IV

Il était réel, ce bruit, qui, de même qu'une traînéeb de poudre, courait

le long des boulevards et se répandait par tout Paris.

Dans l'après-midi de cette journée du lundi, 10 janvier 1870, deux

journalistes, MM. Louis Noir et Ulrich de Fonvielle, s'étaient présentés

chez le prince Pierre Bonaparte, qui habitait alors à Auteuil l'ancienne

maison du philosophe Helvétius.

Ils venaient, envoyés par un de leurs amis, Paschal Grousset, demander

raison au prince d'un article publié dans un journal de Bastia,

l'_Avenir_.

Le prince attendant ce jour-là les témoins de Henri Rochefort, ces

messieurs avaient été reçus...

Moins de dix minutes après, des coups de feu avaient retenti dans la

maison.

Presque aussitôt, un homme en était sorti, blême, la tête nue,

trébuchant, les deux mains fortement appuyées sur le coeur.

Arrivé sur le trottoir, il s'était affaissé. Il était mort.

Celui-là était Victor Noir.

L'instant d'après, un autre homme sortait, pâle, effaré, un revolver à

la main, qui criait:

--N'entrez pas! On assassine ici!

Cet autre était M. Ulrich de Fonvielle.

Tels étaient les faits qui circulaient de bouche en bouche.

Que s'était-il passé dans la maison? Personne encore ne le savait

exactement, et personne, il faut le dire, ne semblait tenir à le savoir.

Visiblement les opinions étaient arrêtées.

A la détonation du revolver d'Auteuil, deux partis immédiatement

s'étaient dressés, qui là, sur-le-champ, sans informations, avant toute

enquête, se disputaient la possession exclusive de la vérité.

A entendre les uns, le prince Pierre Bonaparte, attaqué et provoqué chez

lui, n'avait fait, en tuant Victor Noir, qu'user du droit sacré qu'a

tout citoyen de se défendre et de faire respecter sa maison.

Selon les autres, et c'était l'immense majorité, il n'y avait même pas

eu de provocation, et Victor Noir était tombé victime du plus lâche des

attentats.

Entre ces deux camps, quelques gens de bon sens essayaient d'élever la

voix.

--Si nous attendions d'être éclairés, proposaient-ils, avant de nous

prononcer?...

Ils perdaient leur éloquence... Paris était pris de la fièvre.

Les rues étaient pleines de monde, les cafés regorgeaient. A tous les

coins de rue, des groupes se formaient d'où s'élevait une immense

clameur de malédiction. Une agitation sourde remuait les faubourgs, plus

menaçante à mesure qu'elle se propageait dans les quartiers

excentriques.

Lorsque Raymond rentra, tout bouleversé, déjà Mme Delorge était

informée de l'événement, et extraordinairement émue.

--Eh bien!... dit-elle à son fils, le doigt de Dieu n'est-il pas

visible? Au moment où l'Empire s'applique à faire oublier ses origines,

n'y a-t-il pas quelque chose de fatidique dans la mort de ce malheureux

jeune homme, dont le nom, inconnu hier, sera peut-être demain le cri de

ralliement d'une révolution?

Mais déjà le prince Pierre était arrêté, et l'instruction était

commencée.

Paris le sut par les journaux du matin, qui tous publiaient une note du

chef du cabinet du ministère de la justice, M. Adelon.

--A quoi bon?... disait à Raymond Me Roberjot. Où est le juge

d'instruction capable d'éclairer de la lumière de la vérité cette

sinistre affaire?

Puis hochant la tête d'un air sombre:

--Et maintenant, ajoutait-il, croyez-vous que ce soit vraiment le

commencement de la fin?... Et cependant, ce n'est rien encore, vous

verrez, vous verrez...

Ce que Raymond vit, ce fut que la _Marseillaise_ parut encadrée de noir,

ayant à sa première colonne un article de Rochefort, cri de haine et de

colère, qui devait retentir au fond des ateliers les plus reculés.

Il n'était pourtant pas besoin d'excitations. Les plus optimistes

sentaient souffler au-dessus de Paris le vent brûlant des grands orages

populaires.

Toute la journée du 11 fut employée aux préparatifs.

Tout le jour, on vit des groupes se diriger en pèlerinage vers Neuilly,

où on avait transporté le corps de Victor Noir.

L'enterrement devait avoir lieu le lendemain, 12.

On avait demandé qu'il se fît au Père-Lachaise. Légalement, il devait

avoir lieu à Neuilly.

--C'est ce qu'on verra! disait-on dans bien des groupes.

Le lendemain, il tombait une petite pluie serrée, pénétrante, glaciale.

«Il pleut, il n'y aura rien!» avait dit autrefois Pétion.

Cette fois l'opinion était trop montée pour regarder au temps.

Bien avant le jour, l'armée était sur pied.

[Illustration:--Voici, dit-elle, une lettre pour M. Raymond Delorge.]

On avait fait venir la garnison de Versailles. Des troupes étaient

massées au Champ-de-Mars et au palais de l'Industrie. Des sergents de

ville étaient groupés des deux côtés de la porte Maillot.

Dès sept heures, de son côté, dans tous les quartiers de Paris, la foule

s'était mise en mouvement et roulait vers Neuilly, cohue immense, où

tous les âges et toutes les conditions se confondaient.

Des marchands de journaux circulaient à travers tout ce monde, ils

vendaient la _Marseillaise_ et l_'Éclipse_, qui représentaient Victor

Noir mort, et ils criaient:

--A deux sous, le cadavre, à deux sous!...

Il était une heure alors. L'instant critique approchait.

Allait-on laisser le corbillard se rendre paisiblement au cimetière de

Neuilly?

Fallait-il prendre la bière sur les épaules et, le revolver à la main,

marcher sur Paris?...

Autour de la dépouille mortelle de Victor Noir, ses amis délibéraient.

Poussé par la foule jusqu'au premier rang, et même, à un moment, jusqu'à

l'intérieur de la maison mortuaire, Raymond se trouvait à même de suivre

toutes les péripéties de ce drame émouvant et terrible.

Un à un, il avait vu passer près de lui tous les chefs du mouvement,

tous ceux qui avaient ou se croyaient une influence, tous ceux dont on

attendait des ordres ou un signal.

C'est vers une heure et demie que Rochefort était arrivé.

Il était plus pâle que de coutume, et, sur son visage bouleversé, chacun

pouvait lire les effroyables émotions qui l'agitaient.

Sitôt entré dans un petit atelier qui précédait la chambre mortuaire, il

s'était laissé tomber lourdement sur une chaise, en disant:

--Donnez-moi un verre d'eau, je n'en puis plus.

Dans la pièce se trouvait un Anglais, froid, raide, impassible. Il tira

de sa poche une sorte de gourde recouverte de paille tressée, et, la

tendant à Rochefort:

--C'est du rhum, dit-il, buvez.

--Merci, je n'en prends jamais.

Froidement, l'Anglais remit sa bouteille dans sa poche, et haussant les

épaules:

--Vous avez tort, dit-il, un coup de rhum fait grand bien quand on est

le chef d'un mouvement comme celui-ci, et qu'on est ému comme vous

l'êtes.

Et s'adressant à Raymond:

--N'est-ce pas votre avis, monsieur? ajouta-t-il...

Raymond n'eut pas le loisir de répondre à ce singulier personnage; des

gens entraient effarés, qui se pressaient autour de Rochefort, répétant:

--Que faut-il faire? Qu'avez-vous décidé?...

Lui, le front moite d'une sueur d'angoisse, hésitait...

Il se disait que si une collision, par malheur, avait lieu, toute cette

foule en un moment serait repoussée, éparpillée, sabrée, et qu'un mot de

sa bouche pouvait être le signal d'une épouvantable effusion de sang...

Un homme qui entra, maigre, l'oeil ardent, les cheveux hérissés, crut

qu'il allait le décider.

--Marchons-nous sur Paris, oui ou non? demanda-t-il brusquement.

--Qui vous donne le droit de m'interroger? dit Rochefort.

--Le peuple dont vous êtes le représentant.

--Je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous.

--Tant pis!

Et enfonçant son chapeau sur sa tête, il sortit, écartant violemment la

foule qui s'était entassée dans l'atelier.

L'instant d'après, Rochefort sortait aussi. Le frère de Victor Noir,

Louis, l'était venu chercher, et le conjurait de tout tenter pour éviter

à son frère des funérailles sanglantes.

La discussion fut violente, mais enfin, sur l'avis de Delescluze, il fut

décidé que le corps serait porté au cimetière de Neuilly.

Placé à une fenêtre, Rochefort annonça à la foule cette résolution,

déclarant qu'il considérait comme sacrée la volonté de la famille.

Autour de la maison on applaudit. Mais Raymond entendit près de lui un

homme qui disait:

--De quoi se mêle donc la famille! Le corps est à la démocratie, il faut

le porter à Paris!...

On descendait la bière, à ce moment, pour la placer sur le char funèbre.

Dès qu'elle parut, il y eut une poussée dans la foule; des hommes se

ruèrent pour s'en emparer, et on put croire un instant qu'une

épouvantable lutte allait s'engager.

Debout près du corbillard, Raymond, de son mieux, prêtait main-forte aux

gens qui s'efforçaient de retenir le cercueil, lorsqu'un homme en

blouse, d'une carrure herculéenne, le saisit à la gorge et le renversa

en arrière contre la roue.

Il allait sans doute rouler à terre, ce qui, en ce moment et en cet

endroit pouvait être la mort, lorsqu'à ses côtés surgit cet Anglais

qu'il avait vu, dans l'atelier, offrir du rhum à Rochefort.

D'un seul coup de poing en pleine poitrine, il rejeta comme une masse

l'homme en blouse dans la mêlée, et tendant la main à Raymond, à demi

étranglé:

--Dans une foule comme celle-ci, dit-il froidement, il ne faut jamais se

laisser saisir.

--Monsieur, commença Raymond, vous venez probablement de me sauver la

vie...

--J'en serais heureux, interrompit l'Anglais; mais il n'en est rien, je

vous assure, et ce léger service ne vaut pas un remercîment... Mais

pardon de vous quitter, voici le char qui s'éloigne, et je ne veux pas

perdre un détail de la cérémonie.

Le char funèbre, en effet, venait de se mettre en marche, et lentement,

péniblement, ballotté par les incessants remous de la foule, il

cheminait le long de l'avenue, vers le petit cimetière de Neuilly.

Derrière, immédiatement, marchaient Rochefort et M. Ulrich de Fonvielle

dont le paletot était littéralement en lambeaux.

Et instinctivement, des milliers et des milliers de gens, poussés, la

tête nue et les pieds dans la boue, suivaient.

Le mouvement était d'une lenteur extrême, mais à ce point irrésistible,

que Raymond avait été entraîné.

Faute d'avoir pu se dégager, il suivait, lui aussi.

Une poussée l'avait séparé de l'Anglais, mais il ne l'avait pas perdu de

l'oeil tout de suite, et pendant un bon moment, il l'avait vu circuler

dans la cohue.

--Singulier personnage! pensait Raymond intrigué. Que fait-il là?

Un arrêt brusque de ce torrent humain, qui roulait à pleine avenue vers

le cimetière, interrompit les réflexions.

--Qu'est-ce que c'est? demandait-on autour de lui. Qu'est-il arrivé?...

Il arrivait que Rochefort, succombant sous tant d'émotions, venait de

chanceler et de tomber inanimé entre les bras des amis qui

l'entouraient, et qu'on le transportait dans une boutique voisine, la

boutique d'un épicier.

--Il est mort, disaient quelques-uns.

Il n'était qu'évanoui, et ne tarda pas à reprendre ses sens.

Mais cet incident enlevait définitivement toute idée de porter le

cercueil au Père-Lachaise en traversant Paris.

Aussi bien, la lassitude et le découragement commençaient à s'emparer de

toute cette foule, sur pied depuis le matin, dans la boue et sous la

pluie, et où beaucoup de gens se trouvaient, qui n'avaient rien pris de

la journée.

C'est donc plus vite qu'on se dirigea vers le cimetière de Neuilly, où

quelques orateurs, amis ou se disant amis du pauvre Victor Noir,

prononcèrent quelques paroles d'adieu et des serments de vengeance.

Le retour commençait.

Revenu à lui, Rochefort était monté dans un fiacre, et venait de donner

au cocher l'ordre de reprendre le chemin de Paris.

Alors, ceux qui s'étaient déclarés pour la bataille, ceux qui voulaient

la lutte immédiate, reprirent quelque espoir.

Et de fait, le spectacle était assez effrayant et assez étrange pour que

l'on pût tout craindre.

La nuit tombait. Le brouillard léger qui succédait à la pluie donnait

aux objets des formes indécises. Les nuages, au couchant, se coloraient

de rougeurs hivernales, qui semblaient des reflets d'incendie...

Et cependant deux cent mille hommes, au moins, de tout âge, de toute

condition, en colonne serrée, interminable, remontaient lentement vers

l'arc de l'Étoile, chantant à pleine voix des chants révolutionnaires et

poussant des clameurs formidables comme les rugissements d'une

fournaise.

Qu'allait-il advenir quand cette masse énorme se heurterait aux sergents

de ville massés autour de l'Arc de Triomphe?

Rien... Les sergents de ville se retirèrent un peu à l'écart, et,

impassibles, regardèrent s'écouler le noir torrent...

--Où va-t-on? demandaient des gens aux côtés de Raymond; où

allons-nous?...

La colonne descendait les Champs-Élysées, et les chants redoublaient...

lorsque tout à coup, au rond-point, la tête s'arrêta.

Là étaient rangés les escadrons de cavalerie...

Bientôt, dominant les chants et les chansons, un roulement de tambours

se fit entendre...

C'était une première sommation.

Vivement Rochefort se jette à bas de son fiacre, et suivi de deux amis,

s'avance vers un commissaire de police qui, ceint de son écharpe, barre

l'avenue.

--Je veux passer! lui dit-il.

--Vous ne passerez pas. On va charger, répond le commissaire.

--Mais je suis M. Henri Rochefort, député au Corps législatif.

--C'est vous, alors, qu'on sabrera le premier.

Et sur cette réponse s'élève le roulement de tambours de la seconde

sommation, et un escadron s'avance, au pas, le sabre nu...

Mais Rochefort, cette fois, ne devait pas avoir de décision à prendre...

Le vent des paniques, qui balaie les armées comme la poussière des

chemins, avait soufflé...

En un clin d'oeil, cette foule formidable qui le suivait, et qui

semblait devoir tout submerger sur son passage, cette foule dont les

imprécations montaient jusqu'aux nues, s'était éparpillée, dispersée,

évanouie, fondue...

Et lorsque Raymond traversa Paris pour rentrer chez sa mère, il n'y

trouva plus trace de cette terrible agitation.

--Eh bien? lui demanda, dès qu'il parut, le digne M. Ducoudray, qu'un

gros rhume, à son grand désespoir, avait empêché de se rendre à Neuilly.

--Paris est calme! répondit-il d'une voix sombre, ce n'était qu'une

fausse alerte, tout est fini.

Telle n'était pas l'opinion de Me Roberjot qui, le soir même, vint

rendre visite à Mme Delorge, et qui racontait cette séance orageuse

de la Chambre, où le nouveau ministère s'était écrié:

«Nous avons été la justice et la modération; nous serons la force, s'il

le faut!»

Et là-dessus, il ajoutait qu'une demande en autorisation de poursuites

contre Rochefort venait d'être déposée entre les mains du président du

Corps législatif, et que certainement elle serait accordée.

--Et nous verrons, disait-il en se frottant les mains, nous verrons

bien!...

Raymond écoutait, les sourcils froncés.

Ce n'était pas la seule curiosité qui l'avait conduit aux obsèques de

Victor Noir. Il était de ceux qui avaient une arme dans leur poche, et

qui étaient prêts à engager la lutte, pour peu qu'elle présentât une

chance de succès.

Une révolution eût encore pu le sauver, pensait-il.

Que le régime impérial s'effondrât, M. de Combelaine et M. de Maumussy

étaient écrasés du coup, Mme de Maillefert et M. Philippe étaient

atterrés, et Mlle Simone lui était peut-être rendue.

Il est vrai que son illusion n'avait pas été de longue durée.

Et loyalement, il s'était rangé du côté de ceux qui voulaient éviter la

lutte et conduire le cercueil au cimetière de Neuilly.

Certes, il ne s'en repentait pas, mais en ce moment, à la fin de cette

journée d'émotions poignantes, et lorsqu'il voyait évanoui son suprême

espoir, il n'essayait plus de réagir contre l'affreux découragement qui

l'envahissait.

Mlle de Maillefert n'était-elle pas, à tout jamais, perdue pour

lui?...

Il la connaissait assez pour être sûr qu'il n'y avait plus à essayer

désormais de la faire revenir sur ses déterminations. Il savait qu'elle

irait jusqu'au bout de son sacrifice, héroïquement, sans daigner même

chercher à s'en épargner une douleur.

--Je ne veux pas être sauvée, avait-elle dit. Du reste, il est trop

tard. Ce qu'on tenterait à cette heure n'aboutirait qu'à rendre mon

sacrifice inutile...

Quel sacrifice?

Sous une catastrophe connue, mesurée par lui, il se fût peut-être

incliné. Mais plier ainsi sous un malheur mystérieux lui semblait le

comble de la misère et de la honte.

C'en était fait. Il adorait Mlle de Maillefert, elle l'aimait, et ils

étaient pour toujours séparés. La reverrait-il seulement jamais!...

Il n'avait pas trente ans, et il voyait sa vie finie, le présent sans

espoir, l'avenir sans promesses.

Assurément, sans le souvenir de sa mère, c'est d'une main ferme qu'il

eût mis fin à une existence devenue intolérable.

Mais avait-il le droit de disposer ainsi de lui-même?...

N'eût-ce pas été une lâcheté horrible que d'abandonner cette noble

femme, qui n'avait vécu que pour lui et par lui?

Une nuit, déjà, on lui avait apporté le corps de son mari assassiné.

Faudrait-il qu'on lui rapportât de même le cadavre de son fils

suicidé!...

--Je dois vivre, pensait Raymond, je le dois!...

N'avait-il pas, d'ailleurs, bien des raisons encore de tenir à la

vie?...

Est-ce que le meurtre du général Delorge avait été vengé?

Et les meurtriers de son père n'étaient-ils pas les mêmes misérables

qu'il soupçonnait d'avoir ourdi la ténébreuse intrigue où périssait

Mlle de Maillefert?

L'Empire avait fait et faisait toujours leur audace et leur impunité. Eh

bien! Raymond irait grossir les rangs des ennemis de l'Empire, non plus

des ennemis platoniques et discrets qui le combattaient avec les seules

forces de la justice et de la pensée, mais des ennemis frénétiques,

toujours en guerre ouverte, toujours en armes, toujours prêts à se ruer

par n'importe quelle brèche...

Le moment était d'ailleurs propice à de telles résolutions.

Ainsi que l'avait prévu Me Roberjot, l'ébranlement causé par la mort

de Victor Noir et par les scènes de ses funérailles, bien loin de

s'atténuer, s'accentuait...

C'est que le cabinet du 2 janvier n'avait pas lu cet événement dans

l'avenir, le jour où il acceptait la direction des affaires...

La force des choses le lançait sur une pente fatale et il la suivait,

sans se rendre compte assurément de ce qu'il y avait au bout.

Ainsi, la Chambre ayant autorisé des poursuites contre Rochefort, en

raison de son article de la _Marseillaise_, il fut poursuivi et condamné

à six mois de prison et à 3,000 fr. d'amende. C'était le 22 janvier.

Cependant on ne pensait pas, dans le public, que ce jugement dût être

exécuté, du moins immédiatement.

Erreur!...

Le 7 février, Raymond se rendait aux nouvelles, au palais Bourbon,

lorsque sur le quai il rencontra Me Roberjot, lequel, tout chaud

encore de la discussion, vint à lui.

--C'est voté!... lui dit-il. Une décision de la Chambre autorise

l'arrestation.

--C'est terriblement grave! murmura Raymond.

C'était une opération hardie, en effet, que d'arrêter un homme dont la

popularité était alors sans bornes. Bien des révolutions, qui ont

réussi, ont eu pour point de départ de moindres hardiesses.

Mais le ministère était engagé: l'ordre fut donné.

Le soir même, vers les neuf heures, au moment où Rochefort se présentait

rue de Flandres, à la salle de la Marseillaise, il fut entouré par des

agents et conduit à une voiture qui partit dès qu'il y eut pris place.

Il avait montré beaucoup de calme, et même, pendant qu'on l'entraînait,

il avait recommandé à ses amis de ne pas faire d'appel au peuple.

Recommandation inutile.

C'était Flourens qui présidait cette réunion de la salle de la

Marseillaise. Apprenant l'enlèvement de Rochefort, il se dressa sur son

banc, adjurant les assistants de prendre les armes.

Après quoi, menaçant d'un revolver le commissaire de police qui

assistait à la réunion:

--Vous, lui dit-il, je vous arrête... Pas un ordre à vos agents, pas un

geste, ou vous êtes mort!...

Pour la seconde fois depuis un mois, Raymond put croire que l'explosion

allait avoir lieu.

Une clameur formidable avait répondu à l'appel de Flourens et salué

l'acte désespéré par lequel il pensait engager définitivement l'action.

Dans cette salle de la Marseillaise, sinistre d'aspect, boueuse,

délabrée, deux ou trois cents hommes protestaient, avec d'épouvantables

blasphèmes, que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'on allait

apprendre à les connaître.

Au dehors, la foule s'amassait et s'épaississait. Beaucoup de réverbères

avaient été éteints aux environs. Des groupes, où les femmes étaient

aussi nombreuses que les hommes, se massaient dans les coins sombres.

Toujours prêt à tenir pour réalités les chimères de son imagination,

Flourens crut voir Paris entier debout et marchant à sa suite.

Il sortit donc de la salle de la Marseillaise, et, tenant toujours sous

son revolver le commissaire de police, il s'engagea dans le faubourg.

Une soixantaine de très jeunes gens le suivaient. Ils n'avaient pas

d'armes, mais ils chantaient à pleine gorge pour se donner du coeur.

Devenu le centre d'un groupe, et dupe, lui aussi, de ses colères,

Raymond avait pris la parole, et carrément et à tous risques il

proposait de marcher sur Sainte-Pélagie et de délivrer Rochefort,

lorsqu'une voix, odieusement enrouée, l'interrompit.

--Ah çà! qu'est-ce qu'il nous propose, celui-là?

Vivement Raymond essaya de s'expliquer.

--Il veut nous entraîner hors du faubourg, reprit la voix, pour nous

livrer à la police. Mais on la connaît...

Raymond protestait, et certes, bien inutilement. N'avait-il pas contre

lui sa tournure élégante, ses vêtements, ses façons, sa voix?

--Qui es-tu? lui demanda brutalement un grand drôle d'une vingtaine

d'années, placé près de lui...

--C'est un mouchard, cria un autre.

Il faisait si sombre que Raymond cherchait en vain dans le groupe ses

interrupteurs. Tout neuf à ces scènes de tumulte, il prétendait se faire

écouter.

Tout à coup:

--Enlevons le mouchard!... hurla la voix.

Et on le saisissait au collet, en même temps, et il sentait se nouer

autour de ses jambes, cherchant à lui faire perdre plante, des bras

furieux, les bras de quelqu'un de ces odieux gamins au teint verdâtre

qui semblent jaillir des pavés partout où se produit une scène de

désordre.

--Au canal, le mouchard!... répétait-on.

Il comprit le danger. D'un brusque mouvement, il fit lâcher prise à

celui qui le tenait au col, d'un coup de pied il envoya le gamin rouler

dans le ruisseau, et s'arc-boutant solidement sur les jarrets, le poing

en avant:

--Gare à qui me touche!... dit-il.

Il y eut dans le groupe dix secondes d'hésitation. Mais il est de ces

mots qui sont toute une condamnation sans appel; les esprits étaient

montés, la victoire n'était que trop facile, et on allait sans nul doute

lui faire un mauvais parti, lorsqu'un robuste gaillard en blouse se jeta

devant lui en criant:

--Bas les mains! Je connais le citoyen.

--C'est un mouchard! hurla la foule.

--Hein! de quoi! interrompit l'homme en blasphémant. Où donc est-il, le

malin qui ose dire qu'un ami à moi est de la police?...

Personne ne répondant, l'homme, brusquement, dégagea Raymond et dès

qu'ils furent à quelques pas du groupe:

[Illustration: Arrivé sur le trottoir, il s'était affaissé, il était

mort.]

--Filez, lui dit-il, votre place n'est pas ici.

--Cependant...

--Gardez votre courage pour une meilleure occasion.

--Quoi! lorsque déjà la lutte est commencée...

L'homme haussa les épaules, et d'un ton de mépris indescriptible:

--La lutte!... fit-il. Vous croyez donc à une lutte, vous!

Il s'éloignait. Raymond le retint:

--Au moins, dites-moi à qui je dois d'avoir pu me tirer d'affaire.

L'homme parut trouver l'insistance toute naturelle.

--Je m'appelle Tellier, répondit-il, je suis ouvrier à l'Entrepôt.

--Moi, je m'appelle Raymond Delorge, et je voudrais...

--Payer la goutte? Je comprends ça. Seulement, comme vous pouvez voir,

tous les marchands de vin ont fermé. Ce sera pour la prochaine

rencontre...

Et il s'esquiva, laissant Raymond fort irrésolu.

L'émotion, dans le faubourg, lui semblait bien trop grande pour devoir

se calmer si promptement. A tout moment des groupes d'hommes passaient,

qui paraissaient se rendre à quelque rendez-vous. Les cochers de fiacre,

fouettant leurs chevaux à tour de bras, s'envolaient dans toutes les

directions, comme s'ils eussent tremblé qu'on ne s'emparât de leur

voiture pour commencer une barricade.

--Avant de rentrer, pensa-t-il, je puis toujours voir.

Et il marcha au bruit.

C'était la petite troupe de Flourens qui poursuivait sa route en

chantant la _Marseillaise_, et il ne tarda pas à la rejoindre.

Flourens marchait toujours en tête,--et cependant, à mesure qu'il

avançait, force lui était bien de reconnaître qu'il s'était abusé

d'illusions étranges.

Partout, sur son passage, les fenêtres s'ouvraient bruyamment, et des

têtes se montraient, curieuses et effarouchées. Des gens sortaient des

maisons dont les imprécations répondaient à sa voix.

Mais c'était tout. Et sa petite troupe, loin de grossir, allait

diminuant de tous les bavards qui s'attardaient sous les portes à donner

des renseignements.

A Belleville, il espérait trouver une armée. A peine y réunit-il une

centaine d'hommes mal équipés.

--Ah! si on avait des armes! disait-on autour de lui.

C'est alors que l'idée lui vint, d'une naïveté folle, qu'au théâtre de

Belleville, dans le magasin des accessoires, il trouverait des fusils.

Seulement, lorsqu'il arriva dans les coulisses, réclamant les armes des

figurants, il était seul. De tous ses soldats, il ne lui restait qu'un

enfant de dix-sept ans.

Désespéré, il regagna la rue, son pardessus sur le bras, un revolver

d'une main, une épée de l'autre, et on le vit parcourir le faubourg,

cherchant des combattants et des remueurs de pavés...

Il trouva des sergents de ville qui venaient de disperser les derniers

groupes, et auxquels il eut de la peine à échapper.

Et lorsque, vers minuit, Raymond regagna la rue Blanche, il put dire à

M. Ducoudray:

--Tout est terminé.

Le bonhomme n'en revenait pas.

--De mon temps, disait-il, en 1830, on ne venait pas à bout de nous si

facilement!...

V

Cependant, tout n'était pas si complètement fini que cela.

Si la journée du lendemain mardi, 8 février, fut relativement calme, la

fièvre parut recommencer à la tombée de la nuit.

Une douzaine de barricades furent élevées rue de Paris, à Belleville,

rue Saint-Maur, rue de la Douane et au faubourg du Temple.

Le lendemain soir encore, mercredi, nouvelles scènes de désordre, et

combats assez violents autour d'une barricade élevée rue Saint-Maur.

N'importe, il était clair que le mouvement ne se propageait pas.

L'émeute restait confinée en deux coins de Paris, à Belleville et au

faubourg du Temple.

Et de même que l'été passé, les badauds, après leur dîner, s'en allaient

place du Château-d'Eau voir les émeutiers.

Ils n'eurent pas longtemps à y aller.

Dès le 10, à la suite de trois ou quatre cents arrestations, la rue

avait repris son calme. Et il parut probable que Rochefort, enfermé à

Sainte-Pélagie, ferait bel et bien ses six mois de prison.

--Probable, c'est possible, disait Me Roberjot, certain, non. Ce qui

vient d'échouer ces jours-ci réussira fatalement avant longtemps.

Et tout en avouant que de telles scènes détachaient bien des esprits

timides de la cause de la liberté, il énumérait avec complaisance tous

les orages qui grossissaient à l'horizon de l'Empire: le procès du

prince Pierre Bonaparte, qui allait être traduit devant la haute-cour,

les grèves qui s'organisaient partout, le malaise du commerce et cette

inquiétude générale qui faisait que tout le monde se défiait de

l'avenir.

Mais Raymond avait alors de bien autres soucis.

De déductions en déductions, il en était arrivé à soupçonner une

relation entre l'étrange visite qui lui était venue rue de Grenelle et

certains événements des jours précédents.

A Neuilly, lors de l'enterrement de Victor Noir, il allait être jeté à

terre et sans doute écrasé, lorsqu'un inconnu, un Anglais aux allures

excentriques, avait surgi tout à point pour le débarrasser de son

agresseur.

Non moins à propos, à la Villette, lors de l'arrestation de Rochefort,

un ouvrier était survenu pour le dégager d'un groupe de furieux, où

certainement on lui eût fait un mauvais parti.

Ces deux circonstances, qui ne l'avaient pas frappé tout d'abord,

prenaient maintenant à ses yeux des proportions énormes.

--Non! ce n'est pas naturel! se répétait-il.

Et il se demandait si le mystérieux visiteur, l'Anglais de Neuilly et

l'ouvrier de la Villette, n'étaient pas les agents d'un seul et même

personnage, qui, sans qu'il s'en doutât, veillait sur lui.

Or, quel pouvait être ce personnage, sinon Laurent Cornevin?

Raymond, à cette idée, se sentait pris éblouissements. Aidé de Laurent,

il se voyait regagnant la partie perdue, et reconquérant Mlle

Simone...

Il y avait d'ailleurs à sa portée un moyen de vérifier jusqu'à un

certain point l'exactitude de ses conjectures.

Ne sachant rien de l'Anglais de Neuilly, il n'y songeait point.

Mais l'ouvrier de la Villette lui avait dit qu'il s'appelait Tellier et

qu'il était employé à l'Entrepôt.

--Je vais me mettre à sa recherche, se dit Raymond, et si je le

découvre, je saurai bien le faire parler. Mais je ne le retrouverai pas.

S'il est ce que je soupçonne, il m'aura donné un faux nom et une fausse

adresse...

Une heure plus tard, il descendait de voiture rue de Flandres, et avec

la plus industrieuse patience, il commençait ses investigations.

Ce qu'il avait prévu se réalisait.

A l'Entrepôt, Tellier était parfaitement inconnu.

Et c'est en vain qu'il s'en alla tout le long du canal, de chantier en

chantier, interrogeant tout le monde, patrons, contremaîtres, ouvriers,

payant bouteille pour délier les langues, personne ne connaissait le

nommé Tellier ni n'en avait ouï parler.

--Je suis donc sûr de mon affaire! se disait-il le soir en rentrant.

Malheureusement c'était la moindre des choses. L'existence de Laurent

constatée, le difficile était de se mettre en communication avec lui.

Pourtant, après de longues méditations, Raymond crut avoir trouvé un

expédient.

--Si Laurent veille ainsi sur moi, se dit-il, c'est donc que son

affection est profonde et sincère. Donc, s'il savait à quel point je

suis malheureux, il ferait tout pour me tirer de peine. Donc, je n'ai

qu'à le prévenir pour le voir accourir...

Et sur cette conclusion, il écrivit cette lettre:

«Vous qui venez vous informer de M. de Lespéran, êtes-vous l'homme que

je suppose? êtes-vous l'ancien associé de M. Pécheira? Si oui, faites,

au nom du ciel, que je puisse vous voir, vous parler. Ai-je besoin de

vous jurer le plus profond secret? Mon bonheur, ma vie sont en jeu...»

Cette supplique si pressante, Raymond la mit sous enveloppe, et après

l'avoir cachetée de façon à défier la curiosité la plus ingénieuse, il

la confia à la concierge de la rue de Grenelle-Saint-Germain, en la

priant de la remettre à la première personne qui viendrait le demander.

Assurément, c'était un chétif espoir que celui-là, mais enfin c'était un

espoir, et il lui donna le courage de paraître s'intéresser à

l'installation que lui préparait sa mère.

Ravie de voir son fils se fixer à Paris, près d'elle, et le trouvant

trop à l'étroit dans sa chambrette d'étudiant, Mme Delorge venait de

louer, à son intention un petit appartement qui joignait le sien, et

qui en fit complètement partie, après qu'on eut ouvert une porte de

communication.

Là, elle se plut à décorer deux pièces, une chambre à coucher et un

cabinet de travail, dont elle fit une merveille, grâce aux tableaux et

aux objets de haute curiosité qui lui restaient de la succession du

baron de Glorière.

Dans ce même cabinet, elle fit transporter le portrait du général

Delorge.

--Il te revient de droit, dit-elle à son fils. Il te rappellerait le

passé et ton devoir, si jamais tu venais à oublier....

Non, il n'était pas de danger qu'il oubliât!

Chaque jour qui s'était écoulé depuis un mois avait ajouté à sa haine

une goutte de fiel et exalté sa rage de vengeance. Tenir enfin

Combelaine et Maumussy et les écraser, était l'idée fixe qui obsédait

son cerveau.

C'est ce but qu'il poursuivait, lorsque mettant en réquisition les

influences de Me Roberjot, il s'était fait affilier à une des

sociétés sécrètes qui travaillaient au renversement de l'Empire.

La société dont Raymond se trouva faire partie tenait ses séances dans

une petite maison de la rue des Cinq-Moulins, à Montmartre et

s'intitulait la _Société des Amis de la Justice_. Un ancien représentant

du peuple en était le chef, et elle comptait parmi ses membres un grand

nombre d'avocats, quelques artistes et des médecins.

On se réunissait deux ou trois fois la semaine, le soir.

Le but qu'eût avoué l'association, dans le cas où la police eût pénétré

son existence, eût été la propagation des livres et des journaux

démocratiques.

Son but réel était de recruter et d'armer en province une armée qui, au

premier signal, arriverait donner la victoire à une révolution

parisienne.

De quelles forces disposait en France la société des _Amis de la

Justice_? Raymond ne le sut jamais exactement. Une seule fois, il

entendit le président dire:

--Nous avons plus de cinquante mille fusils.

Disait-il vrai?...

En tout cas, qu'il exagérât ou non, Raymond n'avait pas tardé à

reconnaître que ses nouveaux «amis» ne comptaient guère sur un succès

prochain, et que, s'il arrivait à temps à son but, ce ne serait pas par

eux.

Aussi, toutes ses pensées se tournaient-elles vers cet inconnu, qu'il

supposait être Cornevin, et chaque après-midi il courait rue de Grenelle

demander à la concierge des nouvelles de sa lettre.

--Je n'ai vu personne, lui répondit-elle quatre jours de suite.

Mais le cinquième, dès que Raymond ouvrit la porte de la loge:

--Il est venu! s'écria-t-elle.

Le choc, bien que prévu, fut si violent, que Raymond pâlit.

--Et vous lui avez remis ma lettre? demanda-t-il.

--Naturellement.

--Qu'a-t-il dit?

--D'abord, il a paru très étonné que vous ayez laissé une lettre pour

lui, et il s'est mis à la tourner, à la retourner, à la flairer... A la

fin, il l'a ouverte. D'un coup d'oeil, oh! d'un seul, il l'a lue. Il

est devenu cramoisi, il s'est frappé le front d'un grand coup de poing,

il s'est écrié: Tonnerre du ciel! et il est parti en courant.

Troublé jusqu'au fond de l'âme, Raymond affectait cependant une

contenance tranquille. Et la plus vulgaire prudence lui recommandait cet

effort, car il sentait rivés sur lui les petits yeux gris de la

concierge.

--Enfin, reprit-il, c'est bien tout ce que vous a dit mon ami?

--Absolument tout.

--Il n'a pas parlé de me répondre?

--Non.

--Il n'a pas demandé à quelle heure il me trouverait?

--Pas davantage.

--Cependant!...

--Quoi! puisqu'on vous dit qu'après avoir juré comme un enragé, il s'est

sauvé comme s'il eût eu le feu après lui!...

Raymond eût eu d'autres questions encore à adresser à la portière, mais

c'eût été attiser encore une curiosité qu'il ne voyait que trop

enflammée, c'eût été se livrer peut-être; il ignorait s'il avait en

cette femme une alliée ou une ennemie, et il n'avait que trop de raisons

de se défier.

Affectant donc une superbe insouciance:

--J'arrangerai cela, fit-il.

Et prenant sa clef, il se hâta de gagner son appartement, heureux de

n'avoir plus à dissimuler les horribles appréhensions qui venaient

l'assaillir.

Si le récit de la concierge était exact, et rien ne lui faisait

soupçonner qu'il ne fût pas tel, l'homme à qui sa lettre avait été

remise n'était pas, ne pouvait pas être Laurent Cornevin.

Malheureux! il venait peut-être de sauver ses mortels ennemis en leur

révélant l'existence de Laurent Cornevin.

--Je suis donc maudit! se disait-il, en se tordant les mains, je serai

donc fatal à quiconque s'intéresse à moi!...

C'est à peine si, ce jour-là, il songea à jeter un coup d'oeil sur

l'hôtel de Maillefert.

Le temps était doux, les fenêtres du salon étaient ouvertes, et dans ce

salon, autour d'une table couverte de papiers et de registres, Raymond

apercevait très distinctement sept ou huit hommes, presque tous d'un

certain âge, graves, chauves et cravatés de blanc.

Qu'était-ce que cette réunion? Il n'en vit pas la fin. La nuit venait,

un domestique apporta des lampes, et ferma les fenêtres...

--Je ne reviendrai plus ici, pensa-t-il, vaincu par cet acharnement de

la destinée. A quoi bon revenir!...

Il sortit donc, et il n'avait pas fait cent pas dans la rue de Grenelle,

lorsqu'il s'entendit appeler doucement.

C'était miss Lydia Dodge.

--Vous!... s'écria-t-il.

Elle semblait épouvantée de sa démarche, la pauvre fille; elle tremblait

comme la feuille et jetait autour d'elle des regards effarés.

--Voici trois jours, répondit-elle, que je ne fais que me promener

autour de l'hôtel, espérant toujours vous rencontrer...

Un nouveau malheur allait fondre sur lui. Raymond n'en doutait pas.

--C'est Mlle Simone qui vous envoie? demanda-t-il.

--Non, c'est à son insu que je vous guette.

--Que se passe-t-il, mon Dieu!...

--Mademoiselle va se marier... Je l'ai entendue le promettre à madame la

duchesse.

Cette nouvelle affreuse, après tout ce que lui avait dit Mlle Simone,

est-ce que Raymond n'eût pas dû la prévoir!... Elle l'atterra, pourtant.

--Simone se marie!... balbutia-t-il. Avec qui?...

--Ah! je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'elle en mourra. Après son

argent, c'est sa vie qu'on lui prend. Car elle se meurt, monsieur

Delorge, elle se meurt, entendez-vous! Alors, moi, voyant cela, je n'ai

plus hésité, je vous ai cherché; que faut-il faire?

Que faut-il faire?

Il y avait des semaines, des mois, que le malheureux vivait en face de

ce problème, qu'il y appliquait toutes les forces de sa pensée, toute

l'énergie de son intelligence, et qu'il ne découvrait aucune solution

acceptable.

--Ne rien pouvoir, répétait-il, en proie à une sorte d'égarement, rien,

rien, rien!... En être toujours à se débattre, à s'agiter dans les

ténèbres, sans un rayon de jour, sans une lueur! Être environné

d'ennemis et n'en jamais trouver un en face! Être frappé sans relâche,

et ne pas voir d'où viennent les coups! Ah! si Mlle Simone l'eût

voulu!... Mais non, c'est elle qui, volontairement, m'a lié les mains,

garrotté, réduit à l'impuissance, condamné à cette exécrable situation,

à cette existence d'humiliation, à cette lutte sans issue. Il lui a plu

de se dévouer, elle se dévoue. Je péris avec elle; que lui importe! Ah!

tenez, miss Dodge, Simone jamais ne m'a aimé!...

Du geste, comme si elle eût entendu un blasphème, la digne gouvernante

protestait.

--Vous ne m'avez donc pas comprise! interrompit-elle. Il faut donc que

je vous répète que mademoiselle ne vivra pas jusqu'à ce mariage!...

Soudainement, Raymond s'arrêta. La violence de ses émotions finissait

par lui donner cette lucidité particulière à la folie, et qui prête aux

actes des fous une apparence de logique.

--Voyons, fit-il, d'un accent bref et dur, nous sommes là qui perdons

notre temps en paroles vaines. Consultons-nous. Avez-vous idée du

stratagème qu'on a employé pour attirer Mlle Simone à Paris?...

--On lui a dit que l'honneur de M. Philippe était compromis, et que

seule, en consentant aux plus grands sacrifices, elle pouvait le

sauver...

--Alors elle a abandonné sa fortune...

--Je le crois.

--Soit, je comprends qu'on lui ait tout pris. Mais ce mariage...

--Il est, à ce qu'il paraît, non moins indispensable que l'argent au

salut de M. Philippe...

--Et vous ne savez pas quel est le misérable lâche qui prétend épouser

Mlle Simone?...

--Non...

Sans souci des passants, des espions peut-être attachés à ses pas,

Raymond parlait très haut avec des gestes furieux. Les circonstances

extérieures n'existaient plus pour lui. Il ne remarquait pas un homme

d'apparence suspecte, qui était allé se poster tout près, sous une porte

cochère, où il paraissait allumer sa pipe.

--Quand a-t-il été question de ce mariage pour la première fois?

reprit-il.

--Avant-hier.

--Dans quelles circonstances?

Visiblement, la pauvre Anglaise était au supplice.

--C'est que, balbutiait-elle, je ne sais si je dois, si je puis... Ma

profession a des devoirs sacrés, la confiance qu'on m'accorde...

Impatiemment, Raymond frappait du pied.

--Au fait! interrompit-il brusquement.

--Eh bien! donc, avant-hier, M. Philippe sortit le matin, en voiture...

--Avec qui?

--Tout seul. Lorsqu'il rentra sur les onze heures, pour déjeuner, il

était si pâle et si défait que, l'ayant rencontré dans l'escalier, j'eus

tout de suite un pressentiment. Ayant appelé son valet de chambre:

«Allez, lui dit-il, prier ma mère de me recevoir à l'instant.» Je

compris qu'une explication allait avoir lieu, et aussitôt, d'instinct,

je montai à l'appartement de madame la duchesse, comme si j'avais eu

affaire dans le petit salon qui est à côté de sa chambre. J'y étais à

peine que j'entendis M. Philippe chez madame. Ses premiers mots furent:

«Nous sommes joués abominablement!» Et immédiatement, il se mit à

parler, mais si vite, si vite, que je n'entendais presque plus rien, que

je distinguais seulement de ci et de là des lambeaux de phrases, où il

disait que c'était un abus de confiance inouï, une impudence

inimaginable, que tout était perdu, qu'on le tenait, qu'il ne lui

restait plus qu'à se brûler la cervelle. Madame la duchesse, pendant ce

temps, poussait de véritables cris de rage. Je l'entendais trépigner

jusqu'à ce que tout à coup: «Il faut s'exécuter!...» s'écria-t-elle. Et

sonnant une de ses femmes: «Allez, lui commanda-t-elle, me chercher

Mlle Simone.» L'instant d'après, mademoiselle arrivait. Que se

passa-t-il? Je ne sais; on parlait si doucement, que je n'entendais plus

rien absolument. Ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est en sortant de là,

plus pâle qu'une morte, que mademoiselle me dit: «Je me marie... Je n'y

survivrai pas!...»

[Illustration:--Je veux passer, dit Rochefort.]

Maintenant que miss Dodge était lancée, il n'y avait plus qu'à la

laisser poursuivre. Et cependant brusquement Raymond l'interrompit.

--Vous aimez Mlle Simone, dit-il, vous lui êtes dévouée, vous voulez

la sauver?...

--Oh!... monsieur.

--Eh bien! vous allez me conduire près d'elle, à l'instant!...

Épouvantée, miss Lydia se rejeta vivement en arrière, considérant

Raymond d'un oeil dilaté par la stupeur:

--Moi, bégaya-t-elle, moi vous conduire près de mademoiselle?...

--Oui.

--A l'hôtel?...

--Il le faut.

--Mais c'est impossible, monsieur!

--Rien n'est si aisé, au contraire. Vous allez prendre mon bras, et nous

entrerons ensemble, la tête haute. Me voyant avec vous, pas un valet

n'aura l'idée de me demander qui je suis ni où je vais.

--Et madame la duchesse?...

--Elle est toujours sortie à cette heure-ci.

--M. Philippe peut être là...

Raymond dissimula mal un geste menaçant:

--Je n'ai plus, dit-il, pour éviter le duc de Maillefert, les raisons

que je croyais avoir. S'il est là, tant mieux!...

--Que voulez-vous dire? grand Dieu!... s'écria la pauvre gouvernante.

Et elle, que faisait frémir la seule idée de ce qui n'est pas

convenable, oubliant qu'elle était en pleine rue, elle levait au ciel

des bras désolés:

--C'est de la folie! répétait-elle.

Peut-être disait-elle vrai. Mais Raymond en arrivait à ce point extrême

où on ne calcule plus.

--Il faut que je voie Simone, reprit-il, de cet accent dur et bref

qu'ont les hommes aux instants décisifs, et je n'ai pas le choix des

moyens...

--Elle ne vous laissera pas achever la première phrase. Votre audace la

révoltera, elle commandera de sortir.

--Marchons, miss...

Mais elle reculait, la pauvre fille, elle repoussait Raymond qui

s'avançait, elle regardait autour d'elle comme si elle eût songé à

s'enfuir.

--Et moi, reprit-elle, moi, mademoiselle me chassera comme une

malheureuse...

--Préférez-vous la laisser mourir?...

--Je serai déshonorée, perdue de réputation...

Discuter, c'était bien moins rassurer la digne gouvernante que lui

montrer l'étendue des risques qu'elle courait. Raymond le comprit:

--Miss, prononça-t-il, l'heure presse et l'occasion fuit... Prenez mon

bras...

Subjuguée, perdant son libre arbitre, elle obéit, elle marcha.

Seulement, en arrivant à la porte encore grande ouverte de l'hôtel,

dégageant vivement son bras:

--Non, je ne veux pas! s'écria-t-elle.

Raymond ne parlementa pas. D'un brusque mouvement il enleva miss Dodge

et l'entraîna dans la cour.

Deux ou trois domestiques qui causaient devant le pavillon du suisse,

ayant salué d'un air étonné, il leur rendit leur salut. Il franchit le

perron, et une fois dans le vestibule, abandonnant la pauvre

gouvernante:

--Maintenant, commanda-t-il, guidez-moi.

Oh! elle n'essaya même pas de résister. Elle s'engagea dans le grand

escalier, trébuchant à chaque marche, puis arrivée au palier du second

étage:

--Attendez-moi ici, dit-elle à Raymond, je vais prévenir mademoiselle...

--C'est inutile; marchez, je vous suis...

--Cependant...

--Allez, vous dis-je!... Voulez-vous donc lui donner le temps de la

réflexion!...

Plus morte que vive, assurément, elle obéit encore... Elle prit à droite

un couloir sombre, et ouvrant la porte d'un petit salon qu'éclairait une

grosse lampe:

--Mademoiselle, commença-t-elle...

Raymond ne la laissa pas poursuivre, il l'écarta et se montrant:

--C'est moi! dit-il.

Assise devant un petit guéridon, Mlle Simone de Maillefert était

occupée à feuilleter une grosse liasse de papiers.

A la voix du Raymond, elle se dressa d'un bloc, si violemment que sa

chaise en fut renversée, et reculant jusqu'à la cheminée, les bras

étendus en avant:

--Lui! murmurait-elle, Raymond...

Hélas! il ne fallait que la voir pour comprendre les craintes de miss

Lydia et pour trembler qu'elle ne fût atteinte aux sources mêmes de la

vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, ombre désolée. Le marbre

de la cheminée était moins blanc que son visage. Ses petites mains

amaigries avaient la transparence de la cire. Il n'y avait plus que ses

yeux de vivants, ses beaux yeux, si clairs autrefois, et qui maintenant

brillaient de l'éclat phosphorescent de la fièvre...

Mais déjà elle était revenue de sa première surprise; ses pommettes se

colorèrent légèrement, et d'un ton d'indicible hauteur:

--Vous, prononça-t-elle, chez moi!... De quel droit, et d'où vous vient

cette audace?... Vous êtes devenu fou, je pense?...

D'un geste impérieux, elle montrait la porte. Raymond n'en avançait pas

moins:

--Peut-être, en effet, suis-je devenu fou, interrompit-il d'un accent

amer. On dit que vous allez vous marier...

Elle le regarda en face, et résolûment, d'une voix qui ne tremblait pas:

--On vous a dit vrai, fit-elle.

En entrant à l'hôtel de Maillefert, même après les confidences de

l'honnête miss Lydia, Raymond s'obstinait à douter encore. Et en ce

moment, c'est à peine s'il ajoutait foi au témoignage de ses sens, à

peine s'il pouvait croire qu'il n'était pas le jouet d'un exécrable

cauchemar.

--C'est ce que je ne permettrai pas! s'écria-t-il avec une violence

inouïe.

Mlle Simone ne sourcilla pas.

--De quel droit? prononça-t-elle froidement.

--Du droit, s'écria Raymond, que me donnent mon amour et vos promesses.

Vous avez donc effacé de votre coeur ce jour où, la tête appuyée

contre ma poitrine, vous me disiez: «Une fille comme moi n'aime qu'une

fois en sa vie; elle est la femme de celui qu'elle aime ou elle meurt

fille.»

A peine entrée chez Mlle Simone, miss Lydia Dodge s'était affaissée

lourdement sur la chaise la plus rapprochée de la porte.

Peu à peu, elle avait repris ses sens. Puis elle avait écouté, et elle

n'avait pas tardé à s'épouvanter de la violence de Raymond, et aussi

d'entendre sa voix s'élever si haut qu'elle devait retentir dans tout

l'hôtel.

--Monsieur Delorge, supplia-t-elle, monsieur, au nom du ciel!...

Du geste, Mlle Simone lui imposa silence.

--Laisse-le parler, fit-elle, il est dit que pas une douleur ne me sera

épargnée.

Mais son accent trahissait un tel excès de souffrance, que Raymond

s'interrompit, et étonné de son emportement:

--Vous ne saurez jamais ce que j'ai enduré, murmura-t-il.

--Je sais que vous me torturez inutilement, et qu'il serait généreux à

vous de vous éloigner...

--Pas avant de vous avoir parlé.

Il se rapprocha, et baissant le ton, de cette voix étouffée où frémit la

passion la plus ardente:

--Je suis venu, reprit-il, pour vous éclairer sur la situation qui nous

est faite. Au-dessus des conventions sociales, il y a le droit sacré, il

y a le devoir de toute créature humaine de défendre sa vie et son

bonheur. Les bornes sont dépassées de ce qui se peut souffrir, nous

sommes dégagés. Donnez-moi la main et sortons la tête levée de cette

maison maudite. C'est pour s'approprier votre fortune qu'on veut

s'emparer de votre personne. Eh bien? abandonnez vos millions à qui les

convoite. L'argent!... est-ce que nous y tenons, vous et moi? Est-ce que

pour vous, d'ailleurs, je ne saurais pas en gagner des monceaux! Venez!

Si vous n'avez pas été la plus fausse des femmes, vous allez venir!...

Le calme de Mlle Simone était celui de ces victimes résignées qui,

dans le cirque, sous la griffe des tigres, offraient à Dieu leurs

tortures.

--Ma destinée est fixée, dit-elle. Il n'est plus au pouvoir de personne

de la changer. Je me dévoue à un intérêt que je juge supérieur à ma

vie... Ne soyez pas jaloux, je ne trahis pas mes promesses, ce n'est pas

à un autre homme que je suis fiancée, Raymond, c'est à la mort, et mon

lit nuptial sera un cercueil. Un abîme de honte s'ouvrait, mon corps le

comblera: ne le voyez-vous pas?...

Raymond parut réfléchir. Puis, après un moment de lourd silence, troublé

seulement par les sanglots de miss Dodge:

--Eh bien! soit, s'écria-t-il, je m'éloignerai si vous consentez à

m'apprendre à quelle cause sacrée vous nous sacrifiez. J'ai le droit de

savoir et de juger. Ne donnez-vous pas ma vie en même temps que la

vôtre?

--C'est un secret qui doit être enseveli avec moi!

La colère, de nouveau, gagnait Raymond.

--C'est votre dernier mot, prononça-t-il, je sais ce qu'il me reste à

faire.

--Quoi?

--J'irai trouver M. Philippe, et il faudra bien qu'il me réponde, lui,

et qu'il me rende compte de l'horrible violence qui vous est faite...

Mlle de Maillefert se redressa:

--Vous ne ferez pas cela! s'écria-t-elle.

--Je le ferai, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel! Qui donc m'en

empêcherait!

--Moi! prononça la jeune fille.

Et saisissant la main de Raymond, et la serrant avec une force dont on

ne l'eût pas crue capable:

--Moi! poursuivit-elle, si ma voix a encore un écho dans votre coeur.

Moi, qui vais, s'il le faut, tomber suppliante à vos genoux. Malheureux!

voulez-vous donc empoisonner mon agonie de cette idée horrible que je me

dévoue inutilement?

Il évita de répondre, il ne voulait pas s'engager.

--Au moins, reprit-il, dites-moi le nom de l'homme que vous allez

épouser?...

Elle semblait près de se trouver mal.

--Serez-vous donc plus ou moins malheureux, balbutia-t-elle, selon que

j'épouserais celui-ci ou celui-là?...

--N'importe, je veux savoir...

Une voix près de lui l'interrompit qui disait:

--Mlle de Maillefert épouse le comte de Combelaine...

D'un mouvement furieux, comme s'il eût reçu un coup de poignard dans le

dos, Raymond se détourna.

Et il se trouva en face de la duchesse de Maillefert et de Philippe.

La mère et le fils rentraient à l'instant même, ensemble.

En montant l'escalier, ils avaient entendu les éclats de colère de

Raymond, et ils étaient accourus.

--J'ai bien dit, répéta la duchesse, que c'est M. de Combelaine que ma

fille épouse.

Oh!... Raymond n'avait que trop bien entendu, et s'il demeurait comme

hébété de stupeur, c'était faute de trouver des expressions pour

traduire ses écrasantes sensations.

--C'est un indigne mensonge! dit-il enfin.

--Interrogez Mlle de Maillefert, fit M. Philippe, avec cet odieux

ricanement qui était devenu chez lui comme un tic nerveux dont il

n'était plus maître.

Ah! c'était plus que de la cruauté, c'était de la démence que de frapper

encore cette infortunée, qui se tenait là, défaillante, secouée de tels

frissons que ses dents claquaient.

Mais Raymond avait comme un nuage devant les yeux.

--Dites, interrogea-t-il, dois-je croire votre frère?

--Oui, articula-t-elle, faiblement, mais distinctement.

Un cri de douleur et de rage s'étouffa dans la gorge de Raymond. Un

monde s'écroulait en lui. Il chancela, et serrant convulsivement entre

ses mains ses tempes qui lui semblaient près d'éclater:

--Tu l'entends, s'écria-t-il, ô Dieu qu'on appelle le Dieu de bonté et

de justice, elle consent à devenir la femme de Combelaine, elle,

Simone!...

Puis, tout à coup, aveuglé de plus en plus par les flots de sang que la

fureur charriait à son cerveau, saisissant le poignet de Mlle Simone,

fortement, rudement:

--Vous ne savez donc pas, reprit-il, ce qu'est ce misérable?...

--Je le sais... bégaya-t-elle.

--Vous ne savez donc pas que c'est ce misérable qui a lâchement

assassiné mon père, le général Delorge...

Lourdement, Mlle de Maillefert se laissa tomber sur son fauteuil.

--Vous m'aviez dit tout cela, murmura-t-elle.

--Et vous l'épousez!

--Oui!...

Éperdu d'horreur, Raymond demeura un moment comme anéanti, puis

brusquement revenant à la duchesse:

--Et vous, madame, fit-il, vous donnez votre fille à un tel homme!

La duchesse eut une seconde d'hésitation. Puis:

--Dans les maisons comme les nôtres, prononça-t-elle, il est des

nécessités, des... raisons d'état qui priment tout. Ma fille a pu vous

apprendre que c'est librement qu'elle se dévoue...

--Librement!... interrompit Raymond, librement...

D'un geste, Mme de Maillefert l'arrêta, et d'un accent dont la

sincérité le frappa, malgré le désordre de son esprit:

--Je vous affirme, déclara-t-elle, que s'il était en mon pouvoir de

rompre ce mariage, il serait rompu à l'instant!

--En votre pouvoir!... répéta Raymond...

Et s'adressant à M. Philippe:

--Mais, ce que ne peut madame la duchesse, vous le pouvez, vous,

monsieur le duc, vous le chef de la glorieuse maison de Maillefert, le

dépositaire de l'honneur intact de vingt générations...

--Vous avez entendu ma mère, monsieur...

--Madame la duchesse est femme, monsieur, tandis que vous... L'épée que

vous ont léguée vos aïeux est-elle donc à ce point rouillée au fourreau,

qu'il vous faille accepter cette humiliation!...

La dégringolade · 第 119 / 157 题