Évidemment Jean s'attendait à un cri d'espérance et de joie. Il
s'abusait.
C'est d'un air de stupeur profonde que Léon et Raymond Delorge
accueillaient son étrange affirmation.
Ils doutaient.
--Comprends-tu bien, cher frère, fit doucement Léon, la portée de ce que
tu nous dis là?...
De la tête, Jean répondit:
--Oui.
--Alors, continua Léon, comment as-tu attendu jusqu'à ce jour pour nous
le dire? Comment ne nous as-tu pas écrit?...
--Parce qu'il est de ces secrets qu'on ne confie pas à une lettre, quand
on est prisonnier et que toutes les lettres qu'on écrit doivent être
remises ouvertes à un geôlier.
Et sans attendre les questions qu'il lisait dans les yeux de son frère
et de Raymond:
--Mais ayant tout, reprit-il, je veux vous dire comment j'ai appris ce
que je sais. Aussitôt installé chez le digne négociant qui m'avait
arraché aux misères de l'île du Diable, voulant me remettre à peindre,
je cherchai un chevalet. Il ne s'en trouvait pas dans l'île de Cayenne
et je dus m'informer d'un menuisier capable de m'en fabriquer un.
«On m'adressa à un nommé Nantel, dont la boutique fait le coin d'une des
petites rues qui aboutissent à la place des Palmistes.
«Cet homme, déporté depuis 1851, avait été gracié depuis, mais au lieu
de retourner en France, il avait épousé une jeune fille du pays, s'y
était fixé, et était en train d'amasser une petite fortune, grâce à une
fabrique de bardeaux, sorte de planchettes en bois très dur, qui, à la
Guyane, remplacent les ardoises et les tuiles.
«Je trouvai un homme d'une quarantaine d'années, à physionomie ouverte
et intelligente, qui comprit tout d'abord ce que je désirais.
«Lui ayant fait promettre de se mettre immédiatement à la besogne, je
lui donnai mon adresse et mon nom pour qu'il m'apportât mon chevalet
aussitôt qu'il l'aurait terminé.
«Mais au lieu d'inscrire ces renseignements sur le petit cahier qu'il
avait sorti tout exprès d'un tiroir, ce brave monsieur restait planté
devant moi, me considérant d'un air d'ébahissement extraordinaire.
«--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend? lui demandai-je.
«--Oh! rien, me répondit-il, c'est ce nom de Cornevin qui me rappelle
toutes sortes de souvenirs...
«--Avez-vous donc connu quelqu'un s'appelant comme moi?
«--Oui, un pauvre diable, enlevé comme moi en 1851.
«O mes amis, à cette réponse, je sentis tressaillir en moi les plus
folles espérances, et d'une voix altérée par l'angoisse:
«--Savez-vous le prénom de cet infortuné? m'écriai-je.
«--Certainement, me répondit Nantel, il s'appelait Laurent.
«Ainsi plus de doute!... Le hasard, non, la Providence venait de me
rapprocher d'un homme qui avait connu mon père, qui l'avait vu depuis le
jour fatal où il nous avait été arraché, qui allait peut-être enfin
m'apprendre quelque chose de sa destinée et me mettre sur ses traces.
«--Monsieur Nantel, lui dis-je, je suis le fils de Laurent Cornevin.
Depuis dix ans qu'il a disparu, c'est en vain que nous avons fait tout
au monde pour obtenir de ses nouvelles... Nous avions fini par croire
qu'il avait été tué lors des affaires de Décembre.
«--Pour cela je vous affirme que non, me répondit le brave menuisier, et
la preuve, c'est que je me suis trouvé avec lui à Brest, que nous avons
fait côte à côte la traversée de Brest à Cayenne et que nous avons été
détenus ensemble à l'île du Diable.
«Je me sentais devenir fou à cette pensée que mon père avait été détenu
dans cette île où je venais de tant souffrir, à cette idée qu'il avait
foulé ces sentiers que je parcourais, qu'il s'était assis peut-être sur
ces rochers où tant de fois j'étais allé m'asseoir et rêver à la
France... Mais qu'était-il devenu?
«--Sans doute il est mort? demandai-je avec une affreuse anxiété. Sans
doute, comme tant de malheureux, il a succombé aux atteintes du climat.
«--Non, me répondit Nantel, il a tenté une évasion, et j'ai lieu de
supposer qu'il a réussi. J'ai vu depuis un déporté qui m'a dit lui avoir
parlé.
L'émotion de Jean gagnait ses auditeurs.
Pour la première fois, depuis dix ans, une lueur, bien faible et bien
chétive, assurément, mais une lueur filtrait dans les ténèbres de leur
passé et semblait devoir éclairer le mystère d'iniquité dont ils avaient
été victimes.
Mais déjà Jean continuait:
--Ainsi que vous le pensez, j'accablai maître Nantel de tant de
questions incohérentes qu'il en fut tout étourdi, et qu'il me pria de le
suivre dans son arrière-magasin, me disant que c'était tout une histoire
qu'il avait à me conter, qu'il lui faudrait un peu de temps et qu'il
avait besoin de mettre de l'ordre dans ses souvenirs...
«Le récit qu'il me fit ce jour-là, je le lui ai fait recommencer vingt
fois pendant mon séjour à Cayenne.
«J'ai fait plus. Songeant de quelle importance pouvait être, à un moment
donné, le témoignage de ce brave homme, je l'ai prié d'écrire ce qu'il
me disait et de le signer.
«Il a consenti et, avant mon départ de la Guyane, j'ai eu le soin de
faire légaliser sa signature...
«Cette relation de Nantel, je la garde précieusement et je vais vous la
lire...
Ayant dit, Jean tira de son portefeuille un cahier de papier grossier,
couvert d'une grande écriture inexpérimentée, et il lut:
«_Sur la prière de_ M. Jean Cornevin, _artiste peintre, détenu politique
à la Guyane, moi_, Antoine Nantel, _menuisier, demeurant à Cayenne,
j'écris ce qui est venu à ma connaissance de l'histoire de_ Laurent
Cornevin, _faisant le serment sur mon âme et conscience de dire la
vérité et rien que la vérité_.
«Le 3 décembre 1851, passant rue du Petit-Carreau, où il y avait une
barricade et où on venait de se battre, je fus arrêté par la troupe et
conduit à la caserne la plus voisine.
«Le lendemain, on me fit monter dans une voiture cellulaire, qui devait
me conduire à Brest.
«Le voyage fut si long et si pénible que, la fatigue se joignant au
chagrin et aux inquiétudes que j'éprouvais, je tombai malade, en
arrivant à Brest, assez gravement pour qu'on fût obligé de me porter à
l'hôpital.
«Comme de raison, c'était à l'hôpital du bagne.
«J'y étais depuis une semaine, lorsqu'une nuit, sur les deux heures, je
fus réveillé par un grand bruit.
«On apportait dans le lit le plus rapproché du mien un homme inanimé et
tout couvert de sang.
«Les infirmiers s'empressaient autour de lui, et j'en entendis un qui
disait:
«--S'il en revient, celui-là, j'irai le dire au pape.
«Toute la nuit, en effet, il resta sans connaissance, râlant de plus en
plus faiblement, et je le croyais trépassé quand arriva l'heure de la
visite.
«Il vivait encore cependant, et le chirurgien-major, après l'avoir
examiné et pansé, déclara qu'il le sauverait.
«J'appris alors qui était ce malheureux, qui avait le numéro 23 tandis
que moi j'avais le numéro 22.
«C'était comme moi un détenu destiné à Cayenne. Arrivé la veille à
Brest, il avait réussi à tromper la surveillance des gardiens et à
gagner le toit de la prison. Il lui avait fallu pour y parvenir,
disait-on, des prodiges de force et d'agilité. Malheureusement, une fois
là, le pied lui avait glissé, et il avait été précipité d'une hauteur de
plus de vingt-cinq mètres sur le pavé du chemin de ronde. Il avait une
jambe cassée, plusieurs côtes enfoncées, et d'effroyables blessures à la
tête.
«En dépit de tout, les prévisions du docteur se réalisant, il ne tarda
pas à aller mieux et à entrer en convalescence.
«Mais c'est en vain que j'essayais de lier conversation avec lui. Il ne
me répondait que par oui ou par non... quand il daignait me répondre.
«Tant que durait le jour, il restait accroupi sur son lit, immobile, le
front entre ses mains, les yeux fixes comme ceux d'un fou.
«La nuit, c'était bien autre chose: il pleurait, et à travers ses
sanglots étouffés, je l'entendais répéter:--Ma pauvre femme!... mes
pauvres enfants!...
«C'était à fendre l'âme, tellement que moi, qui n'avais déjà pas trop de
gaieté pour moi, je demandai au surveillant de me changer de lit.
«Le surveillant, naturellement, m'envoya promener, mais en même temps il
dit au 23 que ce n'était pas une vie que de geindre comme cela, qu'il
gênait ses voisins, et que s'il continuait il le punirait.
«Ce malheureux ne répondit rien, mais son regard m'entra comme une lame
de couteau dans le coeur, quand me fixant il me dit:--Je tâcherai de
ne plus pleurer puisque cela vous gêne...
«Je possédais à ce moment trois louis qui étaient toute ma fortune au
monde et que je conservais précieusement. Eh bien! je les aurais donnés
de grand coeur pour n'avoir pas fait cette bête de demande de
changement. J'avais comme des remords. Je me disais:
«--Cela t'est bien facile, triste gars que tu es, de te moquer du tiers
comme du quart. Tu es tout seul sur la terre, personne ne te regrette,
tu n'as personne à regretter, c'est pour toi seul que tu travaillais...
Tandis que ce pauvre homme! Qui sait ce qu'il laisse derrière lui! Les
bêtes gémissent bien quand on leur prend leurs petits...
«Naturellement, je demandai pardon au 23 de ce que j'avais fait, lui
disant que c'était sans mauvaise intention, et qu'il pouvait pleurer
tout son content...
«Mais il ne me répondit que par un hochement de tête, et depuis, je ne
l'entendis plus jamais.
«La nuit, de même que dans la journée, il restait glacé dans sa douleur,
sans plus bouger qu'une pierre, froid et immobile comme elle.
«Il me désolait, véritablement, quand une après-midi un des inspecteurs
de police qui accompagnait les convois de transportés vint à traverser
notre salle.
«Apercevant le 23 qui se chauffait contre le poêle, il s'approcha, et
lui frappant sur l'épaule:
«--Eh bien! mon pauvre Boutin, lui dit-il gaiement, car ce n'était pas
un méchant homme, eh bien! nous avons voulu faire de la gymnastique de
chat!
«Le 23 ne répondit pas.
«--Êtes-vous sourd? insista l'inspecteur.
«De même que la première fois, le 23 garda le silence.
«Et alors l'inspecteur s'impatientant:
«--Sacrebleu! s'écria-t-il, allez-vous me répondre, à la fin des
fins!...
«--Je répondrai quand vous m'appellerez par mon nom, déclara le 23.
«L'inspecteur haussa les épaules.
«--Encore cette mauvaise scie! fit-il.
«--Mon nom n'est pas Boutin.
«--Connu! vous m'avez chanté cette même chanson tout le long du voyage.
Tenez, une fois pour toutes, croyez-moi, renoncez à nier votre identité.
A quoi sert de vous obstiner? Quatre agents vous ont parfaitement
reconnu, vous êtes démasqué, votre dossier en fait foi. C'est sous votre
nom de Boutin que vous m'avez été remis, que je vous ai amené à Brest et
que je vous ai fait inscrire à l'arrivée. C'est sous le nom de Boutin
que vous êtes enregistré ici et que vous en sortirez, et que vous
partirez pour la Guyane. Boutin vous êtes, Boutin vous resterez tant que
vous vivrez...
«--Comme vous voudrez, fit le 23.
«Seulement, dès que l'inspecteur se fut éloigné:
«--Ah ça! comment donc vous appelez-vous? demandai-je à mon voisin.
«C'est à peine s'il daigna se tourner de mon côté, et du bout des
lèvres:
«--Dame!... Boutin, à ce qu'il paraît, me répondit-il. N'avez-vous pas
entendu?
«Cette fois je fus vexé, et il y avait de quoi. Il était clair qu'il se
défiait de moi.
[Illustration:--Au nom de la loi je vous arrête!]
«Je renonçai donc à lui adresser la parole, et vrai, c'était pour moi
une rude privation. Dans cette grande salle de l'hôpital du bagne, il
n'y avait que nous deux de Parisiens, il n'y avait que nous d'honnêtes
gens, surtout. Les autres malades étaient tous des forçats, et j'aurais
laissé ma langue sécher dans ma bouche, avant de me décider à tailler
une bavette avec eux.
«Cependant les jours ont beau paraître longs, comme ils n'ont jamais que
vingt-quatre heures ils passent tout de même.
«Ils passaient si bien, à l'hôpital, que déjà le 23 et moi, lui par
suite de sa chute, moi à cause de ma maladie, nous avions manqué trois
vaisseaux qui étaient partis pour la Guyane en décembre et en janvier.
«Nous allions, du reste, bien mieux l'un et l'autre. Moi, je ne sentais
plus qu'un peu de faiblesse. Lui n'avait plus que des cicatrices.
«Un beau matin de février, le chirurgien-major, sans nous consulter,
nous signa notre billet de sortie.
«Et, après la visite, le gardien-chef nous cria:
«--Allons, le 22 et le 23, embarque! embarque!... Faites vos paquets,
mes enfants, vous coucherez ce soir à bord du transport le _Rhône_...
«Nos paquets...! Quelle plaisanterie!...
«J'avais été arrêté en bras de chemise, et la vareuse que j'avais sur le
dos, et le bonnet de laine que j'avais sur la tête me venaient de
l'administration.
«Mais si l'annonce de notre brusque départ me fit un certain effet, elle
impressionna terriblement le 23.
«En un moment, il changea du tout au tout, et lui si impassible
d'ordinaire, je le vis tout à coup affreusement troublé, pâle, agité,
inquiet.
«Il hésitait à me parler, je le voyais; mais bientôt, se décidant:
«--Voulez-vous me rendre un grand service? me demanda-t-il.
«Je lui répondis que oui, naturellement.
«--Avant de nous laisser sortir d'ici, reprit-il, on va probablement
nous fouiller et nous donner nos effets de route.
«--C'est même certain, dis-je.
«--Eh bien! continua-t-il, nous ne serons pas traités de même. Vous
serez fouillé, vous, sans la moindre attention, uniquement pour la
forme... Moi, au contraire, je serai l'objet des plus minutieuses
investigations...
«--Pourquoi cette différence?
«--Parce que, me répondit-il, on me soupçonne d'avoir en ma possession
une chose que je possède en effet, et que jusqu'ici j'ai eu le bonheur
de soustraire à toutes les recherches. Voulez-vous charger de cette
chose? Oui. Eh bien! jurez-moi que vous emploierez à la cacher tout ce
que vous avez d'adresse et de ruse, et que vous me la rendrez lorsque
nous serons sur le vaisseau...
«Je fis le serment qu'il me demandait.
«Aussitôt il décousit la ceinture de son pantalon et en tira une lettre
réduite à un très mince volume, qu'il me remit.
«Après avoir pris son avis, je la cachai dans mon bonnet de laine, qui,
appartenant à l'administration, ne devait pas m'être retiré.
«La précaution était sage; les prévisions du 23 se réalisèrent de point
en point.
«C'est à peine si on me visita.
«Pour lui, voici quelles mesures on prit:
«On le fit déshabiller dans une chambre, et lorsqu'il fut nu comme la
main, on lui dit de passer dans la pièce voisine, qu'il y trouverait
pour s'habiller les effets neufs que lui donnait l'administration en
échange des siens.
«Seulement le 23 n'était plus cet homme que j'avais eu pendant deux mois
à mes côtés, insensible en apparence à tout ce qui n'était pas son
chagrin.
«La nécessité de tromper les espérances de ses persécuteurs avait
réveillé toutes ses facultés.
«Au lieu d'obéir, il se mit à se défendre, criant que ses hardes étaient
à lui, qu'on n'avait pas le droit de les lui prendre, qu'il se ferait
hacher en morceaux plutôt que de les abandonner, jouant en un mot le
désespoir de l'homme à qui on arrache ce qu'il a de plus précieux, et le
jouant si bien, que je m'y sentais presque pris, moi qui pourtant avais
sa lettre dans la doublure de mon bonnet.
«Cependant, comme bien vous pensez, il fut contraint de céder. On le
porta dans la pièce où étaient les vêtements neufs et on l'habilla de
force, tandis qu'il poussait des hurlements de rage.
«Ce que je remarquai, car les portes étaient restées ouvertes, c'est
qu'un monsieur, qui m'avait tout l'air d'arriver de la rue de Jérusalem,
surveillait l'opération et s'emparait des effets que venait de quitter
mon camarade...
«Le soir même, nous étions installés dans l'entrepont du transport le
_Rhône_, et je remettais au 23 sa précieuse lettre.
«C'est d'une main frémissante de joie qu'il la prit, et, la serrant
contre sa poitrine:
«--Maintenant, prononça-t-il, nous serons en pleine mer avant que les
brigands n'aient examiné fil à fil les loques qu'ils m'ont prises, et
reconnu qu'ils sont volés...
«Puis, me serrant les mains à les briser:
«--Et à vous, mon camarade, ajouta-t-il, merci!... C'est plus que ma
vie, c'est plus que la vie des miens que vous sauvez... Pour moi, ce
pauvre chiffon où un mourant a tracé au crayon sa dernière pensée, c'est
l'honneur!...
Brusquement, comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond Delorge
s'était dressé.
--Dieu puissant! s'écria-t-il, les pressentiments de ma mère ne se
trompaient donc pas! Il est donc vrai que mon père, avant d'expirer, a
eu le temps d'écrire le nom de son assassin!
Et prenant les mains de Léon et de Jean, non moins émus que lui:
--O mes amis, continua-t-il, d'une voix où vibrait tout son coeur, ô
mes frères aimés, que ne vous dois-je pas!... C'est pour ma mère, c'est
pour moi que votre père s'est généreusement sacrifié! C'est pour sauver
le dépôt sacré d'un mourant qu'il vous faisait orphelins! C'est pour
garder la parole jurée qu'il se laissait traîner de prison en prison
jusqu'aux déserts de la Guyane! O mes amis, par quel dévouement
reconnaître ce dévouement sublime? Comment jamais m'acquitter envers
vous?
Ce fut Jean qui l'interrompit.
--Tu ne nous dois rien, Raymond, prononça-t-il, que ton amitié... Avant
de connaître la dette, ta mère l'avait payée au centuple... N'est-ce pas
à elle seule que nous devons, Léon et moi, ce que nous sommes? N'est-ce
pas à elle que ma mère et mes soeurs doivent leur modeste aisance et
leur paisible vie?...
--Non, tu ne nous dois rien, insista Léon, notre père a fait son
devoir... O mon père, tu n'étais qu'un pauvre homme et de la plus humble
condition, mais je suis fier d'être ton fils...
Mais déjà Jean avait repris la lecture de la relation.
«.....Il n'en fallait pas tant que m'en disait le 23, continuait Nantel,
pour enflammer ma curiosité.
«Pourtant, je n'osai pas l'interroger.
«Il me semblait que c'eût été, en quelque façon, lui réclamer le prix du
très léger service que je venais de lui rendre.
«J'affectai même de détourner la tête pour ne rien voir, pendant qu'il
cherchait une cachette sûre pour sa précieuse lettre.
«Et quand je dis: lettre, c'est faute de savoir comment m'exprimer
autrement.
«Ce que j'ai eu entre les mains, moi, était une enveloppe carrée, de
papier très mince, cachetée à la gomme et sans adresse. Le 23 devait y
avoir mis le papier auquel il tenait tant, afin de pouvoir plus aisément
le cacher et le préserver des taches et des souillures.
«Mais, si je ne questionnais pas mon camarade, je ne pouvais pas
empêcher ma cervelle de trotter.
«Un prisonnier se préoccupe d'une mouche qui vole, et ici ce n'est pas
d'une mouche qu'il s'agissait, mais de quelque secret d'une grande
importance--à ce que je me figurais, du moins.
«Songeant aux mesures exceptionnelles dont mon camarade était l'objet, à
cette insistance qu'on mettait à lui donner un nom qu'il prétendait
n'être pas le sien, aux propos des gardiens à qui j'avais entendu dire
que le 23 était signalé comme un homme dangereux, j'en vins à m'imaginer
qu'il était un des chefs du mouvement de 1851.
«Non pas un des farceurs qui mettent les pauvres diables en avant et
qui, au premier danger, filent plus rapides que des lièvres, mais un de
ces solides qui payent de leur personne tant qu'il y a à payer et qui
boivent sans faire la grimace le vin qu'ils ont tiré.
«Plus je réfléchissais, plus il me semblait que devais avoir raison.
«Si bien que j'en vins à le traiter non plus comme un égal, mais comme
un homme important, m'efforçant par mes soins et par mes services de lui
témoigner le respect que m'inspirait son dévouement à notre cause.
«Il mit du temps à s'en apercevoir, mais pourtant il s'en aperçut.
«Il m'interrogea.
«Et comme je lui disais franchement mes idées:
«--Hélas! mon pauvre camarade, me dit-il, vous vous trompez grandement.
De ma vie je ne me suis occupé de politique, et il n'y a rien de
politique dans mon malheur.
«Ce n'était pas assez pour me convaincre.
«--Et cependant, repris-je, vous voici transporté politique ni plus ni
moins que moi.
«--C'est vrai, me répondit-il, on a trouvé ce moyen de se débarrasser de
moi.
«Et comme je le regardais d'un air de doute:
«--On a essayé, poursuivit-il, de me faire tout doucement passer le goût
du pain. C'eût été plus sûr. Le malheur, c'est que le coup a manqué
lorsqu'il était facile. Plus tard, il eût fallu mettre quelqu'un dans la
confidence, c'est-à-dire remplacer un danger qui est moi, par un autre
danger, qui eût été mon assassin. Tout bien considéré, on a songé à
Cayenne, qui est loin...
«--Et c'est pour cela qu'on prétend vous donner un autre nom que le
vôtre?
«--Précisément. Ne pouvant m'ôter la vie, on m'ôte mon état civil... Je
ne m'appelle pas Boutin plus que vous. Mon nom est Laurent Cornevin, et,
bien loin d'être un personnage, je ne suis qu'un pauvre garçon d'écurie.
Mais c'est ainsi: les plus grands, quelquefois, tremblent devant les
plus petits...
«--Il passa la main sur son front, comme pour en chasser des souvenirs
pénibles, puis lentement:
«--Je vous ai confié cela à vous, mon bon Nantel, me dit-il, parce que
vous êtes un brave homme que j'estime, et que, grâce à ce papier que
vous avez sauvé, le crime sera peut-être puni... Mais, je vous prie,
qu'il ne soit jamais question de cela entre nous; ne parlons plus de ces
choses, ne parlons même plus.
«Il est de fait qu'il ne s'usait pas la langue à babiller, le
malheureux.
«La fièvre qui l'avait saisi lorsqu'il avait vu son trésor menacé
n'avait pas duré plus que le danger.
«Une fois en sûreté dans le vaisseau, il était tombé dans un tel
anéantissement qu'il ne s'aperçut même pas qu'on levait l'ancre et qu'on
mettait à la voile. Dieu sait si on s'en apercevait, cependant!...
«Le temps était affreux, le _Rhône_ roulait et tanguait sur les lames
comme une barrique vide, et je croyais que j'allais rendre l'âme, tant
je souffrais du mal de mer. Ce n'est qu'au bout de huit jours que je
revins tout à fait à moi.
«Nous n'étions pas à la noce sur ce bateau, et cependant nous n'y étions
pas si mal qu'on me l'avait annoncé.
«Notre nourriture était exactement celle des matelots, moins
l'eau-de-vie. Nous mangions assez souvent de la viande fraîche et on
nous distribuait tous les jours un boujarron de vin. La nuit nous avions
un hamac.
«Ce qui faisait notre bonheur, c'était que nous étions très peu de
transportés à bord, et que le commandant était un bon homme. Le jour du
départ, il nous avait dit: Tant que vous serez sages et soumis, je vous
accorderai tout ce que permet le règlement. Mais au premier signe
d'insubordination, plus rien. Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit.
Si vous ne voulez pas que les bons pâtissent pour les mauvais, faites la
police entre vous.
«C'était parler comme il faut, car il n'y eut pas une punition parmi les
transportés pendant toute la traversée...
«Et pourtant nous avions à souffrir de bien des choses. Du manque d'air
et d'exercice, principalement.
«Comme on nous faisait monter sur le pont par divisions, chacun de nous
n'y restait guère que deux heures par jour.
«C'étaient mes meilleurs moments.
«Le 23, lui, Boutin, ou plutôt Laurent Cornevin, puisque tel était son
vrai nom, était peut-être le seul à ne pas s'en soucier plus que d'autre
chose.
«Son tour de monter venu, il allait s'asseoir sur quelque paquet de
cordages, les coudes sur les genoux, le menton dans la paume de ses
mains, et par n'importe quel temps, sous le vent ou sous la pluie, sous
un soleil dont l'ardeur faisait fondre les coutures du pont, il restait
immobile, les yeux fixés vers le point de l'horizon où il supposait que
devait se trouver la France.
«Une fois je le voyais plus triste que de coutume:
«--Voyons, mon camarade, lui dis-je, du courage, morbleu! Il ne faut pas
comme cela rester seul à se forger des idées noires!...
«Il branla la tête, et d'une voix à faire mollir le coeur d'un
bourreau:
«--Est-ce donc me forger des idées noires, me dit-il, que de pleurer sur
ma pauvre jeune femme, et sur mes cinq petits enfants!... Que sont-ils
devenus? Ils n'avaient que mon travail pour vivre! Quand j'ai été
enlevé, il y avait soixante-cinq francs à la maison...
«Une autre fois, comme il regardait la mer avec une fixité effrayante,
j'eus peur.
«--A quoi songez-vous? lui demandai-je brusquement, voulant lui donner à
entendre que je craignais qu'il ne songeât à en finir avec la vie. Il me
comprit:
«--Rassurez-vous, Nantel, me dit-il; je sais que ma vie ne m'appartient
pas... Dieu m'a rendu témoin de certaines choses, c'est afin que je
devienne l'instrument de sa justice... J'ai une tâche à remplir, je la
remplirai...
«Voilà les seules confidences que me fit mon pauvre camarade Laurent
Cornevin, pendant toute cette longue traversée--les seules que je me
rappelle, du moins.
«Et cependant il avait confiance en moi, et je suis sûr qu'il m'aimait.
«Souvent il m'offrait sa ration de vin, en me disant:
«--Prenez, j'en ai moins besoin que vous. J'éprouve à vous voir boire
plus de plaisir que je n'en ressentirais en buvant moi-même.
«Du reste, Laurent disait vrai, il en avait moins besoin que moi.
«Chagrins, regrets, privations, douleurs du corps et douleurs de l'âme,
rien n'avait de prise sur son organisation de fer.
«Tous plus ou moins, nous étions endoloris et indisposés, lui jamais.
«Les ardeurs dévorantes du soleil sur le pont ne l'incommodaient pas
plus que l'air empesté de notre batterie.
«Et un jour que je lui marquais mon étonnement de cette santé
miraculeuse:
«--Une pensée fixe comme celle que j'ai en moi, me dit-il, est un
talisman qui préserve de tout. Il ne faut pas que je sois malade, je ne
le serai pas...
«Moi qui n'avais pas de pensée fixe, et qui me sentais de moins en moins
bien, je ressentis une grande joie le jour où un matelot me dit en me
montrant la mer:
«--Voyez-vous comme l'eau change de couleur, comme la vague devient
bourbeuse, c'est signe que nous approchons... Demain, la terre sera en
vue.
«Il ne se trompait pas.
«Le lendemain, lorsque mon tour vint de monter respirer sur le pont, je
pus distinguer tout au fond de l'horizon, pareilles à une brume légère,
les terres de la Guyane.
«Bientôt, au-dessus des vagues jaunâtres, deux rochers se dressèrent,
arides et nus, qu'on appelle les Connétables. Puis apparurent les îles
Remire, les îles du Père, de la Mère et des Deux-Filles.
«Tant loin que pouvait s'étendre la vue, on apercevait la côte, pareille
à un banc de vase, bordée de palétuviers.
«Enfin, nous arrivions aux îles du Salut.
«Il n'était pas un transporté qui ne fût joyeux, pas un qui n'eût hâte
de fouler cette terre d'exil.
«Il n'y avait que Laurent qui restait accroupi sur les cordages, morne
comme d'ordinaire, et comme étrangers â tout ce qui se passait autour de
lui.
«Je lui secouai le bras.
«--Vous n'entendez donc pas? lui dis-je. Vous ne voyez donc pas?... La
terre! voilà la terre, nous sommes arrivés...
«Il haussa les épaules, et d'un accent ironique:
«--Alors, fit-il, vous trouvez que c'est un motif de se réjouir!...
«Hélas! il avait raison, il me fallut bien le reconnaître, lorsqu'on
nous eut débarqués à l'île du Diable, au nombre de cent cinquante ou
deux cents.
«Rien n'y était préparé pour nous recevoir.
«Il ne s'y trouvait, en fait de construction, qu'un blockhaus où logeait
la compagnie d'infanterie de marine chargée de nous garder et un magasin
pour les ustensiles et les provisions.
«Nous autres nous dûmes coucher dans des cases de fer couvertes en zing
ou dans des cabanes de branchages tout aussi grossières que celles des
sauvages.
«Dans les cases de fer, qui avaient été tout d'abord surnommées les
marmites, on étouffait. Dans les cabanes, on grelottait, dès que
s'élevait le brouillard blanc de la Guyane, si malsain qu'on l'appelle
le linceul des Européens.
«Pour la nourriture, à peine étions-nous aussi bien qu'à bord du
_Rhône_.
«Deux fois par semaine, un petit bateau à vapeur, l'_Oyapock_, nous
apportait de Cayenne nos provisions, consistant surtout en viandes
salées.
«Du reste, rien à faire en ces premiers temps, sinon quelques corvées à
tour de rôle.
«Quand on avait répondu aux deux appels du matin et aux deux appels du
soir, on pouvait à son gré errer dans l'île, qui était tout ombragée
d'arbres magnifiques, tendre des pièges aux oiseaux, pêcher ou chercher
sur la côte des coquillages ou des tortues.
«Moi, qui suis menuisier de mon état, je m'étais construit une baraque
plus confortable que les autres, et comme de juste, je la partageais
avec mon camarade Laurent.
«Depuis notre débarquement, je remarquais en lui un certain changement.
Il était toujours aussi taciturne que par le passé, mais à son air de
douleur résignée avait succédé une expression de résolution étrange.
«Quand il me parlait de sa famille, de ses enfants, ses yeux ne
s'emplissaient plus de larmes.
«--Maintenant, me disait-il, leur sort est décidé. Ou Dieu a eu pitié
d'eux et ils sont sauvés, ou il les a oubliés et alors ils sont depuis
longtemps morts de misère.
«Ce changement de Laurent m'étonnait d'autant plus, qu'il avait dû être
l'objet de recommandations particulières, et qu'on le tracassait et
qu'on le surveillait plus qu'aucun de nous.
«D'abord on s'obstinait à lui contester son état civil.
«C'est au nom de Boutin qu'il devait répondre et qu'il répondait en
effet aux quatre appels de chaque jour.
«Puis, jamais on ne l'employait aux corvées qui eussent pu le mettre en
contact avec les étrangers qui venaient quelquefois à l'île du Diable.
«Une fois cependant, il avait réussi à parler à un matelot de
l'_Oyapock_, et à décider cet homme à lui jeter une lettre à la poste de
Cayenne.
«Cette lettre fut interceptée.
«D'après ce que m'a dit Laurent, elle était adressée à une dame veuve
habitant Paris et ne contenait que ces seuls mots: «Je vis!» et sa
signature.
«C'était peu, et cependant cela lui coûta cher.
«Conduit devant le gouverneur de l'île, il fut condamné à quinze jours
de cachot, à la demi-ration, pour tentatives de correspondances avec
l'extérieur...
«Il les fit, ces quinze jours...
«Et lorsqu'il me revint, pâli et exténué:
«--Crois-tu, me dit-il, me tutoyant pour la première fois, crois-tu que
je lui en veux à ce commandant. Non. Il ne me connaît que par ce qu'on
lui a dit de moi, et me croit un homme très dangereux... Il est soldat,
il exécute sa consigne... Mais les autres, les autres!...
[Illustration:--C'est la fumée du navire, dit-elle.]
«Que voulait-il dire et quels étaient ces autres, je l'ignore...
«L'ayant questionné à ce sujet, il me répondit qu'il lui était interdit
de me répondre...
«Seulement, depuis cette affaire, toutes ses habitudes changèrent.
«Au lieu de rester dans notre case à fabriquer avec moi divers menus
ouvrages que nous faisions vendre à Cayenne et dont le produit
améliorait notre ordinaire, Laurent se mit à passer ses journées dehors.
«Il décampait sitôt l'appel du matin, avec un morceau de biscuit dans sa
poche, et ne reparaissait plus qu'à l'appel de six heures.
«Jusqu'à ce qu'enfin, un soir:
«--Ma résolution est prise, Nantel, me dit-il, et tout est prêt...
Demain, j'essaie de m'évader.
«Je frémis.
«Tenter de s'évader de l'île du Diable, c'était, nous le savions tous,
courir à une mort certaine et affreuse.
«Il n'était pas impossible de construire une embarcation capable de
tenir la mer par un temps calme, pas impossible de la lancer et de
s'éloigner de l'île. Mais après?... Où aller avec cette embarcation,
sans voile, sans boussole, sans armes, sans provisions...
«Quelques-uns avaient tenté cet acte de désespoir... Les uns avaient
péri misérablement, perdus dans les forêts du continent... On avait
trouvé les autres morts de faim dans leur canot ballotté par les
vagues... Pas un n'avait réussi.
«--Tu ne feras pas cela, Cornevin, m'écriai-je.
«Mais lui, froidement:
«--Je le ferai, prononça-t-il, et je réussirai... Dieu, dont je sers la
justice, me protégera...
«Ce n'était pas la première fois que Laurent Cornevin m'exprimait cette
conviction, que la Providence l'avait choisi pour une mission spéciale.
«Seulement, j'avais toujours évité ou détourné ce sujet de causerie,
parce que, dès qu'il l'abordait, je voyais ses yeux briller d'un éclat
plus sombre et sa physionomie prendre une expression inspirée qui
m'inquiétait.
«Je craignais que sa raison ne résistât pas aux souffrances qu'il avait
endurées.
«Mais ce soir-là, le voyant résolu à ce qui me paraissait un suicide, je
n'hésitai pas à lui découvrir toute ma pensée.
«Je lui dis que très certainement il prenait pour des réalités les
chimères de son imagination, que la Providence n'a pas d'élus, et que si
véritablement il se croyait une tâche à remplir, ce devait lui être une
raison de ne pas se précipiter dans un péril certain.
«Et je lui rappelais en même temps la légende sinistre des évasions de
l'île du Diable.
«Il m'écouta sans m'interrompre, sans que son visage trahît rien de ce
qui se passait en lui. Et quand il vit que je m'arrêtais faute
d'objections:
«--Camarade, me dit-il, je te remercie de tes efforts pour me retenir.
Tu dis vrai: ce que je tente serait insensé et je périrais si j'étais
abandonné à mes seules forces. Mais ce n'est pas sur moi, chétif, que je
compte. S'il faut un miracle pour me tirer d'ici sain et sauf, sois
tranquille, ce miracle se fera. Je lis le doute dans tes yeux. Tu ne
douterais pas s'il m'était permis de te dire mon secret. Cesse donc de
t'opposer à mon projet. Une voix au dedans de moi me parle, à laquelle
je dois obéir.
«J'éprouvai en ce moment une des plus grandes douleurs que j'eusse
ressenties depuis mon arrestation.
«Je ne doutai pas que mon pauvre camarade n'eût perdu l'esprit.
«Hélas! ce n'était pas le premier dont je voyais la raison s'égarer...
Il y en avait parmi nous dont les questions politiques et sociales
avaient fini par exalter les facultés jusqu'au délire... Ceux-là aussi
parlaient de leurs voix!...
«C'est à ce point que la tentation me vint de prévenir le commandant des
intentions de Laurent Cornevin.
«Non, cependant.
«La trahison, de quelque prétexte qu'on la colore, est toujours la
trahison, c'est-à-dire le plus lâche, le plus vil et le plus exécrable
des crimes.
«Je décidai que si, comme il n'était que trop probable, je ne parvenais
pas à retenir Laurent, eh bien! sa destinée s'accomplirait.
«Mais je le priai de me confier son plan et de me dire ses moyens
d'exécution.
«Il ne fit pas de difficultés.
«Pendant toutes ces longues journées passées hors de notre case, il
s'était construit, me dit-il, un canot. Il comptait s'y embarquer et
ramer vers la pleine mer jusqu'à ce qu'il rencontrât un navire qui
consentît à le recueillir.
«C'était insensé, je le lui dis. Il me répondit avec un calme
désespérant qu'il le savait aussi bien que moi, mais que sa
détermination était irrévocable.
«Tout ce que je pus obtenir de lui fut qu'il remettrait son départ d'une
semaine, et que, pendant ces huit jours, nous économiserions sur nos
rations quelques livres de biscuit qu'il emporterait.
«Il fut convenu aussi qu'il me montrerait son embarcation, et que je
l'aiderais à la perfectionner s'il y avait lieu.
«Il y avait lieu, en effet.
«Je demeurai stupide d'étonnement, le lendemain, lorsque Laurent,
m'ayant conduit à un des points les plus sauvages de la côte, me montra
derrière un groupe de rochers ce qu'il appelait son canot...
«Cela, un canot!... Ce n'en était même pas l'apparence.
«Ignorant l'art de débiter et de travailler le bois, privé d'outils,
Laurent n'était arrivé à produire qu'une machine informe et sans nom.
«C'était une sorte de radeau, composé de troncs d'arbres grossièrement
équarris et si imparfaitement assemblés que la première lame devait les
disjoindre et les disperser au hasard. Au milieu, un mât était planté,
destiné à porter en guise de voile une de nos couvertures.
«Deux fortes branches, taillées à plat à l'extrémité, formaient les
avirons.
«--Et c'est avec cela, m'écriai-je, que tu comptes affronter la haute
mer!...
«Mais je l'avais tant tourmenté depuis la veille que l'impatience le
gagnait.
«--Oh! assez, me dit-il. J'accepte ton assistance, mais je ne veux plus
de conseils ni de remontrances.
«Il était clair que rien ne changerait plus cette volonté tenace et
aveugle.
«Je me tus et je me mis à l'oeuvre.
«En huit jours, si je ne construisis pas un canot, je fabriquai du moins
une sorte de boîte assez solide pour tenir la mer par un beau temps.
«Laurent, de son côté, se procura quelques vivres.
«Le dimanche suivant, tout était prêt, et nous décidâmes, mon pauvre
camarade et moi, qu'il s'évaderait dans la nuit du lundi au mardi.
«Quelle journée, que cette journée du lundi!...
«J'étais comme une âme en peine, ne sachant que faire pour cacher les
pressentiments funèbres qui m'obsédaient. Chaque fois que je regardais
Laurent, mes yeux se remplissaient de larmes. Il était pour moi comme un
condamné à mort.
«Lui, était plus que calme, il était gai.
«Il ne s'était vraiment préoccupé que d'une chose, de cette lettre dont
j'avais été un moment le dépositaire, à Brest. Il l'avait glissée dans
une de ces petites fioles où on nous distribuait des médicaments et
l'avait suspendue à son cou.
«Comme cela, m'avait-il dit, si je venais à tomber dans l'eau, la lettre
ne serait pas mouillée...
«Enfin, le soir arriva.
«La retraite sonna, nous allâmes répondre à l'appel et, comme à
l'ordinaire, nous regagnâmes notre case.
«Entre Laurent et moi, pas un mot ne fut échangé, jusqu'à ce qu'enfin,
entendant relever les factionnaires:
«--Il est temps de partir, me dit-il; en route!...
«Je me chargeai d'un sac qui contenait les provisions, et nous
sortîmes...
«Quelques précautions étaient indispensables.
«Le jour, nous étions libres dans l'île; mais la nuit, il nous était
défendu de sortir d'un enclos où étaient construites nos cabanes, et des
factionnaires gardaient cet enclos depuis la retraite jusqu'à la diane.
«Nous passâmes néanmoins, et bientôt nous fûmes au radeau.
«Il pouvait être onze heures.
«La nuit était sombre, mais la lune ne devait pas tarder à se lever.
«Le temps était lourd. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles des
arbres...
«La mer baissait... Près des rochers, comme toujours, elle paraissait
agitée, ses lourdes lames jaunes se brisaient à grand bruit sur les
cailloux, mais, au loin, elle était comme le tapis d'un billard.
«--Laurent, lui dis-je, il est encore temps de réfléchir...
«--Non, il n'est plus temps, s'écria-t-il. Aide-moi à mettre le canot à
l'eau...
«C'était une opération assez difficile. Nous la réussîmes pourtant, et
bientôt ma fragile machine flotta le long d'un rocher.
«L'heure suprême sonnait. Laurent me serra entre ses bras, et d'une voix
forte:
«--Adieu, mon bon Nantel, me dit-il, ou plutôt, au revoir. Tant que je
vivrai, je me rappellerai que c'est à toi que je dois d'avoir sauvé le
dépôt qui m'était confié.
«L'émotion m'étouffait.
«--Pauvre malheureux, pensai-je, combien d'heures encore as-tu à te le
rappeler!...
«Lui, s'était laissé tomber à genoux.
«--Mon Dieu, prononça-t-il, si, comme je le crois, je suis l'homme de
votre justice, vous me sauverez!
«Puis, il se releva et, sautant sur le radeau, il le poussa loin du
bord, et se mit à ramer vers la pleine mer, favorisé par la marée et le
courant.
«Moi, pendant plus d'une heure, je restai planté sur mes pieds à la même
place, hébété de douleur. Laurent était mon camarade, depuis plus d'un
an nous ne nous étions pas quittés un jour; c'était plus qu'un frère que
je perdais...
«Pour l'apercevoir encore, je gravis un rocher...
«La lune s'était levée, la mer resplendissait comme un miroir d'argent,
et sur cette surface blanche, à une demi-lieue au large, je distinguais,
comme une tache noire, le radeau de Laurent Cornevin...
«Ainsi, me disais-je, s'il ne survient pas quelque vague qui le
submerge, ainsi il ramera toute la nuit, jusqu'à ce qu'il soit à bout de
forces, et qu'il ait dévoré sa dernière miette de biscuit... Et après!
quelle mort!...
«Oui, je me disais cela, quand tout à coup, au fond de l'horizon,
j'aperçus comme un nuage, qui semblait s'avancer vers l'île, et qui de
minute en minute devenait plus distinct...
«Une espérance insensée tressaillit en moi. Si c'était un navire!...
«Le temps que dura mon incertitude me parut extraordinairement long.
«Tout ce que j'avais d'intelligence et d'attention se concentrait sur ce
point unique de l'espace où grossissait insensiblement mais incessamment
le nuage que j'avais aperçu.
«Enfin, le doute ne fut pas possible. C'était bien un navire que je
voyais et qui s'avançait toutes voiles dehors.
«Cette assurance me donna comme un éblouissement.
«Moi qui m'étais si fièrement moqué de Laurent, moi qui traitais de
folie sa foi profonde dans la protection de la Providence, j'étais forcé
de croire.
«Il me semblait que j'assistais à un de ces miracles qui confondent la
raison et écrasent l'orgueil de l'homme.
«N'était-ce pas un miracle, en effet, que la présence à point nommé de
ce bâtiment dans les eaux funestes de la Guyane?
«Depuis plus d'un an que j'étais à l'île du Diable, jamais on n'en avait
signalé un seul, à l'exception de ceux que le gouvernement français
employait au service de la colonie pénitentiaire...
«Je frissonnai à cette réflexion.
«Si ce vaisseau, pensais-je, allait être un vaisseau de l'État!...
«Laurent y serait recueilli, c'est vrai, mais on l'y mettrait aux fers,
pour commencer, et on le ramènerait ensuite à Cayenne, où il serait
condamné, pour tentative d'évasion, à plusieurs mois de cachot.
«Et ce n'était pas ma seule angoisse.
«Ce bâtiment, que du haut du rocher que j'avais gravi je distinguais si
nettement, mon pauvre camarade l'avait-il aperçu? Ramait-il vers lui? En
était-il bien loin encore? Parviendrait-il à le rejoindre?
«Je cherchai de l'oeil le radeau.
«Il était alors, autant que j'en pouvais juger, à un peu moins de la
moitié de la distance qui séparait l'île du navire. Mais quelle pouvait
bien être cette distance? Il eût fallu l'expérience d'un marin pour
l'apprécier avec quelque certitude.
«Ce qui était positif, c'est que Laurent avait hissé sa voile--notre
couverture. De l'endroit où j'étais, elle me faisait l'effet de l'aile
d'un oiseau de mer.
«Je ne sais ce que j'aurais donné pour pouvoir attendre l'issue de cette
scène poignante. Mais le jour allait venir et j'étais à plus d'une
demi-lieue du camp. Je m'éloignai à regret...
«Avec le même bonheur que la première fois, je franchis la ligne des
sentinelles et je gagnai ma case.
«L'instant d'après, l'appel du matin battit et j'allai me mettre à mon
rang.
«--Boutin! appela par trois fois le gardien de service. Boutin!
Boutin!...
«Il n'avait garde de répondre, comme de juste; il fut porté manquant.
«Comme de raison aussi, l'appel terminé, on m'interrogea.
«--Où est votre camarade?
«Je répondis que je n'en savais rien, qu'il m'avait quitté la veille en
me disant qu'il allait à la pêche, et que je ne l'avais pas revu depuis.
«Comme on ne m'en demanda pas davantage pour le moment, je me trouvai
libre et, de toute la vitesse de mes jambes, je courus au rocher d'où
j'avais suivi le départ de Laurent.
«Mais mon absence avait duré près de trois heures.
«J'eus beau me crever les yeux à interroger l'immensité de la mer, je
n'aperçus plus rien. L'horizon était vide. Le vaisseau et le radeau
avaient disparu.
«C'est le coeur bien gros et à pas lents que je regagnai le camp.
«Et, certes, il m'eût bien surpris celui qui m'eût dit que j'allais y
trouver un indice du sort de mon pauvre camarade.
«C'est ce qui arriva, cependant.
«Le petit bateau à vapeur qui faisait le service entre Cayenne et l'île
du Diable venait d'arriver, et on m'appelait pour la corvée du
déchargement...
«Je me rendis au débarcadère, et j'aidais à hisser des sacs de biscuits,
lorsque j'entendis un matelot dire à un de nos gardiens que le matin, au
lever du jour, on avait signalé le passage d'un navire au vent des îles
du Salut.
«C'était, ajouta-t-il, un baleinier américain qui, le mois précédent,
avait essuyé une tempête épouvantable, qui avait failli périr, et qui
était allé réparer ses avaries à Démérara, le port le plus important de
la Guyane anglaise.
«Si je ne m'étais pas retenu, j'aurais sauté au cou de ce matelot.
«--Ainsi, me disais-je, si Laurent a réussi à atteindre ce navire, il
est libre à cette heure et maître d'utiliser cette lettre qu'il a sauvée
au prix de sa liberté et peut-être de l'existence de sa femme et de ses
enfants...
«La joie que je ressentais était si grande, que c'est à peine si je pris
garde aux menaces que me fit à l'appel du soir le gardien de service.
«Naturellement, pas plus le soir que le matin, personne n'avait répondu
au nom de Boutin; on s'en prenait à moi de son absence, et on voulait
absolument me faire dire où il se cachait.
«Car nul encore ne soupçonnait une évasion.
«Ce n'est que dans l'après-midi du lendemain que la vérité éclata.
«J'étais en train d'apprêter mon dîner, quand un gardien entra dans ma
case comme une bombe, et d'un ton furieux:
«Suivez-moi, me dit-il, le commandant vous demande.
«Je le suivis, et comme le long de la route je le questionnais, feignant
l'étonnement:
«--C'est bon, c'est bon, me dit-il, on va vous régler votre compte.
«Il est de fait que le visage du commandant n'avait rien de rassurant,
et je m'expliquais sa colère, sachant de quelles instructions
particulières Laurent avait toujours été l'objet.
«--Où est Boutin? me cria-t-il, dès qu'il me vit à portée de l'entendre.
«Et, comme je protestais que je l'ignorais.
«--Vous ne voulez pas parler, insista-t-il.
«--Je ne sais rien, mon commandant.
«--C'est ce que nous allons voir, dit-il, suivez-moi...
«Et faisant signe à deux soldats de se placer à mes côtés, il se mit à
marcher devant nous...
«C'est à plus d'un quart de lieue, sur le bord de la mer, qu'il me
conduisit.
«Là sur la grève était échoué le radeau de Laurent, qui avait été ramené
par la marée montante et que deux soldats en train de pêcher avaient
découvert.
«A cette vue, je crus que le coeur allait me manquer... Mon pauvre
camarade avait-il donc péri!...
«La réflexion m'eut bientôt rassuré.
«Le radeau était en aussi bon état qu'au départ, la voile seule et le
sac de provisions manquaient, bien que ce sac eût été très solidement
attaché à une traverse... N'était-ce pas une preuve que, si le radeau se
trouvait là, c'est que Laurent avait été recueilli par le baleinier
américain?...
«--Eh bien! me demanda le commandant en me montrant le radeau,
nierez-vous encore l'évasion de Boutin et la part que vous y avez
prise?
«Certainement, je niai. Malheureusement j'étais le seul menuisier de
l'île, mon travail me trahissait. Je fus mis au cachot.
«Je n'y restai pas longtemps... Mon bonheur voulut qu'on eût besoin à
Cayenne d'ouvriers de mon état. J'y fus envoyé et employé. L'année
suivante j'eus ma grâce et je me mariai...
«J'étais sans nouvelles de Laurent Cornevin et je m'en étonnais, mais je
ne doutais pas qu'il fût sauvé et libre. Je me disais:
«--Celui qui lui a envoyé un vaisseau l'aura protégé...
«Oui, je me disais cela, et je le pensais, quand un soir que me je
trouvais dans un café de Cayenne, j'entendis un matelot américain
raconter qu'autrefois son navire, passant le long des îles du Salut,
avait recueilli un transporté français...
«Je pris ce matelot à part et, l'ayant questionné, j'acquis la certitude
du succès de l'évasion de Laurent Cornevin.
«C'était bien de lui qu'avait voulu parler le matelot...
«Il était resté six mois à bord du baleinier, payant de son travail son
passage et sa nourriture, et s'était fait débarquer au Chili, à
Talcahuana, le port de relâche des baleiniers...»
V
La voix de Jean Cornevin expirait sur ces derniers mots.
Il déposa sur la table le manuscrit de Nantel, et regardant
alternativement son frère et Raymond Delorge, il dit seulement:
--Eh bien?...
Ils ne répondirent pas tout d'abord.
Un immense désappointement se peignit sur leur physionomie.
Il était clair que cette fin si brusque, que ce dénoûment qui n'en était
pas un, après des détails si précis, trompait toutes leurs prévisions.
Ils avaient espéré mieux ou du moins autre chose.
--Enfin, c'est tout? interrogea Raymond.
--Tout.
--Nantel n'a ajouté de vive voix aucun détail?
--Quel?
--Je ne sais. Il se pourrait que ton père eût prononcé le nom du mien,
le nom du général Delorge...
--Il ne l'a jamais prononcé devant Nantel...
--Il aurait pu dire de quel crime il a été témoin...
--Il ne l'a pas dit...
--Le nom des misérables qui le persécutaient si odieusement aurait pu
lui échapper...
--Jamais...
--Il se pourrait qu'il eût laissé entrevoir ses projets d'avenir...
[Illustration:--Dieu me pardonne! Je crois que vous engraissez!]
Toutes ces questions, qui se succédaient sans seulement lui laisser le
temps de reprendre haleine, devaient irriter et irritèrent, en effet,
Jean Cornevin.
--Notre père, prononça-t-il, n'a rien dit jamais qui ne soit consigné
dans la relation de Nantel...
Et, haussant les épaules, et non sans une certaine amertume:
--Croyez-vous donc, reprit-il, toi, Raymond, qui m'interroges, et toi,
Léon, qui te tais, croyez-vous donc que cette relation si complète que
je viens de vous lire, a été écrite au courant de la plume et comme au
hasard! Naïfs vous êtes, si vous n'y avez pas reconnu le fruit lentement
mûri de patientes réflexions et de prodigieux efforts de mémoire. Me
prenez-vous donc pour bien plus enfant que vous ou pour bien moins
ambitieux d'arriver à la vérité?... Allez, tout ce que vous pouvez vous
dire je me le suis dit. Deux mois durant, plus tenace qu'un juge
d'instruction, j'ai obsédé Nantel de questions, tremblant toujours qu'il
n'oubliât une circonstance, un détail, un mot, d'où eût jailli une
lumière plus vive. Pendant deux mois, ce brave et excellent homme s'est
mis l'esprit à la torture pour se bien tout rappeler. Il ne sait rien de
plus que ce qu'il a écrit et signé...
Jean s'était levé, et froissant le manuscrit de Nantel:
--Je ne vous en veux certes pas, dit-il, mais vous êtes des ingrats!...
--Oh!
--Oui, des ingrats, car au lieu de vous réjouir de ces révélations
inespérées, vous voilà déplorant l'absence des informations qui vous
manquent encore. Oui, des ingrats, car vous ne daignez pas voir quel
coin du voile se trouve soulevé par la déposition de Nantel.
Et sans attendre les objections qu'il lisait dans les yeux de Raymond et
de son frère:
--Tenez, poursuivit-il vivement, résumons-nous et voyons où nous en
sommes.
«Nos soupçons d'hier sont aujourd'hui des certitudes.
«Nous étions convaincus que le général Delorge a été assassiné et que le
crime a eu un témoin, Laurent Cornevin, mais ce n'était qu'une
conviction... Maintenant c'est un fait certain, nous en avons la preuve.
«Hier, Léon, tu pensais que notre père avait été assassiné.
«Tu sais que non aujourd'hui, et que si toutes nos recherches ont
échoué, c'est qu'on lui a imposé un état civil qui n'était pas le sien;
c'est que, sur tous les registres de la police, il est inscrit sous le
nom de Boutin.
«Nous sommes sûrs que notre père n'est pas mort à Cayenne.
«Il nous est prouvé que, vers la fin de 1853, il a été débarqué sain et
sauf au Chili, à Talcahuana, plein d'ardeur et d'espoir et certainement
en possession de la lettre du général Delorge...
Pourtant le front de Léon restait sombre.
--Il m'en coûte, frère, prononça-t-il, de t'arracher une illusion, mais
je le dois. Ce qui te semble prouver l'existence de notre père est pour
moi la preuve de sa mort...
--Oh!...
--Permets que je m'explique, et tu seras forcé de reconnaître que j'ai
raison. C'est à la fin de 1853, n'est-ce pas, que notre père s'est
trouvé libre à Talcahuana?... Combien y a-t-il de cela? Dix ans bientôt.
Dix ans, Jean, entends-tu, et il ne nous a pas donné signe de vie...
--C'est vrai, mais...
--Quoi! si tu veux admettre que notre père nous a oubliés, notre mère et
nous, qu'il a oublié sa haine et ses projets de vengeance, qu'il a
oublié la France et qu'il s'est installé au Chili, je te dirai: Oui, il
est possible qu'il vive...
Mais Jean n'était pas convaincu.
--Soit, s'écria-t-il; selon les règles de la sagesse humaine, tu as
raison, peut-être! Mais je crois, moi, et de toute mon âme, que votre
sagesse est folie et votre clairvoyance aveuglement. La foi de notre
père qui avait converti Nantel, le sceptique ouvrier parisien, cette
ardente foi à la justice de Dieu, je l'ai!... Je crois comme a cru
Nantel, quand tout à coup, des profondeurs de l'horizon, il a vu surgir
le vaisseau baleinier qui devait recueillir le radeau de Laurent
Cornevin... Et je vous le dis, Celui qui a épargné la vie de notre père
menacé par M. de Combelaine, Celui qui a permis qu'il dérobât la lettre
accusatrice aux plus ardentes recherches, Celui qui l'a tiré de cette
île du Diable dont jamais un prisonnier ne s'est évadé, Celui-là ne
l'aura pas abandonné et saura le faire apparaître à l'heure de sa
justice!...
Qui avait raison, du confiant enthousiasme de Jean Cornevin ou du
scepticisme désolé de Léon?
C'est ce que Raymond Delorge, pris pour arbitre par les deux frères,
n'osait décider, encore que, par la pente naturellement romanesque de
son esprit, il inclinât vers les espérances de Jean.
Le positif, c'est que ces renseignements nouveaux ne modifiaient en
rien, pour le moment, les conditions de la lutte.
Aussi, les trois jeunes gens convinrent-ils d'attendre de plus amples
informations avant de faire part du manuscrit de Nantel à Mme Delorge
et à Mme Cornevin.
--Et bien vous avez fait, leur dit Me Roberjot, lorsqu'ils le mirent
dans le secret. A quoi bon ouvrir le coeur de ces malheureuses femmes
à des espérances qui sans doute ne se réaliseront jamais?...
Car l'avocat, sans cependant se prononcer, partageait la façon de voir
de Léon.
Mais s'ensuivait-il qu'on ne dût pas chercher à tirer un parti
quelconque de ce supplément d'informations véritablement providentiel?
Non certes! Et ce fut Me Roberjot qui voulut se charger des premières
démarches.
Son influence, comme député de l'opposition, avait trop grandi, pour que
l'administration osât lui opposer les mêmes fins de non-recevoir
qu'autrefois. Et d'ailleurs il avait désormais un point de départ
certain.
Ce n'est plus de Laurent Cornevin qu'il demandait des nouvelles, mais
bien de Louis Boutin.
Et comme il était aisé de le prévoir, sous ce nom de Boutin qui, malgré
ses réclamations, lui avait été imposé pour dépister les recherches,
Cornevin avait un dossier.
Moins de huit jours après une demande adressée à la préfecture de
police, Me Roberjot recevait la note suivante:
«BOUTIN (LOUIS), _trente-quatre ans, homme de peine, né à Paris_.
«Pris les armes à la main derrière une barricade, rue du Petit-Carreau,
le 4 décembre 1851, et écroué à la Conciergerie.
«Dirigé sur Brest le 21 décembre suivant, avec un convoi de condamnés,
sous la conduite de l'inspecteur de police Brichart.
«Arrivé à Brest le 22.
«Admis d'urgence le même jour à l'hôpital du bagne (lit nº 22), blessé
grièvement à la suite d'une tentative d'évasion.
«Sorti guéri de l'hôpital le 18 février 1852.
«Embarqué ledit jour à bord du transport le _Rhône_, à destination de la
Guyane.
«Interné à l'île du Diable.
«Mort le 29 janvier 1853. A péri en essayant de s'évader sur un radeau
qu'il avait construit. Son corps n'a pas été retrouvé.»
Cette note, c'était la preuve éclatante de l'exactitude de la relation
de Nantel.
Et si on eût pu acquérir pareillement la preuve que Boutin et Cornevin
n'étaient qu'un seul et même individu, on eût eu les éléments d'une
demande d'enquête qui eût pu conduire très loin M. le comte de
Combelaine.
C'est à quoi, malheureusement, il ne fallait pas penser.
Il était clair que cette audacieuse substitution d'état civil avait été
opérée fort secrètement par quelque créature de M. de Combelaine, et il
n'était pas moins clair que les employés de la préfecture, à qui on eût
pu demander des renseignements, ignoraient que cette substitution avait
eu lieu...
Deux autres particularités ressortaient encore de cette note:
L'administration ne soupçonnait même pas le succès de l'évasion de
Laurent Cornevin.
M. de Combelaine devait se croire débarrassé du seul témoin de son
crime, c'est-à-dire assuré d'une éternelle impunité.
Mais ces démarches sans issue, ces conjectures sans résultat immédiat ne
pouvaient contenter l'impatiente ardeur de Jean.
Léon et Raymond lui proposaient d'écrire à Talcahuana, au consul de
France:
--Ah! gardez-vous en bien! répondait-il. Songez qu'une seule démarche
inconsidérée peut donner l'éveil à nos ennemis et les mettre sur la voie
de la vérité, que nous savons, nous, et qu'ils ignorent. Songez que si
notre père est vivant, comme je le crois, ce serait s'exposer à le
perdre et à ruiner ses projets.
Une autre fois, après de longues méditations:
--J'admets pour un moment, reprenait-il, oui, je consens à admettre la
mort de notre père. En ce cas, qu'est devenue la lettre du général
Delorge? Croyez-vous donc qu'avant de mourir il n'ait pas songé à la
confier à quelqu'un pour nous la faire parvenir!...
Quels projets il mûrissait dans le secret de ses pensées, Jean Cornevin
le laissait deviner par ces seules paroles.
--Je parierais, disait Léon à Raymond Delorge, que mon frère est en
train de combiner quelque prodigieuse extravagance.
Ses opinions admises, il ne se trompait pas.
A moins de huit jours de là, un beau soir, Jean leur annonçait que sa
résolution était prise, qu'il allait partir pour le Chili.
--Tu es fou!... fut le premier mot de Léon.
--Oh! pas encore, répondit le jeune peintre, seulement je le deviendrais
certainement si je restais ici, dans cette horrible incertitude,
m'épuisant en conjectures et en projets impossibles...
Avec Jean, discuter c'était perdre son temps et son éloquence. Léon le
savait, mais il croyait avoir à lui opposer une objection irréfutable.
--Et de l'argent? lui dit-il.
--J'ai bien un millier d'écus...
--Ce n'est pas avec cela qu'on va au Chili et qu'on en revient.
--Je le sais. Aussi, ai-je l'intention de vous demander, à Raymond et à
toi, qui êtes plus riches que moi, tout ce dont vous pouvez disposer...
--Et si nous te refusons....
Jean haussa les épaules.
--Alors, répondit-il, j'irai tout simplement lire la relation de Nantel
à Mme Delorge et à notre mère... Et soyez tranquilles, quand elles
sauront pourquoi je veux partir, je ne manquerai pas d'argent.
C'était si parfaitement exact, et il était si bien d'un caractère à
faire ce qu'il disait, que Léon et Raymond se tinrent pour battus.
--C'est bien, dirent-ils à l'obstiné, tu auras ce qu'il faudra.
Et, comme leurs caisses réunies ne faisaient pas la somme nécessaire,
ils eurent recours au digne M. Ducoudray, lequel mis dans la confidence
s'était écrié:
--Jean a raison et, si je n'étais pas si vieux, je l'accompagnerais!
Restait à obtenir de Mme Cornevin son consentement à un long voyage,
sans toutefois lui en révéler le but.
--Je m'en charge, promit Me Roberjot, laissez-moi faire.
Et, en effet, ayant trouvé une occasion de rencontrer Mme Cornevin:
--Ce serait un grand bonheur, lui dit-il négligemment, que Jean fût pris
de la fantaisie de voyager. Les partis se remuent beaucoup en ce moment:
s'il reste à Paris, imprudent et hardi comme il est, je le vois arrêté
avant un mois!...
Le lendemain, c'était la pauvre mère qui conjurait son fils, ce fils
dont cependant elle venait d'être si longtemps séparée, de s'éloigner.
Et avant la fin de la semaine, tous ses préparatifs étaient terminés, et
Léon et Raymond Delorge le conduisaient à Bordeaux, où il s'embarquait
pour Valparaiso.
En serrant une dernière fois la main du voyageur:
--Revenez-nous avec des preuves, ami Jean, lui avait dit Me Roberjot,
et surtout revenez-nous vite. Il me semble sentir déjà les premières
bouffées de la tempête qui emportera l'empire, et avec l'empire les
Maumussy et les Combelaine, les princesse d'Eljonsen, les Verdale, les
docteur Buiron et les autres.
Beaucoup, s'ils eussent entendu l'honorable député s'exprimer ainsi, se
seraient écriés:
--Folie!...
Et non sans quelque semblant de raison.
L'empire, en apparence, n'était-il pas toujours aussi fort? La machine
politique montée au 2 Décembre ne continuait-elle pas à fonctionner sans
heurts trop visibles?
Paris, plus que jamais, était la capitale du plaisir, la ville de la
joie et des fêtes. L'or affluait. C'était à qui, du haut en bas de
l'échelle sociale, ferait les plus folles dépenses. Le luxe était
prodigieux.
L'étranger qui, par une belle après-midi du printemps, se faisait
conduire au bois de Boulogne, revenait ébloui, et à l'exemple de ce
Suédois naïf écrivait sur ses tablettes de voyage:
--Paris, ville de millionnaires. Tous les habitants ont chevaux et
voitures.
Pourtant, la guerre du Mexique venait d'être déclarée, et les moins
clairvoyants s'étaient dit:
--Ce sera la guerre d'Espagne du second empire.
C'est que personne, à moins d'y être intéressé, ne s'était pris à la glu
des phrases pompeuses par lesquelles le gouvernement avait essayé de
justifier, d'exalter même cette étrange expédition.
C'est que les débats de la Chambre, quelque sourdine qu'on eût essayé
d'y mettre, s'étaient entendus de loin.
C'est que les journaux avaient beaucoup parlé.
Le public savait ou croyait savoir les motifs réels et véritablement
incroyables de cette campagne aventureuse.
On parlait de spéculations impudentes et de tripotages honteux.
On ne se gênait pas pour dire que le but réel de la guerre du Mexique
était d'assurer le payement de créances usuraires, achetées à vil prix
par des personnages influents du gouvernement.
De la sorte, l'armée française allait faire les fonctions d'huissier.
Et au profit de qui?
Dame! on citait le nom des acheteurs des créances et on disait le
chiffre probable de leurs honorables bénéfices.
On affirmait que M. de Maumussy avait eu une part du gâteau, et aussi M.
de Combelaine, et aussi Mme la princesse d'Eljonsen.
Si, du moins, elle eût brillamment réussi, cette expédition du
Mexique!...
La France ne pardonne-t-elle pas tout au succès?...
Mais, follement entreprise par des gens qui ne connaissaient ni le pays
qu'ils prétendaient soumettre ni les hommes qu'ils allaient combattre,
cette guerre fatale ne pouvait amener que des désastres.
Son début fut un échec.
Il fut aussitôt réparé, c'est vrai, et glorieusement vengé... Mais
ensuite?
Un archiduc d'Autriche, Maximilien, fut conduit par nous à Mexico et
proclamé empereur du Mexique malgré les Mexicains... Mais après?
Notre petite armée était comme perdue dans ces immenses provinces.
Et successivement la France apprit avec stupeur:
La résolution du gouvernement impérial d'évacuer le Mexique;
L'arrivée à Paris de l'impératrice Charlotte, qui venait solliciter des
secours d'hommes et d'argent, qui ne fut pas reçue aux Tuileries et qui
devint folle peu de temps après...
Et enfin, la retraite et le rembarquement de l'armée française, alors
commandée par le maréchal Bazaine.
Le dénoûment du drame ne devait pas se faire attendre.
Un matin, arriva à Paris la nouvelle, à laquelle personne ne voulait
croire, de l'exécution de Maximilien.
La honte de n'avoir pas pu empêcher l'exécution de Maximilien, voilà ce
que gagna l'empire à la guerre du Mexique.
Quant à ce qu'elle coûtait à la France d'hommes et de millions, on ne le
sut que plus tard.
--Il y avait pourtant là une grande idée, et la plus belle du règne,
s'obstinaient à répéter les officieux.
Soit... Seulement, pendant qu'on la mettait à l'exécution, cette belle
idée, la Prusse gagnait la bataille de Sadowa et écrasait l'Autriche.
L'empire avait, dit-on, promesse de M. de Bismarck d'une compensation.
«--Cette puissance n'a rien qui doive nous inquiéter, au contraire,
s'écriait à la tribune un des orateurs du gouvernement.
«Au contraire... me semble bien trouvé, écrivait Me Roberjot à
Raymond Delorge. Mais moi qui ne suis pas si optimiste, je crois pouvoir
prédire que voici le commencement de la fin...»