VII

M. de Boursonne et Raymond étaient trempés jusqu'aux os et crottés

jusqu'à l'échine lorsqu'ils arrivèrent au _Soleil levant_; à ce point

que maître Béru n'en pouvait revenir, ne comprenant pas, jurait-il, que

par un temps pareil on n'eût pas retenu ces messieurs au château, ou

tout au moins fait atteler pour les reconduire.

--Bien qu'après tout ce soit le temps de la saison, ajoutait-il

philosophiquement; de sorte que, si les nouveaux invités de Mme de

Maillefert comptent se promener ou chasser, ils en seront pour leurs

frais de voyage.

Le digne aubergiste mettait là le doigt sur le sujet des inquiétudes de

Raymond et de M. de Boursonne.

Qu'étaient venus faire à Maillefert, en plein mois de décembre, le duc

de Maumussy, le comte de Combelaine et M. Verdale?

Ce ne pouvait être pour le platonique plaisir de voyager de compagnie

qu'ils avaient abandonné Paris, leurs affaires, leurs intérêts.

Loin d'être si intimes que cela, M. de Maumussy et le comte de

Combelaine se détestaient cordialement et ne restaient liés que par leur

complicité passée. M. Verdale, de son côté, avait eu trop souvent à leur

refuser de l'argent à l'un et à l'autre, pour rechercher bien avidement

leur société.

Donc, il fallait de toute nécessité qu'il y eût quelque intrigue sous

roche, et que leur présence se liât à quelque combinaison nouvelle

imaginée par Mme de Maillefert pour s'emparer de la fortune de sa

fille.

Ce qui préoccupait encore M. de Boursonne, c'était la mollesse de M. de

Maumussy à repousser les terribles accusations que Raymond lui avait

jetées à la face. Et de fait, cette débonnaireté soudaine d'un homme

dont l'audace et la violence étaient proverbiales devait étonner.

[Illustration:--Vous l'avez dit à Mme de Larchère.]

--Évidemment, disait le vieil ingénieur, il a eu l'idée, l'espérance

peut-être d'une réconciliation... Donc, il a de vous craindre des

raisons que vous ignorez...

--N'est-ce pas plutôt, objecta Raymond, qu'il sent l'empire moins solide

qu'autrefois?

Ils pouvaient avoir raison l'un et l'autre.

Dès le mois de décembre 1869, la dorure de bien des idoles impériales

était restée aux mains brutalement hardies de Henri Rochefort. Le duc de

Maumussy et le comte de Combelaine avaient eu leur page dans la

_Lanterne_, une page terrible qui ne précisait rien, mais dont chaque

phrase était une accusation et chaque mot une menace.

M. de Combelaine avait voulu envoyer des témoins à Rochefort, et on

avait eu toutes les peines du monde à l'en empêcher. M. de Maumussy, au

contraire, avait affecté de rire beaucoup du «horion», sentant la

nécessité de se tenir coi, et combien il serait imprudent de faire

parler de soi.

D'un autre côté, les points noirs signalés à l'horizon par l'empereur,

en un discours célèbre, étaient devenus de terribles nuages où grondait

la foudre.

Une fois encore, le gouvernement se trouvait acculé à la nécessité

périodique «de faire quelque chose». Mais quoi?

Les uns auraient voulu un nouveau coup d'État, espérant reprendre en un

seul coup, rrrrrran! toutes les libertés concédées en dix-sept ans de

luttes.

Les autres, au contraire, voulaient qu'on «couronnât l'édifice»,

espérant que cet édifice du Second Empire, fondé sur les pavés sanglants

du 2 Décembre, serait assez solide pour supporter le couronnement: la

liberté.

Ainsi, après leur repas du soir, réfléchissaient M. de Boursonne et son

jeune camarade, assis devant un feu bien clair, lorsque le facteur parut

dans la salle à manger, apportant une lettre à l'adresse de M. Delorge.

Elle était de Jean Cornevin, datée d'Australie, de Melbourne, et

transmise comme les précédentes par l'obligeant Me Roberjot.

--Allons, murmura Raymond, il est dit qu'aujourd'hui aucune émotion ne

me sera épargnée...

Mais déjà le vieil ingénieur s'était emparé de la lettre.

--Vous permettez, n'est-ce pas?... dit-il.

Et sans attendre la réponse de Raymond, d'une main fébrile il déchira

l'enveloppe, et se mit à lire tout haut, non sans ponctuer chaque

paragraphe de mouvements de tête et de grimaces de satisfaction:

* * * * *

«Bien chers amis,

«Enfin, après des milliers de lieues franchies à la poursuite d'un

résultat problématique, après des mois d'anxiétés et d'alternatives

dévorantes, je tiens quelque chose de positif.

«Lisez et jugez.

«J'en étais, la dernière fois que je vous ai écrit, à attendre, dans un

hôtel de Melbourne, le retour de M. Pécheira, le banquier, alors en

tournée aux mines, pour ses achats d'or.

«Deux fois par jour, régulièrement, je me présentais chez lui pour

savoir s'il était enfin arrivé, mais la réponse était toujours la même:

«--Nous n'avons même pas de ses nouvelles, me disait son employé; il

doit être de l'autre côté de Ballarat ou vers Bendigo, où on vient de

découvrir de nouveaux gisements.

«Je commençais à songer sérieusement à me mettre en quête de mon homme,

lorsque hier matin, tandis que j'étais encore couché, la porte de ma

chambre s'ouvre brusquement et je vois entrer le commis de M. Pécheira.

«--Le patron est arrivé cette nuit, me dit ce brave garçon, et

maintenant il vous attend, vite, bien vite!...

«En un tour de main je fus prêt.

«Et un quart d'heure après, ayant traversé Melbourne au pas de course,

j'arrivais chez M. Pécheira et je montais quatre à quatre son escalier.

«Je trouvai un bel homme d'une quarantaine d'années, à l'oeil

intelligent, brusque de façons, comme tous les gens de ce pays, mais

visiblement bon.

«Dès que j'entrai, il me tendit la main comme à une vieille

connaissance.

«--Je suis très heureux de vous voir, me dit-il, très heureux.

«Et tout de suite:

«--Vous êtes un des fils de Cornevin? me demanda-t-il.

«--Oui, répondis-je.

«--Lequel? Jean ou Léon?

«A cette question, je faillis tomber à la renverse. Quoi! cet homme

connaissait mon prénom et celui de mon frère!

«--Je suis Jean, monsieur, répondis-je.

«Il souriait, ce diable d'homme.

«--Alors, reprit-il, c'est vous qui êtes le peintre?

«--Comment! vous savez cela! monsieur?...

«--Certainement, me répondit-il, de même que je sais que votre frère

aîné, Léon, ancien élève de l'École polytechnique, est ingénieur, de

même que je sais que votre brave et digne mère a son établissement de

modes et de confections rue de la Chaussée-d'Antin, de même que je sais

que vos trois soeurs, qui sont de charmantes jeunes filles,

s'appellent Clarisse, Eulalie et Louise.

«Et bien vite, pour me prouver combien exactement il était informé de

tout ce qui nous concernait, il se mit à me parler de la noble et

courageuse veuve du général Delorge, de Raymond, de l'excellent M.

Ducoudray, de Me Roberjot...

«Moi, mes amis, pendant ce temps, je me tâtais pour m'assurer que

j'étais bien et dûment éveillé.

«--Vous vous demandez, reprit M. Pécheira, comment je vous connais tous

si bien. Eh! mon Dieu! comment ne connaîtrait-on pas la famille de

l'homme avec lequel on a vécu des années comme un frère, partageant

tout, dangers, privations, espérances, succès, lorsque cet homme, comme

votre père, ne vit que pour sa famille?

«J'étais confondu.

«--Monsieur, dis-je, lorsque notre père nous a été enlevé, ma mère était

dans une profonde détresse; nous étions cinq enfants, dont l'aîné

n'avait pas dix ans.

«M. Pécheira m'interrompit.

«--Je sais cela, me dit-il, et cette idée a failli rendre votre père fou

pendant les deux années qu'il est resté sans nouvelles de vous, sans un

mot de réponse aux lettres qu'il ne cessait d'adresser à votre mère...

«--Hélas! jamais nous n'en avons reçu une seule...

«--C'est bien ce que pensait Laurent; aussi, dès qu'il le put, prit-il

le seul moyen qu'il y eût de savoir ce que vous étiez devenus. Il le

sut. Il sut qu'une main providentielle s'était étendue vers vous, et que

la veuve du général Delorge vous avait tous sauvés... Aussi, fallait-il

l'entendre parler de Mme Delorge: «Tout ce que j'ai de sang dans les

veines, m'a-t-il dit souvent, lui appartient.» Et depuis, jamais il ne

vous a perdus de vue. Jour par jour, pour ainsi dire, il était informé

de ce que vous faisiez. Nous étions séparés, à cette époque, mais il ne

se passait guère de fois sans qu'il vînt me rendre visite. «Ma femme

gagne de l'argent, me disait-il en se frottant les mains, son commerce

prospère, le bon Dieu bénit son travail.» Une autre fois il me disait:

«Je suis très content, mon fils Léon vient d'être reçu à l'École

polytechnique.» Ou encore: «Décidément, mon fils Jean a du talent, il

vient d'exposer un tableau qui obtient un très grand succès.» Vous étiez

son unique préoccupation et, tout à l'heure, je vous montrerai vos

portraits à tous, qu'il m'a donnés, et aussi le portrait de Mme

Delorge et celui de son fils, et celui de M. Ducoudray. Et, enfin, dans

mon salon, je vous ferai voir de votre peinture, monsieur Jean; car ce

paysage qui avait tant de succès à l'exposition, c'est votre père qui

l'a acheté...»

Si grande qu'eût été la stupeur de Jean Cornevin, elle était de beaucoup

dépassée par celle de Raymond.

Lui aussi, il se demandait s'il était bien éveillé. Mais c'est en vain

qu'à plusieurs reprises il avait essayé une observation.

Sérieusement empoigné, M. de Boursonne ne se laissait pas interrompre,

et il lisait, il lisait, avec la hâte d'un homme qui court à un

dénoûment qu'il lui semble avoir entrevu:

«Ce qui passait mon intelligence, disait la lettre de Jean Cornevin,

c'était surtout ceci:

«Mon père ayant fini par avoir de nos nouvelles, comment n'avions-nous

pas eu des siennes! Comment, nous aimant de cette grande affection que

dépeignait si bien M. Pécheira, n'avait-il pas cherché à nous revoir?...

«Toutes ces questions, M. Pécheira dut les lire dans mes yeux.

«--Nous avons à causer, me dit-il, et longuement... Malheureusement je

suis pris pour plusieurs heures encore. Retournez donc à votre hôtel, et

donnez-y des ordres pour qu'on apporte ici vos bagages.

«Je voulais m'excuser:

«--Oh! pas de cérémonies inutiles, me dit-il. A Melbourne, le fils de

Laurent Cornevin ne peut pas demeurer ailleurs que chez moi. Ma maison

est la vôtre, entendez-vous? Donc faites ce que je vous dis, et

hâtez-vous; à onze heures j'aurai expédié toutes mes affaires et nous

nous mettrons à table.

«Il était neuf heures, à ce moment.

«A dix heures, j'avais réglé mes comptes à mon hôtel, mon déménagement

était terminé, et j'étais installé chez M. Pécheira, dans la plus

confortable des chambres.

«A l'heure dite, nous nous mettions à table, et après un déjeuner

lestement expédié, les valets congédiés et les portes closes:

«--Maintenant, me dit mon hôte, je vais vous raconter ce que je sais:

«Mon père a dû vous expliquer comment le vôtre, après son étonnante

évasion, nous est arrivé à Talcahuana, sous le nom de Boutin.

«Son dénûment était extrême; c'est à peine s'il était vêtu, il mourait

de faim, et c'est comme on demande une aumône qu'il demandait du

travail.

«En ayant trouvé chez nous, il y resta, et je puis vous affirmer que, de

ma vie, je n'ai rencontré un pareil travailleur, si obstiné, si

infatigable.

«Retourner en France était alors son unique pensée et la préoccupation

de tous ses instants. C'est pour pouvoir retourner en France qu'il

travaillait avec cet acharnement, âpre au gain comme à la besogne, se

privant de tout, même des choses les plus essentielles, plutôt que de

diminuer, ne fût-ce que de quelques centimes, son petit pécule.

«Mais on gagne peu, à Talcahuana; on y est à bien des milliers de lieues

de la France, et les occasions y sont rares.

«Jamais, disait ce pauvre Laurent, je n'amasserai assez pour payer mon

passage.

«Le désespoir le gagnait, et il songeait, il me l'a avoué depuis, à

mettre fin à une existence qui lui devenait insupportable, lorsqu'il

m'entendit parler de partir pour l'Australie, où, disaient les journaux

de Valparaiso, rien qu'en grattant le sol, on trouvait des pépites d'or

plus grosses que le poing.

«Cette idée de partir pour l'Australie, il y avait longtemps que je la

ruminais, mais le père Pécheira m'avait toujours empêché de la mettre à

exécution.

«Il se défiait considérablement des récits merveilleux qui circulaient,

disant que la fortune est partout, et que c'est folie que de courir la

chercher si loin.

«Mais quand une fois je me suis mis quelque chose dans la tête, le

diable ne l'en ferait pas sortir, le père Pécheira le savait bien.

«Comprenant que, s'il s'obstinait à me refuser son consentement, je

finirais par m'en passer:

«--Pars donc, me dit-il, puisque tu ne peux plus vivre près de moi.

«Cinq minutes après, Laurent Cornevin venait me trouver, et me conjurait

de le prendre avec moi, à n'importe quelles conditions, et pour

n'importe quelle besogne. Je ne me fis pas prier longtemps.

«--Soit! dis-je à Laurent, je vous emmène...

«C'est comme cela que le lundi suivant, après être allés entendre la

messe à Notre-Dame des Mines, nous quittâmes Talcahuana. Nous partions

dans d'assez tristes conditions.

«Le père Pécheira, au dernier moment, regrettant l'autorisation qu'il

m'avait accordée, m'avait plus que médiocrement garni le gousset.

«Il espérait, il me l'a écrit depuis, que je dépenserais tout à

Valparaiso, et que je lui reviendrais avant un mois tout penaud et prêt

à reprendre mon métier de contrebandier.

«Le fait est qu'à nous deux, Laurent et moi, nous ne possédions pas tout

à fait trois cents piastres.

«Aussi, une fois à Valparaiso, eûmes-nous un mal de tous les diables à

trouver un navire qui consentît à nous prendre, et plus d'une fois nous

crûmes que nous serions obligés de renoncer à notre expédition.

«Mais quand on veut fortement une chose, on finit toujours par réussir.

«Un capitaine anglais, dont la fièvre jaune avait décimé l'équipage,

nous admit à son bord, Laurent comme matelot, moi en qualité de

cuisinier.

«Il s'en fallait que ce digne marin se rendît directement en Australie,

et loyalement parlant il nous en prévint, mais enfin il s'y rendait.

«C'était tout ce que nous demandions.

«Et nous nous estimions ses obligés, malgré les services réels que nous

lui avions rendus, lorsque, après six mois de navigation, il nous

débarqua sur les quais inachevés de Melbourne.

«Nous foulions donc cette terre d'Australie qui nous paraissait la Terre

promise.

«Je voulais m'enrichir. Plus fortement encore que moi, votre père le

voulait.

«--Eh bien! me disait-il, dès le premier soir, est-ce que nous allons

perdre notre temps à Melbourne? Est-ce que nous ne partons pas pour les

mines?

«Nous partîmes le lendemain avant l'aube.

«Je vous y conduirai un de ces jours, et d'avance, je me fais une fête

de votre surprise, quand tout à coup, au sortir des forêts, vous

apercevrez Ballarat, une ville née d'hier, comme au coup de sifflet d'un

machiniste, et qui déjà compte trente mille habitants, et qui a, comme

Melbourne, ou bien comme vos vieilles capitales de l'Europe, si mieux

vous l'aimez, ses boulevards éclairés au gaz, ses magasins éblouissants,

ses squares, sa Bourse, ses théâtres et ses gares de chemins de fer.

«Et tout cela, dans un paysage inouï, bouleversé, torturé, convulsé par

la main de l'homme, dans un paysage où les plaines ont été retournées,

grattées, émiettées, lavées, dont les collines factices ont été tamisées

grain de sable à grain de sable; tout cela au centre d'un mouvement

vertigineux de machines gigantesques de roues, de pompes, de marteaux,

au milieu d'un dédale de travaux fantastiques et de fouilles infernales.

«Mais, lorsque nous arrivâmes aux mines, Laurent Cornevin et moi, elles

n'avaient pas cet aspect.

«Ce n'est pas par le chemin de fer qu'on s'y rendait, mais par une

longue route poudreuse de cent cinquante kilomètres, jalonnée

d'horribles auberges, où retentissaient incessamment les chants des

ivrognes et les vociférations des joueurs.

«Alors, la vallée de Ballarat n'était qu'un camp immense, où se

trouvaient réunis tous les mineurs, qui se sont disséminés vers les

innombrables centres de mines que les années ont fait découvrir.

«Les pépites d'or se trouvaient à la surface du sol, mêlées à un gravier

compact qu'on lavait dans de grandes écuelles, le long des ruisseaux

tributaires du Loddon.

«Des groupes d'hommes d'aspect farouche, couverts de boue et ruisselants

de sueur, erraient dans la campagne, une pioche d'une main, un revolver

de l'autre, à la recherche de trésors nouveaux.

«Ni Laurent Cornevin, ni moi, n'étions certes des délicats. Nous étions

rompus à toutes les fatigues et aux plus dures privations. Nous avions,

l'un et l'autre, été forcés de vivre parmi ce qu'il y a de pis dans

l'espèce humaine.

«Eh bien! telle était l'existence des mines, que nous en fûmes

épouvantés.

«Mais la veille même, un pauvre mineur avait trouvé un lingot d'or

pesant deux mille six cents onces et valant deux cent soixante mille

francs.

«--Il faut rester, nous dîmes-nous, et tâcher d'être aussi heureux que

ce gaillard-là.

«Il est vrai que, précisément à la même heure, cent mille mineurs au

moins se disaient la même chose, et que cette terrible concurrence

compliquait singulièrement la tâche...

«Nos débuts ne furent pas heureux.

«Tout autour de nous, on s'enrichissait, et nous, nous ne découvrions

jamais que du gravier au fond de notre sébile.

«Ce fut Laurent qui nous désensorcela.

«Un soir, après la plus pénible et la plus infructueuse des journées,

dans des sables déjà dix fois retournés et lavés, il trouva une pépite

de cinq mille francs.

«Il était ivre d'espérance.

«--Seulement quatre trouvailles pareilles, répétait-il, et je pars...

«C'est que ses idées n'avaient pas changé, et que retourner en France

était toujours son voeu le plus cher.

«Ce qu'il appelait s'enrichir, c'était amasser de quoi payer son voyage,

et avoir, en arrivant à Paris, une douzaine de milles francs en poche.

«--Avec cela, me disait-il, j'aurai de quoi faire ce que je veux.

«Il me parlait, du reste, moins souvent de sa famille qu'autrefois.

«Désespéré de ne pas recevoir de réponse aux lettres qu'il ne cessait

d'écrire, il pensait que c'en était fait des siens.

«--Ma pauvre femme, disait-il, si courageuse et si bonne, doit être

morte à la peine, et mes pauvres petits doivent vagabonder dans Paris,

en attendant que la police les mette en prison.

«Et il ajoutait d'un air terrible:

«--Mais cela se payera avec le reste... Il ne me faut maintenant que de

l'argent. Travaillons...

«Et nous nous remettions à l'oeuvre.

«Nos recherches réussissaient désormais, et trois mois plus tard, nous

avions près de vingt mille francs dans la bourse commune, quand un grand

malheur nous arriva.

«Notre trésor, qu'il fallait toujours garder sur soi, nous embarrassant,

il fut convenu que Laurent irait le mettre en sûreté à Melbourne.

«Il partit. Mais il fut attaqué en route, blessé, dépouillé et laissé

sur le chemin nu et à demi mort.

«Nous étions ruinés. Tout était à recommencer.

«Une autre fois, c'est moi qui, m'étant laissé entraîner à une partie de

cartes, perdis en une soirée le fruit de notre travail de six semaines.

«Malgré tout, au bout d'un an, nous possédions quarante-trois mille

francs.

«Nous partageâmes, et, sur-le-champ, Laurent se mit en quête d'un navire

en partance.

«Il s'en trouvait un dans le port de Melbourne, le _Moravian_.

«Laurent y prit passage.

«Et comme j'étais allé le conduire à bord, après m'avoir embrassé une

dernière fois:

«--Lis les journaux de France, me dit-il; avant longtemps il y sera

question de Laurent Cornevin.»

Ainsi, peu à peu, grâce à des renseignements recueillis à des milliers

de lieues, à la Guyane, au Chili, en Australie, se trouvait reconstituée

l'existence de Laurent Cornevin pendant les quatre années qui avaient

suivi sa disparition.

--C'est providentiel! murmurait Raymond.

La dégringolade · 第 107 / 157 题