Enfin apparaissait, véritablement admirable, l'oeuvre de Laurent
Cornevin.
Que d'énergie et de patience ne lui avait-il pas fallu pour reconstituer
pièce à pièce la vie entière de Combelaine et de ses complices, pour
ruiner silencieusement et sûrement l'édifice compliqué de leurs
intrigues!
Et nul ne l'avait aidé, en cette tâche périlleuse, que sa courageuse
femme.
Car, à ce dernier voyage, il n'avait pu résister à l'ardent désir de la
revoir, et c'est chez elle, rue de la Chaussée-d'Antin, qu'il s'était
tenu caché pendant les derniers mois de la lutte...
Mais il était vengé... Et c'est de sa bouche que Mme Delorge et
Raymond apprirent enfin ce qui s'était passé dans le jardin de l'Élysée.
Voici ce qu'il raconta:
--J'étais de service, dans la nuit du dimanche au lundi, lorsque tout à
coup, sur les onze heures, j'entends appeler:
«--Garde d'écurie!...
«J'accours, et je me trouve en présence de M. de Maumussy.
«--Prends, me commande-t-il, une lanterne, et suis-moi!
«J'obéis, et nous arrivons à la grande allée, derrière la charmille.
«Là, deux hommes, le général Delorge et M. de Combelaine, discutaient:
le général très calme, Combelaine furibond.
«Combelaine avait tiré son épée; il disait:
«--Vous allez, sur l'honneur de vos épaulettes, me jurer de ne pas dire
un mot du secret que vous m'avez arraché.
«--C'est bien malgré moi que je suis devenu votre confident, répondait
le général; ainsi je dirai ce que bon me semblera, ce que l'honneur me
commande de dire.
«M. de Maumussy intervint.
«--Nous ne pouvons, général, vous laisser partir ainsi.
«--Que prétendez-vous donc?
«--J'ai mon épée, s'écria Combelaine; vous avez la vôtre...
«--Je ne me battrai pas avec vous, prononça froidement le général;
laissez-moi donc passer...
«Mais Combelaine s'était jeté en travers de l'allée et, fou de rage:
«--Tu ne passeras pas, répétait-il, tu vas te battre...
«--Et moi, reprit le général, je vous répète que je ne me battrai pas
avec un homme qui a été chassé de l'armée pour avoir été surpris
trichant au jeu...
«Combelaine avait bondi en arrière; il porta au général un terrible coup
d'épée en criant:
«--Voilà qui t'empêchera de nous trahir!...
«Immédiatement le général s'affaissa, et Combelaine et Maumussy
s'enfuirent.
«Moi, je m'agenouillai près du général.
«Déjà il râlait.
«--Je suis mort, me dit-il; adosse-moi à un arbre.
«Je fis ce qu'il me demandait, et alors:
«--J'ai dans ma poche, reprit-il, un calepin; donne-le moi...
«Je le lui donnai, et tout de suite, faisant un grand effort, il arracha
un feuillet et, à la lueur de ma lanterne, il écrivit au crayon:
«--Je meurs, lâchement assassiné par Combelaine, assisté de Maumussy,
parce que j'ai découvert que demain...
«Les forces lui manquant pour achever la phrase, il signa; puis:
«--Jure-moi, me dit-il, d'une voix à peine distincte, que tu remettras
ce billet à ma femme.
«Je jurai, mais je doute qu'il entendit mon serment. Le hoquet venait de
le prendre, il agonisait...
«Il avait rendu le dernier soupir, lorsque Combelaine et Maumussy
reparurent l'instant d'après.
«Ils tinrent conseil un moment à voix basse, puis ils tirèrent du
fourreau l'épée du général et la jetèrent à terre. Je les aidai ensuite
à transporter le corps dans une ancienne sellerie qui, pour le moment,
ne servait plus...
«Je pensais qu'on m'oubliait. Je me trompais.
«Le lendemain, je me rendis à Passy pour remplir les dernières volontés
du général. Malheureusement, Mme Delorge ne put me recevoir. Comme je
quittais sa maison, deux inconnus s'approchèrent de moi, qui me
demandèrent ce que je voulais à la veuve du général. Je répondis que
cela ne les regardait pas.
«--En ce cas, me dirent-ils, nous vous arrêtons.
«Le calepin du général, resté à terre, avait mis Combelaine sur la trace
du billet que je possédais, et il le voulait, à tout prix... Mais je
m'étais juré qu'il ne l'aurait pas...
Et en prononçant ces derniers mots, Cornevin remettait à Mme Delorge
ces quelques lignes écrites par son mari expirant...
Certes, la mort de Combelaine était trop douce pour un tel misérable,
mais elle avait cet immense avantage de rendre impossible un procès
scandaleux d'où l'honneur des Maillefert ne fût pas sorti parfaitement
intact.
Dès le lendemain, le déficit de la Caisse rurale étant comblé, M.
Philippe de Maillefert était remis en liberté et partait pour l'Italie,
bien corrigé, jurait-il, mais emmenant toutefois Mme Lucy Bergam.
Moins heureux, M. Verdale passait en cours d'assises. Il était acquitté,
c'est vrai, mais il n'en restait pas moins déshonoré et ruiné...
Grollet, lui, convaincu par M. Barban d'Avranchel d'avoir été le
complice de Combelaine, lors de l'attentat dont Raymond Delorge avait
failli être la victime, Grollet, le faux témoin de 1851, en fut quitte
pour dix ans de réclusion...
M. de Maumussy ne connut pas cette condamnation. Le lendemain de la mort
de Combelaine, il s'était mis au lit, et après quinze jours d'une
maladie mal définie, il expirait. Une fois encore le mot de poison fut
prononcé. Les bruits qui circulèrent étaient-ils fondés? La duchesse de
Maumussy seule eût pu le dire. Mais déjà elle s'occupait de tout autre
chose, ayant signé un engagement avec le directeur d'un théâtre
américain...
Déjà, à cette époque, la duchesse de Maillefert avait tenu sa parole, et
la malheureuse Simone de Maillefert était devenue l'heureuse Mme
Raymond Delorge.
Le même jour, avait été célébré le mariage de Mlle Pauline Delorge et
de Jean Cornevin.
Même, en cette occasion, Mme Flora Misri avait eu un terrible
crève-coeur. Elle avait voulu doter son neveu, elle avait espéré...
Le docteur Legris et M. Ducoudray avaient été obligés de lui expliquer
que son argent était de celui que d'honnêtes gens ne sauraient toucher,
et qu'elle ne devait plus avoir qu'un but: se faire oublier!...
--Mon Dieu! que vais-je donc faire de mes millions! s'était-elle écriée,
regrettant peut-être Victor...
Hélas! les jours néfastes étaient proches.
L'Empire, avec une vitesse vertigineuse, roulait sur les pentes de
l'abîme...
Aux complots et aux émeutes succédait le plébiscite, puis venait la
guerre, déclarée d'un coeur léger, puis les défaites, puis Sedan.
C'en était fait. Toutes les prospérités mensongères de dix-huit années
aboutissaient à des désastres sans exemple, à l'invasion.
Engagés le même jour dans un régiment de ligne, Raymond Delorge, Jean et
Léon Cornevin, se trouvèrent enfermés à Belfort, et n'eurent pas à subir
l'humiliation d'une capitulation...
M. Philippe, lui, sut retrouver dans ses veines le sang de ses
ancêtres...
Nommé chef d'un bataillon de mobiles, il reçut l'ordre, un jour,
d'enlever une barricade prussienne...
Ses hommes hésitaient..
--Cent louis, cria-t-il, que je me fais tuer!...
Ayant dit, il poussa son cheval en avant, et tomba criblé de balles.
Mais la barricade fut prise...
Et si vous passez par les Rosiers, vous trouverez presque sûrement, à
l'auberge du _Soleil levant_, M. Bizet de Chenehutte, lequel, après vous
avoir conté cette histoire, vous proposera de vous faire visiter le
château de Maillefert, magnifiquement restauré, car il en a les clefs.
C'est la gloire de sa vie d'être l'ami de Raymond et de sa femme, et de
la famille Cornevin, et de M. de Boursonne, et du docteur Legris...