Paris, le 30 juin 1879.
Notre voyage à bord de la _Junon_ devait être un voyage autour du monde.
Après avoir parcouru et visité, ainsi que nous l’avons fait, les côtes
orientale et occidentale de l’Amérique du Sud, jusqu’à Panama, notre
caravane de touristes et d’étudiants se proposait de faire une grande
excursion dans les États-Unis. Revenue à San-Francisco, elle se serait
de nouveau embarquée sur la _Junon_ qui lui aurait fait traverser
l’océan Pacifique, en touchant aux archipels, en Australie et en
Calédonie; poursuivant sa route par le Japon, la Chine, les îles de la
Sonde, l’Hindoustan, son retour par le canal de Suez aurait achevé un
des voyages de circumnavigation les plus complets et les plus
intéressants qui aient encore été exécutés.
La mauvaise fortune, ou, pour mieux dire, les difficultés opposées à
cette expédition par les propriétaires du navire ont obligé la _Société
des voyages d’études_ à arrêter le voyage à New-York, au grand désespoir
de chacun de nous, de notre commandant et de tout le personnel de la
_Junon_.
Avant d’entrer en matière, je dirai quelques mots de cette Société, afin
de faire bien comprendre quel but elle voulait atteindre par la création
de ces grandes promenades à travers le monde.
En 1876, M. le lieutenant de vaisseau Biard avait soumis à plusieurs
personnes très compétentes un projet de voyages d’instruction autour du
monde, devant être accomplis par un navire spécial. Encouragé à donner
une suite à cette idée, il ne tarda pas à réunir un groupe de vingt
fondateurs, parmi lesquels on remarquait les noms de MM. Ferd. de
Lesseps, Hipp. Passy, amiral de La Roncière, marquis de Turenne,
Lavalley, Ephrussi, Dupuy de Lôme, E. Levasseur, Ed. André,
Bischoffsheim, Wolowski, vicomte A. de Chabannes, etc.
L’intention de ces messieurs était de réunir les fonds suffisants pour
faire construire un navire à vapeur, rapide, emménagé tout exprès, et
dont M. Dupuy de Lôme, président du comité chargé de continuer les
études du projet, avait déjà fait les plans. Une société anonyme,
propriétaire de ce bâtiment, aurait été ainsi formée, et l’expérience
faite aujourd’hui montre bien que, si ce plan avait été mis à exécution,
il eût été couronné d’un entier succès.
Malheureusement, la situation politique de l’Europe à ce moment, le
commencement des hostilités en Orient détournèrent l’attention d’un
projet qui, à toute autre époque, eût trouvé bien vite les éléments de
sa réalisation. Le capital nécessaire ne put être formé en temps utile.
On renonça, au moins pour la première expédition, à faire construire un
bâtiment, et on se décida à employer un paquebot que la Société des
voyages, constituée alors au capital de cent mille francs seulement,
devait affréter lorsqu’elle aurait réuni un nombre de voyageurs
suffisant pour que les dépenses de l’expédition fussent couvertes par
les recettes d’une façon certaine.
C’est dans ces conditions que le voyage de 1878 put être entrepris. Sans
les obstacles résultant d’une mauvaise volonté qu’on n’a pu vaincre,
j’ai la conviction qu’il eût été mené à bonne fin. Le rapport adressé à
leurs collègues par les anciens directeurs de la Société, à la suite de
la rupture du voyage, en fournit la preuve, appuyée sur des documents
officiels et des chiffres indiscutables.
* * * * *
Cette tentative, qui, malgré son échec, sera certainement renouvelée,
était conçue dans un esprit très libéral.
Elle tenait compte, en même temps, de l’utilité de fournir aux jeunes
voyageurs des éléments instructifs sérieux et de la nécessité de ne pas
les maintenir sous une réglementation trop sévère, qui eût paru pénible
au plus grand nombre d’entre eux. Elle convenait ainsi, non seulement à
des jeunes gens terminant leur éducation par une année d’_humanités
pratiques_, mais encore à des hommes faits, qui trouvaient dans une
organisation intelligente, dans un milieu distingué, ce qu’ils eussent
vainement cherché ailleurs.
Grâce à son haut patronage, à sa notoriété, à son caractère spécial
approuvé par une quantité de sociétés savantes françaises et étrangères,
notre expédition a rencontré dans chaque port des facilités
exceptionnelles; ses membres ont pu se trouver dès le premier jour en
relation avec les personnages notables du pays, puiser des
renseignements aux meilleures sources, organiser d’intéressantes
excursions, en un mot tirer le plus de fruits possible de leurs courses
rapides dans ces contrées lointaines.
Nos ministres, nos consuls, nos compatriotes, heureux de pouvoir être
utiles à une œuvre française, qui faisait honneur à notre pavillon, nous
ont constamment témoigné une bonne grâce et une obligeance parfaites,
et, dans tous les pays que nous avons parcourus, les autorités locales
ont marqué leur sympathie pour l’expédition de la manière la plus
courtoise.
Je me fais un devoir, en terminant cette courte notice, de remercier ces
amis de toute nationalité, dont la bienveillance nous a été si
précieuse, et de leur répéter ici combien nous avons été sensibles à
l’accueil plein de cordialité qu’ils nous ont fait sur les rives des
deux Océans.