DE MARSEILLE A GIBRALTAR

Arrivée à bord.--Partirons-nous?--Un voyageur _in

partibus_.--Appareillage.--Présentation au lecteur.--En mer.--La

première messe à bord.--Les colonnes d’Hercule.

En rade de Marseille, 1er août 1878.

Le jour même de son départ la _Junon_ présentait le spectacle le plus

singulier. Dire qu’elle était encombrée, ce n’est rien dire; il n’y a

pas de mot qui puisse exprimer un pareil enchevêtrement de choses

disparates; des caisses de toutes formes et de toutes dimensions, des

sacs, des cartons, des provisions, des armes couvraient le pont, malgré

le va-et-vient continuel des garçons et des matelots s’efforçant de

mettre chaque chose à sa place, soit dans les cales, soit dans les

chambres. De chaque côté, deux grands chalands, que des hommes de peine

déchargeaient en toute hâte, et dont le contenu venait obstruer les

passages, s’accumuler au pied des mâts et le long des claires-voies.

C’étaient des pièces de machine, des cordes, des fanaux, de la

vaisselle... Enfin, le plus complet et le moins artistique désordre qui

se puisse voir.

Au milieu... que dis-je? par-dessus tout cela, une foule compacte et

remuante d’amis, de curieux, de négociants, d’ouvriers du port, de

marins, etc...

Plus agités, ou tout au moins plus émus que cette foule, partagés entre

les soins de leurs bagages et le plaisir de distribuer d’innombrables

poignées de main, mes vingt compagnons de voyage cherchaient à se

reconnaître au sein de ce dédale.

Curieux comme un touriste doublé de _reporter_, je tenais à savoir si

véritablement la _Junon_ allait appareiller, ce qui me semblait peu

vraisemblable, et pourquoi tant de hâte au dernier jour. Je m’adressai

au commandant:

--Monsieur, me répondit-il, nous quitterons le port vers dix heures pour

aller mouiller en rade, et nous prendrons la mer demain matin.

C’était net. Cependant, je dois avouer qu’il fallait une certaine

confiance dans la parole de notre _leader_ pour que mille objections ne

vinssent pas à l’esprit. J’allais risquer de nouvelles questions,

lorsque s’avança vers moi un grand jeune homme mince et blond, vêtu

d’une redingote d’uniforme correctement boutonnée, l’air de fort bonne

humeur et qui, tout en évoluant de droite et de gauche, répondait à

vingt personnes à la fois, sans perdre un instant cette physionomie

souriante qui m’avait plu tout d’abord:

--Vous cherchez votre chambre, sans doute?...

--Oui, monsieur; j’arrive à l’instant de Paris, et...

--Je suis le secrétaire de l’expédition. En l’absence de notre

commissaire, je me ferai un plaisir de vous la montrer.

--M. de Saint-Clair Stevenson?

--Oui, monsieur. Voulez-vous descendre avec moi?

--Mille remerciements.

J’allais donc être renseigné. Nous arrivâmes jusqu’à la cabine. Je ne

vous la décrirai pas. Toutes les cabines se ressemblent; elles me font

l’effet d’un nécessaire de voyage incomplet, assez grand pour tenir deux

personnes ayant bon caractère, avec un trou rond nommé hublot, en guise

de fermoir. On y trouve, comme partout, la gaieté qu’on y apporte. Les

marins prétendent qu’on y peut vivre, lire et travailler, mais les

marins ne sont pas des gens comme les autres.

Quel sera mon compagnon? C’est M. E. de S..., l’unique représentant de

la Belgique. Il arrive au même instant; la poignée de main est cordiale,

et la fusion complète entre Bruges et Paris.

Nous ne jetons qu’un coup d’œil distrait sur notre nouveau logis, que

nous déclarons charmant, et je reprends mon interrogatoire:

--Nous ne partons pas aujourd’hui, n’est-ce pas? ni demain...

Le jeune secrétaire me regarda d’un air profondément surpris:

--Et pourquoi?... A moins que le commandant ne vous ait dit?...

--Il m’a dit que la _Junon_ serait en rade ce soir, et en mer demain

matin. Mais il me semble que nous ne sommes pas prêts.

--Oui, il y a un peu d’encombrement. On arrangera cela après le départ.

Rassurez-vous, vous serez en mer demain à midi.

--Vous en êtes sûr?

--Parfaitement sûr.

--Très bien. Mais, dites-moi, si ce n’est trop indiscret, pourquoi ce

matériel n’est-il pas embarqué depuis plusieurs jours?

--Je vous expliquerai cela plus tard... Je n’ai pas une minute.

Excusez-moi si je vous quitte si brusquement... Ah! à propos, nous

dînons à six heures. Vous avez encore une heure à vous.

--Nous dînons... où cela? ici?

--Sans doute.

--Mais les assiettes ne sont pas encore embarquées!

--Elles le seront. Mille excuses. A tout à l’heure.

A six heures... et quelques minutes, le dîner était servi. Nous pûmes

constater avec satisfaction que le cuisinier méritait notre estime.

C’est là un point fort important à bord d’un navire; je me suis laissé

raconter maintes fois par des officiers de marine que «mauvaise gamelle

est mère de mauvaise humeur». Voilà un écueil qui me paraît évité, et si

ce n’est le plus dangereux, c’était peut-être celui qu’on avait le plus

de chance de rencontrer.

J’eus, pendant le repas, l’explication de cet indescriptible désordre

qui me paraissait compromettre les bonnes conditions du départ.

Voici ce qui s’était passé:

Vous comprenez bien qu’on n’installe pas en vingt-quatre heures un

bateau qui va faire une campagne d’un an autour du monde; aussi, du jour

où la Société des voyages fut d’accord avec les armateurs pour

l’affrétement, supposa-t-elle que ceux-ci allaient pousser les travaux

d’installation avec la plus grande rapidité. Ils furent, au contraire,

conduits si lentement, que, le 29 juillet (on aurait dû être déjà

parti), le bruit courait que la _Junon_ serait prête _probablement_ vers

le 10 août.

Bon nombre de mes compagnons, réunis à Marseille depuis une huitaine,

impatients de partir et fatigués d’attendre, parlaient de se désister.

L’expédition était compromise.

C’est alors que M. Biard, ayant reçu le commandement le 31, avait

annoncé le départ pour le lendemain 1er août, et mené l’ouvrage de telle

sorte qu’en douze heures de travail on avait obtenu le résultat dont je

viens de parler. Mais à sept heures du soir les feux de la machine

étaient allumés; il n’y avait plus à douter, la _Junon_ allait partir.

Quelques mots sur notre nouveau logis. C’est un steamer à hélice de

construction anglaise, un peu lourd de formes, point jeune mais solide,

et capable assurément de remplir la rude mission qu’on lui a imposée. Il

mesure 76 mètres de long sur 9 de large et jauge 750 tonnes. Installé

primitivement plutôt pour le transport des marchandises que pour celui

des voyageurs, le nombre de cabines était insuffisant; aussi a-t-il

fallu en construire de nouvelles à notre intention.

La _Junon_ n’est pas un marcheur de premier ordre; cependant elle peut

atteindre une vitesse de onze nœuds, et sa mâture est assez forte pour

pouvoir bien utiliser les vents favorables.

En somme, c’est un bon navire.

Après dîner, comme il nous restait quelques heures de liberté, j’en

profitai pour me mettre à la recherche d’un de nos compagnons de route

qui n’avait pas paru à bord. C’était M. de R..., un étranger, mais grand

ami de la France et grand voyageur, fort riche, d’âge respectable et

parfait gentleman. Je le trouvai à son hôtel, tranquillement installé

devant un excellent menu.

--Eh bien! la _Junon_ va appareiller. Vous ne venez pas?...

--Ma foi! non. Vous êtes venu pour moi, vous êtes bien aimable...

Asseyez-vous, je vous en prie. Un verre de champagne?...

--Vous renoncez au voyage?

--Oh! pas du tout; mais j’ai réfléchi. Ce n’est pas la peine de me

mettre en route maintenant. Qu’allez-vous voir pour commencer?

Gibraltar, Tanger, Madère. J’ai vu tout ça. Je vous rejoindrai à Rio...

ou à Buenos-Ayres.

--Mais, à ce compte-là, vous avez vu aussi, je crois, le Brésil et la

Plata?

--Oui, c’est vrai. Moi, voyez-vous, dans ce voyage, il n’y a guère que

les îles Fiji qui m’intéressent véritablement. Vous n’y êtes pas allé?

Je regardai M. de R...; il était sérieux.

--Non! je ne suis pas allé aux îles Fiji.

--Eh bien! je tiens beaucoup à les voir. C’est un point fort

intéressant... Je vous prie de dire à M. Biard de ne pas m’attendre,

mais de garder cependant ma cabine. Du reste, je verrai sans doute

demain M. de Chabannes, le directeur de la Société, qui est ici, et je

lui ferai savoir où je compte rejoindre la _Junon_. Ce sera sans doute à

Buenos-Ayres.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A onze heures du soir, la _Junon_ largue ses amarres du vieux port et se

dégage doucement des navires environnants. Une foule nombreuse, attirée

par les feux multicolores d’une triple rangée de lanternes vénitiennes

dont nous avons joyeusement enguirlandé le gaillard d’arrière, mous

envoie de sympathiques adieux.

L’hélice commence ses évolutions, et dans la nuit sombre nous

franchissons la passe de la Canebière. Là quelques derniers «Bon

voyage!» nous sont encore jetés par des amis inconnus, juchés sur les

rochers des forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, et que nous entrevoyons à

peine à la lueur rougeâtre de falots vacillants. «Merci! Au revoir!»

Nous entrons dans la rade, et bientôt le fracas de la chaîne entraînée

par le poids de l’ancre nous annonce que la _Junon_ s’est arrêtée.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Me voici dans cette cabine où j’ai été conduit il y a quelques heures.

Il faisait alors grand jour; j’étais entouré de gens qui sont maintenant

paisiblement chez eux et qui demain, à pareille heure, y seront encore;

je n’avais que quelques pas à faire pour fouler le sol de mon cher pays;

je voyais des rues, des maisons, des passants; je vivais de la vie de

tout le monde.

Comme tout cela est changé. La nuit est profonde, l’agitation a cessé

comme par enchantement. Pas de bruit. L’équipage fatigué se repose, et

le silence absolu n’est troublé que par le petit clapotement de l’eau le

long de la muraille du navire. Par mon hublot ouvert, je ne vois que

quelques lumières disséminées et de grandes ombres derrière ces

lumières. Demain, à pareille heure, je ne verrai même pas cela.

Décidément, le dernier lien est rompu...

Permettez-moi, lecteur, en attendant que le sommeil me gagne, de me

présenter à vous. Puisqu’il vous a plu d’ouvrir ce livre, sachez quel

compagnon vous emmène avec lui dans sa promenade à travers le monde.

J’aimais les voyages avant d’avoir une idée bien nette de ce que ce

pouvait être. A huit ans, je lisais fièvreusement la _France maritime_,

d’Amédée Gréhan; à dix ans, je m’évadais du collège, résolu à

m’embarquer comme mousse et à visiter... tous les pays; les gendarmes

m’arrêtèrent à Saint-Cloud et ma famille déclara que je «tournerais

mal».

J’espère ne pas avoir justifié ces sévères prévisions; cependant

l’Europe, l’Asie et l’Afrique n’ont pas encore assouvi mon humeur

vagabonde.

Il y a à peine trois ans, j’ai accompagné Largeau à Ghadamès; avec deux

autres vaillants compagnons, Say et Faucheux, nous avons exploré cette

oasis du grand désert, riche entrepôt des produits du Soudan, et nous en

sommes revenus par hasard la vie sauve, nous estimant heureux de

rapporter quelques renseignements utiles pour l’avenir de notre plus

belle colonie.

Le sort nous a bien dispersés depuis. Largeau s’est brisé à la peine et

est rentré en France; Say étudie toujours la question commerciale aux

confins du désert, et Faucheux, comme colon explorateur, est aujourd’hui

à Sumatra.

Puis de l’Atlas, je suis passé au delà des Balkans, en Serbie, où j’ai

assisté à tous les détails du prologue de la guerre aujourd’hui

terminée, présent à toutes les affaires, avec Leschanine à Zaïtchar,

avec Horvatowitch à Kniajéwatz, avec Tchernaïeff sous Aleksinatz. Enfin

ma dernière pérégrination s’est accomplie en Arménie, où pendant de

longs mois, sous Kars, j’ai suivi les mouvements de l’armée turque

d’Asie.

Quelle différence entre ces voyages et celui que je vais entreprendre!

Il me semble que celui-ci est la récompense des fatigues de mes

excursions passées. Je n’ai plus cette fois qu’à me laisser conduire;

point de soucis, pas de transbordements: je vais voir le monde entier

tout à mon aise.

Y a-t-il des dangers? Je ne les prévois guère. Le bateau est solide et

bien commandé, l’équipage, m’a-t-on dit, est excellent, et mes

compagnons paraissent fort aimables. Cependant bien des gens ont fait le

tour du monde, chacun le peut faire aujourd’hui, les pays que je vais

visiter ont été cent fois décrits, et je me demande si ces notes,

forcément incomplètes, auront quelque intérêt pour d’autres que pour

moi. Vous seul, lecteur, pourrez le dire; mais puisque je me suis promis

de vous raconter ce que j’aurai vu et appris, laissez-moi vous faire

cette humble et sincère profession de foi:

Je n’ai point de prétention à la science, n’étant ni géographe, ni

botaniste, ni géologue, ni astronome, ni même astrologue, ni rien enfin

qui puisse me permettre de prétendre à un titre scientifique quelconque.

Je vous dirai mes impressions et mes opinions, je n’augmenterai ni ne

diminuerai rien des unes ni des autres; je n’aurai ni complaisances ni

sévérités; je me tromperai peut-être, mais je vous promets de ne pas

vous tromper.

Je sais que nous devons voir le monde assez vite, mais je sais aussi que

nous serons bien placés pour le voir, nous puiserons dans l’expérience

des plus expérimentés; n’est-ce pas le meilleur moyen pour savoir ce qui

est et supposer ce qui sera?

L’entendez-vous ainsi? Oui. En ce cas, vous voilà, comme moi, passager

de la _Junon_. Votre place est marquée, votre bagage à bord. A bientôt,

et puisque vous êtes franchement décidé, n’oubliez pas que nous partons

demain à midi.

En mer, 2 août.

Le départ s’est fait simplement. Point d’émotions, point de tapage. J’en

excepte le _treuil_ de l’avant (machine à virer les chaînes), qui

remplit son office un peu bruyamment. A midi, l’équipage était aux

postes d’appareillage. Quelques minutes après, la _Junon_, rasant la

fameuse île du château d’If, faisait route en filant neuf nœuds et demi

à dix nœuds, sur une mer presque calme et sous un ciel presque bleu.

Nos regards sont restés longtemps fixés sur la ville, puis sur les

montagnes; enfin, le mince ruban qui bordait l’horizon s’est effacé, la

terre a disparu.

Nous sommes maintenant entre le ciel et l’eau. France, au revoir!

On a travaillé activement à réparer le désordre de la veille, et je me

suis aperçu que c’était chose plus facile que je ne le pensais tout

d’abord. Chacun de nous, dans sa cabine, procède à une première

installation. Hâtons-nous, car la mer peut devenir mauvaise, et sans

doute il nous faudra payer notre tribut à ce dieu prudent qui prévient

les navigateurs novices que tout n’est pas rose dans le métier de marin.

A bord de la Junon · 第 9 / 38 题