Les six jours et le septième Jour ne ressemblent-ils pas aux deux femmes
qui reçurent chez elles Jésus-Christ?
Ce monde est plein de Dieu, et celui qui parle dans l’Apocalypse se
tient à la porte et frappe, cherchant qui veut ouvrir.
Les six journées font leur œuvre, qui doit être divine. Elles s’agitent
dans le domaine des choses multiples. Elles inventent, elles fabriquent,
elles placent, elles déplacent, elles remuent, elles forment, elles
déforment, elles agissent sur la matière, armées de l’intelligence, de
la force, de la science, du travail. Le nombre, le poids et la mesure
président à leurs opérations. Elles ont en main le compas, le ciseau et
l’équerre. Elles ont la pioche, elles ont la bêche, elles ont la
truelle, elles ont le marteau.
Elles fouillent la terre, elles déposent en elle le germe précieux que
plus tard elles récolteront, supérieurement grandi et multiplié par la
vertu de la chaleur et par la vertu de l’humidité, par la vertu de
l’_humus_ d’où l’homme tire son nom, par la vertu du soleil, d’où
l’homme tire sa lumière.
Elles creusent les bassins, elles élèvent les maisons, les palais, les
cités, les ponts et les chemins de fer. Elles percent la terre, elles
fendent les montagnes, elles préparent à l’Océan le navire qui sera son
maître, si Dieu le veut. Elles préparent à toutes créatures les
surprises, les secours, les inventions, les rapidités, les splendeurs,
et aussi les illusions, les défaillances et les déceptions de
l’industrie.
Elles soutiennent le poids énorme de la science, de la société, de
l’industrie. Elles font le jeu de tous les intérêts, et le conflit de
toutes les forces.
Et voyant leur sœur, la septième Journée, assise aux pieds du Seigneur,
et écoutant dans le repos sublime la parole qui contient la vie et qui
pénètre plus subtile que le glaive, dans le sanctuaire réservé, elles
disent:
Notre sœur ne fait rien, notre sœur la septième journée, notre sœur ne
nous aide pas.
Marthe, Marthe, répond la voix profonde qui sait, qui voit, et qui juge,
tu es occupée de beaucoup d’affaires. Cependant une seule chose est
nécessaire. Marie a pris la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée.
Les six journées préparent au Seigneur ses aliments; car tout ce qui
existe est fait pour nourrir sa justice ou sa miséricorde, sa colère ou
son amour.
Mais sa parole immuable a dit, dit et dira aux siècles qui passent et
aux siècles éternels, à ceux qu’on appelle les siècles des siècles:
Une seule chose est nécessaire, Marie a pris la meilleure part qui ne
lui sera point ôtée.
Elle ne lui sera point ôtée; car les six journées figurent le Temps, et
la septième Journée l’Éternité.
La meilleure part est celle qui ne finit pas, et le Jour du Seigneur,
qui l’a prise au vol par une sublime anticipation, pendant que les
horloges comptent encore les heures que doit durer ce monde, le septième
Jour la gardera dans la Jérusalem éternelle et triomphante, dans la
Jérusalem aux douze portes dont parle l’Aigle de Pathmos.
* * * * *
Si les six journées étaient plus clairvoyantes, au lieu de jeter sur le
Dimanche un regard malveillant, elles lui rendraient gloire. Elles
sauraient que le repos est la garantie, la consécration, la lumière et
la vie du travail.
Mais les affaires sont naturellement aveugles. Leur unique ressource,
pour se sauver, c’est de s’interrompre. Elles n’échappent à la cécité,
qui vient de leur multitude, que par le repos qui garantit et consacre
au milieu d’elles le droit inaliénable et sauveur de l’unité.
Mais pour apercevoir l’importance pratique du Dimanche, il faut avoir
conservé la vue.
Les importances accidentelles se révèlent à tout le monde.
L’importance essentielle ne se révèle qu’à ceux qui voient.
Mais les premiers, pour ne pas voir la sagesse n’en subissent pas moins
la mort; car la sagesse donne la mort toutes les fois qu’elle ne donne
pas la vie.
Le mépris qu’ils font de ses menaces ne les sauve pas de la ruine dont
elle les a menacés.
Mais, comme ils n’ont pas entendu la menace, ils ne comprennent pas la
catastrophe.
Le septième Jour, violé dans son repos, a brisé le travail des six
autres, et les six autres sont devenus inféconds, parce qu’on a demandé
leur fécondité au septième.
Le travail refuse à l’homme ses dons, parce que le repos a été méprisé
par l’homme. Parce que la réserve du ciel a été violée, l’homme entend
la parole qu’a entendu Caïn:
«La terre ne te donnera plus ses fruits.»
Le travail du dimanche a pour filles la misère et la mort, et quand la
terre a refusé ses fruits, le malheur de l’homme redouble son
aveuglement, son aveuglement redouble son malheur; l’abîme appelle
l’abîme; le sacrilége appelle le blasphème.
O glaive du Seigneur, disait Jérémie, quand te reposeras-tu? Rentre dans
le fourreau.
Rafraîchis-toi; tais-toi.
* * * * *
Le Dimanche est l’Alleluia de la création. C’est ce jour-là que la
respiration des mondes, chantant la gloire du Seigneur, pourrait, ce
semble, être devinée dans le silence.--Mais où faut-il aller pour
entendre ce que ce silence dit?
Il faut aller plus loin que le lion qui traverse le désert, plus loin
que l’aigle qui traverse les cieux, plus loin que l’harmonie, plus loin
que la lumière qui traverse l’espace; il faut traverser les îles
étrangères et les plaines inconnues.
Je suis allé plus loin que le lion, plus loin que l’aigle qui traverse
les airs, j’ai laissé derrière moi le son et la lumière qui ne fait que
soixante-quinze mille lieues par seconde, et je n’entends pas encore la
respiration des mondes.
Va plus loin, plus loin...
Je vais plus loin, plus loin, plus loin, et je n’entends pas encore la
respiration des mondes.
Pour entendre la respiration des mondes, il faut aller si loin que tu
n’entendes plus aucun de leurs bruits.
Je suis allé si loin que je n’entends plus aucun de leurs bruits, et
cependant je n’entends pas la respiration des mondes.
Va plus loin... pour entendre la respiration des mondes, il faut aller
si loin, que tu ne te souviennes plus d’aucun de leurs bruits.
Je suis allé si loin... si loin, que je ne me souviens plus d’aucun de
leurs bruits, et pourtant je n’entends pas la respiration des mondes.
Va plus loin... plus loin... Pour entendre la respiration des mondes, il
faut aller si loin... si loin... que tu n’entendes plus le bruit de tes
pas.
Je suis allé si loin que je n’entends plus le bruit de mes pas, et
pourtant je n’entends pas la respiration des mondes.
Va plus loin... Il faut aller si loin que tu n’entendes plus le bruit de
ton vol.
Je suis allé si loin que je n’entends plus le bruit de mon vol, et
pourtant je n’entends pas la respiration des mondes.
Va plus loin... plus loin... il faut que tu aies oublié ce que c’est que
le bruit.
J’ai oublié ce que c’est que le bruit, et pourtant je n’entends pas la
respiration des mondes.
Écoute bien.........!
* * * * *
Dans le silence incompréhensible de la nuit qui a oublié... le Seigneur
est là, qui fait battre ton cœur...
* * * * *
Voici que j’entends la respiration des mondes.