--C'est ce que je comprends très bien, au contraire, dit-il. Voyons, n'y
a-t-il pas pour Laurent un intérêt énorme à détourner sur vous
l'attention des gredins qu'il veut frapper? Voyant en vous l'ennemi, ils
ne soupçonnent pas l'autre, le vrai, celui qui les guette. Tandis qu'ils
vous surveillent, Laurent se meut en liberté. Qu'il consente à vous
voir, à s'entendre à vous, et quarante-huit heures après, c'en est fait
de son incognito...
Laissant Raymond méditer ses observations, le docteur se versa et but à
petites gorgées une tasse de thé que venait d'apporter Krauss.
Après quoi, allumant un nouveau cigare qu'il ne tarda pas à laisser
éteindre comme le premier:
--Nous voici, maintenant, reprit-il, à notre aventure du cimetière
Montmartre. Cherchons quel peut être l'auteur de la lettre anonyme.
Est-ce Combelaine?... Non, très évidemment. C'est au moyen d'un faux que
nous avons été introduits au cimetière, et Combelaine, avec ses
relations à la préfecture, n'avait qu'un mot à dire pour obtenir le
laisser-passer dont notre guide n'avait qu'une contrefaçon. Donc, c'est
Laurent Cornevin qui vous a écrit, et c'était un de ses agents qui nous
a rejoints à la _Reine-Blanche_. Mais il nous a traîtreusement
abandonnés... C'est que Laurent, toujours résolu à vous éviter, lui
avait bien recommandé de nous faire perdre sa piste...
--Oui, peut-être...
--Parbleu!... Reste à savoir quels sont les gens que nous avons vus
escalader le mur du cimetière et violer la tombe de Marie-Sidonie.
Sont-ils du parti de Combelaine?... Non, puisque l'accord était évident
entre notre guide et l'homme qui dirigeait cette expédition. Donc, cet
homme qui nous a paru un homme du monde, était un agent de Cornevin,
sinon Cornevin lui-même...
L'angoisse serrait la gorge de Raymond, au point de l'empêcher presque
de respirer.
--Mais cette femme, interrompit-il, cette femme que les autres
appelaient madame la duchesse...
--Je déclare, pour ma part, répondit M. Legris, n'avoir pas reconnu la
duchesse de Maumussy. Or, comme pour une telle expédition cette femme,
quelle qu'elle soit, a dû se déguiser de son mieux, les indices
matériels nous font défaut. Reste le raisonnement: Quel peut être le but
de la terrible scène dont nous avons été témoins? J'avoue, sans honte,
qu'il m'échappe absolument. Pas plus que vous, je ne découvre rien dans
votre passé qui se puisse rapporter à cette violation de sépulture. Et
cependant si Laurent vous a convoqué, c'est qu'il jugeait votre présence
nécessaire, indispensable. Il n'est pas homme à s'exposer gratuitement.
Mais que disait sa lettre anonyme?... «Venez pour Elle, sinon pour
vous.» Donc c'est à Elle, c'est à Mlle Simone qu'il faut rapporter
cet événement étrange. Donc, fatalement, nécessairement, cette femme que
nous n'avons pas reconnue était la duchesse de Maillefert...
Les plus magnifiques espérances illuminaient le visage de Raymond...
La destinée se lassait-elle donc!...
Mais déjà le docteur était redevenu pensif, et la contraction de ses
sourcils disait l'effort de son intelligence.
--Doucement, fit-il, doucement, ne nous hâtons pas de chanter
victoire...
Et comme Raymond le regardait d'un air étonné:
--Je vois encore un point noir à l'horizon, poursuivit-il. Vous êtes,
m'avez-vous dit, affilié à une société secrète.
--Oui, et je revenais d'une de nos réunions, quand j'ai été attaqué...
--Bien. Mais qu'ont pensé vos amis de cette fausse lettre de convocation
que vous avez reçue?
--Elle les a terriblement inquiétés.
--Savent-ils de quel guet-apens vous avez été victime en les quittant?
--Je le leur ai écrit le lendemain.
--Et alors?
--Notre président est venu me demander des détails que je lui ai donnés
aussi complets que possible, sans toutefois prononcer le nom de la
famille de Maillefert. J'ai été jusqu'à lui dire que j'attribuais le
faux au comte de Combelaine...
--Et qu'a dit ce président?
--Que du moment où c'était là le résultat d'une haine personnelle, il se
sentait un peu rassuré, que néanmoins la police ayant évidemment pénétré
le secret de notre association il allait prendre ses mesures en
conséquence: changer le lieu des réunions, procéder à une sévère
épuration des affiliés, donner de nouveaux mots de passe et de nouveaux
signes de reconnaissance...