne peut l’expliquer. Bien des livres donnent, avec force détails,

des renseignements sur la religion fondée par les Incas et principe de

leur autorité; malheureusement, on ne peut avoir que peu de confiance

dans ces récits, parce qu’ils émanent d’Espagnols fanatiques ou de métis

convertis au catholicisme.

Il est vraisemblable que le Soleil, plutôt que l’idéalité par laquelle

ces historiens ont cherché à le remplacer, occupait le premier rang dans

la mythologie des Incas; l’empereur n’était rien moins que le petit-fils

du Soleil, ce qui le faisait, dans le fait, l’égal de la plus haute

divinité. La coutume des empereurs Incas était d’épouser une de leurs

sœurs; l’impératrice devenait ainsi la personnification de la lune

(ainsi que le prouvent les statues des temples de Cuzco), et la

succession au trône était dévolue aux premiers enfants mâles issus de

ces mariages.

Si les Incas s’étaient bornés à ces joies de famille, constamment isolés

au milieu de leur peuple, ils eussent vraisemblablement été renversés ou

abandonnés avant la venue des Espagnols. Mais le prudent fondateur de la

dynastie avait eu le soin de laisser, en dehors de ses enfants

légitimes, une postérité des plus nombreuses, officielle sinon

régulière, en sorte que, imité par ses successeurs, la famille impériale

devint bientôt une nation dans la nation, multipliant avec une

incroyable rapidité, grâce au pouvoir absolu dont jouissaient tous ces

descendants d’Apollon.

Bien que les empereurs fussent, de droit divin, maîtres de leurs sujets

et de leurs biens, législateurs et justiciers, autocrates dans toute la

force du mot, ce n’est pas par la terreur qu’ils avaient assis et

maintenu leur puissance. Leur despotisme allait jusqu’à défendre de

changer de lieu et jusqu’à interdire absolument l’écriture. On ne peut

donc imaginer un esclavage plus étroit que celui de ces malheureux

peuples; cependant il n’y eut, pendant la domination des Incas, que peu

d’exécutions, et les idoles ne réclamaient que rarement des sacrifices

humains. Ces tyrans ne manquaient jamais de proclamer bien haut les

principes de droit et «d’égalité», de protester de leur respect pour les

anciennes coutumes, de leur tendresse à l’égard de leurs sujets, du

souci qu’ils avaient de leur bien-être. Mais ce n’étaient là que de

vaines déclamations; leur fantaisie était la loi, le sol et ses

habitants leur propriété; nul ne pouvait se mouvoir, parler, trafiquer,

aimer, vivre, en un mot, sans la permission du maître.

Il suffit d’une poignée d’aventuriers pour renverser le colosse.

L’empereur mort ou prisonnier, il ne devait plus rester de ce monstrueux

état social qu’un troupeau d’esclaves à la merci du premier venu; aussi

ne fut-ce que par précaution qu’après le meurtre d’Atahuallpa, Pizarre

le remplaça par un fantôme d’empereur, dont il ne s’embarrassa guère,

malgré ses tentatives de révolte. Ce dernier des souverains Incas se

nommait, ainsi que le premier, Manco-Capac.

Après la bataille vint le pillage. L’Espagne, pendant trois siècles,

recueillit avidement le butin que quatre années de combats (1532-1536)

lui avaient acquis. La rapacité brutale des conquérants réveilla parfois

le courage endormi des vaincus; il y eut des rébellions, qui furent

réprimées avec une terrible cruauté. La race indienne, écrasée,

épouvantée, se mourait; mais une race nouvelle venait de naître et

grandissait chaque jour: fille des Indiens et des Espagnols, maîtresse

du pays et par droit de naissance et par droit de conquête, jeune,

ardente, impatiente, il lui tardait de venger à son profit les aïeux

opprimés des aïeux oppresseurs.

Les temps de Charles-Quint étaient passés; l’aigle espagnole combattait

ailleurs, non plus pour sa gloire, mais pour sa vie. Bientôt le Chili se

soulève au nom de la liberté; l’illustre Bolivar accourt du fond de la

Colombie et vient pousser le cri de l’indépendance jusque dans les murs

de Lima; le peuple entier prend les armes; et le drapeau victorieux du

Pérou remplace à jamais celui de la métropole (1826).

Ainsi qu’on pouvait le prévoir, ce fut au milieu des troubles et des

désordres politiques, des pronunciamientos, dans le tourbillon d’un

changement perpétuel des hommes et des institutions, que grandit la

jeune république. Elle grandit cependant; elle a franchi aujourd’hui

l’ère redoutable du travail trop facile et des fortunes trop rapides;

l’or et l’argent ne sont plus à la surface du sol, et le président ne

pourrait, pour entrer dans son palais, s’offrir la fantaisie de faire

paver toute une rue de Lima en argent massif, ainsi que le fit le

vice-roi espagnol, duc de La Palata. Le Pérou a payé très cher une chose

dont le prix n’est jamais trop élevé: l’expérience, et, s’il lui en

reste à acquérir, il est encore assez riche pour le faire.

* * * * *

En ce moment, deux partis sont en présence, lesquels malheureusement

représentent des ambitions tout autant, sinon plus, que des idées. Le

premier, le plus fort et le plus intelligent, sympathique aux

commerçants et aux étrangers, est celui qu’on nomme le parti civil; il

est dirigé par un homme d’une haute valeur et d’une grande influence,

don Manuel Pardo, actuellement président du Sénat.

Le second parti a pour chef Nicolas Pierola, le même qui, à bord du

garde-côte cuirassé péruvien, le _Huascar_, soutint, le 29 mai 1877, un

brillant combat contre les navires de guerre anglais _Schah_ et

_Amethyst_, plus puissamment armés que lui. Nicolas Pierola,

révolutionnaire, fils de prêtre, dit-on tout haut à Lima, personnifie

une fusion assez compliquée entre la révolution et le cléricalisme. Ce

parti a surtout pour lui les femmes, qui se font gloire d’être

«piérolistes».

Le président actuel, le général Mariano Prado, s’appuie d’une part sur

l’armée, d’autre part sur une fraction considérable du parti civil, et

ce groupe, assez mal défini, constitue ce qu’on appelle actuellement le

parti «national».

Les piérolistes affectent de le laisser tranquille; mais il suffira d’un

événement imprévu, d’un prétexte quelconque, pour faire passer le

pouvoir en d’autres mains, et tout ce monde est si remuant que

l’événement ou le prétexte peut surgir d’un jour à l’autre[10].

[10] Ces appréciations ont été écrites quelques jours seulement avant

l’assassinat du président Pardo par le sergent Manuel Montoya, le 16

novembre 1878. Il est à craindre que la mort du président du Sénat

n’ait entraîné la désorganisation du parti civil, amené le président

Prado à accentuer sa politique de militarisme et concouru ainsi à

l’immixtion armée du Pérou dans le différend entre la Bolivie et le

Chili, qui vient d’éclater récemment.

Les difficultés financières contre lesquelles lutte le Pérou sont

intimement liées à son instabilité politique, mais les conséquences en

sont plus graves encore, parce qu’elles engagent l’avenir de plus loin.

La dette est hors de proportion avec les ressources _effectives_ du

pays; mais, heureusement, celles-ci sont, à leur tour, hors de

proportion avec sa richesse réelle. Le travail ne s’organise pas assez

vite au gré des exigences de la situation; les vieux préjugés, enracinés

par trois siècles de luxe et d’oisiveté, mettent trop de temps à

disparaître; là est le danger du présent et la source de craintes

légitimes pour un avenir prochain.

Quant à l’avenir définitif, il nous paraît absolument assuré. Le Pérou

possède les éléments d’une prospérité dont on ne peut même prévoir les

limites, et qui se résument en deux mots: une race vigoureuse et

intelligente sur un sol d’une richesse incomparable.

Que notre vieille Europe, si prudente et si prévoyante... pour les

autres, réserve donc à de meilleures occasions ses dédains affectés.

Elle a pris coutume de nous représenter les républiques de l’Amérique du

Sud comme des coupe-gorge, où le terrible se mêle au ridicule; qu’elle

veuille bien se rassurer à leur égard et relise, avant de les juger si

durement, la liste des attentats qui, depuis quarante années, ont mis en

danger les jours de ses propres souverains.

Pour ne parler que du Pérou, dont l’histoire ne date guère de plus loin,

qu’on ne se mette pas en peine de ses destinées. S’il est malade, ce

n’est pas du développement d’un de ces germes morbides éclos dans

l’atmosphère viciée des prisons; c’est la fièvre de croissance d’un bel

enfant élevé au grand air, et il a, pour s’en guérir, un médecin qui ne

repassera plus l’Atlantique, le meilleur de tous: la Jeunesse!

A bord de la Junon · 第 35 / 38 题