M. de Boursonne ne se le fit pas dire deux fois.

Avec la plus curieuse attention, et comme s'il eût pesé la valeur de

chaque expression, il lut et relut ce billet au moins singulier.

--Eh! eh! fit-il avec un petit rire moqueur, je connais plus d'un fat à

qui un poulet de ce parfum donnerait de drôles d'idées...

--Monsieur!...

--D'autant qu'elle est tout bonnement adorable, cette duchesse de

Maumussy, avec ses grands yeux noirs si doux par moments, et d'autres

fois si pleins de flammes...

Raymond s'était dressé.

--Ne me parlez jamais de cette femme, monsieur, s'écria-t-il.

--Oh!...

--Elle me fait horreur.

--Peste!... vous êtes dégoûté, mon cher...

--Oui, horreur! répéta Raymond avec un accent terrible, elle me fait

horreur!... Déjà c'est pour moi un irréparable malheur de l'avoir

rencontrée, et je sens, et quelque chose me dit qu'elle me sera fatale

un jour!...

M. de Boursonne se tut, gardant, contre son habitude, le secret de ses

impressions et de ses conjectures.

Aussi bien, les piqueurs étaient arrivés et, à leur tour, ils

attendaient.

--Partons, dit-il brusquement, nous n'avons que trop de temps perdu à

rattraper.

Et il se mit en route, mais non si vite qu'il n'entendît Raymond

recommander à maîtresse Béru de porter l'argent qu'il lui avait donné à

son curé.

Si important que fût ce jour-là le travail du vieil ingénieur, tous ces

événements lui trottaient obstinément par la cervelle, et s'il n'en

soufflait mot, c'est qu'il avait ses projets pour le soir.

En conséquence, le dîner achevé:

--Allons-nous à Maillefert? demanda-t-il.

--Je me sens un peu souffrant, monsieur, répondit Raymond.

--C'est que, ma foi! j'irais volontiers, les distractions sont rares

dans ce pays.

--Il me serait impossible de vous suivre...

--Remettons donc la partie à demain, mon cher...

Raymond jugea qu'une explication était inévitable, et que mieux valait

en finir tout de suite.

--Demain, monsieur, dit-il, pas plus qu'aujourd'hui, je ne serai en état

de vous accompagner.

--Diable! c'est un parti pris, alors.

Le jeune homme garda un morne silence.

--Sacrebleu! insista M. de Boursonne, ce n'est pas après avoir gagné une

assez forte somme, qu'on renonce à aller dans une maison. Que

pensera-t-on de vous!...

--Tout ce qu'on voudra, répondit l'infortuné, de l'accent de la plus

glaciale indifférence, cela m'est bien égal.

Mais M. de Boursonne était décidé à le pousser dans ses derniers

retranchements.

--Et Mlle Simone! insista-t-il.

Raymond pâlit.

--En vérité, monsieur, fit-il, d'une voix à peine distincte, je ne sais

quel plaisir vous pouvez prendre à me torturer ainsi...

--Bonsoir, donc, fit brutalement le vieil ingénieur.

Et il sortit; le reproche de Raymond lui pesait.

--La peste étouffe l'animal entêté!... grondait-il. Comme si ce n'était

pas pour son bien, ce que j'en fais. Mais, tête-Dieu! je n'en aurai pas

le démenti, et nous verrons bien si les gens de Maillefert seront aussi

discrets que lui!...

Cinq minutes après, ayant rajusté sa toilette, il montait à grandes

enjambées l'avenue du château.

Comme la veille, Mme de Maillefert se tenait dans le salon du premier

étage, mais ses hôtes étaient moins nombreux. Plusieurs étaient partis

le matin pour Paris, et M. Philippe et ses amis étaient allés pour

quarante-huit heures à Angers.

Mais la duchesse de Maumussy restait.

De même que la veille, elle était assise près de Mlle Simone, sur la

causeuse qui faisait face à la porte.

Elle était vêtue d'une robe d'intérieur d'étoffe noire, toute garnie de

ruches ponceau, et dans ses cheveux, qui, aux lumières, se teintaient de

reflets bleuâtres, éclatait une grosse touffe d'oeillets rouges, les

derniers de l'année.

Sa beauté un peu théâtrale resplendissait et éblouissait. Ses yeux noyés

de langueurs avaient, sous la frange de leurs longs cils, des éclairs

phosphorescents. On voyait en quelque sorte son sang frémir sous ses

chairs nacrées. Et de toute sa personne se dégageaient des effluves de

passion.

Près d'elle, la chaste et discrète beauté de Mlle Simone pâlissait,

comme le chef-d'oeuvre délicat d'un maître de génie près de l'oeuvre

à effets violents d'un charlatan de talent...

Lorsque le domestique annonça M. de Boursonne:

--A la bonne heure! s'écria Mme de Maillefert, voilà un homme de

parole!...

Puis, tout aussitôt:

--Mais vous êtes seul, ajouta-t-elle avec une nuance de désappointement;

qu'est devenu M. Delorge?

--Il est souffrant, madame, répondit le vieil ingénieur d'une voix

plaintive, il est excessivement souffrant.

Il avait chaussé son binocle avant de répondre, et sournoisement il

observait Mlle Simone et Mme de Maumussy...

Il les vit tressaillir, et d'un même et involontaire mouvement se

retourner l'une vers l'autre.

--Attention!... se dit-il, voici peut-être un indice.

Le malheur est qu'il n'eut pas le temps de profiter de ce qu'il appelait

déjà sa découverte.

Deux gentilshommes campagnards des environs entraient, accompagnés de

leurs femmes, et tout de suite et sans façon ils s'emparèrent de Mme

de Maillefert.

Ces fiers hobereaux avaient mordu aux amorces de la duchesse, et après

avoir boudé dix-huit ans le gouvernement impérial, c'est à la fin de

1869 qu'ils songeaient à se rallier.

Ils y mettaient, il est vrai, des conditions. L'un demandait à être le

candidat ministériel aux prochaines élections, l'autre exigeait une

préfecture de première classe.

--Parbleu! pensait M. de Boursonne, voilà des gaillards qui peuvent se

flatter d'avoir du nez et de savoir choisir leur moment.

Ce qui le consolait, c'est que, Mlle Simone étant sortie pour donner

quelques ordres, sa place restait libre, sur la causeuse, près de Mme

de Maumussy.

Lestement, le bonhomme s'en empara. Il pensait:

--Voici une belle pénitente qu'un vieux diable comme moi confessera

facilement.

Et bien vite, en quelques phrases, il planta les jalons d'une sorte

d'interrogatoire. Ah! ce n'était pas la peine de se mettre en frais de

diplomatie.

Du premier coup, il acquit la certitude que huit jours plus tôt, la

jeune duchesse ne soupçonnait même pas l'existence de Raymond.

Puis, d'elle-même, et comme si le vieil ingénieur n'eût pas été pour

elle un étranger, elle se mit à lui parler de son pays, l'Italie, de son

passé, de sa famille, exposant avec une surprenante familiarité sa vie

tout entière.

M. de Boursonne n'en revenait pas, encore bien qu'il eût autrefois

habité Rome et Florence, et qu'il connût la très réelle ingénuité des

femmes italiennes, et leur horreur de toute affectation et d'une vaine

pruderie.

La jeune duchesse de Maumussy ne savait rien du monde, elle l'avouait en

toute sincérité, étant restée jusqu'à vingt et un ans dans un couvent de

Naples, où elle s'ennuyait fort.

Puis, un beau matin, son père était venu l'en tirer, en lui annonçant

qu'il lui avait trouvé un parti brillant, un grand seigneur français,

qui en échange d'une grosse dot mettrait au service de la famille de sa

femme ses hautes influences politiques. Quinze jours plus tard, elle

était duchesse de Maumussy.

Elle n'avait subi aucune contrainte, elle le reconnaissait. La joie

d'être délivrée du couvent l'enivrait. Elle avait été étourdie de son

changement d'état, du tumulte du palais paternel succédant au silence du

cloître, des belles toilettes de sa corbeille, des flatteries murmurées

à son oreille...

Et, lorsqu'elle était revenue à elle, il était trop tard pour réfléchir.

Ce n'est pas qu'elle eût à se plaindre de son mari. Le duc de Maumussy

était parfait pour elle; à l'affût de ses moindres désirs, attentif à ne

jamais laisser vide le tiroir de son secrétaire, stipulant des épingles

pour elle sur toutes les affaires qu'il tripotait, veillant à ce qu'elle

eût toujours les plus beaux diamants et les plus fringants attelages de

Paris... Aussi était-elle enviée et haïe des femmes.

Aussi entendait-elle célébrer à l'envi la galanterie de M. de Maumussy,

le dernier paladin français, disait-on.

Pourtant, ce n'est pas là le mari qu'elle rêvait quand, par ces soirées

tièdes et embaumées du pays de Naples, elle errait avec ses compagnes

sous les charmilles de son couvent.

Certes, le duc était d'une élégance suprême, spirituel, ironique ou

tendrement sentimental à son gré, mais il avait trente bonnes années de

plus qu'elle, il eût pu être son père, elle était jeune, et il était

vieux.

Puis, pouvait-elle vraiment se dire mariée, ayant un mari insaisissable,

qu'elle était souvent trois ou quatre jours sans apercevoir, dont la

politique et les affaires absorbaient les journées, dont le plaisir

dévorait les nuits, et qui, toujours sous l'éperon de l'ambition ou sous

le fouet de la nécessité, menait à fond de train une existence

haletante...

Elle lui rendait, par exemple, cette justice, que s'il vivait de son

côté, il la laissait vivre du sien, en pleine et entière indépendance,

poussant si loin le soin de ne gêner en rien la liberté de ses actions,

qu'elle s'en sentait humiliée...

Et c'est du ton le plus simple et le plus naturel qu'elle débitait ces

étranges confidences. M. de Boursonne en tressautait sur sa causeuse:

--Elle est par trop naïve, à la fin, pensait-il, ou par trop effrontée!

A quel propos me conte-t-elle tout cela? Pour que je le rapporte à

Raymond? Singulière commission.

Pourtant il n'était pas assez suffoqué pour ne remarquer pas qu'il

n'était point le seul à écouter la duchesse de Maumussy.

Ses ordres donnés, Mlle Simone était revenue s'asseoir tout près de

la causeuse.

La femme d'un des deux hobereaux l'avait bien entreprise et lui narrait

tous les cancans de Saumur, mais elle ne répondait que par monosyllabes.

Elle ne perdait pas une des paroles de Mme de Maumussy; tour à tour

elle rougissait ou devenait toute pâle, ou bien ses yeux lançaient des

éclairs...

--Et voilà! pensait M. de Boursonne. Ces deux femmes aiment mon jeune

camarade; elles se sont devinées et se haïssent... Mais lui! pourquoi

a-t-il fui? N'aurait-il pas le courage de choisir?...

En ce moment, le pianiste aux longs cheveux rentrait d'une promenade

inspiratrice au clair de la lune, il s'assit au piano, et M. Philippe

n'étant pas là, bientôt on ne s'entendit plus dans le salon.

Le vieil ingénieur profita de l'occasion pour s'enfuir.

En somme, il était assez satisfait de sa soirée, et s'il éprouvait

quelque embarras, c'était de savoir si, oui ou non, il ferait part à

Raymond de ses découvertes et de ses conjectures.

Toutes réflexions faites, il se décida pour le silence. Il fit aussi

bien.

Raymond n'avait ni l'esprit ni le coeur aux confidences. Le malheureux

pliait sous l'effort que lui coûtait la résolution de ne plus retourner

à Maillefert.

Sentir le bonheur, la réalité de ses rêves à portée de la main, et ne

pas étendre la main, c'est du courage, cela!...

Si encore il eût été loin!...

Mais il ne pouvait sortir du _Soleil levant_ sans apercevoir de l'autre

côté de la Loire les terrasses de Maillefert, et à travers les arbres,

déjà dépouillés d'une partie de leurs feuilles, la façade blanche du

château.

Aussi, était-il bien décidé à demander son changement ou un congé,

lorsque, le dimanche suivant, après la grand'messe, tandis que M. de

Boursonne recevait ses paysans, il sortit.

Il se dirigeait vers cette hauteur d'où on dominait les jardins du

château de Maillefert, lorsqu'au détour du pont il se trouva en face de

Mlle Simone.

Elle n'était pas seule. Elle était accompagnée de sa gouvernante, miss

Lydia Dodge, longue et maigre personne, à figure blême avec un gros nez

rouge au milieu.

Mlle Simone devait sortir de la messe, car miss Lydia portait deux

paroissiens.

Interdit, ému à ce point de sentir ses jambes fléchir, Raymond

s'arrêta...

Mais la jeune fille, non moins troublée, s'était arrêtée aussi, et ils

restaient en présence, muets, palpitants, les joues empourprées, de

sorte que miss Lydia roulait de l'un à l'autre ses gros yeux surpris...

Ce fut à Mlle de Maillefert, la première, que la parole revint.

--Vous avez été souffrant, monsieur Delorge? demanda-t-elle d'une voix

troublée.

--En effet, mademoiselle, balbutia-t-il.

--Mais vous allez mieux, n'est-ce pas?

--Oui...

--Alors, nous vous reverrons au château?

Vivement, miss Lydia prononça quelques mots en anglais, mais la jeune

fille ne sembla pas l'entendre, et comme Raymond se taisait:

--Je vous le demande!... insista-t-elle.

Cette fois, miss Lydia toussa, et jugeant convenable d'intervenir:

--C'est bien monsieur, interrogea-t-elle, qui a donné mille quatre cents

francs aux pauvres des Rosiers?...

Raymond bondit.

--Vous savez cela!... s'écria-t-il.

--M. le curé l'a dit au prône...

--Quoi! il m'a nommé!

--Non, répondit Mlle Simone, mais il vous a désigné à la

reconnaissance des malheureux, trop clairement pour qu'on ne vous

reconnût pas.

Et comme miss Lydia la tirait par la manche:

--Au revoir, donc, monsieur, dit-elle... A bientôt!...

Plus éperdu que d'une apparition, Raymond demeurait immobile, suivant

d'un oeil ébloui Mlle Simone, dont il voyait la robe ondoyer et

glisser à travers les arbres.

Lorsqu'enfin elle disparut:

--Elle m'aimerait donc!... murmura-t-il, remué de sensations inconnues.

Pour persister dans ses résolutions avec un tel espoir au coeur, il

eût fallu au pauvre garçon une énergie plus qu'humaine ou un de ces

esprits glacés que ne bouleversent jamais les vertiges de la passion.

--On ne lutte pas contre la destinée, pensait-il.

C'en était fait, il s'avouait sa défaite.

--Je reste!... se répétait-il avec une sorte de rage, je reste!...

L'idée de la tâche qu'il avait à remplir, le souvenir de son père

assassiné, la haine des assassins demeurés impunis, l'effroi des

reproches sanglants de sa mère, la pensée du douloureux étonnement de

ses amis, de Me Roberjot, de M. Ducoudray, de Jean et de Léon

Cornevin, tout cela s'effaçait et disparaissait...

Et tandis qu'il regagnait à pas lents le _Soleil levant_:

--Eh!... que m'importe!... se disait-il, pourvu que Simone m'aime!...

Semblable à un malade qui se défend de songer à son mal, il s'était

formellement interdit de penser au passé.

Aussi, au dîner, au lieu d'un visage morne, montra-t-il une figure

qu'illuminait l'espérance. Au lieu de rester silencieux comme de

coutume, et plongé dans ses lugubres méditations, il parla beaucoup, il

plaisanta, il rit...

Et lorsque le café fut servi:

--Est-ce que nous n'irons pas à Maillefert, ce soir? demanda-t-il à M.

de Boursonne.

Le vieil ingénieur tressaillit, et après avoir curieusement examiné son

jeune camarade, frappé de sa gaieté fiévreuse et de l'égarement de ses

yeux:

--Allons! prononça-t-il simplement.

Un brillant accueil attendait Raymond au château, un accueil tel qu'un

vieil ami de Maillefert n'en eût pu souhaiter un meilleur ni plus

affectueux.

La duchesse, dès que le domestique l'annonça, se leva en battant

joyeusement des mains, et de l'air le plus ravi:

--Vous voici donc, monsieur le convalescent, dit-elle. Savez-vous que

nous étions ici dans une inquiétude mortelle!...

M. Philippe, revenu de la veille d'Angers, interrompit une histoire

scandaleuse qu'il contait à un de ses amis, pour venir serrer la main de

son «cher Delorge».

--Vous nous manquiez, lui dit-il, parole d'honneur! vous nous manquiez

énormément.

En possession de toute sa raison, Raymond se fût étonné de cet accueil

et de se trouver tout à coup si avant dans l'amitié de la mère et du

fils. Il se fût demandé le but de ces démonstrations trop bruyantes pour

être sincères, et se fût tenu sur ses gardes. Mais il n'avait

d'attention que pour Mlle Simone.

Elle portait comme toujours une toilette d'une extrême simplicité, et

qui semblait presque pauvre près des parures éclatantes des amies de sa

mère, mais elle était, selon l'expression vulgaire, en beauté ce

soir-là. Ses cheveux blonds paraissaient plus lumineux, ses yeux et son

teint brillaient d'un éclat extraordinaire.

On eût dit une tête divine du Titien qui, longtemps, est restée perdue

dans l'ombre, et qui, tout à coup, mise dans son jour, resplendit,

étonne, éblouit...

--Ah çà, je l'avais mal vue, l'autre soir, pensait M. de Boursonne, ou

c'est une transfiguration...

Par contre, la duchesse de Maumussy lui parut moins belle.

Assise devant un petit guéridon de laque, elle semblait absorbée par la

lecture d'un numéro de la _Vie Parisienne_, mais ses regards glissaient

au-dessus du journal, et s'arrêtaient sur Raymond avec une expression

dont il eût été peut-être effrayé s'il les eût surpris.

--Moi, proposa M. Philippe, je serais assez d'avis, puisque nous voici

en nombre, de tailler un petit bac de santé...

La proposition n'était pas heureuse.

Mme de Maillefert avait ce soir-là dans son salon cinq ou six dames

très nobles des environs, qu'elle tenait essentiellement à intéresser au

succès de sa mission électorale, et à qui ce seul mot de bac avait fait

pincer les lèvres.

Adressant donc à son fils un geste rapide d'intelligence:

--Non, pas de cartes, ce soir, mon cher duc, dit-elle, improvisons

plutôt une petite sauterie...

Le pianiste bien peigné, qui rêvassait dans un coin, tressaillit à ces

paroles, et ses sourcils se froncèrent. Il ne comprit que trop

l'affreuse corvée qui se préparait pour lui. Il comprit que lui,

l'artiste inspiré et incompris, il allait être condamné à faire

danser--hélas! ce n'était pas la première fois--les hôtes de Mme de

Maillefert. Il se vit, lui, l'auteur de mélodies admirables, réduit à

jouer de l'Offenbach ou du _Compositeur toqué_.

--Allons, mon cher, lui dit son ennemi, M. Philippe, voilà une occasion

de vous rendre utile...

[Illustration:--Très curieux! parole d'honneur! excessivement curieux.]

Il n'osa pas refuser. Il se leva, promenant autour du salon un regard de

douloureuse mélancolie, et du pas d'un homme qui marche au supplice, il

se dirigea vers le piano...

--Jouez-nous un quadrille d'_Orphée aux Enfers_, lui demanda Mme de

Maillefert...

Déjà Raymond était allé inviter Mlle Simone... Elle hésita

visiblement avant d'accepter l'invitation, ses lèvres s'entr'ouvrirent

comme si elle eût eu à dire quelque chose de difficile...

Mais elle se vit observée, elle accepta...

Cette fois, Raymond s'était bien juré qu'il saurait prendre sur lui de

ne pas garder, comme au bal, un silence qui lui avait paru le comble du

ridicule. Il se tint parole. Seulement, la contrainte qu'il s'imposait

pour maintenir vivante une sorte de conversation entre les figures,

absorbait si bien toute son attention, que c'est à peine s'il savait ce

qu'il disait...

Peu importait, d'ailleurs; Mlle Simone ne l'écoutait pas. Elle

n'était préoccupée que d'observer Mme de Maumussy, qui dansait avec

le jeune duc de Maillefert.

Et, quand le quadrille terminé, Raymond la reconduisit à sa place:

--Il faut, lui dit-elle, très bas et très vite, que vous dansiez avec la

duchesse de Maumussy...

Stupéfait, il la regarda, se demandant si elle parlait sérieusement.

--Il le faut! insista-t-elle.

Et ses yeux ajoutaient:--Défiez-vous!

Certes, elle ne pouvait rien commander au pauvre garçon qui lui fût plus

atrocement pénible. Lui qui se disait en venant:

--Je saurai bien éviter cette femme!...

Pourtant, il obéit.

Il s'avança vers la jeune duchesse, et comme si elle eût attendu, avant

même que d'une voix altérée il eût formulé son invitation, elle se leva

et prit son bras...

Après une formidable série d'accords plaqués, le pianiste incompris

venait d'attaquer une valse langoureuse de Métra.

Il n'y avait plus à reculer.

Surmontant une indicible répulsion, Raymond enlaça la taille ronde et

souple de la jeune duchesse, elle appuya sur son épaule sa main finement

gantée, et ils s'élancèrent...

Ils commencèrent lentement. Mais le pianiste, peu à peu, accélérait la

mesure, et ils tournaient de plus en plus vite, et autour d'eux, le

parquet et le plafond, les candélabres chargés de bougies et les

lambris, les tentures, et les vieilles gens immobiles sur leurs

fauteuils, tout tournait autour d'eux comme un disque autour d'un pivot.

Le vertige de la valse troublait le cerveau de Raymond; la notion lui

échappait de la réalité, il ne pouvait pas croire que ce qui était fût,

il se demandait s'il n'était pas le jouet d'un des cauchemars odieux qui

font du sommeil une torture.

--Est-ce bien moi, pensait-il, moi qui presse entre mes bras la femme

d'un des assassins de mon père!...

Bientôt elle lui demanda de s'arrêter. Elle se prétendait fatiguée et un

peu étourdie, et cependant sa respiration était aussi égale et aussi

douce que celle d'un enfant endormi.

Raymond, lui, haletait. Des gouttes d'une sueur glacée perlaient le long

de ses tempes.

--Savez-vous, monsieur Delorge, lui dit brusquement la jeune duchesse,

que le bruit de vos magnifiques aumônes est venu jusqu'à Maillefert.

Elle riait, mais d'un mauvais rire. Et, sans attendre la réponse de

Raymond:

--Vous êtes donc bien riche? insista-t-elle.

--Hélas! non, madame.

--Ah!... votre générosité n'en a que plus de mérite.

Ce qu'elle ne disait pas se lisait dans ses yeux noirs.

--Comment se fait-il, demandait son regard hautain, que vous avez donné

précisément la somme que je vous envoyais? Pourquoi?

Raymond comprit qu'il devait répondre, qu'il lui fallait, sous peine de

se faire une ennemie implacable, trouver une explication plausible.

Et la nécessité l'inspirant:

--Madame, répondit-il, je jouais l'autre soir pour la première fois de

ma vie. Lorsque j'ai reçu votre lettre, j'ai été saisi de peur en

songeant que j'aurais pu perdre ce que j'avais gagné. Que serait-il

advenu, en ce cas? Je suis un pauvre diable d'ingénieur des ponts et

chaussées, et quatorze cents francs représentent quatre mois de mes

émoluments. J'ai tremblé que cet argent, si facilement et si rapidement

acquis, ne m'inspirât la fatale passion du jeu. Et si je l'ai donné aux

pauvres, c'est pour avoir le droit de ne plus toucher une carte sans

être accusé d'être retenu par la crainte de perdre mon gain.

Peu à peu, à mesure que Raymond cherchait les mots de cette explication

un peu diffuse peut-être, mais plausible, les traits de la jeune femme

reprenaient leur expression de placidité habituelle.

--C'est vrai, cela? demanda-t-elle.

--Quel intérêt aurais-je à mentir?

Elle sourit, au lieu de répondre, et comme le pianiste inspiré jouait

les dernières mesures de la valse, elle prit le bras de Raymond pour

regagner la causeuse où elle était assise quand il était venu l'inviter.

Lui se croyait quitte, et déjà songeait à manoeuvrer de façon à se

rapprocher de Mlle Simone.

Mais la duchesse avait entamé une conversation qui ne lui permettait pas

de s'éloigner sans une grossière inconvenance.

Prenant texte de ce qu'il lui avait dit qu'il n'était qu'un pauvre

diable d'ingénieur, Mme de Maumussy s'informait de ses affaires avec

une sollicitude amicale.

Depuis combien de temps était-il sorti de l'école? Quels postes avait-il

occupés? Estimait-il que sa situation actuelle fût en rapport avec son

mérite?...

Tant bien que mal, plutôt mal que bien, Raymond répondait.

Toutes ses facultés étaient absorbées par la contemplation de Mlle

Simone. Il lui tournait le dos, mais il la voyait fort distinctement

dans une grande glace placée derrière Mme de Maumussy.

Le visage de la jeune fille exprimait peut-être un peu d'inquiétude,

mais ne trahissait certainement aucun mécontentement. La jeune

duchesse, cependant, poursuivait.

--Si elle se permettait de questionner ainsi M. Delorge, disait-elle,

c'est qu'elle avait eu l'occasion de s'entretenir de lui avec son chef

immédiat, le baron de Boursonne.

«Le baron ne lui avait pas dissimulé l'injustice de l'administration

envers son jeune camarade, lequel languissait dans des postes

subalternes, malgré sa réputation très méritée d'être un des hommes les

plus distingués des ponts et chaussées.

Mais il n'y avait pas que Mlle Simone à épier Raymond et la duchesse

de Maumussy. M. de Boursonne ne les perdait pas de vue, et surpris de

voir son jeune ami s'entretenir si longtemps avec une femme pour

laquelle il avait manifesté une si profonde aversion:

--Peut-être ferai-je bien, pensa-t-il, d'aller à son secours.

Et laissant Mme de Maillefert aux prises avec celui de ses hôtes qui

demandait une préfecture de première classe, il se rapprocha de la jeune

duchesse.

Elle dut en être ravie, car dès qu'il fut à portée de l'entendre:

--N'est-ce pas vous, monsieur le baron, dit-elle, qui m'avez affirmé que

M. Delorge est trop modeste et ne cherche pas assez à se faire valoir?

--Et je suis prêt à le répéter devant lui, madame la duchesse, répondit

le vieil ingénieur.

--Vous entendez, monsieur! dit la jeune femme à Raymond.

Et, revenant à M. de Boursonne:

--Eh bien, monsieur le baron, continua-t-elle, c'est à nous de faire

cesser les injustices...

Le bonhomme hocha la tête, et souriant:

--Je ne suis pas en odeur de sainteté, fit-il, et ma recommandation n'a

guère de valeur...

--Mais moi, interrompit la duchesse, moi, je puis beaucoup!...

Et tout de suite, avec une emphase italienne, elle se mit à vanter

l'influence de son mari. Le duc de Maumussy était tout-puissant,

assurait-elle, et il suffisait d'un acte de sa volonté pour mettre

Raymond à sa place.

Cent fois, elle l'avait vu mettre son influence au service de gens

incapables; pour cette fois,--une fois n'est pas coutume,--il servirait

un homme de talent.

Elle garantissait qu'il le ferait très volontiers, et qu'au surplus elle

se chargeait de le faire vouloir.

Le temps passait, cependant.

Après deux quadrilles et encore autant de valses, le pianiste incompris

avait fermé le piano, et, d'un air profondément humilié, était allé se

rasseoir dans son coin.

Un à un, les hobereaux des environs venaient saluer la duchesse de

Maillefert et partaient.

Mme de Maumussy ne put plus ne pas apercevoir l'impatience polie de

se retirer que manifestait M. de Boursonne.

Tendant donc la main à Raymond:

--Nous reparlerons de tout cela, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.

Il ne dépendra pas de moi que l'avenir ne vous dédommage du passé.

Sans trop savoir ce qu'il faisait, le jeune homme pressa légèrement

cette main qui lui était tendue. Il venait de voir dans la glace Mlle

Simone s'approcher de sa mère, lui parler un moment, et sortir, non sans

avoir jeté à Mme de Maumussy un dernier et singulier regard.

--Ainsi, pensait-il, je ne la reverrai pas ce soir. Pourquoi

quitte-t-elle le salon? Lui suis-je donc indifférent? Me suis-je laissé

sottement abuser par de vaines apparences?...

IL est vrai que Mme de Maillefert et le jeune duc semblaient prendre

à tâche de le distraire de ce doute affreux.

Jamais on ne les avait vus si affectueux pour personne.

La mère si hautaine, le fils si impertinent d'ordinaire, s'empressaient

autour de M. de Boursonne et de son jeune ami, et ne les laissèrent

partir qu'après en avoir obtenu la promesse formelle de venir dîner le

lendemain.

La dégringolade · 第 98 / 157 题