«Le 30 novembre 1851, à neuf heures vingt minutes du soir, le général
Delorge sortait de son domicile, rue Sainte-Claire, à Passy. Il était en
grand uniforme, armé, et portait toutes ses décorations.
«Étant monté dans un fiacre que son domestique, le sieur Krauss, était
allé lui chercher, et qui portait le numéro 739, il se fit conduire rue
de l'Université, chez le colonel retraité César Lefert, ancien
représentant.
«Ce qui se passa dans cette entrevue, l'instruction n'a pu le découvrir,
le colonel Lefert ayant quitté la France à la suite des événements du 2
décembre.
«Ce qui est acquis, c'est que le général Delorge, entré chez le colonel
à dix heures moins un quart, en sortit à dix heures dix minutes, et
remonta en voiture en disant au cocher de le conduire grand train au
palais de l'Élysée.
«Ce cocher, interrogé, a déclaré que le général Delorge, après cette
visite, lui avait paru extrêmement agité.
«Et l'instruction, sans attacher une grande importance à cette
déposition, la relève toutefois, à titre de renseignement.
«Quoi qu'il en soit, le général se présenta à l'Élysée vers dix heures
et demie.
«Il s'y trouvait peu de monde: des militaires, des représentants du
peuple, quelques hauts fonctionnaires et plusieurs membres du corps
diplomatique, dont l'un, M. Fabio Farussi, particulièrement connu du
général, a été entendu au cours de l'instruction.
«Huit ou dix dames au plus assistaient à cette réunion.
«Le prince-président ne s'y trouvait pas.
«Après avoir présenté ses respects à Mme Salvage, qui faisait les
honneurs de la résidence présidentielle, le général Delorge, qui avait
aperçu dans les salons plusieurs personnes de sa connaissance, s'en
approcha pour les saluer.
«Il était si pâle que tout le monde en fit la remarque, et que même on
lui demanda s'il n'était pas indisposé.
«Ses lèvres tremblaient, dit dans sa déposition M. Fabio Farussi, et ses
yeux avaient une expression étrange.
«A toutes les personnes à qui il donnait la main il demandait:--Est-ce
que M. de Maumussy n'est pas venu ce soir? Est-ce que M. de Combelaine
n'est pas encore arrivé?...
«Il avait en prononçant ces deux noms un accent très saisissable de
haine et de menace, et il était clair qu'il faisait, pour paraître
calme, les plus violents efforts.
«En de telles dispositions, une conversation suivie devait lui être
insupportable. C'est pourquoi, il s'approcha d'une table d'écarté et se
mit à parier.
«Là encore, les joueurs furent frappés de sa contenance singulière. Il
était si peu au jeu, qu'à tout moment il fallait l'y rappeler. Ses yeux
ne quittaient pas la porte du salon.
«Cela durait depuis une heure, lorsque tout à coup on le vit s'éloigner
de la table de jeu.
«On venait d'annoncer le comte de Combelaine.
«Vivement, le général s'avança vers ce nouvel arrivant, et ils se mirent
à causer avec une véhémence assez inconvenante pour que tout le monde en
fût surpris.
«Cependant, ils parlaient assez bas, pour que de tout ce qu'ils disaient
on ne pût saisir que des lambeaux de phrases.
«--Retirons-nous, disait le général... ici on nous remarque... il faut
que nous soyons seuls, face à face.
«A quoi M. de Combelaine répondait:
«--Attendons au moins l'arrivée de Maumussy; je vous affirme qu'il va
venir.
«Mais le général Delorge semblait ne vouloir rien entendre.
«--Il vous plaît de nous expliquer ici, insistait-il, soit. Ce n'est pas
à moi que l'esclandre fait peur, n'est-ce pas?...
«Cette insistance décida M. de Combelaine, et le général et lui
passèrent dans un des petits salons où il ne se trouvait personne.
«Ils n'y étaient pas depuis plus de trois minutes, lorsque M. de
Maumussy les y rejoignit...
«Nul n'eût osé les y suivre, mais quelques invités s'approchèrent un peu
de la porte qui était restée ouverte, et ils entendirent quelque chose
de la scène.
«Ils reconnurent très bien la voix du général Delorge qui disait:
«--Vous êtes un drôle, monsieur de Combelaine, un misérable que je vais
tuer!... Vous avez une épée au côté, sortons!
«M. de Combelaine répondait:
«--Vous savez bien qu'un duel ne me fait pas peur... mais je ne veux pas
de scandale. Attendons... nous nous battrons demain.
«M. de Maumussy faisait tout ce qu'il pouvait pour les calmer,
s'adressant tantôt à l'un, tantôt à l'autre...
«Le général avait comme perdu la tête.
«--Vous viendrez à l'instant, répétait-il à M. de Combelaine, vous
viendrez, ou, sur mon honneur, je vais vous souffleter en plein salon...
«--Ah! c'en est trop, à la fin, s'écria M. de Combelaine. Venez donc,
puisque vous le voulez absolument!... descendons au jardin, venez!...
«Et traversant rapidement le salon, ils gagnèrent l'escalier...»
--Ah! mes pressentiments ne me trompaient donc pas! s'écria Mme
Delorge... C'est donc bien lui, c'est donc bien M. de Combelaine qui est
l'assassin!...
Surpris qu'on osât l'interrompre, M. Barban d'Avranchel laissa tomber
sur Mme Delorge un regard irrité. Mais il ne daigna pas relever
l'interruption.
Et toujours impassible et froid autant que le marbre de la cheminée
contre laquelle il s'adossait, il poursuivit:
«La demie de onze heures sonnait, lorsque le général Delorge et le comte
de Combelaine quittèrent précipitamment le salon.
«Si leur sortie ne fit pas scandale, si même elle ne fut remarquée que
de quelques rares invités, c'est que depuis un instant une jeune fille
anglaise, d'une rare beauté et d'un talent plus rare encore, venait de
céder aux instances de ses admirateurs et de se mettre au piano.
«Cependant, plusieurs officiers s'élançaient sur les traces des deux
adversaires, quand ils furent arrêtés par le vicomte de Maumussy.
«Trois de ces officiers ont été entendus au début de l'enquête, et la
précision et l'accord de leurs dépositions fixent absolument les faits.
«M. de Maumussy était parfaitement calme et maître de soi.
«--Ne vous dérangez pas, messieurs, dit-il, ce n'est qu'une misère... Ce
diable de Delorge s'emporte pour un rien comme une soupe au lait... Je
vais arranger cela.
«Nonobstant, un ami du général, M. Fabio Farussi, dont le témoignage est
décisif, insista pour descendre.
«--Prenez garde, lui dit M. de Maumussy, vous savez qu'une querelle est
d'autant plus difficile à arranger qu'elle a plus de témoins...
«Mais M. Fabio Farussi s'entêta si fort, que M. de Maumussy céda, et ils
descendirent ensemble...
«Cependant, cette discussion courtoise avait pris un peu de temps, et M.
de Combelaine et le général Delorge étaient sortis depuis près d'un
quart d'heure, lorsqu'ils s'élancèrent à leur poursuite.
«--Où sont-ils? demandèrent-ils à un des huissiers de service dans le
grand vestibule.
«--Là, leur répondit cet homme, en leur montrant le jardin.
«Ils se hâtèrent de sortir, mais ils n'avaient pas descendu les marches
du perron qu'ils virent accourir M. de Combelaine, pâle, défait, tenant
à la main son épée nue.
«--C'est horrible! leur dit-il, horrible! et pour une misère!...
«--Quoi?...
«--Delorge!... je crois que je l'ai tué. Il s'est jeté sur mon épée, et
il est tombé sans pousser un cri...
«--Où?...
«--Derrière la charmille... là, tenez, où vous voyez de la lumière.
«Et, jetant son épée, M. de Combelaine s'enfuit comme un fou.
«--Jamais, dit M. Fabio Farussi dans sa déposition, jamais je n'ai vu un
homme plus désespéré.
«Malheureusement, ce désespoir n'avait que trop de raison d'être.
«Lorsque MM. de Maumussy et Fabio Farussi arrivèrent près du général, il
venait de rendre le derni er soupir...»
* * * * *
Stoïque autant que le misérable à qui la plus effroyable torture
n'arrache pas un cri, Mme Delorge écoutait.
--Je ne récuse aucun de ces détails, monsieur, prononça-t-elle d'une
voix étranglée, mais en est-il un seul, je vous le demande, qui prouve
que mon mari n'a pas été traîtreusement assassiné?...
Mais c'était tout ce que M. d'Avranchel pouvait supporter de
contradiction.
--Assez, madame, interrompit-il, écoutez la suite du rapport, et vous
verrez que la justice a devancé et mis à néant toutes les objections.
Et reprenant son cahier:
«Que s'était-il passé, continua-t-il, entre le moment où les deux
adversaires avaient quitté le salon ensemble, et celui où l'on
retrouvait l'un d'eux étendu mort sur le sable du jardin?
[Illustration:--Vous, le vieux, dit l'agent, je vous engage à filer!...
Sinon...
«Voilà ce que le magistrat instructeur avait mission de rechercher.
«C'est pourquoi, avant d'interroger M. de Combelaine, il importait
de rechercher des témoins.
«Le premier est un sieur Buc, un des huissiers du palais de
l'Élysée, qui était de service sur le palier de l'escalier lorsque
les deux adversaires descendirent.
«Ce qui se passait l'étonna trop pour qu'il l'oubliât.
«Le général descendait le premier, et presque à chaque marche, il
se retournait pour provoquer M. de Combelaine par les injures les
plus violentes.
«--Injures si grossières, dit le sieur Buc dans sa déposition, que
moi, je sauterais à la gorge de quiconque me les adresserait.
«Deux autres serviteurs du palais les ont vus passer, et, sans
entendre ce qu'ils disaient, ont remarqué leur agitation. Le
général allait toujours le premier.
«Dans le grand vestibule, enfin, tout près de la porte du jardin,
ils croisèrent un employé supérieur du ministère de l'intérieur, M.
de Coutras.
«Frappé de l'étrangeté de leurs allures, il leur adressa la parole,
mais ils ne purent l'entendre.
«M. de Combelaine répétait ce qu'il avait déjà dit dans le salon:
«--C'est insensé!... Attendons demain...
«Sur ces mots, ils sortirent, laissant entr'ouverte la porte du
jardin.
«Fort ému de ce qui arrivait, M. de Coutras s'avança sur le perron,
et il entendit la voix de M. de Combelaine qui appelait un
palefrenier et qui lui commandait de décrocher une lanterne
d'écurie et de la lui apporter.
«Quelqu'un savait donc là vérité!... Ce palefrenier signalé par la
déposition de M. de Coutras avait assisté à la mort du général
Delorge...
«La justice le fit rechercher et ne tarda pas à le découvrir...»
D'un bond, Mme Delorge s'était dressée.
--Quoi! s'écria-t-elle, vous l'avez retrouvé... vous l'avez interrogé,
l'homme qui tenait la lanterne?
Le juge s'inclina.
--Je l'ai interrogé, dit-il... et pensant que ce serait un adoucissement
à votre douleur de l'entendre, je l'ai mandé; il est là...
Et s'adressant à son greffier:
--Urbain, commanda-t-il, allez chercher le témoin.
Mme Delorge eût vu un fantôme surgir à la voix de M. Barban
d'Avranchel, qu'elle n'eût pas été frappée d'une stupeur plus grande.
--Ainsi, monsieur, commença-t-elle d'une voix troublée, la justice a
retrouvé ce malheureux homme que sa femme croit mort, et dont elle porte
le deuil, ce pauvre Laurent Cornevin...
--Il ne s'agit pas ici de Cornevin, madame.
--Grand Dieu!... monsieur, mais c'est lui...
--C'est lui que vous désignez dans votre plainte, comme ayant assisté
aux derniers moments du général; c'est vrai. Seulement vous vous être
trompée. Ce n'est pas lui qui s'empressa d'accourir à l'appel de M. de
Combelaine, avec une lanterne. Et cela par une raison bien simple:
Cornevin n'était pas de service ce soir-là...
--Monsieur, je suis sûre de ce que j'avance.
--Soit, madame. En ce cas, dites-moi sur quelles preuves votre certitude
s'appuie.
Aussitôt, et avec une véhémence extraordinaire, Mme Delorge entreprit
d'exposer ses raisons...
Mais, hélas! à mesure qu'elle parlait, les circonstances qui lui avaient
paru le plus décisives se dérobaient pour ainsi dire.
Pourquoi s'était-elle attachée à cette idée, que ce palefrenier ne
pouvait être que Cornevin?... Uniquement parce que ce malheureux s'était
présenté à Passy le lendemain de la catastrophe et qu'il y avait laissé
son adresse.
Et surtout et avant tout, parce que Cornevin avait disparu...
Toujours impassible, M. Barban d'Avranchel laissa la pauvre femme se
débattre et se perdre au milieu de ses explications.
Et seulement, lorsqu'elle eut fini:
--Convenez, madame, prononça-t-il, qu'il n'y a rien dans tout ceci qui
justifie votre assurance... Exaltée par votre douleur, vous avez pris
pour la réalité les rêveries d'un homme que son âge eût dû rendre plus
circonspect, d'un voisin à vous, bourgeois ignorant et frondeur, le
sieur Ducoudray.
A la façon dédaigneuse dont il laissait tomber ce nom, il n'y avait pas
à s'y méprendre: le digne bourgeois lui avait souverainement déplu.
--Ainsi, monsieur, reprit Mme Delorge s'irritant, à la fin, de son
impuissance, ainsi nous avons rêvé que Cornevin a disparu!...
--Madame!
--Et l'infaillible justice ne voit aucune raison de s'émouvoir de cette
mystérieuse disparition, non plus que de la misère de cette famille...
Pour la première fois, l'immobile figure du juge trahit un sentiment
humain: la colère.
--Sachez, madame, interrompit-il, que la justice s'est inquiétée de
Laurent Cornevin; des recherches ont été ordonnées.
--Et elles ont abouti?
--A démontrer que cet individu n'est point parmi les morts de...
l'émeute du 2 décembre...
--S'il est vivant, qu'est-il devenu?
--Tout porte à croire qu'il est du nombre des perturbateurs qui ont été
arrêtés à la suite... des troubles, et que pour dérouter la police, il
aura donné un faux nom...
--Dans quel but?
--Peut-être a-t-il intérêt à dissimuler son passé?... Mais qu'importe
cet homme!
--Comment! qu'importe!... s'écria Mme Delorge.
Et se soulevant sur son fauteuil:
--Et si je vous disais, moi! poursuivit-elle, qu'il faut absolument que
cet homme soit retrouvé pour que justice soit faite!... Si je vous
disais que seul il connaît la vérité que vous croyez savoir... Si, en
mon nom et au nom de mes enfants, et au nom de la famille de Cornevin,
je vous sommais de suspendre toute décision avant d'avoir retrouvé cet
infortuné ou d'être fixé sur son sort!...
C'en était trop pour la patience de M. Barban d'Avranchel.
D'un geste impérieux, il imposa silence à Mme Delorge, la menaçant
d'en rester là de ses communications.
Puis d'un accent irrité:
--Assez d'illusions comme cela, madame, prononça-t-il. Savez-vous ce que
sont ces Cornevin, à qui vous vous intéressez si fort?... La justice
peut vous l'apprendre, si vous l'ignorez.
Sur ces mots, il sortit d'un dossier deux feuilles de papier portant le
timbre de la préfecture de police, et en présenta une à Mme Delorge:
--Veuillez lire, lui dit-il, les notes qu'on me transmet sur vos
obligés.
Elle lut à demi-voix:
«CORNEVIN (LAURENT), trente-deux ans, né à Fécamp. Domicilié, en
dernier lieu, rue Marcadet, à Montmartre.
«Époux de Julie Cochard. Cinq enfants.
«Sans antécédents judiciaires.
«Successivement valet d'écurie et cocher, Cornevin n'a pas laissé
de bons souvenirs dans les diverses maisons où il a été employé. Il
savait son métier et le remplissait exactement, mais il était
emporté, insolent et brutal.
«Poursuivi en 1846 pour coups et blessures, il n'obtint une
ordonnance de non lieu qu'aux démarches réitérées du maître qu'il
servait alors.
«Lorsqu'il entra, en 1850, à l'Élysée, il quittait la maison du
marquis d'Arlange, qui lui avait donné un bon certificat--mais on
sait ce que valent ces sortes de pièces.
«A l'Élysée, on n'eut qu'à se louer de lui dans les commencements.
«Mais bientôt son déplorable caractère reparut, et si on le garda,
ce fut uniquement à cause de son expérience et de son exactitude.
«Vers le milieu de 1851, il changea tout à coup. Il s'était affilié
à une bande de mauvais sujets et était devenu l'ami d'un orateur de
cabarets, grâcié en juin et dernièrement condamné pour vol.
«On était résolu à le renvoyer, lorsqu'il prit les devants et cessa
son service tout à coup, sans prévenir.
«Son mois lui est encore dû.»
Mme Delorge ayant achevé, le juge lui tendit la seconde feuille de
papier, et elle poursuivit sa lecture.
«JULIE COCHARD, FEMME CORNEVIN, vingt-huit ans, née à Paris.
«N'a pas subi de condamnations.
«Passe dans le quartier pour une assez bonne ménagère; ses
moeurs, dit-on, ne laissent rien à désirer, au moins depuis son
mariage.
«Il serait difficile de dire ce qu'était sa conduite avant, les
mauvais exemples ne lui ayant pas manqué chez ses parents.
«Son père a été condamné plusieurs fois pour vols, et sa mère a été
poursuivie pour excitation à la débauche.
«Sa soeur cadette, Adèle Cochard, ancienne figurante d'un petit
théâtre, est célèbre dans le monde de la galanterie sous le nom de
Flora Misri.»
Si, en produisant ces notes de police, M. d'Avranchel avait compté
détacher Mme Delorge de la famille Cornevin, sa déception dut être
grande.
Elle garda un silence glacial... et pour beaucoup de raisons:
En premier lieu, l'intérêt qu'elle portait aux Cornevin était
indépendant de toute espèce de circonstance.
Laurent savait la vérité, il était victime de son empressement à venir
la lui révéler: cela primait tout.
Puis, malgré le parti pris que trahissaient les notes, que
reprochaient-elles en somme à ces pauvres gens?
On accusait le mari d'être brutal et grossier. Eh! s'il eût eu
l'éducation et les façons d'un gentilhomme, il n'eût pas été
palefrenier.
On reprochait à la femme l'inconduite de son père, de sa mère et de sa
soeur... Eh bien! ayant eu de tels exemples sous les yeux, elle
n'avait que plus de mérite à se bien conduire.
Ces réflexions traversèrent en une seconde l'esprit de Mme Delorge,
mais elle n'en souffla mot, et rendant les notes au juge:
--Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, quel est donc l'homme qui a tenu
la lanterne?
--Un camarade de Cornevin, répondit M. d'Avranchel, un nommé Grollet...
Mme Delorge tressaillit.
Ce nom, elle l'avait déjà entendu prononcer. Grollet, c'était cet ami de
Laurent, à qui Mme Cornevin s'était adressée, qui lui avait témoigné
tant d'intérêt, qui l'avait retenue à déjeuner, et qui avait dû tirer
d'elle tous les renseignements dont il avait besoin pour son rôle!...
--Ah! c'est Grollet! fit-elle, répondant aux objections de son esprit
bien plus qu'elle ne s'adressait au juge...
--Oui... un très honnête homme, aimé et estimé de tous ceux qui le
connaissent, dont on n'a jamais eu qu'à se louer... Oh! j'ai fait
prendre des renseignements. Mais le voici, vous allez l'entendre...
La porte s'ouvrait, en effet, et, derrière Urbain, le greffier, apparut
un gros homme qui s'avança d'un air étrangement intimidé.
--Approchez, mon ami, lui dit le juge, approchez encore un peu.
C'est de toute la force de sa pénétration que Mme Delorge le
considérait.
Il avait ce qu'on est convenu d'appeler une bonne figure: des joues
bouffies, un nez aplati, et une large bouche qui allait d'une oreille à
l'autre, avec de grosses lèvres sensuelles.
Ses yeux seuls, gris et forts brillants, pouvaient inquiéter par leur
mobilité.
--Grollet, commença le juge, vous allez me redire la scène dont vous
avez été témoin dans le jardin de l'Élysée...
--Ah! monsieur, quel malheur!... Tenez, quand j'y pense...
--C'est bien, c'est bien!... Reprenez à l'instant où on vous a appelé.
Grollet tordit désespérément la toque écossaise qui lui servait de
coiffure, se gratta le front, et d'une voix qui pouvait paraître émue:
* * * * *
«--Pour lors, donc, dit-il, c'était le dimanche soir, vers les onze
heures et demie, j'étais en train de bouchonner le cheval d'un aide de
camp qui venait d'arriver, quand j'entends une voix qui crie:
«--Holà! un garde d'écurie avec une lanterne!
«En moi-même je me dis:--Bon! c'est un pourboire qui vient!...
«Et décrochant une lanterne, je cours au jardin.
«Là, qu'est-ce que je vois?... Deux hommes, M. de Combelaine, que je
connaissais de vue, et un général, que je sus depuis être le général
Delorge...
«Ils étaient debout, si près l'un de l'autre que leurs visages se
touchaient presque, comme deux dogues qui vont s'empoigner, et ils
vomissaient, chacun de son côté, les cent mille horreurs: Traître!
misérable! scélérat! brigand!
«Sitôt que je parus:
«--Ah! voilà de la lumière! s'écria le général en faisant des appels du
pied, comme pour exciter l'autre, en garde! en garde!!
«Et tirant son épée en même temps que M. de Combelaine tirait la sienne,
v'lan! il se fend à fond.
«Du coup, je crus M. de Combelaine mort. Mais non! il avait fait un saut
de côté en tendant le bras de toute sa longueur, de sorte que le
général, dont l'élan était pris, s'est jeté sur l'épée de son adversaire
qui lui est entrée dans la poitrine jusqu'à la garde.
«Ah! il n'a pas seulement fait: Ouf!
«Il a étendu les bras en croix, il a fait un tour sur lui-même et il est
tombé...»
Raymond, le malheureux enfant, sanglotait...
Mais Mme Delorge ne pleurait pas, elle.
C'est intérieurement que s'épanchaient ses larmes, comme le sang des
blessures mortelles.
--Ainsi, mon mari n'a pas prononcé une parole? interrogea-t-elle.
--Pas une, reprit Grollet. C'est-à-dire, si, excusez... quand je songe à
ça, je suis encore tout saisi...
«Comme de juste, je m'agenouillai près du général, prêt à le secourir,
mais il râlait déjà... J'ai entendu seulement qu'il balbutiait quelque
chose comme un nom, Élise... Élisa... je ne sais pas bien!...
Cela parut le comble à Mme Delorge.
Les meurtriers de son mari s'étaient informés de son nom, à elle,
Élisabeth, et ils l'avaient appris à cet homme pour ajouter à la
vraisemblance du récit...
--Ah! c'est une abominable ironie!... s'écria-t-elle; c'est une
indignité...
--Madame!... fit le juge.
--Eh! ne voyez-vous donc pas, monsieur, que cet homme débite une leçon
apprise par coeur!... Ne voyez-vous pas que cet homme est un faux
témoin?...
--Vous insultez un témoin, madame, et la justice...
Mais elle ne l'écoutait pas.
Elle s'était levée, et marchant sur Grollet:
--Osez donc me soutenir, à moi, que vous n'êtes pas un faux témoin,
disait-elle. Allons, relevez la tête, et regardez-moi en face, si vous
en avez l'audace...
Blême, et la tête baissée, Grollet avait reculé jusqu'au mur...
--J'ai dit la vérité, balbutia-t-il...
--Vous mentez!... L'homme qui tenait la lanterne, c'était Cornevin...
C'était le malheureux dont vous vous prétendiez l'ami, dont vous avez
accueilli la femme avec des larmes hypocrites, qu'on a assassiné
peut-être, parce qu'il avait vu le crime, lui, et que vous trahissez
lâchement, vous...
Plus tremblant que la feuille, Grollet essaya de lever le bras.
--Je jure, balbutia-t-il, devant Dieu...
--Ne jurez pas! interrompit Mme Delorge, à quoi bon!... dites,
dites-nous plutôt quelle somme vous ont donnée les assassins pour
acheter votre complicité... Si énorme qu'elle puisse être, vous avez
fait un marché de dupe... Demain vous reconnaîtrez que chacune de vos
pièces d'or est tachée d'une goutte de sang... On trompe la justice des
hommes... Mais écoutez la voix de votre conscience, elle vous dira qu'on
ne trompe pas la justice de Dieu... L'heure de la vérité vient
toujours...
Un effort encore, et cette heure de la vérité qu'implorait Mme
Delorge allait sonner peut-être...
Écrasé sous cette explosion de douleur et de colère, étourdi, éperdu,
Grollet s'affaissait sur lui-même, n'articulant plus que des syllabes
incohérentes.
Ah! si le juge d'instruction eût été un de ces hommes qui savent
voir!...
Mais non. L'infatuation de son infaillibilité appliquait sur ses yeux un
bandeau que n'eût point percé la lumière du soleil.
Interdit d'abord de l'irrésistible accent d'autorité de Mme Delorge,
il n'avait pas tardé à se remettre, et irrité de ce qu'il considérait
comme une faiblesse indigne de la majesté de la justice:
--Vous passez toutes les bornes, madame! s'écria-t-il.
--Ah! monsieur, répondit la pauvre femme, monsieur, si vous vouliez!...
Il n'était plus temps.
L'ancien ami de Cornevin venait de mesurer l'immensité du péril où le
précipiterait la moindre hésitation.
Et se redressant, enflammé de cette énergie qui permet à l'homme qui se
noie un suprême effort:
--Quand on me brûlerait à petit feu, prononça-t-il, on ne tirerait rien
de moi autre que ce que j'ai dit.
L'irréparable seconde qui décide des destinées humaines était passée.
Mme Delorge le comprit.
Et, anéantie de la perte de cette dernière espérance, elle regagna le
fauteuil qu'elle occupait près de son fils et s'y affaissa...