I
...Ce fut, pour Mme Delorge et pour Mme Cornevin, un beau jour et
un jour glorieux, que celui où, appuyées l'une sur l'autre, et
contemplant leurs fils, elles purent se dire:
--Notre tâche est remplie et nous pouvons attendre en paix l'heure de la
justice. A nos fils désormais la lutte et la peine. Nous pouvons mourir,
l'oeuvre sacrée que nous avions entreprise sera poursuivie sans
relâche par des bras plus robustes que les nôtres...
Et certes, leur orgueil et leur confiance étaient légitimes: elles
avaient fait des hommes...
Onze années s'étaient écoulées depuis la sanglante catastrophe de
l'Élysée. On était à la fin de 1863.
Raymond Delorge et Léon Cornevin, admis à l'École polytechnique
ensemble, venaient d'en sortir.
Et leur situation, ils ne la devaient bien qu'à eux-mêmes. Jamais les
démarches d'un protecteur ne leur avaient aplani un obstacle.
Il y a plus: à deux ou trois reprises ils avaient trouvé des difficultés
là où leurs camarades n'en trouvaient pas.
Mais aussi, ils s'étaient tenu parole; ils avaient travaillé avec cette
persévérance obstinée qu'on ne connaît guère à seize ans, et leurs
études n'avaient été qu'une longue suite de succès.
C'est qu'aussi ces deux noms de Delorge et de Cornevin, qu'on retrouvait
chaque année associés aux triomphes du grand concours, avaient fini par
frapper les rares Parisiens qui connaissent leur histoire contemporaine
et qui ont de la mémoire.
Si le nom de Cornevin leur était inconnu, celui de Delorge faisait
tressaillir en eux de sinistres souvenirs.
--Delorge!... disaient-ils, nous avons certainement entendu prononcer ce
nom... Attendez donc... N'est-ce pas ainsi que s'appelait le général
dont la mort mystérieuse passa inaperçue au milieu des terribles
émotions du coup d'État, et qui avait été tué en duel, à ce qu'on
prétendit, par M. de Combelaine?...
Ni Léon, ni Raymond d'ailleurs, en dépit des prudentes recommandations
de Mme Delorge, n'avaient été parfaitement discrets.
Ils avaient eu de ces amitiés comme on n'en a qu'au collège, amitiés
sincères et confiantes, qu'on croirait trahir si on gardait un secret.
Ils n'avaient pu s'empêcher de dire leur passé, d'affirmer leur haine
présente, de parler de leur soif de vengeance, de laisser entrevoir
leurs espérances pour l'avenir.
Et les amis à qui ils s'étaient confiés avaient rapporté à leurs parents
la dramatique histoire de leurs camarades...
Si bien qu'en 1859, à la distribution des prix du grand concours, le
prix d'honneur, remporté par Raymond, avait été le prétexte d'une
manifestation bruyante qui avait failli tourner à l'émeute.
Les élèves s'étaient levés en tumulte, battant des mains, agitant leurs
képis et criant à pleine gorge:
--Vive Delorge!... Vive le fils du général Delorge!...
Et cela avec une telle insistance, que S. E. M. le ministre de
l'instruction publique qui présidait la solennité, était devenu aussi
blanc que sa cravate.
«Cette manifestation est à la fois affligeante et grotesque, écrivait le
lendemain un des augures officieux du _Constitutionnel_, et si nous
avions l'honneur de gouverner le lycée auquel appartient le jeune
Delorge, nous prierions ce précoce perturbateur et ses amis d'aller
continuer leurs études ailleurs.»
Mais le lendemain aussi, le rédacteur en chef d'un journal de
l'opposition se présenta chez Mme Delorge, la priant de vouloir bien
lui dire tout ce qu'elle savait des circonstances de la mort de son
mari.
Il se proposait de faire de la mort du général le prétexte d'une
agitation qui serait, disait-il, très utile à la cause de la liberté, et
dont le résultat serait, en tout cas, de provoquer une enquête...
M. Ducoudray, qui assistait à cette entrevue, avait toutes les peines du
monde à dissimuler sa satisfaction.
--Fameuse affaire!... souffla-t-il à l'oreille de Mme Delorge.
Tel ne fut pas l'avis de la noble et courageuse femme.
Il lui parut que ce serait une profanation que de livrer la pure mémoire
de son mari à des discussions enragées et à des polémiques sans fin.
Elle frémit à cette idée de voir la tombe de l'homme qu'elle avait tant
aimé devenir la tribune de toutes les ambitions, le théâtre de scènes
scandaleuses, le champ de bataille des partis.
Elle conjura donc le journaliste de renoncer à son idée.
--Laissons, monsieur, lui dit-elle, laissons les morts dormir en paix
leur éternel sommeil.
Raymond n'avait point goûté cette façon de voir. A un âge où on est si
facile aux illusions, exalté par l'éducation qu'il avait reçue,
peut-être n'était-il pas loin de se croire un personnage...
Ce fut Léon, son ami, le confident de ses plus secrètes pensées, qui le
ramena à la raison, qui lui fit comprendre qu'ils n'étaient que deux
enfants encore.
Ils reprirent donc leurs études, et avec tant d'assiduité et de bonheur,
qu'ils sortirent de l'École polytechnique, Léon avec le numéro 3,
Raymond avec le numéro 9.
Ils avaient alors vingt ans, mais le malheur les avait vieillis avant
l'âge, et ils avaient déjà le caractère qu'ils devaient garder.
Grand, large d'épaules, d'une force herculéenne comme son père, très
blond avec des yeux d'un bleu pâle, Léon Cornevin avait la raideur et le
flegme d'un Anglais.
Très capable d'une folie, il était de ceux qui règlent jusqu'à leurs
actes de démence et qui les accomplissent jusqu'au bout avec un calme
imperturbable, froidement et méthodiquement.
Tout autre était Raymond.
Remarquablement bien de sa personne, grand, élancé, très brun avec un
teint d'une pâleur mate, il avait toutes les séductions de l'homme du
Midi, des flammes plein ses grands yeux noirs, et cette parole vibrante
qui remue les foules.
Il était l'enthousiasme même, capable de prodigieux élans, mais prompt à
se décourager. Son intelligence vive et nette concevait les plus
audacieux projets, les réglait sagement, les lançait bien... Seulement,
au premier échec, il perdait la tête. Devant un obstacle que l'obstiné
Léon eût usé avec ses ongles, il s'asseyait désespéré.
Jean Cornevin l'avait bien défini.
--Raymond, disait-il, a le courage d'un héros, les nerfs d'une femme, et
la sensibilité d'un enfant.
Il avait autre chose encore, une timidité incroyable, ridicule, absurde,
qui souvent, lorsqu'il prenait sur lui de la surmonter, le poussait aux
actes les plus contraires à son caractère et à sa volonté.
Près de ces deux jeunes hommes, remarquables à des titres divers, Jean,
le second fils de Mme Cornevin, faisait contraste.
Il n'avait pas fait de brillantes études, lui... A dix-sept ans, fatigué
du joug du lycée, il avait déclaré qu'il en avait assez, et depuis, en
effet, il peignait et il dessinait...
Petit, fluet, très brun, assez laid, mais l'oeil pétillant d'esprit,
Jean Cornevin dissimulait sous une insouciance affectée et sous le
débraillé de ses façons une intelligence très vive, des aptitudes
remarquables, une finesse extrême et une grande ambition.
Prompt à saisir les ridicules, et ayant le mot impitoyable, il avait
coutume de dire qu'il arriverait par ses ennemis...
Mais cette diversité si grande d'humeur, de tempérament et d'idées
n'empêchait pas ces jeunes hommes de s'aimer comme rarement s'aiment des
frères.
Un lien les unissait, plus puissant et plus indissoluble que ceux de la
famille et du sang: la communauté du malheur et de la haine.
Ils pouvaient se trouver en désaccord, quand ils discutaient les moyens
d'atteindre leur but, mais leur but était le même, et immuable: obtenir
justice des misérables qui avaient frappé leurs pères, le général
Delorge et le pauvre palefrenier Cornevin.
Seulement, que tenter?
Tandis que le chevaleresque Raymond Delorge s'écriait:--C'est au grand
jour, et en plein soleil que je combats mes ennemis!...
Pendant que le froid et méthodique Léon répétait:--Sachons attendre,
sachons guetter cette occasion propice qui ne fait jamais défaut aux
hommes patients!...
Jean, incapable de modération et tout brûlant de colère, disait:
--Que me parles-tu de lutter au grand soleil, Raymond! N'est-ce pas dans
l'ombre, lâchement, que nos pères ont été frappés?... Avec de tels
ennemis, il n'est pas de nuit trop obscure ni d'armes déloyales. Je
m'associerais à des forçats, s'il le fallait, pour les atteindre
sûrement. Et toi, Léon, que me parles-tu de patienter? Attendre, c'est
laisser ces misérables jouir en paix de leur crime!...
C'était si bien son opinion que dès l'âge de dix-huit ans il s'était
trouvé compromis dans ce fameux complot du bois de Boulogne, dont la
découverte envoya trente-sept accusés sur les bancs de la Cour d'assises
et une douzaine de condamnés à Lambessa.
Ce qui rendait la situation de Jean Cornevin très mauvaise, c'est qu'une
perquisition, opérée à son domicile, avait livré à la police toute une
série de charges intitulées: le _Panthéon du second Empire_, «dont la
méchanceté, disait le commissaire de police dans son rapport, m'a fait
frémir d'indignation».
Cependant, d'actives démarches de Me Roberjot tirèrent de ce guêpier
le précoce conspirateur.
--Vois-tu où mène la précipitation? lui disait son frère, lorsqu'il
sortit un peu penaud de la Conciergerie, où il avait été détenu trois
semaines; te voilà signalé et nous aussi, par la même occasion, au zèle
investigateur de la police; toutes nos démarches vont être épiées...
--Puis avec quels gens conspirais-tu! insistait Raymond. Avec des
mouchards et avec des drôles ou des imbéciles, dont la politique est à
coup sûr la moindre préoccupation.
--Ce qui est d'autant plus niais, continuait Léon, que l'Empire, ayant
atteint son apogée, ne peut plus que descendre.
Dire cela était hardi, sinon prématuré à cette époque.
Ils étaient encore bien rares, les esprits perspicaces qui, sous
l'apparence des prospérités inouïes du règne de Napoléon III,
discernaient des symptômes de dissolution.
L'excès même de la prospérité matérielle devait être une cause de ruine.
Car ce n'est pas en vain qu'on surexcite toutes les passions grossières,
les convoitises brutales, les appétits sensuels et la soif de l'or.
Léon, observateur attentif, avait pu voir le gouvernement trahir
l'embarras que lui causait la cupidité de certains zélés de Décembre,
dont il ne savait comment se débarrasser.
Il avait vu le ministre de l'intérieur, M. Billaud, écrire au préfet de
police cette lettre fameuse où il lui signalait «certains individus qui,
en se vantant d'une influence qu'ils n'ont pas, ont réussi à en faire un
véritable commerce et prélèvent une dîme sur tous les soumissionnaires
des grandes entreprises».
Dame! elle avait fait causer, cette lettre.
--Connaissez-vous ces «certains individus»? se demandait-on en ricanant.
N'avait-on pas vu aussi le ministre de la guerre lancer une circulaire
«à la seule fin d'empêcher les officiers de l'armée de s'adresser trop
souvent à l'empereur pour lui demander de l'argent?...»
--Est-ce possible!... s'était-on dit dans le public. Où trouver le
désintéressement, s'il déserte l'armée!...
L'empereur n'était pas sans apercevoir le danger.
Ponsard ayant fait représenter sa comédie: la _Bourse_, au
Théâtre-Français, l'empereur lui écrivit pour le féliciter de réagir de
toute la force de son talent contre la funeste passion du jeu.
M. Oscar de Vallée, au lendemain de la publication de son livre: les
_Manieurs d'argent_, reçut les mêmes félicitations.
Mais que pouvaient une comédie, un livre et deux lettres impériales,
contre la fureur, contre le besoin presque de spéculation?
Beaucoup spéculaient, qui n'avaient que ce moyen de soutenir leur train
de maison.
Le prix de tout allait croissant.
Les immenses abatis de maisons, où M. Verdale et ses amis gagnaient des
sommes énormes, occasionnaient sur les loyers une hausse prodigieuse.
Le _Moniteur_ ne cessait de répéter que le nombre des maisons
construites dépassait de beaucoup le nombre des maisons démolies...
Et c'était fort possible.
Seulement, comme les propriétaires ne bâtissaient plus que des palais,
divisés en appartements immenses, les gens à petite fortune ne savaient
plus où se caser, et se voyaient réduits à dépenser à leur loyer non
plus le dixième, mais le sixième et même le quart de leur revenu.
Il est vrai que Paris devenait une sorte de caravansérail où accouraient
de tous les points du globe les altérés de jouissances grossières, ceux
qui avaient beaucoup d'argent à dépenser, ceux qui voulaient en gagner
par n'importe quels moyens.
Il est positif que les théâtres, les bals, les restaurants où l'on soupe
la nuit et les cafés ne désemplissaient pas.
Il est sûr que des légions de demoiselles à chignons jaunes et à
toilettes impudentes envahissaient les boulevards et les rendaient
impraticables aux honnêtes femmes.
Il est certain que le retour de certaines courses, de celles de
Vincennes, par exemple, où se suivaient au triple galop des voitures
pleines de jeunes gens et de femmes exaltés par le champagne, était un
superbe défi à la population des faubourgs.
Tout le monde sait que lord Holland écrivait dans le _Times_:
--Paris est la ville de l'univers où on s'amuse le mieux.
Les clairvoyants disaient:
--C'est très beau, c'est assurément très honorable pour nous, mais c'est
par là que nous périrons.
D'un autre côté, par Me Roberjot qui s'exprimait librement devant
eux, Raymond Delorge et Léon Cornevin savaient bien que les vaincus du
coup d'État s'étaient remis depuis longtemps de leur première stupeur et
guettaient avidement l'occasion d'une revanche.
Et cette revanche eût été proche, peut-être, sans les instincts pervers,
les malsaines ambitions et les théories absurdes que révélaient
certains procès, celui de la Marianne, par exemple, ou celui de la
_Commune révolutionnaire_.
Par la peur, l'Empire tenait encore quantité de gens, qui tout en
l'exécrant ne pouvaient s'empêcher de dire:
--Mieux vaut encore le grand sabre de Napoléon III que le poignard de
ces ennemis de la propriété et de la famille.
Il est vrai que la jeune génération, celle de Raymond et des fils
Cornevin, s'irritait de cette prudence.
La jeunesse sifflait les cours de Sainte-Beuve au retour de
l'enterrement de Lamennais.
Cent mille personnes suivaient le convoi de Béranger, tout en sachant
bien qu'il avait été le barde du premier Empire au temps où libéralisme
et bonapartisme rimaient, tout en sachant bien qu'il avait plus fait
pour la popularité de Napoléon Ier que tous les panégyristes
ensemble, avec un seul refrain: «Parlez-nous de lui, grand'mère...
Grand'mère, parlez-nous de lui!...»
Pas un cri, cependant, ne troubla la funèbre cérémonie...
Dix ou douze écervelés essayèrent bien de forcer les portes du cimetière
que la police avait cru devoir tenir fermées, ils furent aussitôt
arrêtés...
Jean Cornevin, que le tumulte attirait comme la lumière les papillons,
en était, et son frère et Raymond durent aller, le soir, le réclamer au
poste, où il avait été consigné.
Mais on ne leur rendit pas le prisonnier. Et cette fois toutes les
démarches de Me Roberjot ne l'empêchèrent pas de passer en police
correctionnelle, et d'y attraper un mois de prison...
La mort de Cavaignac, arrivée peu de temps après, passa presque
inaperçue.
C'est dans sa propriété d'Ourne, au fond de la Sarthe, que s'éteignit ce
grand citoyen qui avait poussé aussi loin que pas un la fierté et le
désintéressement...
Il fut enterré au cimetière Montmartre, dans le même caveau que son
frère Godefroid. Il n'y eut pas de discours prononcé. Le gouvernement
confisqua son oraison funèbre, comme il avait confisqué celles de
Lamennais, de Marrast et de Béranger.
Bien avant cette époque, cependant, Raymond Delorge avait mis à
exécution un projet longtemps caressé dans le secret de ses pensées.
Le lendemain du jour où il avait eu vingt et un ans, il était allé
trouver ses amis, Léon et Jean Cornevin, et, d'un ton solennel qui ne
lui était pas habituel:
--Je viens, leur avait-il dit, réclamer de votre amitié un grand
service, et, quoi qu'il advienne, je vous demande le secret. J'ai résolu
de me battre en duel avec M. de Combelaine, et je vous prie d'être mes
témoins...
Léon Cornevin avait bondi à cette déclaration.
--Tu es fou, Raymond! s'était-il écrié.
Raymond s'attendait à quelque réponse de ce genre.
--Raisonnable ou insensé, mon parti est pris.
--Et si nous refusions?...
Tristement, Raymond hocha la tête, et d'un accent d'inébranlable
détermination:
--Je le regretterais, mais je chercherais et je trouverais des amis
moins dévoués, mais aussi moins... raisonnables que vous.
Étant donné le caractère de Raymond Delorge, il était manifeste que rien
ne le ferait renoncer à son dessein.
Si quelque chose eût pu l'ébranler, c'eût été, bien plus que les
objections du froid et méthodique Léon, le silence significatif de Jean,
l'esprit aventureux par excellence, et l'homme des résolutions extrêmes.
Tout en comprenant fort bien cela, Léon ne se tenait pas pour battu.
--Admettons, reprit-il, que nous nous chargions de la mission que tu
veux nous confier, mon cher Raymond, que dirons-nous à M. de Combelaine?
--Qu'il faut que nous nous battions...
Jean lui-même haussa les épaules.
--A quel propos? demanda-t-il. Pourquoi? Sous quel prétexte?...
Un flot de sang monta aux joues de Raymond, et les poings crispés par la
colère:
--Quoi!... s'écria-t-il, ce misérable n'a-t-il plus assassiné mon
père?...
Léon l'interrompit.
--C'est très vrai, prononça-t-il froidement. Seulement ce misérable nie.
N'existe-t-il pas une ordonnance de non-lieu, qui déclare que M. de
Combelaine est innocent et que le général Delorge a succombé dans un
combat loyal?...
--Qu'est-ce que cela prouve?
--Que M. de Combelaine refusera ton cartel.
--Non, parce qu'il est brave ou plutôt parce qu'il se fie à son adresse
et à son sang-froid de spadassin... Non, parce que, si je le hais, il
doit être las de me craindre, et qu'il ne sera pas fâché, ayant tué le
père, de trouver une occasion de se débarrasser honnêtement du fils...
--Et s'il refuse, cependant?
--Vous lui direz qu'il est des moyens d'obliger les lâches à se
battre...
--Et s'il s'obstine à refuser?
--Alors, soyez tranquilles, j'aurai recours à ces moyens.
Léon Cornevin allait sans doute répliquer. Jean lui coupa la parole.
L'entêtement de Raymond l'impatientait.
--Et tu prétends que je suis un écervelé compromettant, s'écria-t-il;
qu'es-tu donc, toi?... Pour t'imaginer que M. de Combelaine te suivra
sur le terrain, il faut que tu aies perdu la tête. Autrefois, c'est
vrai, quand il n'avait ni sou ni maille, pour un oui et pour un non, il
vous mettait l'épée à la main. Maintenant qu'il a de l'argent, beaucoup,
tant qu'il en veut, ce doit être une autre paire de manches. Comment!
voilà un gredin qui mène la plus heureuse existence du monde, et tu te
figures qu'il va risquer, comme cela, de faire trouer sa précieuse peau
par le premier venu?... Pas si bête!...
[Illustration: Ils travaillaient l'un et l'autre avec acharnement.]
C'est de l'air résigné d'un homme qui subit une averse que Raymond
écoutait les remontrances de Jean.
Et lorsqu'il eut achevé:
--Je suis venu, prononça-t-il, vous demander un service et non des
conseils... Voulez-vous être mes témoins? Si oui, convenons de nos
faits. Si non, adieu. Dans une heure, j'en aurai trouvé d'autres...
A la dérobée, les deux frères se consultaient du regard.
Eux refusant, Raymond, ainsi qu'il les en menaçait, ne s'adresserait-il
pas à des étrangers, et ne valait-il pas mieux qu'il les eût pour
seconds que des inconnus, qui par indifférence, par sottise ou par
méchanceté se prêteraient aux pires extravagances!...
--C'est convenu, dit Jean Cornevin, nous serons tes témoins.
Les traits contractés de Raymond se détendirent.
--Ah! merci!... s'écria-t-il, merci! Je savais bien que je pouvais
compter sur vous.
Mais la chaleur de ses protestations ne fondit pas la réserve glacée de
ses amis.
--Oh! ne nous remercie pas, interrompit brusquement Léon, car c'est bien
à contre-coeur que nous nous embarquons dans cette affaire. Donne-nous
tes instructions, nous nous y conformerons.
Raymond en était arrivé à ses fins, il souriait.
--Mes instructions sont bien simples, dit-il. Je veux me battre avec M.
de Combelaine. Qu'il choisisse les armes, le mode de combat, le lieu et
l'heure, peu m'importe. Que je l'aie en face de moi, voilà tout ce que
je demande. Du reste, rassurez-vous. S'il est de première force à toutes
les armes, je ne suis pas manchot, vous le savez, et je lui réserve une
désagréable surprise...
Les deux frères ne firent aucune objection. N'ayant pu éviter l'affaire,
les détails leur importaient peu.
--C'est bien, répondirent-ils, demain matin nous irons chez ton homme.
Viens nous attendre ici...
Et le lendemain, en effet, sur les neuf heures, ils se mettaient en
route.