M. Verdale tressauta.

--Ah!... permettez, interrompit-il, j'ai acheté des terres, c'est vrai,

mais ce n'est pas en mon nom, c'est au nom de la Caisse rurale, que je

veux faire bénéficier d'une bonne et sûre opération...

--C'est généreux de votre part... mais que les achats soient faits à

votre nom ou à celui de la Caisse rurale, vous payez, j'imagine. Que

deviennent les fonds?...

Pour n'être pas fort apparent, le trouble de M. Verdale n'en était pas

moins réel.

--Rien n'a été payé encore, balbutiait-il; comme toujours j'ai eu la

main forcée. Combelaine voulait garder sur M. Philippe un pouvoir qu'il

eût perdu, si le déficit eût été comblé...

De la tête, et de l'air le plus débonnaire, Me Roberjot semblait

approuver.

Mais en lui-même:

--Ceci, pensait-il, doit cacher quelque nouvelle infamie.

Telle fut peut-être la pensée de M. Lucien Verdale, car se dressant tout

à coup:

--M. de Combelaine est un misérable, prononça-t-il, mais vous, mon père,

il faut que demain vous ayez versé à la Caisse rurale ce qu'y a pris M.

de Maillefert.

--Trois millions cinq cent mille francs!

--Eh!... qu'importe la somme!

De nouveau M. Verdale était devenu livide.

--Deviens-tu fou!... s'écria-t-il. Cela n'arrangerait rien. Ce sont les

titres volés qu'il faudrait... D'ailleurs, où veux-tu que je prenne

trois millions cinq cent mille francs?...

--Vous êtes riche, mon père, et dût votre fortune y passer, il faut que

le déficit soit comblé; il le faut, entendez-vous. Sinon, moi, votre

fils, je me lèverais pour témoigner contre vous, pour vous accuser. Je

puis être le fils d'un malhonnête homme, je ne serai pas son complice...

--C'est qu'il le ferait comme il le dit, balbutia l'ancien architecte

éperdu, oui, il le ferait, je le connais...

Puis soudain, prenant son parti:

--Ah... tu es comme les autres, Lucien, s'écria-t-il, avec une violence

inouïe, tu me crois riche à millions! Pauvre fou! Est-ce que jamais un

millionnaire eût joué la partie désespérée que je joue, et qui se

terminera peut-être en cour d'assises!... Millionnaire! oui, je l'ai été

un instant, aujourd'hui je n'ai plus rien. Ah! tu me regardes, tu me

demandes comment cela se fait! Est-ce que je le sais moi-même! Ce qui

est venu par la flûte s'en est allé par le tambour. Mes liquidations,

qui étaient superbes, sont devenues désastreuses, je me suis entêté, et

tout a été dit. Et c'est notre histoire à tous, qu'on appelle les hommes

de l'Empire. Vois ceux que nous connaissons, et dont la prospérité a été

éblouissante. Combelaine vole à main armée, Maumussy a dix millions de

dettes, la princesse d'Eljonsen demande à on ne sait quels ténébreux

trafics de quoi garder les apparences de son luxe passé. Si je suis

encore debout, c'est qu'on ignore ma situation. Ouvre la fenêtre et

proclame-la, et demain je n'ai plus qu'à faire mes malles et à filer

rejoindre en Belgique les millionnaires d'un jour que la spéculation a

trahis. Nous croulons, et ce n'est pas l'Empire qui nous tirera de

là!... L'Empire!... il a donné tout ce qu'il pouvait donner, et

maintenant que les caisses sont vides, il ne sait plus où prendre de

l'argent pour remplir ces mains insatiables incessamment tendues vers

lui... L'Empire!... il est comme nous, il périt par l'argent, il

dégringole, et il n'y a plus à l'ignorer que les ministres, le préfet de

police et l'empereur!...

Les traits contractés de M. Lucien Verdale trahissaient l'effort

excessif de sa pensée... Malheureux! Tant qu'il avait cru son père

immensément riche, il avait espéré qu'un grand sacrifice d'argent

changerait tout... Tandis que, maintenant:

--Il faut quand même que M. de Maillefert soit sauvé, mon père,

prononça-t-il.

L'ancien architecte eut un geste furibond.

--A quoi donc a servi tout ce que je viens de dire, s'écria-t-il, que tu

me répètes cela? Est-ce de moi, compromis autant que lui, que dépend le

sort de M. de Maillefert!...

--De qui donc dépend-il?...

--Eh! de celui qui a su s'emparer des papiers de Combelaine, parbleu! de

M. Raymond Delorge.

Cette exclamation donnait le secret de la faible résistance de M.

Verdale. Très évidemment, il croyait Raymond possesseur de ces papiers

si importants.

--Ainsi, selon vous, insista Me Roberjot, M. Delorge est désormais

maître de la situation?

--Maître absolu.

--Comment cela?

La dégringolade · 第 146 / 157 题