I
Ce n'était pas le premier venu, que le docteur Valentin Legris.
Celui-là n'était pas de ces aimables étudiants qui, après dix ans de
bière et d'absinthe comparées, enlèvent leur diplôme d'un coup d'audace
ou de hasard.
Fils d'une famille pauvre--son père était un petit menuisier de la
banlieue--le docteur Legris devait à son intelligence et à son travail
obstiné sa modeste situation.
C'est de ci et de là qu'il avait fait ses études, tantôt externe d'un
lycée, tantôt pensionnaire de quelque institution qui lui donnait le
vêtement, la pâtée et la niche à la condition expresse de remporter des
prix à la fin de l'année. Il était maître d'études, ou plus
vulgairement: pion, dans la maison où il fit sa philosophie et où il fut
reçu bachelier ès lettres et bachelier ès sciences.
Les années suivantes, c'est avec l'argent qu'il gagnait à donner des
répétitions, qu'il se nourrit et se logea, qu'il acheta des livres,
qu'il paya ses examens et ses inscriptions à l'École de médecine.
Il eut à souffrir et beaucoup, dans un pays et à une époque où les
jeunes imbéciles enrichis par leur famille voudraient bien faire de la
pauvreté un vice et un ridicule.
Mais il n'était pas d'une trempe à s'affliger sérieusement des déboires
ou des railleries que pouvaient lui valoir l'exiguïté de sa chambre du
sixième étage, l'épaisseur de ses souliers ou la coupe arriérée d'un
paletot qu'il était allé acheter au Temple.
Loin d'en être altérée, sa gaité naturelle s'y aiguisa de cette pointe
de scepticisme ironique qui sied bien aux hommes qui ont conscience de
leur valeur et qui l'ont affirmée en surmontant les obstacles.
Ce n'est pas lui qui jamais eût consenti à affecter une gravité
pédantesque bien éloignée de son caractère, ni à se faire, comme
d'autres, un élément de succès d'une hypocrisie raisonnée et patiemment
soutenue...
Il aimait le plaisir, et volontiers le prouvait, lorsque, par grand
hasard, quelque louis inattendu tombait dans le vide de son escarcelle
et que ses études n'en devaient pas souffrir.
Quelques-uns de ses professeurs même lui trouvaient par trop
d'indépendance, et lui reprochaient un certain esprit d'indiscipline et
de contradiction.
[Illustration: Dans la nuit tous les papiers qu'elle possédait lui
avaient été volés.]
Ses examens et sa thèse ne lui furent pas moins l'occasion d'un de ces
triomphes que la Faculté enregistre et qui font espérer un maître pour
l'avenir.
Malheureusement, le diplôme ne lui donnait pas de rentes, et, avant
comme après le parchemin, il se trouvait en face de ce problème irritant
et inquiétant: vivre...
Les quelques semaines qui suivirent furent des plus pénibles de sa vie.
On le rencontrait alors, la démarche lente et le front soucieux, errant
un peu comme une âme en peine sous le portique de l'École de médecine,
ou arrêté devant ce tableau qui se trouve à droite en entrant, et où
s'affichent les demandes et les offres...
Les formules ne varient guère.
Du côté des demandes, c'est un navire baleinier qui, prêt à mettre à la
voile, désire un chirurgien pour une expédition de trois ans dans les
mers du pôle;--ou un riche étranger très vieux et très souffrant, qui
souhaiterait les soins incessants d'un savant docteur;--ou encore une
commune de mille sept cents âmes qui, ayant perdu son médecin, en
désirerait un autre.
Du côté des offres, c'est cinq, dix, quinze jeunes gens qui, diplômés de
la veille et sans fortune, proposent tout ce qu'ils savent, aussi bien
pour accompagner en Italie quelque jeune et intéressante poitrinaire,
que pour donner des consultations dans l'arrière-boutique de quelque
pharmacie suspecte.
Il faut manger, n'est-ce pas!...
C'est ce que se répétait avec une amertume croissante le docteur Legris,
et il était bien près de se décider pour le baleinier, où du moins le
couvert serait mis deux fois par jour, lorsqu'un de ses camarades le
présenta au célèbre médecin anglais Harvey.
Établi en France pour l'hiver, le docteur Harvey achevait alors son
livre fameux et si effrayant: _Des poisons_.
Il avait besoin d'un aide, le docteur Legris lui plut, il le prit.
Et il s'y attacha si fortement, qu'il voulait absolument, à la fin de
l'année, l'emmener avec lui à Londres, lui affirmant qu'il répondait de
son avenir, de sa réputation et de sa fortune.
Bien que fort touché de l'offre, Legris refusa.
Tout en apportant tout ce qu'il avait d'intelligence aux travaux si
remarquables d'Harvey, il avait travaillé en vue des concours, et
quelques mois plus tard, il était interne à la Pitié.
Les années qu'il y passa ne furent, selon son expression, qu'un coup de
collier continu.
Il apportait à l'exercice de sa profession cette passion obstinée qui
seule fait les hommes supérieurs.
Il dépensait toute son énergie à ces luttes poignantes contre la
maladie, la souffrance, la mort, et il y déployait une sagacité et une
fécondité de ressources, une hardiesse parfois, qui étonnaient les plus
vieux praticiens.
Ce n'était pas une raison pour que tous ses maîtres fussent ses amis.
Ils l'étaient, cependant.
Le sachant pauvre, ils cherchaient les occasions de lui faire gagner
quelques honoraires, soit en le signalant à des malades qu'ils ne
pouvaient voir, soit même en le faisant appeler en consultation.
Jamais l'illustre professeur B... ne rencontrait dans sa pratique un cas
difficile, douteux ou nouveau, sans faire appeler son interne.
Cette situation, près d'un des maîtres de la science, devait valoir et
valut en effet au docteur Legris de nombreuses relations, les unes
flatteuses simplement et agréables, les autres assez puissantes pour
aider sa fortune le jour où il quitterait la Pitié.
C'est ainsi qu'il connut le duc de Maumussy lorsqu'on le crut, lorsqu'il
se crut lui-même empoisonné en 1866; la princesse d'Eljonsen lors de son
accident de voiture, aux courses de La Marche, et Mme Verdale, après
ce fameux bal du baron, où un incendie se déclara et où la pauvre dame
fut si cruellement brûlée qu'elle faillit en mourir.
Mais toutes ces relations, le docteur Legris ne sut pas, au dire de ses
amis, les utiliser.
La vérité est qu'il ne le voulut pas.
Un de ces amours funestes dont les hommes les plus forts ne savent pas
se garer venait de bouleverser son existence.
Follement épris d'une jeune ouvrière d'une rare beauté, la voyant parée
comme de juste, puisqu'il l'adorait, de toutes les qualités du coeur
et de l'esprit, il voulut l'associer librement à sa vie.
Elle se joua de lui indignement.
Il était pauvre et elle voulait des toilettes, des diamants, des
voitures, tout ce luxe brutal et scandaleux qui trouble la cervelle des
pauvres filles, et qui les conduit par le plus court à Saint-Lazare ou à
l'hôpital.
Le docteur aimait, il essaya de lutter. Son existence, pendant les
derniers mois de son internat, fut un enfer.
Menaces et prières échouaient également. On le railla, il tint bon,
descendant jusqu'à cette lâcheté suprême de la passion: paraître ne rien
voir...
Jusqu'à ce qu'enfin, sentant sa dignité compromise, il rompît...
Mais il conçut un si noir chagrin, et tant de honte aussi de sa
faiblesse, qu'il disparut, il se cacha...
Il avait un millier de francs d'économies, il en emprunta autant et vint
s'établir à Montmartre, place du Théâtre.
Moins de six mois après, il ne pouvait plus suffire à sa clientèle,--peu
aisée, il est vrai, maussade, d'autant plus exigeante qu'elle payait
plus mal, mais telle quelle suffisant amplement à ses besoins.
Et le travail et le temps faisant leur oeuvre, peu à peu il se
remettait de l'horrible secousse, le passé s'effaçant et, ses ambitions
d'autrefois le reprenant, il était résolu, dès qu'il aurait économisé
quelques billets de mille francs, à renouer ses relations et à
transporter son cabinet au centre de Paris.
Tel était l'homme auquel Raymond, en sa détresse extrême, venait de
décider qu'il se confierait sans restriction.
Et après l'avoir quitté, en lui répétant: «A ce soir six heures,
n'est-ce pas?» tout en regagnant la rue Blanche, il découvrait mille
raisons de s'applaudir de sa décision.
Cette fois encore, grâce à la complicité de Krauss, Mme Delorge
ignorait que son fils eût passé la nuit dehors, et elle l'accueillit
comme s'il fût sorti de grand matin, avant qu'elle ne fût levée.
--Je me suis permis, ma chère mère, lui dit-il en l'embrassant,
d'inviter à dîner un de mes amis pour lequel je te demande bon accueil.
C'était la première fois, depuis qu'il était de retour à Paris, qu'il
amenait un convive; aussi Mme Delorge en parut-elle un peu surprise.
--Le connais-je, cet ami? interrogea-t-elle.
--Je ne crois pas, ma mère, mais je pense qu'il te plaira; c'est un
homme très distingué, de quatre ou cinq ans plus âgé que moi, le docteur
Legris...
--Tu ne m'en as jamais parlé, fit Mme Delorge.
Et sonnant:
--N'importe, ajouta-t-elle avec un bon sourire; il est ton ami, cela
suffit. Et comme il est médecin aussi, c'est-à-dire un peu gourmand, je
vais m'entendre avec Françoise pour le bien recevoir.
Françoise, c'était la cuisinière. Elle ne tarda pas à paraître, et
pendant que Mme Delorge lui donnait ses ordres, Mlle Pauline
s'approcha de son frère.
Arrêtant sur lui son beau regard clair:
--Le docteur Legris, demanda-t-elle avec une feinte bonhomie, n'est-ce
pas ce monsieur qui est venu te voir tous les jours pendant que tu
gardais le lit?
--Précisément.
--Alors, tout s'explique.
--Tout, quoi?
--On comprend, veux-je dire, que ce gros rhume qui t'a tant fait
souffrir et si peu tousser ait été si promptement guéri.
Raymond dissimula mal un mouvement d'impatience.
--Que cette petite fille est agaçante! pensa-t-il, mécontent de se voir
pris, et ce n'était pas la première fois, en flagrant délit de mensonge.
Puis tout haut:
--Qu'y a-t-il d'extraordinaire, fit-il, à ce qu'un de mes amis, qui est
médecin, vienne me voir lorsqu'il me sait souffrant?
Il se levait, en disant cela, pour regagner son appartement.
--Comment! tu nous quittes? reprit Mlle Pauline.
--J'ai à travailler.
Déjà il gagnait la porte, mais elle:
--Oh! tu nous accorderas bien un moment encore, nous avons de grandes
nouvelles à te donner...
--Des nouvelles!...
--Oui, de Jean...
Raymond se rassit, observant à son tour sa soeur, qu'il lui avait
semblé voir tressaillir.
--Ce matin même, continua la jeune fille, Mme Cornevin a reçu de son
fils une longue lettre...
--Et elle est venue vous la communiquer?
--Non; elle nous l'a envoyée à lire. Elle a tellement d'ouvrage, et si
pressé, qu'il lui est impossible de s'absenter un quart d'heure de ses
ateliers.
Les plus singuliers soupçons traversaient l'esprit de Raymond.
--Il faut, en effet, reprit-il en baissant la voix pour n'être pas
entendu de sa mère, toujours en conférence avec Françoise, il faut que
Mme Cornevin soit écrasée de travail. Déjà, l'autre dimanche, elle
n'est pas venue dîner avec nous, elle n'a pas davantage paru hier,
aujourd'hui elle se prive de la joie de lire en famille, au milieu de
nous, une lettre de Jean... Est-ce que tu ne trouves pas cela
extraordinaire, toi?...
Visiblement, Mlle Pauline rougissait.
--Mais non, je t'assure, répondit-elle...
--Tu sais donc quelles sont ces commandes si importantes qui la
retiennent?
--Certainement. Est-ce que nous ne sommes pas en plein carnaval? est-ce
que ce n'est pas demain le mardi gras! Ne faut-il pas des toilettes, des
travestissements?...
Elle s'embarrassait, elle devenait cramoisie, elle eût été peut-être
obligée de s'arrêter, sans sa mère qui, Françoise partie, lui vint en
aide.
Mme Delorge avait entendu les derniers mots.
--Je suis sûre, dit-elle, que Julie--c'est ainsi qu'elle appelait Mme
Cornevin,--a beaucoup à faire; cependant je suis un peu surprise qu'elle
n'ait pas, en huit jours, pu trouver une heure à passer avec nous.
Raymond hochait la tête, tout en observant sa soeur du coin de
l'oeil.
Il pensait que c'était lui qu'évitait Mme Cornevin, et que Mlle
Pauline certainement avait surpris quelque chose.
--Quoi qu'il en soit, mon cher fils, reprit Mme Delorge, j'ai
conservé la lettre de Jean, pour te la donner à lire.
Cette lettre, Raymond savait d'avance qu'elle ne lui apprendrait rien.
Dans celle-ci pas plus que dans toutes celles qu'il avait écrites à sa
mère depuis son départ, Jean, fidèle aux conventions arrêtées, ne
soufflait mot du but de son voyage, ni de ses découvertes, ni de son
père.
Il y parlait de M. Pécheira, l'ancien associé de Laurent, mais
simplement comme d'un homme charmant, d'un ami dont il avait fait la
connaissance à Melbourne, et qui l'avait mis à même de voir, et de voir
bien, tout ce qu'il y a de curieux en Australie.
Et il terminait en annonçant que son passage pour Liverpool était arrêté
sur un navire qui quitterait Melbourne trois semaines après celui qui
emportait sa lettre.
--Ainsi, dit Raymond à Mme Delorge, en lui rendant la lettre de Jean,
nous pouvons d'un moment à l'autre voir paraître notre voyageur. Il se
peut qu'il n'arrive pas avant un mois, mais rien ne prouve qu'il ne sera
pas à Paris demain matin.
--Surtout avec un navire à voiles, objecta Mlle Pauline.
C'est de l'air le plus étonné que Raymond considéra sa soeur, de l'air
d'un homme qui, tout à coup, découvre quelque chose d'énorme.
--Comment sais-tu que Jean a pris passage sur un navire à voiles?
interrogea-t-il.
Elle éclata de rire, de ce petit rire nerveux et sec qui ressemble à une
quinte de toux, et qui est la ressource de toutes les femmes
embarrassées.
--Ne le dit-il pas dans sa lettre? fit-elle.
--Non.
Elle haussa les épaules, et d'un ton d'insouciance que démentait le
nuage de pourpre répandu sur son visage:
--C'est donc, dit-elle, que je l'aurai rêvé.
Mme Delorge put croire cela, mais non pas Raymond.
--Eh! eh! pensa-t-il, mademoiselle ma soeur recevrait-elle donc des
nouvelles directes de maître Jean!
Il n'y eût vu aucun mal, nul inconvénient, tant était étroite l'intimité
des deux familles.
Seulement, si depuis son départ Jean était en correspondance réglée avec
Mlle Pauline, il avait dû nécessairement lui apprendre tout ce qu'il
cachait à Mme Cornevin et à Mme Delorge. Un homme de vingt-six ans
ne sait pas avoir de secrets pour la femme qu'il aime.
Cela, jusqu'à un certain point, eût donné à Raymond la clef de la
conduite un peu singulière de sa soeur, ses airs d'intelligence, ses
mots à double entente, son insistance à lui demander de se confier à
elle...
--Il est clair, pensait-il, qu'elle sait tout ce que je sais moi-même de
l'existence de Laurent Cornevin, sinon plus...
Cependant ce n'était pas le moment de questionner Mlle Pauline.
Il se faisait tard; après les épreuves de la nuit, il était accablé de
fatigue, le docteur Legris pouvait devancer l'heure du rendez-vous...
Il se réfugia donc dans son cabinet de travail, et il n'y était pas
depuis un quart d'heure, allongé dans son fauteuil et les pieds sur la
cheminée, qu'il s'endormit, rêvant que le docteur était assis près de
lui et lui parlait.
M. Legris, à ce moment même, était chez lui, place du Théâtre, à
Montmartre, où il expédiait sa consultation. Expédiait est bien le mot.
Il n'était pas habituellement d'une douceur exagérée, mais jamais ses
malades ne l'avaient vu si brusque ni si impatient.
Le fait est qu'il se savait attendu, à six heures, rue Blanche, qu'il
avait encore, après sa consultation, huit ou dix visites à faire, et
qu'il avait hâte de se trouver seul avec lui-même pour réfléchir en
toute liberté aux étranges événements qui venaient de tomber dans sa
vie.
--Oui, bien étranges, pensait-il, car jamais on n'a ouï parler de rien
qui approche de ce dont j'ai été témoin cette nuit. J'aurais ri au nez
de qui fût venu hier me conter une telle histoire; m'assurer qu'un fait
de cette nature était possible, en 1870, à Paris, en pleine
civilisation, au milieu de cette armée de surveillants, de gardiens, de
sergents de ville, d'agents de la sûreté qui, incessamment, ont les yeux
ouverts.
Avec tant de préoccupations, c'était miracle que le docteur, en arrivant
au chevet du malade, recouvrât la plénitude de son sang-froid.
C'était ainsi, pourtant, tant est puissante cette faculté que Bichat
appelait: «l'habitude professionnelle».
Mais après chaque visite, consultant son carnet:
--Allons, plus que cinq, murmurait M. Legris, plus que trois... plus
qu'une.
Jusqu'à ce qu'enfin, avec un gros soupir de satisfaction:
--C'est la dernière, se dit-il, me voilà libre!...
Il s'était si fort dépêché qu'il n'était guère plus de six heures, et
cinq minutes plus tard il arrivait rue Blanche, et Raymond le présentait
à sa mère et à sa soeur.
Le docteur Legris plut à Mme Delorge, à qui peu de gens plaisaient.
Elle lui trouva, ainsi qu'elle le dit à son fils le lendemain, l'air à
la fois très fin et très franc, ce qui est rare: la finesse, en
apparence du moins, excluant presque toujours la franchise.
Quant au docteur, il fut très frappé du grand air de Mme Delorge, et
plus encore de la beauté de Mlle Pauline.
Le dîner, cependant, eût été triste, sans la puissance d'abstraction de
M. Legris, sans cette faculté si précieuse qu'il possédait, de déposer à
un moment donné ses plus pressantes préoccupations, comme d'autres
déposent leur cigare avant d'entrer dans un salon.
Il avait trop vu, et avec de trop bons yeux pour que sa conversation
n'eût pas cette saveur recherchée que donne la connaissance approfondie
de l'existence parisienne. Il voulait plaire, il plut.
Si bien qu'il y avait longtemps que le dîner était fini et le café pris,
lorsque Raymond, qui ne le voyait pas près de tarir, se leva en disant:
--Vous oubliez nos affaires, je crois, mon cher docteur. Allons, venez,
ma mère et ma soeur vous excuseront...
L'instant d'après, ils étaient dans le cabinet de travail de Raymond, un
bon feu dans la cheminée et les portes closes.
Le docteur avait allumé un cigare, et il se tassait dans un bon
fauteuil, précisément en face de ce portrait du général Delorge qui
l'avait tant intrigué avec cette épée scellée de larges cachets rouges
accrochée au travers de la toile.
Enfin allait donc lui être révélé le mystère qu'il avait pressenti, la
nuit du guet-apens des boulevards extérieurs, et qui, depuis, ne cessait
d'occuper sa pensée.
--Je vous écoute, mon cher ami, dit-il.
Au dîner, tandis que parlait le docteur Legris, Raymond avait eu le
loisir de réfléchir et de chercher dans sa tête comment exposer la
situation.
Son récit fut donc ce qu'il devait être, d'une remarquable clarté, et
précisément assez concis pour ne laisser dans l'ombre aucun détail d'une
certaine valeur.
Et lorsqu'il eut achevé:
--Maintenant, docteur, prononça-t-il, vous connaissez mon existence
comme moi-même et, d'un esprit plus libre que le mien, vous pouvez juger
si ma partie n'est pas irrémissiblement perdue, et si ce n'est pas folie
à moi d'espérer toujours et de prétendre lutter encore...