--Je n'hésiterais pas une minute, Roberjot, répondit-il, je suis avec
toi.
--Tu aimes ces gens-là, pourtant.
--Mais oui... On aime toujours l'escalier qui conduit à l'appartement de
la femme qu'on courtise... Ces gens-là me mèneront à la fortune.
Il était clair que l'architecte incompris était de son siècle et que ses
convictions ne le gênaient pas.
Et cependant l'avocat hésitait si visiblement à parler, que ce fut
l'autre qui vint à son secours.
--Voyons, mon vieux Roberjot, dit-il, tu as quelque chose sur
l'estomac?...
--Je l'avoue.
--Et tu te défies de moi?
--Non, certes...
--Alors, déboutonne-toi, que diable! Voyons, faut-il que je t'aide? Tu
as une dent contre ces gens que tu appelles mes amis?
--Juste!
Le front de M. Verdale s'assombrit.
--C'est contrariant, fit-il, mais j'étais ton ami avant d'être le
leur... Voyons donc cette dent!...
Véritablement, Me Roberjot n'avait voulu que tâter son ancien copain,
et il lui paraissait que l'épreuve réussissait assez mal. Si déjà, avant
d'avoir l'argent, M. Verdale montrait cette mauvaise grâce, que
serait-ce plus tard?...
En cette extrémité, un généreux abandon devait être un habile calcul.
Me Roberjot le crut, et étouffant un soupir:
--Mon vieux camarade, prononça-t-il, avec toutes les apparences d'une
émotion sincère, je n'ai pas l'habitude de faire payer les services que
je rends...
--De donner un oeuf pour avoir un boeuf?...
--Précisément. Et la preuve, c'est que c'est sans conditions que je te
remettrai, avant quarante-huit heures, la somme dont tu as besoin... Et
sur ce, ne parlons plus des intentions que je pouvais avoir. Causons
d'autre chose.
L'avocat avait visé juste... L'architecte fut touché.
--Est-ce que tu te moques de moi? s'écria-t-il. Est-ce que tu veux
m'insulter?...
--Quelle idée!...
--Alors parlons de tes intentions, morbleu! et ne parlons que de
cela!... Quoi! pour une fois que l'occasion se présente de t'être utile
en quelque chose, je la laisserais échapper!... Jamais!... Que faut-il
faire? Veux-tu que j'aille provoquer Maumussy, Coutanceau et les
autres?... Je pars. C'est que je me moque d'eux, à cette heure. Avec
huit mille francs, l'avenir est à moi quand même. Au lieu d'être
l'architecte du pouvoir, je serai l'architecte de l'opposition... Tiens,
c'est une idée, cela...
Me Roberjot souriait... en dedans.
--Allons, bon! fit-il, voilà que tu t'emportes, selon ton habitude.
Sais-tu ce que je voulais te demander?... Quelques renseignements précis
sur M. de Combelaine.
L'architecte fut-il dupe?... Peut-être.
--Je suis ton homme, déclara-t-il. Ah! tu veux des renseignements! Eh
bien! tu en auras, et de si complets que personne à Paris ne saurait
t'en donner de pareils...
Il fut interrompu par l'entrée du domestique, lequel venait rappeler à
son maître que le dîner était servi depuis un bon moment, et que tout
allait être froid.
Saisissant aussitôt la balle au bond:
--Voilà qui décide tout, ami Roberjot, s'écria l'architecte. Je dîne
avec toi, et... je parle. Allons, à table, et fais-nous monter une
bouteille de ce bourgogne que je connais et qui délie si
merveilleusement les langues!...
--Eh bien! soit! répondit l'avocat.
Et, l'instant d'après, il s'attablait en face de son ancien copain.
Il y avait des années que M. Verdale n'avait été si joyeux. Il lui
semblait sentir ses huit mille francs dans sa poche, et l'ambition,
l'espoir du succès et le corton velouté lui montaient à la tête en
chaudes bouffées.
--Donc, mon vieux copain, disait-il, car il avait l'art de discourir la
bouche pleine, donc parlons de M. de Combelaine... Mais parler de lui
sans parler de Mme la baronne d'Eljonsen est impossible, et c'est par
elle que je commencerai...
«C'est que je la connais bien, moi, cette respectable baronne, ayant eu
l'honneur insigne de lui être présenté lorsque j'étais à Rome aux frais
de l'État. Je lui plaisais. Si j'avais eu de l'argent, elle m'en eût
emprunté. Je n'en avais pas, malheureusement. Mais un jour, après
m'avoir fait jurer un secret éternel--un secret que je viole pour toi, ô
Roberjot--elle daigna me charger de porter pour elle et en son nom, au
Mont-de-Piété de la Ville éternelle, quelques-uns de ses joyaux.
«Quel âge a-t-elle? vas-tu me demander.
«Eh bien! mon bon, je n'en sais rien, parole d'honneur, à vingt ans
près. Elle n'a peut-être que cinquante ans, elle en a peut-être plus de
soixante-dix. Sa pareille n'existe pas au monde pour réparer des ans
l'irréparable outrage. C'est un secret qu'elle a acheté à Londres à une
émailleuse célèbre. Et personne n'est plus avancé que moi. Personne,
depuis un demi-siècle, n'a eu l'heur de la voir telle que le bon Dieu
l'a faite. Cette femme-là doit dormir toute maquillée, comme les grands
généraux dorment tout bottés.
«Donc, on ignore son âge, et ce n'est que bien vaguement qu'on connaît
sa situation dans le monde.
«Moi, je sais qu'elle travaille dans la politique.
«Cette femme-là, vois-tu, est une de ces intrigantes cosmopolites, comme
il y en a dans les bas-fonds de toutes les diplomaties, bonnes à toutes
besognes, prêtes à toutes les trahisons, et qu'on charge des commissions
qui feraient reculer les mouchards ordinaires. A combien de polices
celle-ci s'est-elle vendue? A toutes, j'imagine, toutes celles qui
avaient de l'argent à lui donner. Ce qui est sûr, c'est qu'elle doit
avoir acheté et vendu de drôles de choses en sa vie!...
--Par ma foi!... fit Me Roberjot, voici un joli portrait.
L'exclamation parut flatter l'architecte.
--Eh! eh! dans le fait, je ne peins pas mal! fit-il en riant de son gros
rire qui lui secouait les épaules.
Et, vidant lestement son verre, il continua:
--Tout le monde, ami Roberjot, ne parlerait pas si librement que moi.
Mme d'Eljonsen a de la mémoire, et il n'est pas sain de l'avoir pour
ennemie. Ceux qui la connaissent le mieux en ont peur...
--Oh!...
--C'est absurde, évidemment; c'est lâche, c'est petit... mais c'est
ainsi. Songe donc depuis une quarantaine d'années il ne s'est pas remué
en Europe une pelletée de boue sans que cette femme en ait eu son
éclaboussure. Dame! on tremble toujours qu'elle ne se secoue sur ses
voisins. On est sûr de soi--quelquefois,--mais on n'est jamais sûr des
siens, de ses parents, de ses amis. Elle sait tant de choses. Pour deux
ou trois fois qu'elle s'est oubliée à penser tout haut devant moi, j'ai
eu des coliques, parole d'honneur! Elle a le mot d'un tas d'énigmes que
l'histoire, avec ses lunettes, ne déchiffrera jamais. Et voilà pourquoi
elle ne dégringolera jamais tout à fait. Quand elle enfonce, quand elle
se sent à sa dernière gorgée de bourbe, elle tire de son sac quelque
gros scandale ignoré, et elle l'adresse aux intéressés avec ces seuls
mots: «Achetez ou je publie.» Et on achète. C'est la muse du chantage
que cette chère baronne.
«Elle vend un secret, quand elle est gênée, comme une autre porte ses
bijoux au Mont-de-Piété. Et elle prétend que son fonds est inépuisable.
Et je le croirais volontiers, moi qui sais qu'elle a servi la police
russe et la police autrichienne, moi qui sais qu'il n'y a pas en Europe
un homme de quelque renom qui n'ait passé par son boudoir ou son
salon...
L'avocat ne laissait pas d'être étourdi par la surprenante volubilité de
l'architecte incompris.
--Oh! par son salon!... fit-il d'un air de doute, par son salon...
--Mais... «z'oui», cher maître, par son salon. Ah çà! prendrais-tu par
hasard Mme d'Eljonsen pour une intrigante vulgaire?... Erreur! Je te
montrerai son portrait à l'âge de vingt-deux ans, un chef-d'oeuvre! et
quand tu l'auras admiré, tu comprendras tout ce qu'a pu négocier une
gaillarde qui a eu des yeux pareils. C'est que, si elle a été aussi bas
que possible, elle a été très haut aussi. En 1845, elle tenait à Londres
une sorte de pension bourgeoise qui était un tripot, et
vraisemblablement quelque chose de pis, c'est positif. Mais il est non
moins certain qu'en 1822 il ne s'en est fallu de rien qu'elle épousât un
principicule allemand, qui lui eût bel et bien mis sur la tête une
couronne fermée.
--Roman!...
M. Verdale s'arrêta court, considérant son ami d'un air surpris et
mécontent.
--Positivement, mon cher camarade, prononça-t-il, tu me fais de la
peine. Comment! toi, un avocat, un homme intelligent, tu en es encore
là!... Quoi! tu es de ces gens qui, dès que vous leur contez une
histoire, vous interrompent en disant: «Ça... c'est impossible. Jamais
rien de pareil n'est arrivé à ma portière!...»
--Soit... des faits, des faits!...
L'architecte fronça le sourcil.
--En d'autres termes, je t'ennuie, dit-il à son ami. C'est bien, je
m'arrête. Interroge, je répondrai...
Mais ce petit accès de mauvaise humeur n'inquiéta guère l'avocat.
--Qui est, au juste, Mme d'Eljonsen? interrogea-t-il.
C'est du ton nasillard d'un écolier qui ânonne une leçon que M. Verdale
répondit:
--Française de naissance, Mme d'Eljonsen est issue d'une assez
vieille famille de Bretagne--noble, mais pauvre. Son père, le seigneur
de la Roche-du-Hou, habitait à trois lieues de Morlaix, sur la route de
Saint-Paul-de-Léon, un manoir si délabré que les rats ne s'y
aventuraient plus... Mlle de la Roche-du-Hou devait avoir vingt ans,
lorsqu'elle fit connaissance d'un négociant suédois, colossalement
riche, M. Eljonsen, que ses affaires, et plus encore sa mauvaise étoile,
avaient amené à Morlaix. En trois oeillades, elle le rendit fou à lier
d'amour, le malheureux. Il la demanda en mariage et l'épousa,--à une
date que ne sauraient préciser les biographes les mieux informés.
Mariée, elle suivit son mari, puisqu'il est dit que la femme doit suivre
son mari, et ils allèrent s'établir à Riga, centre des opérations
commerciales de M. Eljonsen.
Leur union ne fut pas heureuse. Bientôt on vit M. Eljonsen dépérir de
chagrin d'avoir épousé la belle Mlle de la Roche-du-Hou. En moins
d'un an, il en mourut, laissant à sa veuve quelque chose comme
quatre-vingts ou cent mille francs de rentes. On ne dit pas qu'elle ait
pleuré, mais son premier mouvement fut de quitter Riga, où elle
s'ennuyait. Ayant posté devant le nom de son mari un _d_ et une
apostrophe, elle le fit précéder du titre de baronne et alla s'établir à
Vienne. Elle y mena si grand train qu'à la fin de la troisième année
elle était non seulement ruinée, mais poursuivie par ses créanciers et
menacée d'un procès en escroquerie. Forcée de fuir, elle passa en
Suisse, y séjourna quelques mois, et ensuite planta sa tente à Londres,
puis à Munich, puis à Naples.
--Et M. de Combelaine? interrogea Me Roberjot. Je ne le vois toujours
pas paraître...
--J'y arrive, répondit M. Verdale.
Et ayant repris haleine et rempli son verre:
--Maintenant que tu connais Mme d'Eljonsen, poursuivit-il, je dois te
dire que pendant des années elle a traîné, dans toutes ses
pérégrinations à travers l'Europe, un jeune garçon qu'elle appelait
Victor et qu'elle semblait adorer...
--Son fils, parbleu!...
--On l'a cru comme tu le crois, mais on se trompait, on n'a pas tardé à
le reconnaître. Mme d'Eljonsen n'était pas d'un caractère à essayer
de dissimuler, comme on dit, une faute, elle n'en était pas à cela près.
Victor, ce jeune garçon, lui avait été confié. Par qui? Ah! là est le
mystère. Les uns assurent que la mère est une grande dame, comme il est
dit dans la _Tour de Nesle_, les autres que c'est tout simplement une
petite bourgeoise de Londres...
--Mais toi, que crois-tu?
--Moi?... Rien.
--Cependant, informé comme tu l'es...
L'architecte incompris souriait.
--C'est vrai, fit-il, que je sais bien des choses, mais je ne sais pas
tout... Ce que je puis te dire, c'est que cet enfant est devenu le
Combelaine à qui tu parais en vouloir si fort...
Me Roberjot ne s'impatientait plus, maintenant.
--Mais ce nom de Combelaine, interrogea-t-il, d'où lui vient-il?...
--Ah! ceci est une autre histoire. Mme d'Eljonsen, je te l'ai dit,
est une femme très forte, mais elle n'est pas complète, personne n'est
complet ici-bas. Elle a eu toute sa vie un faible, et ce faible
s'appelait le comte de Combelaine. C'était, en vérité, un excellent
gentilhomme, mais qui avait donné dans les travers de Casanova, et qui,
n'ayant plus le sou, corrigeait la fortune. C'est à Vienne que Mme
d'Eljonsen et lui se connurent, et, depuis, ils ne se sont jamais
quittés. C'est lui qui, le jour où le jeune Victor dut se lancer dans le
monde, lui dit: «Tu n'as pas de nom, et il t'en faut un; prends le mien,
je te le donne. Il a été jadis porté par de vaillants et honnêtes
gentilshommes. Va, et puisse-t-il te porter bonheur!...»
D'un geste rapide, Me Roberjot commanda le silence à son ancien
copain.
Le domestique entrait, apportant le café et les liqueurs.
Mais dès qu'il se fut retiré:
--Et maintenant, ami Verdale, dit l'avocat, passons à l'histoire du fils
adoptif de Mme d'Eljonsen...
Mais on eût dit que pendant cette courte interruption une révolution
s'était faite dans l'esprit de l'architecte incompris.
Sa verve, si brillante, tant qu'il ne s'était agi que de la baronne,
s'éteignait maintenant qu'il était question de M. de Combelaine.
--Décidément, mon cher, fit-il, tu m'interroges comme si j'avais à ma
disposition le casier judiciaire de la préfecture de police.
L'avocat dissimula mal un geste de dépit.
--En d'autres termes, prononça-t-il, tu estimes prudent de n'en pas dire
davantage...
--Mon cher, ce Victor de Combelaine est un gaillard horriblement
dangereux...
--Et tu en as peur?