M. de Boursonne triomphait.

--Eh bien! disait-il, avais-je raison?...

Et de fait, dans ce départ, si précipité qu'il ressemblait à une

déroute, il était difficile de voir autre chose que le résultat de la

démarche de Raymond, connue, commentée et enfin comprise.

Pourtant Raymond se défendait de se réjouir. Défiant comme tous les

malheureux qu'a toujours trahis la destinée, il se demandait en quoi cet

événement imprévu allait, soit en bien soit en mal, modifier la

situation.

Fallait-il tirer de ce départ cette conséquence que les dispositions de

Mme de Maillefert étaient changées, et qu'elle renonçait à la fortune

de sa fille?

C'eût été folie!

Il était clair que ses convoitises restaient aussi âpres, ses besoins

aussi pressants, et que, par conséquent, l'intrigue ourdie contre

Mlle Simone demeurait toujours aussi menaçante.

Si encore la fuite de la duchesse eût rendu à Raymond l'accès du

château!...

Mais il n'en était pas ainsi. Retourner à Maillefert lui était interdit

sous peine de provoquer un nouveau revirement d'opinion, et de

réhabiliter la mère aux dépens de la fille. Par les convenances

désormais, plus sévèrement que par la volonté de la duchesse, il se

trouvait séparé de Mlle Simone.

--Non, je ne la reverrai pas, se dit-il.

C'est une justice à lui rendre: il ne chercha pas positivement à la

revoir. Seulement il est de ces hasards propices qui jamais ne manquent

de servir les amoureux.

Mlle Simone sortait beaucoup, Raymond était toute la journée dehors:

dès le lendemain ils se trouvaient en présence, au détour de la route de

Gennes, de l'autre côté du pont.

D'un même mouvement ils s'arrêtèrent, interdits, hésitants... Chacun au

dedans de soi entendait la voix de la raison lui crier de passer outre.

Mais il est des entraînements trop forts... Ils s'abordèrent en dépit de

miss Lydia Dodge, la respectable gouvernante anglaise, et leurs mains

frémissantes s'effleurèrent.

Ce jour-là, Raymond sut ce qui, de l'avis de Mlle Simone, avait

déterminé le brusque départ de Mme de Maillefert.

Comme elle se présentait chez une dame de la haute noblesse et qui

était un peu de ses parentes, cette dame s'était montrée sur le haut de

l'escalier et avait crié à ses gens:

--Je n'y suis pas pour la mère de ma pauvre petite Simone.

L'outrage était sanglant, venant d'une femme qui donnait le ton dans le

pays.

--Et ce qu'il y a de pis, ajoutait tristement la malheureuse jeune

fille, c'est que ma mère s'en prend à vous, monsieur Raymond, à nous,

veux-je dire, de ce cruel affront. Jamais elle ne nous le pardonnera.

Mlle Simone n'avait, d'ailleurs, rien surpris qui pût lui donner

l'idée même la plus vague de ce qu'allait tenter la duchesse de

Maillefert.

Et lorsque Raymond lui parla de l'expédition de M. Verdale et de M. de

Combelaine, et des soupçons qu'il en avait conçus:

--Ce n'est pas, répondit-elle, la première fois que ma mère et mon frère

amènent ici des gens à qui ils proposent d'acheter mes propriétés...

Mais qu'importe! puisque je suis résolue à ne pas vendre...

Raymond et Mlle Simone ne restèrent pas ensemble dix minutes, et

personne ne passa sur le chemin pendant qu'ils causaient...

Eh bien! tels sont les petits pays, et la télégraphie labiale y est si

perfectionnée, que deux heures plus tard, lorsque Raymond rentra au

_Soleil levant_:

--Vous avez vu Mlle Simone? lui dit M. de Boursonne.

--Oui, répondit-il en rougissant.

--Eh bien! c'est une folie! déclara le vieil ingénieur.

Et après un moment de réflexion:

--Mais baste! ajouta-t-il, je n'y vois pas grand inconvénient, nous ne

sommes plus pour longtemps aux Rosiers.

C'était vrai. En dépit des événements de chaque jour, le travail de M.

de Boursonne avançait.

Tous les matins, depuis une quinzaine, il annonçait qu'il allait

transporter plus loin son quartier général. Puis, tous les soirs, retenu

par l'idée du chagrin de Raymond, il remettait le déménagement...

Seulement il n'y avait plus à le remettre sans de graves inconvénients.

Le terrain des études s'éloignait de plus en plus, et il fallait

maintenant une heure et demie de marche pour s'y rendre.

--Donc, mon cher Delorge, disait le vieil ingénieur, je ne vous accorde

plus que quatre jours de répit... Profitez de votre reste...

C'est encouragé par cette certitude d'un éloignement prochain, que

Raymond osa se retrouver sur le passage de Mlle Simone.

Telle était alors leur situation que cette séparation n'ajoutait guère à

leurs tristesses. Raymond, d'ailleurs, ne devait pas s'éloigner

beaucoup. Il pensait s'établir aux Ponts-de-Cé, et comptait bien chaque

dimanche accourir aux Rosiers...

Ainsi, il espérait un avenir tolérable, lorsque, la veille du départ des

Rosiers, M. de Boursonne aperçut dans son courrier un large pli au

timbre du ministère...

--Quoi de nouveau?... fit-il, en rompant l'enveloppe.

Mais au premier coup d'oeil jeté sur la lettre, il pâlit légèrement.

--Par le saint nom de Dieu...

Saisi d'une appréhension sinistre, Raymond s'était approché.

--Qu'est-ce encore? demanda-t-il.

D'un geste rageur, le vieil ingénieur avait roulé la lettre entre ses

mains.

--Il y a, répondit-il, que vous ne faites plus partie de mon service.

Vous êtes nommé ingénieur ordinaire dans le département des

Bouches-du-Rhône. On vous donne huit jours pour vous rendre à votre

poste. Vous recevrez votre commission demain!...

Immobile de stupeur, Raymond semblait pétrifié. Il avait accoutumé son

esprit aux pires éventualités, hormis à celle-là.

--Ce n'est pas possible! bégayait-il. Jamais semblable mesure n'a été

prise. A-t-on à se plaindre de moi? En quoi ai-je démérité?...

Imperceptiblement M. de Boursonne haussait les épaules.

--Je suis votre chef de service, mon cher Delorge, dit-il, et je vous ai

toujours montré les notes que j'adressais à l'administration; par

conséquent...

Au premier étourdissement de Raymond, la colère succédait.

--Par conséquent, reprit-il, je suis victime d'une mesure

exceptionnelle...

--Mme de Maumussy vous avait prévenu.

--C'est vrai. J'ai des ennemis, ils sont puissants, et à se faire

l'exécuteur de leurs hautes oeuvres, on gagne de l'avancement, des

places, de l'argent, des croix... Mais nous ne sommes plus en 1852, nous

sommes en 1869, la presse a reconquis le droit de parler, je puis écrire

aux journaux, dénoncer l'abominable combinaison dont je suis victime...

D'un geste, M. de Boursonne l'arrêta.

--J'en suis fâché, dit-il, mais cette satisfaction même vous est

enlevée. On vous déplace brutalement, c'est vrai; contre tous les

usages, c'est indiscutable; seulement... relisez la lettre, voyez le

poste qui vous est assigné, et vous reconnaîtrez qu'on vous donne de

l'avancement...

C'était parfaitement exact. Les précautions étaient prises.

--A ce point, continua le vieil ingénieur, que je me demande si

l'administration, que vous accusez, n'est pas parfaitement innocente.

Croyez-vous donc qu'on est allé dire brutalement à notre directeur:

«Voilà un garçon qui nous gêne beaucoup en Maine-et-Loire, rendez-nous

le service de l'envoyer au diable, dans les Bouches-du-Rhône, par

exemple!» Non! Vos adversaires ne sont, parbleu! pas si naïfs. Ils

auront dit, bien plus vraisemblablement: «Voici un charmant jeune homme,

auquel nous nous intéressons vivement, et nous vous serions infiniment

obligés de lui donner un emploi dans le Midi, où il a des intérêts.» De

telle sorte que, si l'administration a fait un passe-droit, c'est,

suppose-t-elle, à votre bénéfice, et non pas à votre détriment.

D'un formidable coup de poing, Raymond ébranla la table.

--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que moi, le fils du général Delorge, je

semblerais avoir sollicité les faveurs de l'empire!... C'est-à-dire que

je serais à jamais déshonoré!... Mais cela ne sera pas. Les misérables

qui s'acharnent à ma perte n'ont pas tout prévu. Je puis donner ma

démission... Je la donnerai. Oui, c'est résolu, et désormais

irrévocable; je ne fais plus partie de l'administration des ponts et

chaussées.

Plus attristé certainement que surpris, M. de Boursonne considérait

Raymond qui déjà s'était assis devant le bureau et se préparait à

écrire.

--Réfléchissez, mon cher Delorge, lui dit-il doucement.

--A quoi bon!...

--Votre démission envoyée, que ferez-vous? de quoi vivrez-vous?...

--Je l'ignore.

--Prenez garde! Un homme de coeur doit avoir une situation à offrir à

la femme qu'il aime...

--Oh!... je trouverai toujours à me caser!...

Déjà il avait commencé à rédiger sa démission, le vieil ingénieur

l'arrêta.

--Et votre mère!... prononça-t-il.

Raymond pâlit, mais sans poser la plume:

--Pauvre femme, murmura-t-il, si elle savait!... Mais je ne m'appartiens

plus, les événements m'emportent, il faut que ma destinée

s'accomplisse!...

Il fallait être M. de Boursonne pour insister encore.

--Alors, vous resterez aux Rosiers? ajouta-t-il.

--Oui.

--Que pensera-t-on, dans le pays, quand on vous verra abandonner votre

situation pour demeurer près de Mlle de Maillefert? Croyez-vous que

sa réputation n'en souffrira pas? A votre place, avant de rien décider,

je prendrais son avis...

Mais Raymond en avait assez des angoisses où il se débattait, des

indécisions perpétuelles, des énervantes alternatives de crainte et

d'espoir.

--A quoi bon consulter Mlle Simone! répondit-il. Peut-elle me

conseiller de briser ma carrière? Peut-elle, en me conseillant de

rester, me sacrifier toutes ses pudeurs de jeune fille?... Elle me

demanderait de céder, cette fois encore, de l'abandonner, de partir...

et je ne le veux pas.

Et, d'une main ferme, il signa la démission qu'il venait de libeller,

une de ces démissions sur lesquelles il n'y a pas à revenir.

--Qui eût cru, pourtant, mon cher Delorge, disait le vieil ingénieur,

que j'achèverais sans vous ces études qui seront l'oeuvre capitale et

l'honneur de ma vie?...

La soirée qu'ils passèrent ensemble, et qui devait être la dernière, ne

fut cependant pas trop triste, chacun d'eux mettant son amour-propre à

faire parade d'un stoïcisme bien loin de son coeur.

Mais le lendemain matin, à la gare, le moment de la séparation venu, il

n'était plus question de stoïcisme.

C'est les larmes aux yeux, que le vieil ingénieur embrassait son «jeune

ami».

--Ah çà! lui disait-il, j'espère bien que vous viendrez me rendre

visite. Allons, adieu, et bon courage! Et pas de folies, morbleu! Et si

je puis vous être bon à quelque chose, un mot, et j'accours...

Le train était déjà hors de vue, que Raymond demeurait encore sur le

quai, immobile, regardant d'un oeil morne les derniers tourbillons de

fumée rouler en spirales, s'éparpiller et se dissoudre.

Mais deux coups légèrement frappés sur son épaule ne tardèrent pas à

l'arracher à ses sombres méditations.

C'était maître Béru qui se permettait cette familiarité, maître Béru qui

avait tenu à mettre M. de Boursonne en wagon, et qui maintenant disait à

Raymond:

--Rentrons-nous?

--Rentrons...

Ce n'est pas sans intention que l'hôtelier du _Soleil levant_ avait tenu

à escorter Raymond. Aussi, après avoir célébré les mérites de M. de

Boursonne, après avoir prié Dieu de lui conserver au moins un de ses

hôtes:

--Mais est-il vrai, interrogea-t-il, que monsieur ne soit plus

ingénieur?

Tressaillant, Raymond s'arrêta.

--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il.

--C'est que... répondit maître Béru embarrassé, c'est que, hier, j'ai

entendu les piqueurs dire comme cela que monsieur a donné sa

démission... On en parle dans le bourg... et je me disais, à part moi,

que ce doit être une plaisanterie.

Fallait-il nier la vérité? nier un fait qui serait reconnu exact

vingt-quatre heures plus tard? A quoi bon?...

--Ce n'est pas une plaisanterie, répondit Raymond.

--Ah! fit maître Béru, ah! ah!...

Puis clignant de l'oeil d'un air finaud:

--Je comprends, dit-il.

Maître Béru donnait là à Raymond la notion exacte de ce qu'on allait

penser de son séjour dans le pays. De même que l'hôtelier du _Soleil

levant_, un millier de braves gens allaient se dire: «Je comprends.»

Et c'est un terrible public, que celui d'une petite ville quand il croit

comprendre, quand il croit avoir trouvé pâture pour sa curiosité.

--C'est maintenant qu'il me faut consulter Mlle Simone, pensa

Raymond...

C'était sur la route de Trèves qu'il l'avait rencontrée la dernière

fois, tout en haut de la côte, à un endroit où le chemin longe le parc

de Maillefert, non loin des ruines de l'ancien château...

C'est là qu'il alla se poster...

Depuis deux jours le temps s'était remis au beau. Le ciel était clair et

il gelait. Le blanc soleil de décembre faisait scintiller la glace dans

les ornières et suspendait comme des girandoles aux branches chargées de

givre.

Le visage cinglé par la bise âpre et toute chargée de poussière, Raymond

n'avait pas tardé à franchir le fossé de la grande route et s'était

abrité derrière un gros chêne.

De cette place, son regard embrassait un des plus beaux paysages de la

Loire, un paysage dont une large portion appartenait à Mlle de

Maillefert.

C'était à elle, ces immenses prairies, tout au fond de l'horizon, à elle

ces plantureuses métairies vers la Ménitrée, à elle encore ces grands

bois et toutes ces vignes suspendues aux coteaux.

Et il songeait tristement que c'était cette fortune immense et si

ardemment convoitée qui faisait le malheur de Mlle de Maillefert et

élevait entre elle et lui une infranchissable barrière.

Ah! que n'était-elle pauvre, comme ces paysannes au visage bleui par le

froid, qui passaient, revenant du marché de Trèves, portant leur panier

appuyé à la hanche et faisant claquer leurs galoches sur la terre

durcie!

--Alors, pensait Raymond, on ne la disputerait pas à mon amour.

Le temps passait, néanmoins, et il commençait à s'inquiéter, quand, tout

en bas de la côte, il aperçut deux femmes qui s'avançaient rapidement.

Elles étaient fort loin encore... n'importe!

Il reconnut, il devina plutôt Mlle Simone, enveloppée d'un manteau de

drap brun à collet, et miss Lydia Dodge, la gouvernante anglaise, toute

empaquetée de châles et de pelisses, les mains plongées jusqu'au coude

dans un manchon.

--Enfin!... murmura-t-il.

Mais presque aussitôt une crainte terrible le saisit, qui jusqu'à ce

moment ne s'était pas présentée à son esprit.

Si Mlle de Maillefert allait s'étonner de son audace, repousser

dédaigneusement cette protection dont il prétendait l'entourer et lui

commander de quitter les Rosiers!...

--Comment prévenir ce malheur? se disait-il...

Et cependant Mlle Simone et miss Lydia avançaient, elles

approchaient. Quelques pas encore, et elles allaient dépasser Raymond...

Il se décida à sauter sur la route.

--Ah! mon Dieu!... s'écria la gouvernante épouvantée, car elle ne

reconnaissait pas cet homme, qui se dressait ainsi soudainement comme

une apparition.

Mlle de Maillefert le reconnut bien, elle!

Vivement elle marcha sur lui, et, sans lui laisser le temps d'articuler

une syllabe, d'une voix altérée:

--Vous avez laissé le baron de Boursonne partir seul? dit-elle. Vous

avez donné votre démission?...

--Oui.

Jamais Mlle Simone et Raymond ne s'étaient rencontrés sans que miss

Lydia Dodge protestât, comme c'était son office de gouvernante, contre

ce qui lui semblait la plus choquante des inconvenances.

[Illustration: Un canot l'attendait, il y descendit.]

Cette fois, Mlle de Maillefert l'arrêta au premier mot.

--Oh!... grâce, Lydia!

Et s'adressant à Raymond:

--Je croyais, dit-elle, que votre position était votre seule fortune...

--Ce n'est que trop vrai.

Elle rougit extrêmement, et regardant Raymond d'un air singulier, comme

si tout à coup quelque soupçon étrange eût tressailli en elle:

--Mais alors, fit-elle, qu'allez-vous devenir?...

A son tour, Raymond était devenu pourpre.

Il frémissait à cette pensée que Mlle de Maillefert pût le croire

capable lui aussi d'un honteux calcul.

--Si modestes que soient mes ressources, répondit-il, elles peuvent me

suffire pour le présent, et avant qu'elles ne soient épuisées, la

destinée se lassera peut-être. L'avenir n'a rien qui doive m'inquiéter.

Le jour où il le faudra, je retrouverai sans peine l'équivalent de ce

que je perds.

Déjà le soupçon de la jeune fille s'était évanoui, cela se voyait à

l'éclat de ses beaux yeux.

--Mais moi, dit-elle, je ne saurais accepter un tel sacrifice...

Cette phrase, c'était la récompense de la décision de Raymond.

--Ah!... que parlez-vous de sacrifice!... s'écria-t-il. Il n'y a

d'ailleurs plus à revenir sur ce qui est fait...

--Et c'est pour moi!... pour moi!...

--Il n'y avait pas à hésiter. Nos ennemis voulaient m'éloigner, rester

était donc mon devoir...

Cependant, miss Lydia Dodge grelottait sous ses fourrures, et son nez se

détachait de plus en plus rouge sur sa large face blême.

--Au moins, marchons, dit-elle.

--Soit, fit Mlle Simone.

Et tout en marchant:

--Ainsi, dit-elle à Raymond, vous comptez rester aux Rosiers!...

Il secoua la tête.

--Je n'ai pas de projet arrêté, répondit-il avec un tremblement dans la

voix. Je suis venu vous consulter. Disposez de moi. Votre volonté sera

la mienne. Si vous l'ordonnez, je m'éloignerai sans murmure. Mon séjour

aux Rosiers peut être mal interprété...

--Il le sera, n'en doutez pas, soupira miss Lydia.

Mlle Simone l'arrêta court.

--Hélas! fit-elle, avec la plus douloureuse expression, n'en est-ce pas

fait déjà de ma réputation de jeune fille!... La fleur de l'honneur

touchée par la calomnie est flétrie à jamais...

Et brusquement, comme si elle se fût défiée de son émotion:

--Mais une détermination si grave ne saurait être prise sans réflexion,

dit-elle... Je réfléchirai... A demain, monsieur Raymond, à la même

heure, ici...

Et prenant le bras de miss Lydia Dodge, elle l'entraîna à travers bois

dans la direction du château.

--Pourvu, mon Dieu! qu'elle ne me chasse pas! murmurait Raymond.

La veille encore, avant d'avoir reçu l'avis de son changement, il se

résignait sans trop de peine à suivre M. de Boursonne à son nouveau

quartier général, près des Ponts-de-Cé...

Aujourd'hui, s'éloigner, ne fût-ce que d'une lieue, perdre de vue les

girouettes du château de Maillefert, révoltait tout son être, comme la

perspective d'un supplice pire que la mort...

C'est dire que le lendemain, bien avant le moment fixé, il arpentait

d'un pied fiévreux la route de Trèves, inventant mille plans, les

remuant dans sa tête, les adoptant et les rejetant tour à tour...

Deux heures enfin sonnèrent à l'église de Trèves...

Mlle Simone parut, accompagnée, comme la veille, de miss Lydia Dodge.

En trois bonds Raymond fut près d'elle, et haletant d'anxiété, comme

s'il eût attendu un arrêt de vie ou de mort:

--Eh bien! demanda-t-il.

Doucement, Mlle de Maillefert remua la tête, et avec un triste

sourire:

--Je ne suis pas plus avancée qu'hier, répondit-elle. Je ne me reconnais

plus, je ne suis plus moi. Je me trouble, je faiblis, j'hésite, je ne

sais pas prendre une résolution...

--Ah! c'est que je ne dois pas m'éloigner, s'écria Raymond.

--Par instants, poursuivait la jeune fille, de sa voix de cristal, j'ai

presque peur... je frissonne sans savoir pourquoi. Et cependant, pour le

moment au moins, je n'ai rien à redouter. Ma mère a emporté une somme

très considérable, et tant qu'elle n'aura besoin de rien, je puis être

tranquille... Elle n'est pas méchante, ma mère, Philippe non plus n'est

pas méchant... Ce n'est pas leur coeur qui est mauvais, c'est leur

pauvre tête qui est folle...

Raymond s'étonnait de tant d'indulgence, ne comprenant pas que c'était

pour elle-même autant que pour lui que Mlle Simone plaidait ainsi les

circonstances atténuantes.

--Hélas! dit-il, ce n'est ni Mme de Maillefert ni M. Philippe que je

crains... C'est de M. de Maumussy que je me défie, de M. de Combelaine

et de M. Verdale. Que sont-ils venus faire ici?...

Il hésita une seconde, rougit légèrement et ajouta:

--C'est encore Mme de Maumussy qui m'effraie... Plusieurs fois j'ai

lu dans ses yeux et vu monter à ses lèvres comme l'aveu de quelque

abominable trahison... Un complot s'ourdit contre vous, et sûrement elle

en est la complice...

Le calme de Mlle Simone ne se démentait pas.

--Que voulez-vous qu'on tente contre moi? fit-elle.

Et après une minute de réflexion:

--Cependant, ajouta-t-elle, si réellement vous le croyez utile...

restez.

Mais miss Lydia Dodge avait réfléchi, elle aussi, et coupant court aux

actions de grâce de Raymond:

--Peut-être, commença-t-elle, est-il un moyen de tout concilier. Un peu

de prudence ne gâte jamais rien. M. Delorge pourrait s'éloigner en

apparence, et rester en réalité. Il s'établirait dans quelque ferme des

environs, sous un nom supposé, et le soir, couvert de vêtements

d'emprunt...

Un flot de pourpre inondait le beau visage de Mlle Simone.

--Nous cacher, interrompit-elle, ruser, mentir... jamais! Ce n'est par

la fourberie qu'on sort d'une situation fausse. De ce qui est un

malheur, ne faisons pas une honte. Si Raymond doit rester, que ce soit

ouvertement et en avouant hautement que c'est pour moi qu'il reste. Ma

réputation en souffrira, mais moins que de cachotteries indignes. Et

c'est à Raymond, seul, que je dois compte de ma réputation, car si je ne

suis pas sa femme, je ne me marierai jamais.

Personne jamais ne se vit si interdit que le fut miss Lydia Dodge de la

soudaine véhémence de Mlle de Maillefert.

Cette façon d'envisager la situation déroutait absolument ce qu'elle

appelait fastueusement ses idées.

C'est qu'avec sa tournure exotique, son grand corps osseux, ses lèvres

pincées sur de longues dents jaunes, son teint blême, son nez rouge et

ses yeux ronds, cette brave et honnête gouvernante anglaise possédait,

pour son malheur, une âme sensible et la plus romanesque des

imaginations.

Septième fille d'un pauvre ministre protestant des environs de Londres,

aussi disgraciée par la fortune que par la nature, miss Lydia n'en avait

pas moins passé sa jeunesse à attendre,--comme les princesses des contes

de fées--le héros jeune et beau qui devait réaliser ses rêves.

Il ne s'était pas présenté, ce héros.

Mais la misère était venue.

Le ministre étant mort, sa nombreuse famille avait été réduite à se

disperser pour chercher sa vie, et force avait été à miss Lydia

d'accepter une place de gouvernante.

Ah! le coup lui avait été rude, et ce n'est pas sans d'horribles

déchirements qu'elle avait descendu tout au fond de son âme, comme en un

sépulcre inviolable, ses riantes illusions.

Depuis, bien des années s'étaient écoulées fécondes en déceptions. Elle

s'était, à la longue, résignée aux tristesses du célibat. Mais en dépit

de tout, sous l'enveloppe glacée et raide de la gouvernante anglaise,

battait toujours le coeur ardent de la fille du ministre.

Cette vie de poétiques amours qu'elle n'avait pu vivre en réalité, miss

Lydia n'avait jamais cessé de la poursuivre en songe.

Le soir venu, lorsqu'elle avait regagné sa chambrette et tiré ses

verroux, elle se dédommageait des platitudes et des écoeurements de sa

besogne d'institutrice, en se précipitant dans une existence nouvelle,

la sienne, chimérique et splendide.

Alors, avec une âpre avidité, elle dévorait pêle-mêle tout ce qu'elle

avait pu se procurer de romans, se passionnant pour les héros

respectueux et tendres, pleurant de vraies larmes avec les héroïnes

innocentes et persécutées, s'émouvant d'amours imaginaires et d'émotions

frelatées.

De ces lectures nocturnes, elle avait retiré, croyait-elle sincèrement,

une connaissance parfaite du monde, la science de la vie, l'expérience

des passions, et surtout cette fécondité d'expédients qui ouvre des

issues aux situations les plus désespérées...

Dans de telles conditions, et lorsqu'elle se considérait comme une

victime des exigences sociales, comment ne se serait-elle pas intéressée

à l'amour de Raymond et de Mlle Simone?

Elle leur avait toujours présenté quantité d'observations convenables,

parce que c'était son devoir de gouvernante, mais au fond du coeur

elle était leur complice dévouée, estimant même qu'ils étaient un peu

bien naïfs, et qu'à leur place elle n'eût pas été embarrassée d'imaginer

quelque solution comme en trouvaient toujours ses auteurs favoris pour

arranger toute chose au gré de tout le monde.

Le pis, c'est que Raymond était absolument de l'avis de Mlle de

Maillefert.

--On ne doit se cacher que de ce dont on rougit, déclara-t-il.

Dissimuler notre amour serait le déshonorer.

--Et d'ailleurs, ajouta Mlle Simone, tout ceci ne saurait se

prolonger... Nous réfléchirons, nous verrons... Dieu m'inspirera... Je

trouverai peut-être un moyen de fléchir ma mère, de concilier ses

volontés avec mes devoirs...

Le jour baissait, cependant...

Pressés par miss Lydia, Mlle Simone et Raymond se séparèrent, mais

non sans s'être promis de se retrouver à la même heure et au même

endroit.

Et en effet, les jours suivants, quantité de gens les aperçurent,

marchant à pas lents, le long de la route de Trèves.

Dame!... cela parut drôle, selon l'expression de M. Bizet de Chenehutte,

et quelques personnes déclarèrent que c'était par trop d'effronterie,

que de s'afficher ainsi.

--On se cache, que diable! disaient les austères de l'hypocrisie.

D'autres disaient, et cela surtout dans la société qui avait été celle

de la duchesse de Maillefert:

--Ce jeune M. Delorge est aussi par trop bon enfant! C'est moi qui, à sa

place, aurais tôt fait d'enlever la jeune personne...

Tous ces propos, et bien d'autres encore, étaient fidèlement rapportés à

Raymond par M. Bizet de Chenehutte, lequel, bon gré mal gré, s'était

constitué son agent volontaire et son avocat, et courait le pays pour

recueillir les on-dit et former, à ce qu'il prétendait, l'opinion

publique.

Mlle de Maillefert et Raymond se souciaient bien de cette opinion,

vraiment!...

Étourdis de ce répit soudain que leur accordait la destinée, ils se

hâtaient d'en profiter, oubliant, pour se concentrer dans le calme de

l'heure présente, les orages du passé et les nuages de l'avenir.

Insensiblement, ils en étaient déjà, au bout d'une semaine, à enfreindre

les règles qu'ils s'étaient imposées.

Tout d'abord, ils se lassèrent de se promener sur le grand chemin de

Trèves, en butte à l'indiscrète curiosité des passants.

Un jour que Mlle Simone avait à faire une course pressée, Raymond lui

avait offert son bras, elle l'avait accepté et ils s'en étaient allés,

suivis de miss Lydia, jusqu'à Saint-Maur, tantôt par la traverse qui

suit les coteaux, tantôt le long du sentier qui côtoie la Loire...

Mais le lendemain, le temps était devenu si mauvais, que rester dehors

n'était pas possible.

Et Raymond eut l'idée d'aller demander un abri aux ruines du vieux

manoir de Maillefert.

--Autant vaudrait recevoir M. Delorge au château neuf, objectait miss

Lydia.

Mieux eût valu même. Seulement... seulement, ce n'était pas l'avis de

Raymond ni de Mlle Simone.

Si bien que la pluie persistant, ils s'accoutumèrent à passer leur

après-midi dans les ruines. Il s'y trouvait, au rez-de-chaussée, une

immense salle voûtée, où on avait accumulé toutes sortes de débris,

chapiteaux de colonnes et de pierres sculptées, et c'est là qu'ils se

réfugiaient.

Une fois, Mlle Simone ayant eu les pieds mouillés, Raymond se mit en

quête et réunit assez de bois sec pour allumer un grand feu clair dans

l'immense cheminée.

--Ah! que cette bonne flambée me réjouit! s'était écriée la jeune fille.

Que n'en avons-nous toujours une semblable!

Pour Raymond c'était un ordre.

Quand Mlle de Maillefert arriva le lendemain, il y avait un grand

brasier dans l'âtre: il en fut de même les jours suivants.

--Le malheur nous oublierait-il donc? se disaient-ils quelquefois.

Raymond ne recevait pas de lettres de Paris. Il n'ouvrait plus un

journal.

Il entendait bien dire que les affaires allaient mal, que l'Empire

hésitait entre un ministère libéral et un nouveau coup d'État... Mais

que lui importait?

Ce qui l'occupait, c'était le projet qu'il avait formé de décider

Mlle Simone à acheter le consentement de sa mère en lui abandonnant

une portion de sa fortune.

Elle s'était d'abord révoltée lorsqu'il lui en avait parlé.

Mais peu à peu il lui avait exposé un plan grâce auquel il se faisait

fort de reconstituer le capital sacrifié en moins de temps que ne

mettraient à le dévorer la duchesse et son fils.

Et elle se laissait aller à discuter, tant, aux charmes nouveaux de

cette douce existence, se détrempait sa volonté si ferme...

Ainsi, vers la fin de décembre, par une froide journée, ils étaient

assis près du foyer, causant à voix basse, pendant que miss Lydia

lisait, lorsque tout à coup un grand bruit se fit de pierres qui

s'éboulaient, et des pas précipités retentirent dans les ruines.

--Qu'est cela? s'écria Raymond en se dressant d'un bond.

Mais avant qu'il eût le temps de s'élancer dehors, M. Bizet de

Chenehutte, pâle, effaré, sans haleine apparut.

--Ah!... c'est ce que je ne saurais souffrir! prononça durement Raymond,

pensant que la curiosité amenait M. Bizet.

Alors lui:

--M. Philippe!... dit-il. Prenez garde. Il est arrivé il y a une

heure... Je l'ai épié... Il vient, il me suit...

Mlle Simone s'était levée.

--Mon frère!... balbutia-t-elle.

--Moi-même! répondit une voix railleuse. Et M. Philippe se montra,

toujours le même, pâle, exténué, ricanant.

C'est le lorgnon à l'oeil, qu'il toisait tour à tour les acteurs de

cette scène étrange, miss Lydia affaissée sur un fût de colonne, Mlle

Simone appuyée contre l'immense cheminée, M. Bizet qu'agitait un frisson

nerveux, et enfin Raymond, debout, la tête rejetée en arrière, le défi

dans les yeux et la menace aux lèvres.

--Singulier endroit pour donner des rendez-vous, ricana-t-il, quand on

possède un des plus beaux châteaux de l'Anjou!...

Puis, s'adressant à Mlle Simone:

--Car nous donnons des rendez-vous, chère soeur, ajouta-t-il. Nous,

sans pitié pour les fautes des autres, nous avons aussi nos petites

faiblesses.

--Ah! pas un mot de plus! interrompit Raymond d'un accent terrible.

Machinalement, le jeune duc recula.

--Un duel!... fit-il.

D'un geste rapide, Raymond venait de ramasser une lourde branche de

chêne.

--Non, pas un duel, dit-il d'une voix sourde. Personne jamais, moi

présent, ne manquera au respect dû à Mlle de Maillefert.

M. Philippe comprit. Ivre de douleur et de colère, Raymond était homme,

à la moindre offense, à le tuer comme un chien.

--Vous vous méprenez, mon cher Delorge, dit-il. Ma soeur est en âge de

savoir ce qu'elle fait, et j'ai trop besoin d'indulgence pour avoir le

droit de me montrer sévère... Si je vous ai troublés, c'est que j'arrive

de Paris pour parler à Simone, à l'instant même, d'une affaire qui

intéresse l'honneur de notre maison, et qu'on m'a dit que je la

trouverais ici...

A coup sûr, quelque chose d'extraordinaire se passait... Son attitude,

son air, ses paroles conciliantes, tout le prouvait.

--Voulez-vous rentrer au château, Simone, ajouta-t-il, et m'accorder un

moment d'entretien?...

La jeune fille, sans mot dire, s'avança...

--Mademoiselle!... supplia Raymond.

Il la suivait. M. Philippe l'arrêta.

--Permettez!... dit-il. Vous n'êtes pas encore de la famille, et nous

avons du linge sale à laver...

Et il entraîna Mlle Simone, suivi de miss Lydia qui trébuchait à

chaque pas.

--Voilà un événement! répétait M. Bizet, qui avait enfin repris haleine.

Puis vivement:

--Il est clair, mon cher Delorge, continua-t-il, que M. Philippe avait

des mouchards à vos trousses. Il est venu ici tout droit, sans parler à

personne. Malheureusement, je n'ai pu le devancer assez...

Mais Raymond ne l'écoutait pas.

--Qu'est-il venu faire ici?... Quel dessein sinistre l'amène? Quelle

intrigue abominable? Que veulent-ils encore de cette malheureuse?...

Il perdait la tête et M. Bizet eut toutes les peines du monde à le

ramener aux Rosiers...

Ce n'était pas un méchant garçon que M. Bizet. Ayant déclaré qu'il était

incapable d'abandonner un ami malheureux, il s'était installé près de

Raymond, dans sa chambre du _Soleil levant_, lorsque tout à coup il

poussa un cri.

Il venait de voir passer M. Philippe dans une voiture qui gagnait la

gare au grand trot.

Arrivé par l'express de midi, il repartait par le train de quatre

heures...

--Je vais donc savoir ce qui s'est passé! s'écria Raymond.

Et, sans rien vouloir entendre, il s'élança comme un fou vers

Maillefert...

Les portes étaient grandes ouvertes; il entra. Mais il eut beau appeler,

personne ne lui répondit. La peur le gagnait: il monta...

Dans le petit salon bleu, éclairé par une seule bougie, Mlle Simone

gisait sur un fauteuil, si pâle, si effroyablement changée, qu'il la

crut morte.

Elle vivait, mais toute pensée semblait éteinte en elle, c'est d'un

oeil hagard qu'elle le regardait, et, à ses ardentes questions, elle

ne répondait rien, sinon:

--Par pitié! éloignez-vous, laissez-moi! Demain, à demain!...

C'est la mort dans l'âme qu'il se retira. Jamais ses angoisses n'avaient

eu cette épouvantable intensité.

Cependant le lendemain à midi il était encore sans nouvelles, et il

allait remonter à Maillefert, lorsque maître Béru lui apporta une

lettre.

Le coeur serré d'un horrible pressentiment, il rompit le cachet et

lut:

«Quand vous parviendront ces lignes, j'aurai pour toujours quitté

Maillefert. L'honneur même est perdu. Si vous m'aimez, au nom de

notre amour, ne cherchez jamais à me revoir. Je suis la plus

malheureuse des créatures. Adieu, ô mon unique ami, adieu!...»

Raymond chancelait comme sous un coup de massue.

[Illustration:--Là sont mes armes! disait-il...]

--Insensés, murmurait-il. Tandis que nous nous endormions, les autres

veillaient, eux!...

Puis, tout à coup, avec un effrayant éclat de colère:

--Voilà donc, s'écria-t-il, ce que complotaient Maumussy et

Combelaine... Simone! ils m'ont volé Simone!... Ah! les misérables!

C'est Dieu qui me punit d'avoir oublié que j'avais mon père à venger...

Le soir même, Raymond Delorge partait pour Paris.

La dégringolade · 第 114 / 157 题