UN TYPE DE GÉNÉRAL DE GUERRE CIVILE

_La lutte engagée, au Mexique, entre le président Madero et le parti

révolutionnaire dirigé par le «général» Félix Biaz (voir notre numéro du

15 février), vient de se terminer par une violente tragédie, avec

guet-apens, assassinats, agrémentés encore de raffinements d'hypocrisie

et de duplicité._

_Après une lutte atroce de dix à douze jours dans la ville, l'avantage

resta aux révolutionnaires. Alors, ce furent des arrestations en masse.

Le président Madero--mal défendu dans son palais par les troupes

gouvernementales, sous les ordres des généraux Huerta et Blanquet--son

frère Gustave, le vice-président Pino Suarez, les premiers, furent

emprisonnés. Combien d'autres avec eux!_

_Pour Gustave Madero, la détention ne fut pas longue, et, dès le

lendemain, les généraux Huerta et Félix Diaz, qui s'étaient mis

d'accord, pouvaient télégraphier à l'ex-président Porfirio Diaz, au

Caire: «Vous êtes vengé. Gustave est mort.» On l'aurait fusillé sur

l'une des positions mêmes qu'occupaient les insurgés._

_Le président lui-même et le vice-président lui survécurent à peine

quelques heures._

_Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, Francisco Madero, que Huerta

gardait comme prisonnier au palais, était conduit en automobile avec le

vice-président Suarez vers le pénitencier où il devait être incarcéré.

Une escorte les accompagnait._

_D'après la version officielle, la petite troupe aurait été attaquée par

des partisans de Madero, résolus à enlever l'ex-président. Il y eut un

combat de vingt minutes. Après quoi on retrouva morts et Francisco

Madero et Pino Suarez._

_On n'ajoute guère foi à cette version. Il est plus probable que les

deux malheureux ont été tués par les officiers chargés de leur garde. Et

l'on soupçonne fort aussi l'agression prétendue d'avoir été simulée afin

qu'on pût appliquer aux prisonniers ce qu'on appelle là-bas, la_ ley de

fuga, _la loi de fuite._

_Quoi qu'il en soit, c'est le général Huerta qui a pris la présidence

provisoire, et le général Félix Diaz semble avoir été proprement joué.

D'autre part, Zapata et ses partisans continueraient la lutte dans les

provinces du Sud. Un autre président, M. Francisco Gomez, aurait été

proclamé dans le Nord..._

_Mais il est bien difficile de se reconnaître au milieu de l'amas des

nouvelles contradictoires. Plutôt que de nous y risquer, il nous semble

préférable de donner ici le portrait d'un des «héros» de l'anarchie

mexicaine. Cette curieuse silhouette, campée par l'ancien correspondant

de l'un des grands journaux californiens, qui suivit, il y a quelques

mois, les péripéties de la lutte entre les «maderistes», alors

triomphants, et les «orozquistes», partisans de Diaz, aidera peut-être à

comprendre mieux que ne pourraient faire tous les commentaires les

hommes de là-bas et les événements qu'ils conduisent:_

Ce fut dans une petite ville minière de l'État de Durango, à Mapimi, que

je fis la connaissance du «général» Pancho Villa.

Déjà, comme à présent, mi-guerrier, mi-bandit, chef de partisans et

détrousseur de grands chemins, il n'arborait encore que le grade de

colonel. C'était au temps de la dernière révolution,--je veux dire de la

précédente, celle qui aboutit à l'échec et à l'incarcération à Mexico du

triomphateur d'aujourd'hui, Félix Diaz.

Les forces «fédérales» s'étaient concentrées à Mapimi, dans un pays

montagneux, merveilleusement propre aux embuscades de la _guérilla_.

Elles n'attendaient, pour se mettre en campagne, que l'arrivée de

renforts, du «régiment» qu'allait leur amener Pancho Villa. Après quoi,

elles s'aventureraient à travers le désert septentrional, à la rencontre

de l'armée d'Orozco qui, elle-même, se dirigeait vers le Sud, cherchant,

pour leur livrer bataille, les troupes de Francisco Madero, acharné à la

conquête du pouvoir qui vient de lui être si brutalement enlevé.

L'état-major fédéral, parmi lequel se trouvait le colonel Raoul Madero,

le frère cadet du nouveau président, grand admirateur de Villa, n'était

pas sans alarmes touchant le sort de celui-ci.

Quelques jours auparavant, en effet, Pancho Villa s'était, par un

audacieux coup de force, emparé de la ville de Parral. Mais le bruit

s'était répandu que bien vite les troupes gouvernementales avaient pris

sur lui une éclatante revanche, et que sa colonne, lui en tête, avait

été exterminée. La nouvelle inquiétait particulièrement Raoul Madero,

navré à la pensée d'avoir perdu un ami qu'il aimait fort et, de plus, un

précieux auxiliaire de son frère Francisco.

[Illustration: Orozco.]

Cependant, un beau matin, comme je me trouvais à la station du petit

chemin de fer de Bermejillo, le général Trucy Aubert fut en mesure de

nous rassurer tous: Villa avait réussi à s'échapper de Parral, il était

en route vers Mapimi, suivi des restes de son «armée»,--qui, de fait,

avait subi de graves dommages, et nous n'allions pas tarder à le voir

apparaître.

Alors je m'en revins vers Mapimi, désireux, s'il se pouvait,

d'accompagner le groupe ami qui ne pouvait manquer de se porter

au-devant du colonel Villa.

La petite ville était en effervescence; des hommes, des femmes, des

enfants, couraient en tous sens, gesticulant et vociférant avec passion.

La bonne nouvelle s'était répandue; toute cette foule attendait son

idole.

Raoul Madero allait partir. Je n'eus que le temps de sauter en selle et

de le suivre.

Je l'accompagnai pendant 4 kilomètres environ. Là, une éminence se

dressait qui allait constituer un admirable belvédère. Je l'escaladai.

On apercevait, de cet observatoire, les avant-postes de l'armée

fédérale, échelonnés aux flancs de la montagne voisine. Le soleil

mexicain, intense, dévorant, dardait sur la plaine nue, déserte,

alanguie dans la torpeur de cette belle journée. Là-bas, tout à

l'horizon, les hautes cimes de la Sierra Durango se dressaient dans

l'azur tiède, altières, mélancoliques.

Soudain, au fond de la plaine, un nuage de poussière s'éleva: Pancho

Villa débouchait d'une gorge rocheuse, à la tête de ce qui restait de

ses fidèles, 300 hommes environ, tous à cheval, leurs mausers en

bandoulière, coiffés de sombreros de tous modèles, de toutes dimensions,

vêtus de charros multicolores, et traînant avec eux un millier,

peut-être, de brebis blanches, tout un troupeau razzié dans une hacienda

de la route.

Pancho Villa, qui fut bientôt devant moi, n'amenait pas avec lui que ce

butin. Il n'apportait pas à l'armée fédérale ce seul viatique. Ses

bagages étaient alourdis encore d'une somme de 180.000 pesos (450.000

francs) environ, raflée à Parral durant qu'il l'occupait.

Ce chef de guerre--que, pour le récompenser des services rendus à la

cause, le président Madero n'allait pas tarder à élever au grade de

général--m'apparut sous les aspects d'un franc bandit, d'une manière de

roi des montagnes au teint basané, à l'oeil sans douceur, rude, violent

d'allures, inquiétant, un de ces hommes qu'il vaut mieux, comme on dit,

avoir comme ami que comme ennemi. Et le passé de cet ancien éleveur,

gardien de troupeaux, on ne sait trop, qui, plus tard, avait exploité,

au pire sens du mot, des abattoirs, permettait de redouter beaucoup de

lui dans l'avenir.

Le «colonel» descendit, sans façon, à la très modeste auberge où

nous-mêmes, mes compagnons et moi, étions venus demander à déjeuner. Sa

chevauchée matinale avait fort aiguisé son appétit, et il fit un copieux

repas. Quand nous eûmes fait connaissance, je l'invitai à venir, en

compagnie de son ami Raoul Madero, passer la soirée chez moi. Il voulut

bien accepter.

Etendu sur un divan et fumant sans relâche des _cigarros de hoje_, des

cigarettes roulées dans des feuilles de maïs, il se laissa aller aux

confidences, évoquant pour nous quelques-uns des épisodes les plus

marquants de sa vie mouvementée de coureur de routes, de détrousseur,

puis de _guérillero_, de bandit pour tout dire. Et, plus encore que de

ses récits colorés des combats de Parral et de Boquilla, où il avait été

fort crâne, je fus frappé du calme magnifique avec lequel il nous parla

de sa jeunesse et du drame sanglant qui avait décidé de sa carrière et

fait de lui un _outlaw_.

Pancho Villa était né dans l'État même de Durango, il y avait, quand je

le rencontrai, trente-trois ans. Ses parents possédaient une petite

ferme, un _rancho_, avec un troupeau dont les soins lui furent en partie

confiés. Il grandit librement, menant la vie active et saine du paysan

de ces pays de lutte, qui durcit les muscles et trempe la volonté. Ce

fut un intrépide batteur de plaine.

Son père mourut, et il dut assumer la charge de diriger le _rancho_ où

il demeurait seul avec sa mère et une jeune soeur. Il dépeignait

celle-ci comme une jolie fille aux yeux noirs, au tempérament ardent,

vaine, un peu, de sa beauté, et encline à la coquetterie. De beaux

garçons la remarquèrent, et même elle attira l'attention d'un des

magistrats du district. Un beau jour, elle disparut, enlevée... avant le

sacrement.

Pancho ne chercha pas loin: le magistrat avait, du même coup, abandonné

son poste.

Le frère décida qu'une telle insulte ne pouvait être lavée que dans le

sang. Il jeta sur son dos sa bonne carabine, enfourcha un cheval, et,

emmenant avec lui un prêtre de ses amis, il se mit à la poursuite des

fugitifs. Il les rejoignit bientôt.

Sur son ordre, le prêtre qui l'accompagnait célébra sans délai leur

mariage. Après quoi, Pancho ordonna au jeune marié de rédiger lui-même

son propre acte de décès. Il n'y eut pas à discuter. Et quand ce fut

fait, que tout fut dans les formes, d'une balle il abattit son nouveau

frère. Le prêtre dit, sur la tombe ouverte en hâte, les prières des

morts, puis on remonta en selle et l'on retourna au _rancho_.

De telles tragédies, au Mexique, ne sont pas rares. Elles n'ont pas

toujours de sanctions légales. Mais la disparition du magistrat ne

pouvait passer sans attirer l'attention des rurales, les gendarmes

chargés de la police des campagnes. Une enquête fut ouverte, qui aboutit

à l'ordre d'arrestation de Pancho Villa. Ce fut pour le maréchal des

logis qui s'en chargea une malheureuse mission: un coup de fusil le tua

net.

[Illustration: Comment circulent les trains, en pays insurgé, au

Mexique: sur le toit des wagons, des soldats sont postés, prêts à

riposter à la première attaque. _Phot. A. Hauff._]

Après quoi, chargé de ce second meurtre, Villa s'en fut dans les

montagnes.

Il y vécut quinze ans, suivi toujours de deux fidèles _cowboys_, se

dérobant à toutes les recherches, échappant à toutes les embuscades. En

vain, sa tête avait été mise à prix à 20.000 pesos (50.000 francs). Les

Sierras de Durango et de Chiahua lui furent de sûrs asiles. Il y vécut

de brigandage, pillant les fermes, razziant les troupeaux, détroussant à

main armée les voyageurs quand l'occasion s'en présentait.

La gendarmerie rurale, cependant, ne lui laissait nul répit: l'appât de

la prime surexcitait son zèle. En ces quinze années, il y eut entre elle

et l'audacieux bandit plus de quatre-vingts rencontres où 43 _rurales_

trouvèrent la mort. Auprès d'un tel Fra Diavolo, les hôtes du maquis

corse sont de bien petits compagnons.

Pancho Villa lui-même fut blessé huit fois; pas une seule de ses

blessures ne fut grave. Les balles l'effleuraient.

Enfin, la politique lui offrit l'occasion d'une rentrée honorable, et

quand Francisco Madero leva, contre Porfirio Diaz, l'avant-dernière

année, l'étendard révolutionnaire, Pancho Villa se résolut à suivre sa

fortune. Bien lui en prit; ce fut la réhabilitation, consacrée, comme

j'ai dit, par l'octroi des étoiles de général! Doux pays!

Mon hôte, d'ailleurs, avait conscience, fermement, d'avoir, d'un coup,

effacé toutes les fautes d'autrefois. Et quand il eut terminé son récit,

se recueillant un moment, il reprit la parole pour nous faire observer

qu'en somme, et quoi que la première phase de son existence eût de

scabreux, il n'en était pas moins devenu, pour l'heure, un héros

national, un soutien du gouvernement légal du lendemain,--une manière de

caractère enfin.

Pourtant, il n'y avait pas quinze jours, peut-être, qu'avant

d'abandonner la partie il venait d'accomplir un des plus beaux actes de

banditisme de sa carrière tout entière.

C'était au lendemain de la prise de Parral.

Le colonel, sans doute, arrivait à ce but à bout de ressources, et il

dut songer à s'en procurer.

Donc, accompagné de sa garde du corps, sans laquelle, en cette ville

conquise mais demeurée hostile, il n'osait faire un seul pas, il se

dirigea, avant déjeuner, vers le _Banco Minero_ (la Banque minière). La

caisse était ouverte. Il s'y présenta.

--Je m'appelle, dit-il, Pancho Villa. Voulez-vous, Monsieur, me dire

obligeamment quelle somme vous avez actuellement?

--Cinquante mille pesos, mon colonel, répondit le caissier.

Villa, très calme, alluma une cigarette, puis tira de sa gaine son

revolver et le posa sur la table.

--Très bien, Monsieur. Veuillez me remettre cette somme, dont j'ai

besoin,--_muy pronto_ (très vite).

Le dragon qui gardait ici les pommes d'or ne se fit pas répéter deux

fois cette injonction. Il osa toutefois solliciter son courtois visiteur

de lui donner, en échange de ses fonds, un reçu au nom du gouvernement

fédéral.

Villa dédaigna même de discuter et, saisissant la plume et le papier

qu'on lui tendait, il écrivit:

«J'ai reçu du _Banco Minero_ de Parral la somme de 50.000 pesos,

laquelle, étant butin de guerre, ne sera pas remboursée par les

autorités fédérales.» PANCHO VILLA.»

Le caissier voulut protester, pour la forme, sans doute, mais Villa

l'interrompit:

--Votre banque a placé un emprunt en faveur de la révolution d'Orozco,

et trop longtemps vous avez fourni de l'argent au Nord. Pour changer,

donnez-en maintenant un peu au Midi.

Et, empochant les bank-notes, il pivota en saluant l'homme ahuri d'un

aimable: _Mucho gracias, senor!_

Pancho Villa, manifestement, se complaisait au récit de cet exploit. Il

niait, toutefois, l'avoir renouvelé au détriment de certaines autres

maisons de commerce de Parral. Mais un officier de l'armée fédérale, un

de ses frères d'armes, par conséquent, m'a affirmé que sa fructueuse

promenade ne s'arrêta pas là, et que, dans la même matinée, il visita

maints autres caissiers non moins timides. Il aurait rapporté de cette

tournée, selon le bruit public, 186.000 pesos (465.000 francs), il en

aurait versé au gouvernement de Madero 136.000, gardant pour lui la

différence. Mais allez donc vérifier ces choses, en ce pays!

Toujours est-il que Francisco Madero, appréciant à sa valeur un

auxiliaire aussi actif, récompensa comme j'ai dit tant d'éminents

services: Pancho Villa fut promu général,--et, qui mieux est, général

des rurales, de la bonne gendarmerie de campagne qui l'avait naguère

traqué d'un si beau zèle. Et voilà, au moins, un chef qui doit connaître

et estimer ses troupes. Ainsi Vidocq, jadis, devint policier après avoir

été escarpe.

Et maintenant, Pancho Villa peut bien abriter derrière de faux semblants

de foi politique, de patriotisme, ses instincts de pillard, sa mauvaise

foi de forban. Nous ne pouvons guère être dupes. Le jour où il fit

alliance avec Madero, il caressait le rêve d'effacer par des services de

guerre civile tout un passé fort regrettable à la vérité. Et si, en ces

derniers jours, il est demeuré avec le gouvernement du défunt président,

c'est bien moins par souci de demeurer fidèle à ses amitiés que dans

l'espoir de trouver une occasion de se venger d'Orozco, dont il

jalousait les lauriers conquis au cours de la précédente révolution, et

qui luttait dans le camp adverse. Que s'il eût combattu avec celui-ci,

il eût été éclipsé, réduit à un rôle de comparse. En face de lui, il lui

demeurait possible de faire figure. Et puis... et puis il y a encore la

question d'argent. Et de quel côté manipulait-on le plus facilement des

fonds?...

Enfin, jusqu'à présent, les amis de Francisco Madero semblent avoir

perdu la partie, et Pancho Villa aurait joué là un jeu de dupe. Mais qui

sait?

La famille des Madero est nombreuse, riche. Pourquoi ne déclarerait-elle

pas la guerre,--la _vendetta_, pour être plus exact, au général

Victoriano Huerta, le vainqueur du moment? Raoul Madero a deux de ses

frères à venger, et il se peut que, quelque jour prochain, nous

revoyions Pancho Villa dans un des rôles de premier plan, le jour où

recommencera la lutte. Du moins saurons-nous quelle étrange aventurier

se déguise et se masque ainsi en héros.

L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913 · 第 11 / 53 题