[Illustration: LES BLANCS FANTOMES DE L'HIVER EN FINLANDE _Avec ordre,
avec méthode, sans tourbillons ni caprices, les flocons sont descendus
tout droit du ciel sur la terre et demeurent là où ils se sont posés.
Bientôt ils ont tout recouvert et tout fléchit sous leur poids. Les
branches des grands sapins pendent, engourdies. Les jeunes arbres, plus
flexibles, sommeillent, tout entiers enveloppés d'hermine. En haut, en
bas, partout, la neige! De tous côtés, des formes bizarres de grands
fantômes qui paraissent dormir debout dans leurs linceuls et parmi
lesquels passent, lilliputiennes, découpées en noir sur le tapis ouaté,
les silhouettes, seules vivantes, d'un homme et d'un traîneau. Un lourd
fardeau de mort pèse sur les lois de la lande. La nature, appesantie
sous sa couverture blanche est assoupie pour la nuit d'hiver._
_Photographie Jean Bouchot._]
[Illustration: L'EFFORT SUPRÊME DE LA DÉFENSE, DANS LE PROCÈS DES
BANDITS ANARCHISTES.--Me de Moro-Giafferi plaidant pour Dieudonné.
_Croquis d'audience de PAUL RENOUARD._]
Le procès, désormais fameux, des bandits anarchistes qui, après une
instruction géante de onze mois, a nécessité vingt-trois audiences,
s'est achevé jeudi matin, où, à 4 heures, les jurés, qui avaient à
répondre à 383 questions, ont fait connaître leur verdict.
En son réquisitoire énergique, solide, et redoutablement documenté, M.
le procureur général Fabre avait, au nom de la société, demandé six
têtes, celles de Dieudonné, de Callemin, de Soudy, de Monier dit
Simentof, de Carouy et de Medge. Il ne s'opposait pas à l'admission des
circonstances atténuantes en ce qui concernait Gauzy. Après le chef du
parquet, qui s'était réservé de requérir contre les grands coupables, M.
l'avocat général Bloch-Laroque s'était chargé de demander pour les
comparses, les treize seconds rôles aux inculpations variées, le maximum
des pénalités encourues, c'est-à-dire les travaux forcés ou, pour le
moins, la réclusion.
... Alors, successivement, se levèrent les quatorze avocats de la
défense. La tâche était ingrate et formidable. Elle se poursuivit avec
courage et méthode pendant trois jours. La défense fut souvent habile et
souvent brillante, au point de fréquemment impressionner l'auditoire. Et
ce fut vrai surtout lorsque Me de Moro-Giafferi, plaidant pour
Dieudonné, avec son éloquence ardente, impétueuse--dont on a dit qu'elle
avait les beautés et les vertus mais aussi les colères et les maléfices
de torrent qui emporte tout--souleva à diverses reprises l'émotion
générale par la spontanéité de ses mouvements oratoires soutenus par la
flamme de son regard, la violence passionnée de son verbe et l'élan
irrésistible de son geste.
Après leurs avocats, quelques-uns des accusés, Callemin,
Monier-Simentof, Soudy, prirent la parole et firent un suprême effort
pour sauver leur tête. Puis le jury se retira pour délibérer. Il entra
dans la salle des délibérations le mercredi à 3 h. 46. Il en sortit le
jeudi matin à 4 heures. Bien rarement, aux assises, on avait vu une
tâche aussi formidable imposée à un jury. Le verdict qui en résulta,
affirmatif, sans circonstances atténuantes, sur la culpabilité de
Dieudonné, de Callemin, de Monier-Simentof et de Soudy, entraînait
quatre condamnations à mort. Mais, lorsque, selon l'usage, le président
demanda à chacun des accusés s'il n'avait rien à dire sur l'application
de la peine, on vit se produire un coup de théâtre inouï. Callemin,
dressé soudainement, déclara que Dieudonné n'était point l'assassin de
la rue Ordener et que c'était lui, Callemin, qui, avec Garnier, avait
fait le coup... Malgré la reconnaissance formelle de la victime, malgré
le verdict affirmatif, malgré l'arrêt de mort, la tête de Dieudonné, le
client de Me de Moro-Giafferi, paraît sauvée...