Non, Raymond ne dormait pas...
A peine arrivé à sa chambre, il s'était affaissé sur un fauteuil, et il
s'efforçait de recueillir ses idées.
--Que je suis faible, murmurait-il, que je suis lâche!...
Pauvre garçon!... Il n'était ni faible ni lâche, il était victime d'une
situation qu'il n'avait pas faite, d'un passé qu'il traînait comme un
prisonnier sa chaîne.
Mme Delorge, cette femme d'une énergie antique, n'avait pas senti
qu'il est impossible d'enfermer un homme dans une idée unique, si vaste
que soit cette idée.
Elle n'avait pas compris que, si sa vie était finie, la vie de son fils
commençait; que si tout était mort en elle, tout en lui était à naître.
Elle ne s'était pas dit qu'en lui imposant une tâche surhumaine elle
l'exposait à maudire cette tâche le jour où une grande passion mettrait
aux prises dans son âme bouleversée l'intérêt de son amour et ce qu'il
estimait être un devoir sacré.
--Oh! non, se disait-il, je n'oublie pas que mon père a été lâchement
assassiné! Non, je ne saurais oublier que les assassins sont restés
impunis!... C'est avec joie que je donnerais ma vie pour que justice fût
rendue!... Mais dépend-il de moi d'aimer ou de n'aimer pas Mlle
Simone, et me faut-il renoncer à la voir parce que Mme de Maumussy
est au château de Maillefert?... En quoi Mme de Maumussy est-elle
coupable, elle que l'on dit mariée contre son gré à ce misérable
aventurier!
Il tournait, en même temps, et retournait entre ses mains les lettres
qu'il venait de recevoir.
Il avait reconnu l'écriture des adresses.
L'une était de sa mère, l'autre de Me Roberjot.
Et il hésitait à les ouvrir, redoutant d'y trouver la condamnation sans
appel des espérances auxquelles il essayait de se raccrocher.
--Pourtant, il le faut!... fit-il.
Et d'un mouvement fiévreux, décachetant la lettre de Mme Delorge, il
lut:
«Cher Raymond,
«L'heure maintenant est proche, de notre revanche, quelque chose me
le dit. Tous nos amis, depuis M. Ducoudray jusqu'à Me Roberjot,
le croient.
«Ce qui me prouve que l'empire se sent menacé, c'est que d'anciens
amis de ton père, qui l'avaient renié, qui semblaient avoir oublié
notre existence, sont venus me rendre visite.
«Tout Paris s'entretient d'un procès horriblement scandaleux
qu'intenterait à M. de Maumussy la famille de sa femme.
«On m'affirme aussi que M. de Combelaine, plus ruiné que jamais, a
été sur le point d'épouser l'indigne soeur de Mme Cornevin,
Mme Flora Misri, et qu'au dernier moment le mariage a manqué
pour des raisons honteuses.
«Raymond, mon fils bien-aimé, souviens-toi de ton père... Tiens-toi
libre de tout engagement et prêt à agir au premier signal.
«Ta soeur Pauline et moi, t'embrassons de toute notre âme...
«ÉLISABETH DELORGE.»
--Prêt!... libre de tout engagement!... murmura Raymond avec un rire
amer. Voilà vingt ans que je vis ainsi!...
Et il ouvrit la lettre de Me Roberjot.
«Je n'ai qu'une minute, lui écrivait le député de l'opposition,
juste le temps de copier, pour Léon Cornevin et pour vous, une
lettre que je reçois de notre ami Jean.
«Lisez, et vous verrez si le brave garçon perd son temps.»
Jean écrivait:
«Mes chers amis,
«Après la plus pénible des traversées, pendant laquelle nous
périssions sans le secours d'un clipper anglais, me voici enfin en
Australie.
«C'est avant-hier, dimanche, que j'ai pris pied à Melbourne, la
capitale du pays de l'or.
«Dès le lendemain, je me mettais en quête de l'homme avec qui mon
père a quitté le Chili, M. Pécheira, le fils du contrebandier de
Talcahuana.
«Je trouvai sans peine sa demeure, car il est un des négociants
considérables de Melbourne. Malheureusement, il est en tournée aux
mines, et l'employé qui le remplace n'a pu me fixer l'époque de son
retour.
«Mais cet employé, qui connaît M. Pécheira depuis longtemps, m'a
dit que lors de ses débuts en Australie, il avait un associé, un
Français nommé Boutin.
«Que ce Boutin soit Laurent Cornevin, mon père, c'est ce qui ne
fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Que M. Pécheira puisse
m'apprendre ce qu'il est devenu, c'est ce qui me paraît certain.
«Donc, malgré les anxiétés de l'attente, je suis heureux, quelque
chose me dit que je touche au but.
«Nos aïeux, lorsqu'ils se vouaient à une oeuvre difficile,
s'imposaient jusqu'à son accomplissement quelque rude pénitence,
qui était un perpétuel stimulant. Moi, j'ai juré de ne pas
reprendre mon pinceau avant d'être arrivé jusqu'à mon père, avant
de l'avoir serré dans mes bras s'il est vivant encore, avant
d'avoir prié sur sa tombe s'il est mort...
«Bon espoir donc, mes chers amis, et peut-être... à bientôt