Attendre!...
C'est à cet intolérable supplice que depuis des années Raymond était
condamné.
Que toutes les passions tour à tour déchirassent son âme, qu'il haït
jusqu'à la fureur ou qu'il aimât jusqu'au délire, qu'il fût écrasé sous
le plus sombre désespoir ou enivré des plus merveilleuses espérances,
toujours la même obligation fatale lui avait lié les mains.
--Mais cette perpétuelle expectative me tue! s'écriait-il. Heureux ou
malheureux, les autres hommes luttent, combattent, attaquent, se
défendent, triomphent ou sont vaincus, tandis que moi!... Rien! rien!
rien!...
C'est d'un air de commisération sincère que le vieil ingénieur
considérait son jeune ami.
--Que voudriez-vous faire? demanda-t-il.
--Eh!... Le sais-je!...
--Chercher Laurent Cornevin, n'est-ce pas?
--Peut-être.
--C'est-à-dire vous exposer à compromettre cet homme si grand et si bon,
cet héroïque confident des volontés de votre père! C'est-à-dire risquer
de lui faire perdre en une minute le fruit de dix années de travail et
de patience...
--Pourquoi donc Jean nous adjure-t-il de poursuivre son oeuvre?
--Parce que Jean est absent depuis bien des mois, qu'il est en
Australie, à six mille lieues de Paris, qu'il ne sait pas combien le
dénouement est proche.
Raymond s'était levé et se promenait par la chambre, en proie à la plus
violente agitation.
--Le dénouement, disait-il, le dénouement.... Voici des années qu'on me
le promet, qu'on me jure que l'heure va sonner, et que niaisement je
reste à l'affût d'une vengeance qui ne vient jamais.
Le visage de M. de Boursonne s'assombrissait.
--Ainsi donc, fit-il, c'est uniquement la soif de vengeance, le désir de
punir les meurtriers de votre père, qui vous presse de retrouver Laurent
Cornevin?
--Oui.
--C'est que je m'imaginais, moi, que Mlle de Maillefert était pour
quelque chose dans votre emportement!... C'est que je me figure encore
que votre hâte d'en finir avec le passé n'est que l'espoir de voir
dénouée par Laurent Cornevin une situation qui vous paraît insoluble.
Raymond était devenu fort rouge.
--Ah! vous m'accablez, monsieur!... balbutia-t-il.
Assurément il n'avait pas eu les pensées que semblait soupçonner M. de
Boursonne, mais l'intérêt de son amour l'égarait.
Ne se voyait-il pas séparé, pour toujours peut-être, de Mlle Simone?
Ne reconnaissait-il pas se dressant entre elle et lui les misérables qui
avaient assassiné le général Delorge!...
Mais il devait suffire d'un mot pour le rappeler à lui-même.
--Je vous livre ma volonté, monsieur, dit-il. Que dois-je faire? Parlez;
j'obéirai.
Le vieil ingénieur souriait à demi.
--Peut-être allez-vous encore vous fâcher, répondit-il, car je ne puis
que vous répéter ce qui vous a été dit tant de fois: votre devoir est de
prendre patience...
--Hélas! le péril de Mlle Simone est pressant!...
--Je le crois, mais vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir.
En demandant, au su et au vu de tout le pays, la main de Mlle Simone,
vous avez fait justice des viles calomnies dont on avait essayé de la
flétrir.
--Oui, mais Mme de Maillefert va chercher, si elle ne l'a déjà
trouvée, quelque nouvelle combinaison.
--C'est probable.
--Eh bien!...
--Eh bien! raison de plus pour attendre, pour la voir venir. Notre
grande faiblesse, voyez-vous, est de ne rien connaître des cartes de nos
adversaires... Ah! que n'avez-vous su mettre la belle duchesse de
Maumussy dans votre jeu!...
Cette idée, lorsqu'elle lui était venue, Raymond l'avait repoussée avec
horreur.
--Était-ce possible?... fit-il.
--Possible!... Rien n'était plus facile, avec un peu d'adresse et
d'indépendance de coeur. Elle vous a mis le marché à la main, mon
cher. S'il y a un complot, elle en est. Agir comme je dis n'eût
peut-être pas été, hum!... très chevaleresque, ni même absolument loyal,
mais c'eût peut-être été bien habile, et sa conduite, à elle, est plus
qu'équivoque... Enfin, l'occasion est passée, il n'y a plus à y revenir.
Et se levant brusquement et changeant de ton:
--Mais en voici assez, continua M. de Boursonne. Ce n'est pas
uniquement, j'imagine, pour faire le siège en règle de Mlle Simone de
Maillefert que le gouvernement nous paye. Il va falloir demain rattraper
la journée que nous venons de perdre...
Et coupant court aux objections de Raymond:
--Bonsoir, bonsoir, dit-il brusquement; dormez bien!...
C'était aisé à conseiller.
Seulement le vieil ingénieur avait, depuis longtemps, soufflé la bougie,
que Raymond repassait encore dans son esprit les événements de cette
journée, la plus décisive de sa vie.
De cette journée, anniversaire de la mort de son père, commencée par son
entrevue avec la duchesse de Maillefert, terminée par la lettre de Jean
Cornevin.
Et ce qui le désolait, c'était de ne pouvoir détacher sa pensée de
Mlle Simone; de ne pouvoir, quelque effort de volonté qu'il fît, la
reporter à Laurent, à cet obscur héros qui venait de lui être révélé.
Sur ce point, dès qu'il entra, le lendemain, dans la petite salle du
_Soleil levant_, il fut édifié.
Maître Béru devait tout savoir; il n'y avait pas à se méprendre à son
air finaud, non plus qu'aux attentions exagérées dont il entourait
Raymond, et qui étaient l'expression de ses dolentes sympathies.
En homme pour qui le pays n'a pas de mystère, il racontait que, depuis
l'arrivée de madame la duchesse et de son fils, Mlle Simone battait
le rappel des écus de tous les côtés, qu'elle demandait des avances à
ses fermiers, qu'elle vendait des coupes avant le temps, qu'elle avait
emprunté de l'argent chez des notaires d'Angers, enfin qu'elle se
dépouillait si bien qu'il finirait par ne plus lui rester que les yeux
pour pleurer.
Et jetant à Raymond un regard d'intelligence:
--Maintenant, concluait l'hôtelier du _Soleil levant_, on conçoit que
Mme de Maillefert ne veuille pas que sa fille se marie, et que même,
pour éloigner les prétendants, elle débite des infamies à faire dresser
les cheveux sur la tête. Un mari défendrait la pauvre demoiselle...