M. de Boursonne ne répondit pas.

Ayant repris haleine, il poursuivait la lecture du récit de M. Pécheira,

si vivement traduit par Jean.

«Quels étaient les projets de Laurent Cornevin?

«Il ne me les avait pas confiés, mais il m'en avait assez dit, en

diverses occasions, pour qu'il me fût aisé de les deviner.

«Je savais qu'il avait été témoin d'un grand crime, et que les auteurs

de ce crime, des gens puissants, redoutant son témoignage, l'avaient

fait enlever et déporter à la Guyane. Vingt fois je lui ai entendu dire

qu'il se vengerait.

«Et connaissant sa puissante énergie, je me disais qu'il avait dû

méditer froidement quelque châtiment, terrible comme le crime, et qu'il

fallait s'attendre à quelqu'une de ces vengeances éclatantes, qui, de

temps à autre, épouvantent les scélérats, trop souvent impunis.

[Illustration: Elle revenait d'une promenade à cheval.]

«C'est donc avec un extrême empressement que je me procurai les journaux

français, qui, selon mes calculs, correspondaient avec l'arrivée de

Laurent Cornevin à Paris. Je n'y trouvai rien.

«J'en fus surpris d'abord, puis inquiet.

«Je savais que le _Moravian_ avait fait une traversée des plus rapides

et des plus heureuses, que pas un de ses passagers n'était mort en

route, et que par conséquent Laurent devait être en France.

«Lui était-il donc arrivé malheur?

«Sachant que les gens auxquels il allait s'attaquer étaient riches,

puissants, mêlés aux intrigues du gouvernement, je me disais:

«--Mon Laurent aura commis quelque grosse imprudence, il se sera fait

reprendre, et peut-être à cette heure est-il de nouveau en route pour

l'île du Diable, avec de telles recommandations que certainement il ne

s'en échappera pas.

«Je ne puis dire que je l'oubliais, on n'oublie jamais les compagnons de

misère, mais, les mois succédant aux mois, je pensais moins souvent à

lui.

«Et il y avait près d'un an qu'il était parti, quand tout à coup, un

matin, je le vis entrer chez moi. Quel étonnement!

«--Comment! m'écriai-je, toi, Laurent, ici?

«--Moi-même! me répondit-il.

«--Tu n'es donc pas allé en France?

«--J'y suis resté quatre mois.

«--Et ta femme et tes enfants?...

«--Le bon Dieu a eu pitié d'eux.

«--Ah!...

«--Ils sont heureux et bien portants, et ils prospèrent...

«--Tu les ramènes ici avec toi, sans doute...

«--Moi!... je ne leur ai même pas parlé, je ne les ai même pas

embrassés...

«Sachant de quel grand amour Laurent Cornevin aimait sa famille, sa

femme, dont le seul souvenir le faisait pâlir, ses enfants, dont il ne

parlait que les larmes aux yeux, je crus qu'il plaisantait.

«--Ce que tu dis est impossible! m'écriai-je.

«--C'est cependant ainsi, me répondit-il. Tous les miens me croient

mort. Ma femme porte toujours des vêtements de veuve.

«Je vis bien qu'il ne plaisantait pas, et alors, je fus saisi de cette

crainte affreuse que la douleur n'eût troublé sa raison.

«--Si tu as vraiment fait cela, repris-je, tu es certainement fou.

«--Je ne suis pas fou, répondit Laurent, et cependant j'ai bien fait

cela. Oui, j'ai résisté à la tentation presque irrésistible de me

montrer aux miens, de leur crier: Je vis, me voici!... J'ai eu le

courage de me priver de cette félicité inouïe de presser contre mon

coeur ma femme et mes enfants.

«J'étais pétrifié de stupeur.

«--Mais pourquoi? dis-je, pourquoi?...

«--Il le fallait, ami Pécheira, et quand je t'aurai exposé mes raisons,

tu me comprendras. Car, à toi, je dirai tout, sûr que ton amitié gardera

mon secret.

«C'était la première fois que Laurent Cornevin s'ouvrait ainsi à moi:

l'événement me semblait le plus extraordinaire dont j'eusse ouï parler:

aussi mon attention était-elle extrême, et puis-je, aujourd'hui, après

des années, répéter textuellement les paroles de Laurent.

«--Une nuit, me dit-il, j'ai été témoin d'un lâche assassinat, et

l'homme assassiné, avant de rendre le dernier soupir, a eu le temps

d'écrire au crayon et de me confier un billet qui doit être la preuve du

crime.

«Cette preuve, j'ai essayé de l'utiliser; ma conscience me le

commandait.

«Et c'est pour cela que les assassins, après avoir essayé de me faire

fusiller, m'ont fait enlever et interner à l'île du Diable, sous un nom

qui n'était pas le mien.

«Ils étaient puissants, je n'étais qu'un pauvre palefrenier. Nul ne

devait s'inquiéter de ma disparition ou de ma mort.

«Ce nouveau crime condamnait à la misère, peut-être à l'infamie,

peut-être à la mort, une pauvre femme et cinq enfants.

«Mais qu'importait aux misérables, pourvu que la preuve du meurtre fût

anéantie!

«Lorsque je partis d'ici, j'étais persuadé que ma femme et mes enfants

avaient péri. Et je n'avais plus qu'une idée, qu'un désir, qu'un but: me

venger, n'importe comment et n'importe à quel prix.

«Je possédais toujours le billet du mourant qui dénonce le crime, mais

je suis si bas et les assassins sont si haut, que je ne comptais guère

sur cette preuve.

«Je me disais que d'essayer d'en faire usage, c'était peut-être risquer

une arrestation nouvelle et une plus dure déportation.

«Je songeais que j'aurais beau crier que je suis Laurent Cornevin, la

police prouverait que je suis Boutin, évadé de l'île du Diable.

«Et pour dire la vérité, je comptais bien plus, pour assouvir ma

vengeance, sur mon revolver, que sur le billet du général Delorge.

«Mais enfin, toutes ces réflexions eurent du moins cet avantage, de me

rendre excessivement défiant et prudent.

«J'avais des moyens de me dissimuler, je les employai.

«On n'est pas resté comme moi plus d'un an au milieu de condamnés

politiques, sans avoir reçu beaucoup de leurs confidences, sans être

initié aux ressorts de leurs associations secrètes, sans connaître leurs

points de réunion, les chefs et les signes mystérieux de reconnaissance.

«Arrivé à Paris à dix heures du soir, j'avais, à onze heures, retrouvé

un ancien compagnon de la Guyane, lequel m'offrait l'hospitalité dans sa

maison, et mettait à mon service ses amis et ses moyens d'action.

«Dès l'aube du lendemain, le coeur serré d'une inexprimable angoisse,

je me mettais en quête de ma femme et de mes enfants.

«Tâche douloureuse, ami Pécheira, ingrate et difficile, que de

rechercher de pauvres gens au milieu de ce Paris.

«Si, du moins, il m'eût été permis d'agir ouvertement! Mais non. J'en

étais réduit à me cacher, à dissimuler mes investigations.

«Mes ennemis étaient plus puissants que jamais, et je sentais que, si

mon existence venait à être révélée, c'en serait fait de moi.

«Heureusement, j'étais méconnaissable.

«Le temps, les privations, la misère et les chagrins avaient fait leur

oeuvre. Jeune homme, j'avais quitté Paris, j'y revenais vieillard. Et

n'en eût-il pas été ainsi, qu'il eût suffi pour me déguiser complètement

des vêtements nouveaux que j'avais adoptés, et de ma barbe que j'avais

laissée pousser entière pendant la traversée.

«C'est à la maison que j'habitais lors de mon arrestation que je me

rendis tout d'abord.

«Le concierge en avait été changé.

«Celui que je trouvai, non seulement ne connaissait pas ma femme, mais

n'avait même jamais entendu prononcer le nom de Cornevin.

«De tous les locataires qui, de mon temps, habitaient la maison, pas un

seul n'était resté.

«C'était fini.

«Dès le premier pas, le fil qui eût pu me guider se rompait entre mes

mains. Et je restais au milieu de Paris, sans un indice, sans rien...

«J'aurais pu certainement m'adresser aux parents de ma femme, mais je ne

les ai jamais aimés; je les croyais capables de trahir un proscrit pour

quelques sous, et je savais qu'une de mes belles-soeurs était la

maîtresse d'un des assassins du général Delorge.

«Recourir à la police eût été me dénoncer moi-même, me jeter

bénévolement dans la gueule du loup.

«J'étais donc désespéré.

«Et pendant une semaine, j'errai à l'aventure à travers les rues,

recherchant de préférence les quartiers pauvres, soutenu par cette

espérance insensée que peut-être, tout à coup, j'allais me trouver en

face de ma femme.

«Parfois, dans la foule, j'apercevais une femme qui me semblait avoir sa

tournure; je croyais la reconnaître, je me disais: C'est elle!... je

m'élançais comme un fou. Je me trompais toujours.

«D'autres fois le désespoir me prenait, et je pensais: A quoi bon

chercher sur terre ceux qui dorment dessous.

«Jamais je n'avais tant souffert!

«Jamais, avec tant de rage, je n'ai renouvelé le serment de me venger

des misérables qui m'infligeaient de si cruelles tortures.

«C'est qu'ils étaient heureux, eux; c'est qu'ils étaient riches,

honorés, redoutés, triomphants. Ils habitaient des palais, ils avaient

des laquais, des voitures, des chevaux...

«Le plus terrible, c'est que je ne voyais pas de vengeance à ma portée.

«Certes, il m'était facile de guetter un des misérables, de l'approcher,

et de lui loger une balle dans la tête.

«Mais qu'était ce châtiment comparé au crime! Qu'était-ce que cette mort

soudaine et sans angoisses, comparée à mes années d'agonie!...

«J'avais bien toujours la lettre du général Delorge, mais au moment d'en

faire usage, je ne savais à qui m'adresser. J'étais plein de défiances.

Je tremblais, si je la confiais à quelqu'un, que ce quelqu'un ne

l'anéantît... Voilà pourtant où j'en étais, lorsque un dimanche, sur les

midi, étant entré dans un café pour déjeuner, je m'assis à une table sur

laquelle on avait laissé un énorme volume. On tardait à me servir, je le

feuilletai. C'était un _Annuaire de Paris_. Machinalement, j'y cherchai

mon nom, et j'eus comme un éblouissement, en lisant: «Mme JULIE

CORNEVIN,--_modes et confections_,--rue de la Chaussée-d'Antin.»

Julie!... C'était le prénom de ma femme!...

«D'un autre côté, comment admettre que la malheureuse que j'avais

laissée sans ressources eût pu s'établir dans le plus riche quartier de

Paris?

«N'importe! Je sortis comme un fou et, sautant dans un fiacre, je me fis

conduire à l'adresse indiquée.

«La course était longue, heureusement; j'eus le temps de me remettre en

route, et c'est fort prudemment que j'interrogeai la concierge.

«Ses réponses ne me laissèrent aucun doute.

«C'était bien ma femme, ma chère, ma bien-aimée femme qui était la

propriétaire de ce riche établissement de la rue de la Chaussée-d'Antin.

«En trois bonds je franchis l'escalier. Je sonnai à la porte.

«Une petite bonne vint m'ouvrir, qui me dit:

«--C'est bien ici que demeure Mme Cornevin, mais madame est sortie

avec ses demoiselles.

«Puis, comme j'insistais pour parler sur-le-champ à Mme Cornevin,

protestant que c'était pour une affaire urgente et de la plus haute

gravité:

«--Eh bien! me dit la bonne, allez la demander rue Blanche, chez son

amie, Mme Delorge, c'est là qu'elle passe la journée et qu'elle dîne

tous les dimanches.

«Et, un peu effrayée sans doute de mon air égaré et de la véhémence de

mes questions, elle me ferma la porte au nez.

«Mais je n'étais plus le même homme.

«Toutes mes prévisions, tous mes calculs se trouvaient renversés par ces

quelques mots de la bonne qui m'avait ouvert: Mme Cornevin est chez

son amie Mme Delorge.

«Ma femme, la femme du pauvre palefrenier Cornevin, amie de la veuve du

général Delorge!... Était-ce possible? Était-ce vraisemblable?...

«Julie, je ne l'ignorais pas, m'était supérieure par l'intelligence,

c'était elle qui était la tête de notre ménage, mais elle était, de même

que moi, sans éducation, sans instruction; comment donc une dame

distinguée pouvait-elle l'admettre dans son intimité à ce point de

passer avec elle des journées entières?...

«Puis où ma femme avait-elle pris assez d'argent pour s'établir dans un

quartier où les moindres appartements coûtaient trois ou quatre mille

francs par an?

«Ces réflexions, et bien d'autres encore, me décidèrent à me renseigner

avant de me montrer.

«Ami Pécheira, j'avais été un ingrat de douter de la justice et de la

bonté de Dieu. Pour sauver ma femme et mes enfants, il fallait un

miracle, n'est-ce pas? Eh bien! le miracle avait eu lieu.

«Le jour où je manquais à ma famille, elle trouvait pour me remplacer la

plus noble, la meilleure, la plus généreuse des femmes, la veuve du

général Delorge assassiné sous mes yeux.

«Mme Delorge avait recueilli ma femme, l'avait consolée, encouragée,

lui avait donné de quoi vivre d'abord, et lui avait fourni ensuite les

moyens de s'établir.

«Elle avait pris à sa charge mon fils aîné Léon, et le faisait élever

avec son fils et exactement comme son fils.

«Et elle avait découvert pour se charger de l'éducation de mon second

fils, Jean, un brave et digne bourgeois, M. Ducoudray.

«De telle sorte que, si la destinée avait épuisé sur moi ses rigueurs,

elle avait en quelque sorte comblé les miens, et que de mes misères

résultaient pour ma famille des avantages que jamais je n'aurais pu lui

donner.

«Ce n'est pas en un jour, ami Pécheira, que je me procurai ces détails.

«M'étant fait une loi de ne pas donner signe de vie, je ne pouvais

procéder qu'avec la plus extrême circonspection, domptant les ardeurs de

ma curiosité, mettant la plus prudente réserve à interroger les gens,

les domestiques, les portiers, les fournisseurs...

«Assurément je souffrais de cette situation étrange, et pourtant elle

était parfois la source d'intimes et profondes jouissances.

«Tout le monde me croyait mort, j'étais comme un homme à qui il eût été

donné de sortir du tombeau pour venir observer les siens et se rendre

compte de leurs sentiments.

«Je saisissais avidement toutes les occasions de me trouver sur le

passage de ma femme et de mes enfants, et j'éprouvais à les contempler

les plus étonnantes sensations.

«Ah! elles étaient douces, les larmes que j'ai versées, lorsque je vis

qu'après quatre ans ma femme, ma Julie bien-aimée, portait encore des

vêtements de veuve. Je me disais:

«--Quelle stupeur immense serait la sienne si quelqu'un lui apprenait

que cet homme qui vient de la coudoyer, c'est moi, son mari, Laurent

Cornevin.

«Mais qu'ils étaient changés tous!

«Guidée, conseillée, instruite par Mme Delorge, ma femme avait su se

hausser au niveau de sa position nouvelle et était devenue une vraie

dame.

«Lorsque je la voyais marcher, calme et digne, si imposante avec ses

toilettes d'une richesse sévère, c'est à peine si je pouvais me

persuader que c'était bien là ma pauvre ménagère, celle que tant de fois

jadis j'avais vue revenir du lavoir, les manches retroussées jusqu'au

coude, portant bravement son linge mouillé sur l'épaule.

«Mes filles, avec leur petite mine éveillée et modeste tout à la fois,

et leurs robes gentilles et leurs frais chapeaux, avaient l'air de

véritables demoiselles.

«Cependant, mes deux fils, Léon et Jean, m'étonnaient plus encore.

«Je ne pouvais me lasser de les suivre de loin, et de les admirer, quand

ils revenaient du collège, leurs livres sous le bras, gais, bien

portants, bien vêtus, conduits par un vieux domestique, ni plus ni moins

que les fils d'un gros bourgeois.

«J'étais allé aux informations, et j'avais appris que Jean était un

démon, et qu'il faisait endiabler tous ses professeurs.

«Léon, au contraire, était un travailleur obstiné, toujours le premier

de sa classe, toujours remportant tous les prix dans les concours.

«Même tout ce changement me bouleversait extraordinairement.

«J'étais resté le même, moi.

«J'avais beau avoir une quinzaine de mille francs dans ma ceinture, je

n'en étais pas moins le même palefrenier qu'autrefois, honnête homme,

certes, et fier de son honnêteté, mais sans éducation ni instruction,

brutal en ses façons et grossier en ses propos.

«Et je me demandais si, la première joie de me revoir passée, ma pauvre

femme ne souffrirait pas de me retrouver tel, si mes enfants ne seraient

pas honteux de l'infériorité de leur père, et si moi-même, enfin, je ne

serais pas humilié et irrité de leur supériorité à tous.

«Ces réflexions, injustes peut-être, mais humaines, ne contribuèrent pas

peu à modérer l'ardent désir que j'avais de reprendre ma place au milieu

de ma famille.

«Puis, d'autres considérations encore me retenaient:

«Grâce à un de ces amis politiques que m'avait donnés mon séjour à l'île

du Diable, et qui servait, pour la trahir, la police impériale, j'avais

été informé des circonstances qui avaient suivi la mort du général

Delorge et ma disparition.

«Je savais que Mme Delorge, altérée de vengeance ou plutôt de

justice, avait remué ciel et terre pour atteindre les assassins de son

mari.

«Je savais qu'on avait fait tout au monde pour retrouver mes traces.

«Et tous ses efforts avaient échoué, encore bien qu'elle eût pour appui

et pour conseil un avocat renommé, un député de l'opposition, Me

Roberjot.

«Une enquête avait bien été commencée, mais elle avait abouti à une

ordonnance de non-lieu, qui renvoyait les meurtriers, lavés de

l'accusation et blancs comme neige.

«Mais j'avais appris aussi, et de source certaine, que Mme Delorge ne

renonçait pas à l'espoir de venger son mari.

«Voyant ses ennemis hors de sa portée, et pour le moment assurés de

l'impunité, elle attendait, toujours sur le qui-vive et armée pour la

lutte, l'occasion ou les événements politiques qui devaient les lui

livrer.

«Et tout cela était si parfaitement connu de la police impériale que la

maison de Mme Delorge était surveillée, qu'on épiait ses démarches et

sa correspondance et qu'on tenait une liste de toutes les personnes

qu'elle recevait.

«En de telles circonstances, quelle conduite tenir?

«Évidemment, ce n'était pas en ce moment, où nos ennemis étaient à

l'apogée de leur puissance, que je devais songer à me servir contre eux

de l'arme que je possédais.

«Devais-je donc, sans parler de la lettre, me montrer simplement? Et

après?

«Vivrais-je ouvertement aux crochets de ma femme? Cette idée me faisait

horreur. L'homme doit être le maître dans la maison, et pour qu'il ait

le droit d'y être le maître, il doit gagner la vie de la famille.

«Me placerais-je donc? Quels ne seraient pas alors le chagrin et

l'humiliation de ma femme!...

«A la fin, ces sombres réflexions m'inspirèrent une résolution héroïque.

«Je me dis que puisque Mme Delorge avait su attendre, j'attendrais

aussi l'heure propice. Je devais bien cela à celle qui nous avait tous

sauvés.

«Je me jurai que j'attendrais, et que j'emploierais les années d'attente

à gagner une grosse fortune, et à me faire une éducation.

«En effet, je maîtrisai les élans de mon coeur qui me poussaient vers

ma femme et vers mes enfants. Je m'assurai les moyens d'avoir jour par

jour de leurs nouvelles, et je quittai Paris comme j'y étais venu,

furtivement.

«Et maintenant, ami Pécheira, me voici, te demandant conseil et

assistance.

«Il faut qu'avant six ans je sois riche et digne de ma femme.»

La dégringolade · 第 108 / 157 题