Après avoir commencé par fumer à pleins poumons, il n'avait pas tardé à
laisser éteindre son cigare, puis à le jeter. Il était «empoigné»,
c'était manifeste, irrésistiblement. Il s'était attendu à quelque chose
d'extraordinaire, mais la réalité dépassait toutes ses conjectures.
Puis, fatalement, il avait été amené à un retour sur lui-même. Il
s'était rappelé qu'il avait aimé, lui aussi, qu'il avait eu ses heures
de désespoir et de démence... Et pourtant, quelle différence entre la
funeste passion qui avait failli flétrir sa vie et les nobles et pures
amours dont il venait d'entendre la douloureuse histoire!...
Cependant comme Raymond répétait sa question, il tressaillit, et d'une
voix qu'altérait l'émotion:
--Sur mon honneur, prononça-t-il, je crois, mon cher Delorge, que
jamais, peut-être, votre situation n'a été meilleure, que jamais vous
n'avez été si près du triomphe.
Après les événements des derniers jours et tant de déceptions
successives, de telles paroles semblaient presque une raillerie.
--Docteur, fit Raymond, d'un ton de reproche, docteur!...
Mais lui:
--Ce n'est pas, d'ordinaire, par l'optimisme que je pèche, fit-il...
mais qu'importe un résultat qui est encore le secret de l'avenir!
«L'homme de coeur doit agir comme s'il avait tout à attendre, et se
consoler, s'il échoue, comme s'il n'eût rien eu à espérer...» C'est de
Maistre qui a dit cela.
Il s'était levé, sur ces mots, et était allé s'adosser à la cheminée.
L'énergie resplendissait sur sa physionomie intelligente, ses narines
battaient, son oeil si fin étincelait.
Tel il devait être au chevet d'un malade, aux prises avec quelque mal
terrible, épiant le moment de tenter un expédient héroïque.
Et, dans le fait, n'était-il pas en consultation!...
--A nous deux, mon cher Delorge, s'écria-t-il, nous allons donner du fil
à retordre à vos ennemis. Il se peut qu'ils nous écrasent, tout est
possible. Ils ne nous écraseront, sacredieu! pas sans combat!...
Si la peur est contagieuse, l'assurance n'est pas moins communicative. A
entendre le docteur s'exprimer de cet accent de résolution, Raymond
croyait voir ses chances doublées.
[Illustration: La soubrette s'élançait sur le palier en
s'écriant:--Monsieur, madame y est pour vous.]
--Pour commencer reprit le docteur, quel est l'auteur, l'instigateur de
l'intrigue mystérieuse, mais à coup sûr abominable, qui vous a enlevé
Mlle Simone pour la livrer à un misérable tel que Combelaine?... Les
faits sont là qui nous crient: C'est la duchesse de Maumussy.
--Je le crois...
--Eh bien! moi, j'en suis sûr. Avait-elle un intérêt à empêcher votre
mariage? Évidemment, et le plus naturel et le plus puissant de tous.
Vous lui aviez plu et elle avait eu l'imprudence de vous le laisser
voir...
Raymond était devenu cramoisi.
--Je ne suis pas un fat, murmura-t-il, et cependant je dois avouer...
Le docteur souriait.
--Il est sûr, interrompit-il, qu'un ridicule ineffable s'attache à cette
idée d'un homme qu'on aime comme cela, malgré lui... Mais enfin, ici, le
fait est patent. Et vous, comment avez-vous répondu à ces avances par
trop significatives?... Comme un imbécile d'honnête homme que vous
êtes... Ah! un gaillard sans préjugés lui eût fait voir du chemin, à
cette chère duchesse. Il fallait... Mais baste! ce qui est passé est
passé, et d'ailleurs vous ne la connaissiez pas comme j'ai l'honneur de
la connaître!...
La surprise éclatait sur les traits de Raymond.
--Vous connaissez Mme de Maumussy?... interrogea-t-il.
--Mon Dieu oui, tout petit médicastre de banlieue que je suis...
Et tirant quelques bouffées d'un cigare qu'il venait d'allumer:
--Lorsque M. de Maumussy se crut empoisonné, poursuivit le docteur, il y
a de cela une couple d'années, j'eus l'honneur insigne de rester trois
semaines de planton dans sa chambre. Persuadé qu'on avait essayé de se
défaire de lui pour s'emparer de certains documents relatifs aux
événements de Décembre, qu'il avait toujours refusé de rendre, ce noble
personnage mourait littéralement de peur. Il voyait du poison partout,
et suspectait même les oeufs à la coque. Ma mission consistait surtout
à déguster tous les mets qu'on lui présentait. Quand il me voyait debout
et bien portant une heure après l'expérience, il se risquait à manger,
en face d'un miroir toutefois, pour s'arrêter s'il se voyait pâlir, et
la main sur le ventre pour me demander de l'émétique au plus léger
soupçon de colique.
«Au commencement, j'avoue que les frayeurs et les grimaces de ce cher
duc m'amusaient considérablement. Mais au bout de quatre jours, j'étais
blasé, et j'aurais planté là mon homme si je n'avais été pauvre comme
Job, et si mon cher et respecté maître, le professeur B..., n'eût
stipulé qu'on me donnerait cinq louis par jour.
«A cause des cent francs, je restai, et pour me distraire, je me mis à
observer et à étudier la duchesse de Maumussy.
«Elle s'ennuyait, pour le moins, autant que moi. Les frayeurs de son
mari l'écoeuraient. Elle ne quittait pas le petit salon qui précédait
sa chambre; elle le soignait; elle dégustait ses plats; mais elle ne
cessait de se moquer et de lui répéter qu'après tout on ne meurt qu'une
fois; ce à quoi il répondait qu'il souhaitait que ce fût le plus tard
possible.
«Elle ne me connaissait pas, mais elle n'avait personne à qui causer, et
d'ailleurs, un médecin, vous savez, cela ne compte pas. Elle pensait
tout haut devant moi, et je vous déclare qu'elle pensait de drôles de
choses. Elle m'étonnait, moi qui ai reçu des confidences à faire rougir
un agent de la sûreté. Quand elle me parlait de sa beauté, de cette
beauté rare et presque fatale que vous connaissez, elle m'effrayait.
C'était, disait-elle, une puissance exceptionnelle qui lui avait été
départie, et dont elle serait bien folle de ne pas profiter pour
récompenser une grande action... ou un crime, selon l'occasion, pour
faire tourner la tête des imbéciles, ou tout simplement pour plaire à
qui lui plairait.
«De scrupules, jamais je ne lui en ai vu l'ombre. Mais sous cette
torpeur langoureuse que vous savez, j'ai deviné une âme de feu, des
ardeurs dévorantes et l'imagination excentrique d'un fumeur d'opium.
«Mon cher, voilà la femme qui vous a aimé assez follement pour se jeter
en quelque sorte à votre tête... Imaginez maintenant ses sentiments pour
vous qui l'avez dédaignée et pour Mlle Simone que vous lui avez
préférée...
Raymond se taisait.
N'était-ce pas le langage qu'autrefois aux Rosiers lui tenait M. de
Boursonne?...
--Donc, poursuivait le docteur, c'est à Mme de Maumussy qu'il faut
attribuer l'idée du mariage de Mlle Simone, et à elle aussi le choix
du mari... Ce dernier trait ne trahit-il pas la haine d'une femme qui
s'estime outragée?... Qui en effet a-t-elle choisi entre tous? Un
misérable, sans foi ni loi, souillé de tous les crimes et de toutes les
flétrissures, l'homme du monde qu'elle méprise et qu'elle exècre le
plus, Combelaine enfin...
Cette dernière circonstance, Raymond l'ignorait.
--Quoi!... fit-il, Mme de Maumussy déteste M. de Combelaine!...
--Elle me l'a dit, répondit le docteur, en appuyant sur chaque mot. Et
savez-vous en quelle circonstance? Lors de la maladie de son mari. Entre
tous les gens que le duc de Maumussy soupçonnait de lui avoir administré
du poison, était le comte de Combelaine...
--Est-ce possible!...
--Le duc ne m'avait pas caché ses soupçons...
--Oh!...
--Et il m'était recommandé, les jours où venait M. de Combelaine, de
redoubler de précautions...
--Il osait venir!...
--Mais oui, et assez souvent, même...
--Et on le recevait!...
--On ne peut mieux. Est-ce que M. de Maumussy et M. de Combelaine
peuvent rompre ouvertement? Deux amis si intimes! ce serait scandaleux!
Raymond était confondu.
--Cependant, disait le docteur, choisir un mari et choisir précisément
Combelaine n'était rien. Le difficile était de trouver le moyen de
forcer Mlle Simone à l'épouser, à lui livrer et sa personne et sa
fortune. A cette tâche, la duchesse de Maillefert avait échoué. Mme
de Maumussy devait réussir...
Brusquement, Raymond s'était levé.
--Oui, elle a réussi, s'écria-t-il, et voilà ce que je ne puis
m'expliquer...
Le docteur haussa les épaules.
--Que nous importe? répondit-il. Nous savons qu'on est arrivé à
persuader à Mlle Simone que ce mariage seul pouvait sauver l'honneur
de l'illustre maison de Maillefert. Cela nous suffit. Examinons ce qui
s'est passé après. Tout d'abord, M. de Combelaine et les Maillefert,
éblouis par la magnifique proie qu'ils allaient avoir à se partager, ont
été ravis les uns des autres. Lorsqu'il a fallu discuter le partage, la
brouille est venue. D'après ce qui vous a été dit, les Maillefert ont
été joués. Je n'en suis pas surpris. A cette heure, ils voudraient bien
rompre ce mariage, ils ne le peuvent plus. Combelaine le veut, et
Combelaine est le maître de la situation.
Le docteur, peu à peu, s'animait.
Il n'en était encore qu'aux conjectures, mais il lui semblait discerner
ces lueurs qui annoncent la vérité, comme l'aurore annonce le jour.
--Oui, reprit-il, Combelaine tient les Maillefert. Vous ne pouvez rien
contre lui; il ne craint que médiocrement, soyez en persuadé, Mlle
Flora Misri... Dès lors, pourquoi ne presse-t-il pas un mariage qui lui
tient tant à coeur et qui lui assure, à lui, l'aventurier taré,
l'alliance d'une des plus vieilles familles de la noblesse; à lui,
ruiné, la possession d'une fortune immense?... Eh bien! moi je vais vous
le dire. C'est que Combelaine n'est pas aussi complètement victorieux
que nous le supposons. C'est qu'entre lui et le but de ses voeux se
dresse quelque obstacle qui nous échappe. C'est qu'il voit quelque chose
que nous ne voyons pas...
--Je cherche, commença Raymond...
Mais le docteur l'interrompit, et lui frappant gaiement sur l'épaule:
--Moi, je ne cherche pas, s'écria-t-il. L'obstacle, la menace, c'est, ce
ne peut être que Laurent Cornevin...
La conclusion pouvait être erronée; elle était si logique, que Raymond
ne trouva rien à répliquer.
--En ce cas, fit-il, Combelaine sait l'existence de Laurent et sa
présence à Paris.
--Peut-être, répondit le docteur...
Puis, après un moment de réflexion:
--Ce qui est sûr, poursuivit-il, c'est que Combelaine doit avoir deviné,
reconnu un ennemi, et un ennemi puissant et fort, tapi dans l'ombre,
prêt à profiter de la moindre de ses fautes pour le perdre. Les
aventuriers tels que lui, dont l'existence est un perpétuel défi à la
société, ont comme un sixième sens qui les avertit du danger. Il doit
avoir senti que le terrain va manquer sous ses pas. Ce valet de chambre,
qui depuis si longtemps le servait, qui était son confident, le complice
de ses infamies quotidiennes, qu'est-il devenu? Comment a-t-il quitté un
maître qui lui devait tant d'argent? Mme Misri s'en étonnait. Je m'en
étonne, moi, bien davantage. Et encore, qu'est-ce que cet Anglais qui
lui donne tout à coup des gages fabuleux? Cet Anglais ne serait-il pas
un Français, comme vous et moi, qui a fait fortune en Australie? Mais
ce n'est rien encore. Les lettres que possédait Mme Misri lui ont été
volées. Par qui?... Est-il sûr que ce soit par M. de Combelaine? Il me
semble, à moi, que, s'il les avait en sa possession, ces fameuses
lettres, ces papiers qui pouvaient le perdre, vous n'auriez pas été,
vous, Raymond Delorge, assailli l'autre nuit sur les boulevards
extérieurs.
Trop de fois, Raymond avait été dupe de décevantes illusions, pour ne se
pas obstiner à douter encore.
--Mais alors, reprit-il, en hésitant à chaque mot, celui qui a réussi à
enlever les papiers de Flora Misri, ce serait donc... Laurent Cornevin?
--Telle est ma conviction...
--Il savait donc leur existence... Comment avait-il pu savoir?...