C'est que, peu après le départ de Jean pour Valparaiso, Raymond Delorge
et Léon Cornevin avaient été obligés de quitter Paris.
Et Me Roberjot leur avait dit:
--Partez sans inquiétude, je me constitue votre correspondant bénévole
et bien informé, et s'il survenait quelque chose qui rendît votre
présence nécessaire, je ne ferais qu'un saut jusqu'au télégraphe.
Et il tenait parole, ce qui n'était pas un mince mérite, trouvant
toujours, malgré les travaux dont il était accablé, un moment pour
griffonner quelques lignes et tenir ses exilés, comme il les appelait,
au courant des événements.
Exilés était bien le mot. Ce n'était pas volontiers que les deux jeunes
gens s'étaient éloignés de Paris, de ce théâtre où ils pressentaient que
se dénouerait fatalement le drame dont la mort du général avait
ensanglanté le premier acte.
Mais la vie a d'inexorables nécessités.
Et, quand on n'a pas dix mille livres de rentes, il faut bon gré mal gré
se soumettre aux exigences de la profession qui fait vivre.
C'est pourquoi, dès le lendemain du jour où il avait été contraint de
donner sa démission, Léon Cornevin s'était mis en quête d'une autre
position.
Il n'était pas exigeant, le brave garçon; ses aptitudes étaient
remarquables, les meilleures recommandations appuyaient ses démarches,
et cependant, tel était l'encombrement de toutes les carrières, qu'il
n'avait rien trouvé d'acceptable à Paris ni même aux environs.
De guerre lasse, il s'était résigné à accepter une situation d'ingénieur
près d'un chemin de fer espagnol, et il était parti pour Madrid.
Quant à Raymond, il avait été détaché à Tours près de la commission
chargée, par le ministère des travaux publics, d'étudier les moyens de
prévenir les inondations périodiques de la Loire.
Parti bien à contrecoeur, Raymond n'avait pas tardé à se féliciter
intérieurement de ce changement d'existence.
Arraché pour la première fois à l'idée fixe qui depuis l'âge de raison
emplissait sa vie, il lui semblait voir s'ouvrir devant lui des horizons
inconnus. Il découvrait, pour ainsi dire, qu'il était jeune, qu'il
n'avait que vingt-sept ans et qu'il n'avait pas eu de jeunesse.
Par une rare faveur de la destinée, il se trouvait que l'inspecteur des
ponts et chaussées, avec lequel il allait poursuivre les études
commencées, était le meilleur des hommes.
C'était le baron de Boursonne, le dernier survivant d'une des plus
vieilles et des plus nombreuses familles du Poitou.
Il est vrai que rien ne lui était si désagréable que de s'entendre
donner son titre. Le seul énoncé de sa particule lui faisait faire la
grimace.
--Je suis le père Boursonne, tout bêtement, disait-il d'un ton qui
n'avait rien de paternel.
Ancien élève de l'École polytechnique, M. de Boursonne avait donné jadis
à plein collier dans les théories saint-simoniennes et avait même
dépensé à les expérimenter une fortune assez ronde.
Mais, tandis que ses anciens frères de Ménilmontant avaient eu l'art,
l'un poussant l'autre, d'accaparer les meilleures, les plus honorées et
les plus lucratives situations, M. de Boursonne était resté longtemps en
arrière, embourbé dans des emplois subalternes fort au-dessous de sa
remarquable intelligence.
[Illustration: Il avait été précipité sur le pavé.]
Les qualités de son coeur n'en avaient pas été altérées, il était
resté bon jusqu'à la faiblesse.
Seulement, son caractère s'était aigri et était devenu irritable à
l'excès.
On disait de lui dans sa circonscription:
--L'inspecteur... Ah! quel brave homme!... Mais quel original!
La vérité est qu'il se donnait une peine infinie pour paraître
précisément le contraire de ce qu'il était réellement.
Aristocrate dans le bon sens du mot, lettré, d'un goût sûr et d'une
exquise sensibilité, il posait pour le démocrate farouche, affectait le
langage d'un paysan et des façons de routier et affichait le plus cruel
cynisme.
Un de ses grands plaisirs était de porter des vêtements affreusement
délabrés, qu'on s'étonnait fort de voir sur le dos de ce grand vieillard
à physionomie si noble, quoi qu'il pût faire, si fine et si
intelligente.
Le matin où Raymond, arrivé à Tours de la veille, se présenta dans son
cabinet, vêtu comme on l'est quand on rend une visite, après qu'il l'eut
toisé un bon moment:
--Mâtin! lui dit-il, vous avez un fameux tailleur, monsieur Delorge, et
cela doit vous gêner considérablement d'être si bien mis!...
Et comme Raymond, interdit de cette surprenante réception, balbutiait
néanmoins qu'il ne se sentait aucunement gêné:
--En ce cas, reprit M. de Boursonne, venez, nous allons visiter nos
chantiers.
Et sans laisser à Raymond un quart d'heure pour aller changer de
costume, il le traîna jusqu'au bord de la Loire et ne parut satisfait
qu'après l'avoir fait bien piétiner dans la boue et crotter jusqu'aux
genoux.
Mais, en dépit de cette plaisanterie de mauvais goût et de quelques
autres du même style, il ne fallut pas une semaine à Raymond pour
découvrir l'homme réel sous ses dehors affectés, et pour reconnaître
combien cet homme était digne d'estime et d'affection.
De son côté, M. de Boursonne s'était pris pour le jeune ingénieur d'une
si belle amitié que ce fut lui qu'il choisit pour l'aider dans les
études qu'il y avait à terminer entre Tours et les Ponts-de-Cé.
Ces études, qui se rattachaient à un plan général, devaient prendre
beaucoup de temps, plus d'un an peut-être.
Aussi, M. de Boursonne avait-il résolu d'abandonner Tours et de porter
son quartier général au centre des opérations.
Le centre indiqué semblait être Saumur.
Et Saumur, avec ses coteaux boisés, son vieux château, ses îles, ses
maisons blanches et ses vertes prairies, Saumur le tentait.
Malheureusement, le jour où il se mit en quête d'un logement, tandis
qu'il s'en allait le long du quai, le nez en l'air, il faillit être
écrasé par un escadron d'élèves de l'école de cavalerie qui rentrait au
grand trot de la promenade.
--Il y a trop de soldats pour moi ici, dit-il à Raymond. Cherchons
ailleurs...
Après quelques hésitations, c'est aux Rosiers qu'ils s'arrêtèrent.
Non parce que ce village est le plus coquet de tous ceux qui se mirent
aux flots bleus de la Loire, non parce que les coteaux de Saint-Mathurin
ont des attraits irrésistibles.
Mais parce que l'auberge du _Soleil levant_ est d'une irréprochable
propreté, et que maître Béru, l'aubergiste, mettait à la disposition de
M. de Boursonne une jolie chambre pour lui, une bonne chambre pour
Raymond et une ancienne salle de billard qui semblait faite pour
recevoir les bureaux d'un ingénieur...
Mais aussi parce que maître Béru était, sans qu'il y parût, un cuisinier
distingué, sans rival pour les matelottes, qu'il arrosait d'un certain
vin de Bourgueil capable de faire oublier le bourgogne.
Et enfin, parce qu'on était à la fin de septembre, et qu'un piqueur, qui
était du pays, affirmait que la commune des Rosiers est peuplée de
perdrix, et que M. de Boursonne, malgré son âge et son incurable myopie,
était un chasseur enragé.
C'est un samedi que le digne ingénieur arriva aux Rosiers et s'installa
au _Soleil levant_ avec tout son personnel de conducteurs, de piqueurs,
dessinateurs.
Et le samedi suivant, Raymond et lui pouvaient se flatter de connaître
les environs comme pas un homme du pays.
Tout ce qui était à visiter, ils l'avaient vu, depuis le camp romain de
Chenehutte, le donjon de Trêves et l'église de Cunault, jusqu'aux
monuments celtiques de Gennes et à la fontaine d'Avort; depuis le
château de Maillefert, dont les jardins en terrasse descendent jusqu'à
la Loire, jusqu'au manoir de la Ville-Haudry, si magnifique jadis, si
abandonné depuis le mariage du comte et de Mlle de Rupair.
Après quoi M. de Boursonne et Raymond s'étaient mis à la besogne.
Rude besogne, car il s'agissait de tracer le plan de tout ce vaste
système de digues, de réservoirs et de canaux de dérivation qui doit
faire, des inondations actuellement si désastreuses de la Loire, un
véritable bienfait pour les riverains.
D'ordinaire, ils déjeunaient de bon matin et ils partaient suivis d'un
piqueur portant dans un panier une collation préparée la veille par
maître Béru, l'hôtelier du _Soleil levant_.
A la nuit tombante, ils étaient de retour.
Ils dînaient dans la petite salle dont les fenêtres donnent sur la
grande route.
Puis, M. de Boursonne allumait sa pipe, Raymond fumait un cigare, et ils
restaient jusqu'à dix heures à causer ou à jouer au jaquet.
Parfois, un vieux commandant d'artillerie, qui mangeait sa retraite aux
Rosiers, venait leur tenir compagnie. C'était aussi un ancien élève de
l'École polytechnique, et sa qualité de «cher camarade» et ses opinions
avancées l'avaient fait admettre par M. de Boursonne.
Ainsi, leurs journées s'écoulaient paisibles et monotones, lorsqu'un
matin, pendant qu'ils attendaient que maître Béru leur servît leur
déjeuner, un piétinement inaccoutumé de chevaux retentit sur la grande
route.
M. de Boursonne, qui était la curiosité même, s'approcha de la fenêtre,
et presque aussitôt:
--Mâtin!... s'écria-t-il, venez donc voir, Delorge!...
Raymond s'avança.
Sur la route, une douzaine de chevaux passaient, habillés de superbes
caparaçons de couleurs éclatantes et conduits par des domestiques en
longs gilets à l'anglaise et en bottes à revers.
--Qu'est-ce que cette cavalerie? demanda M. de Boursonne à maître Béru,
qui entrait, un plat de chaque main. Allons-nous donc avoir un cirque
aux Rosiers?
Mais cette supposition parut choquer l'aubergiste.
--Monsieur l'ingénieur veut plaisanter, dit-il. Monsieur l'ingénieur
doit cependant bien voir...
--Quoi?
--Cette couronne qui est brodée à l'angle de la couverture des chevaux.
--Comment! il y a une couronne... Mâtin! c'est une autre affaire. Est-ce
que vous la voyez, vous, Delorge, qui avez de bons yeux?...
Et plantant son binocle sur son long nez:
--Elle y est, parbleu! continua-t-il, maître Béru a raison. Mais
qu'est-ce que cela prouve?
L'aubergiste s'inclina, et d'un ton grave:
--Cela prouve, répondit-il, que ces chevaux sont ceux de Mme la
duchesse...
Le vieil original tressaillit comme si une guêpe l'eût piqué, et d'un
ton d'inquiétude comique:
--Comment! s'écria-t-il, nous avons une duchesse aux environs et maître
Béru ne nous prévient pas!... A quoi songe donc maître Béru?
--Monsieur, répondit l'aubergiste, elle n'habite pas le pays,
ordinairement...
--Ah! je respire.
--C'est à Paris qu'elle demeure. Elle ne vient ici que dans cette
saison, passer un mois, et encore pas tous les ans...
--Et comment l'appelez-vous, votre duchesse?
Maître Béru se redressa.
--Maillefert: prononça-t-il, d'Aostal de Chalandry, duchesse de
Maillefert...
Il en avait plein la bouche, comme d'une trop copieuse cuillerée de
bouillie.
--Alors, interrogea Raymond, c'est elle la propriétaire de ce beau
château que j'ai vu sur la route de Gennes à Trêves?
--Précisément.