Quelle époque ai-je choisie pour faire un traité sur le bonheur des
individus et des nations! Est-ce au milieu d'une crise dévorante qui
atteint toutes les destinées, lorsque la foudre se précipite dans le
fond des vallées comme sur les lieux élevés? Est-ce dans un temps où il
suffit de vivre pour être entraîné par le mouvement universel, où
jusqu'au sein même de la tombe le repos peut être troublé, les morts
jugés de nouveau, et leurs urnes populaires tour à tour admises ou
rejetées dans le temple où les factions croyaient donner l'immortalité?
Oui, c'est dans ce siècle, c'est lorsque l'espoir ou le besoin du
bonheur a soulevé la race humaine; c'est dans ce siècle surtout qu'on
est conduit à réfléchir profondément sur la nature du bonheur individuel
et politique, sur sa route, sur ses bornes, sur les écueils qui séparent
d'un tel but. Honte à moi cependant si, durant le cours de deux
épouvantables années, si pendant le règne de la terreur en France,
j'avais été capable d'un tel travail; si j'avais pu concevoir un plan,
prévoir un résultat à l'effroyable mélange de toutes les atrocités
humaines! La génération qui nous suivra examinera peut-être la cause et
l'influence de ces deux années; mais nous, les contemporains, les
compatriotes des victimes immolées dans ces jours de sang, avons-nous pu
conserver alors le don de généraliser les idées, de méditer des
abstractions, de nous séparer un moment de nos impressions pour les
analyser? Non, aujourd'hui même encore, le raisonnement ne saurait
approcher de ce temps incommensurable. Juger ces événements, de quelques
noms qu'on les désigne, c'est les faire rentrer dans l'ordre des idées
existantes, des idées pour lesquelles il y avait déjà des expressions. À
cette affreuse image, tous les mouvements de l'âme se renouvellent, on
frissonne, on s'enflamme, on veut combattre, on souhaite de mourir; mais
la pensée ne peut se saisir encore d'aucun de ces souvenirs; les
sensations qu'ils font naître absorbent toute autre faculté. C'est donc
en écartant cette époque monstrueuse, c'est à l'aide des autres
événements principaux de la révolution de France et de l'histoire de
tous les peuples, que j'essayerai de réunir des observations impartiales
sur les gouvernements; et si ces réflexions me conduisent à l'admission
des premiers principes sur lesquels se fonde la constitution
républicaine de la France, je demande que, même au milieu des fureurs de
l'esprit de parti qui déchirent la France, et par elle le reste du
monde, il soit possible de concevoir que l'enthousiasme de quelques
idées n'exclut pas le mépris profond pour certains hommes[1], et que
l'espoir de l'avenir se concilie avec l'exécration du passé. Alors même
que le coeur est à jamais déchiré par les blessures qu'il a reçues,
l'esprit peut encore, après un certain temps, s'élever à des méditations
générales.
On doit considérer à présent ces grandes questions qui vont décider de
la destinée politique de l'homme, dans leur nature même, et non sous le
rapport seul des malheurs qui les ont accompagnées; il faut examiner du
moins si ces malheurs sont de l'essence des institutions qu'on veut
établir en France, ou si les effets de la révolution ne sont pas
absolument distincts de ceux de la constitution; enfin, on doit se
confier assez à l'élévation de son âme pour ne pas craindre, en
examinant des pensées, d'être soupçonné d'indifférence pour les crimes.
C'est avec la même indépendance d'esprit que j'ai tâché, dans la
première partie de cet ouvrage, de peindre les effets des passions de
l'homme sur son bonheur personnel. Je ne sais pourquoi il serait plus
difficile d'être impartial dans les questions de politique que dans les
questions de morale: certes, les passions influent autant que les
gouvernements sur le sort de la vie, et cependant dans le silence de la
retraite on discute avec sa raison les sentiments qu'on a soi-même
éprouvés; il me paraît qu'il ne doit pas en coûter plus pour parler
philosophiquement des avantages ou des inconvénients des républiques et
des monarchies, que pour analyser avec exactitude l'ambition, l'amour,
ou telle autre passion qui a décidé de votre existence. Dans les deux
parties de cet ouvrage, j'ai également cherché à ne me servir que de ma
pensée, à la dégager de toutes les impressions du moment: on verra si
j'ai réussi.
Les passions, cette force impulsive qui entraîne l'homme indépendamment
de sa volonté, voilà le véritable obstacle au bonheur individuel et
politique. Sans les passions, les gouvernements seraient une machine
aussi simple que tous les leviers dont la force est proportionnée au
poids qu'ils doivent soulever, et la destinée de l'homme ne serait
composée que d'un juste équilibre entre les désirs et la possibilité de
les satisfaire. Je ne considérerai donc la morale et la politique que
sous le point de vue des difficultés que les passions leur présentent:
les caractères qui ne sont point passionnés se placent d'eux-mêmes dans
la situation qui leur convient le mieux; c'est presque toujours celle
que le hasard leur a désignée; ou s'ils y apportent quelque changement,
c'est seulement dans ce qui s'offre le plus facilement à leur portée.
Laissons-les donc dans leur calme heureux, ils n'ont pas besoin de nous;
leur bonheur est aussi varié en apparence que les différents lots qu'ils
ont reçus de la destinée; mais la base de ce bonheur est toujours la
même, c'est la certitude de n'être jamais ni agité ni dominé par aucun
mouvement plus fort que soi. L'existence de ces êtres impassibles est
soumise sans doute, comme celle de tous les hommes, aux accidents
matériels qui renversent la fortune, détruisent la santé, etc.; mais
c'est par des calculs positifs et non par des pensées sensibles ou
morales qu'on éloigne ou prévient de semblables peines. Le bonheur des
caractères passionnés, au contraire, étant tout à fait dépendant de ce
qui se passe au-dedans d'eux, ils sont les seuls qui trouvent quelque
soulagement dans les réflexions qu'on peut faire naître dans leur âme.
Leur entraînement naturel les exposant aux plus cruels malheurs, ils ont
plus besoin du système qui a pour but unique d'éviter la douleur. Enfin,
les caractères passionnés sont les seuls qui, par de certains points de
ressemblance, puissent être tous l'objet des mêmes considérations
générales. Les autres vivent un à un, sans analogie comme sans variété;
leur existence est monotone, quoique chacun d'eux ait un but différent;
et il y a autant de nuances que d'individus, sans qu'on puisse découvrir
une véritable couleur. Si dans un traité sur le bonheur individuel je ne
parle que des caractères passionnés, il est encore plus naturel
d'analyser les gouvernements sous le rapport de la part qu'ils laissent
à l'influence des passions. On peut considérer un individu comme exempt
de passions; mais une collection d'hommes est composée d'un nombre
certain de caractères de tous les genres qui donnent un résultat à peu
près pareil; il faut observer que les circonstances les plus dépendantes
du hasard sont soumises à un calcul positif quand les chances se
multiplient. Dans le canton de Berne, par exemple, on a remarqué que
tous les dix ans il y avait à peu près la même quantité de divorces: il
y a des villes d'Italie où l'on calcule avec exactitude combien
d'assassinats se commettent régulièrement tous les ans: ainsi les
événements qui tiennent à une multitude de combinaisons diverses ont un
retour périodique, une proportion fixe, quand les observations sont le
résultat d'un grand nombre de chances. C'est ce qui doit conduire à
penser que la science politique peut acquérir un jour une évidence
géométrique. La morale, chaque fois qu'elle s'applique à tel homme en
particulier, peut se tromper entièrement dans ses suppositions par
rapport à lui: l'organisation d'une constitution se fonde toujours sur
des données fixes, puisque le grand nombre en tout genre amène des
résultats toujours semblables et toujours prévus. Les passions sont la
plus grande difficulté des gouvernements: cette vérité n'a pas besoin
d'être développée; on voit aisément que toutes les combinaisons sociales
les plus despotiques conviendraient également à des hommes inertes, qui
seraient contents de rester à la place que le sort leur aurait fixée, et
que la théorie démocratique la plus abstraite serait praticable au
milieu d'hommes sages uniquement conduits par leur raison. Le seul
problème des constitutions est donc de connaître jusqu'à quel degré on
peut exciter ou comprimer les passions, sans compromettre le bonheur
public.
Avant d'aller plus loin, l'on demanderait peut-être une définition du
bonheur. Le bonheur, tel qu'on le souhaite, est la réunion de tous les
contraires: c'est pour les individus l'espoir sans la crainte,
l'activité sans l'inquiétude, la gloire sans la calomnie, l'amour sans
l'inconstance, l'imagination qui embellirait à nos yeux ce qu'on
possède, et flétrirait le souvenir de ce qu'on aurait perdu; enfin
l'ivresse de la nature morale, le bien de tous les états, de tous les
talents, de tous les plaisirs, séparé du mal qui les accompagne. Le
bonheur des nations serait aussi de concilier ensemble la liberté des
républiques et le calme des monarchies, l'émulation des talents et le
silence des factions, l'esprit militaire au dehors et le respect des
lois au dedans. Le bonheur, tel que l'homme le conçoit, c'est ce qui est
impossible en tout genre; et le bonheur, tel qu'on peut l'obtenir, le
bonheur sur lequel la réflexion et la volonté de l'homme peuvent agir,
ne s'acquiert que par l'étude de tous les moyens les plus sûrs pour
éviter les grandes peines. C'est à la recherche de ce but que ce livre
est destiné.
Deux ouvrages doivent se trouver dans un seul: l'un étudie l'homme dans
ses rapports avec lui-même, l'autre dans les relations sociales de tous
les individus entre eux: quelque analogie se trouve dans les idées
principales de ces deux traités, parce qu'une nation présente le
caractère d'un homme, et que la force du gouvernement doit agir sur
elle, comme la puissance de la raison d'un individu sur lui-même. Le
philosophe veut rendre durable la volonté passagère de la réflexion;
l'art social tend à perpétuer l'action de la sagesse; enfin ce qui est
grand se retrouve dans ce qui est petit, avec la même exactitude de
proportions: l'univers tout entier se peint dans chacune de ses parties,
et plus il paraît l'oeuvre d'une seule idée, plus il inspire
d'admiration.
Une grande différence, cependant, existe entre le système du bonheur de
l'individu et celui du bonheur des nations; c'est que dans le premier on
peut avoir pour but l'indépendance morale la plus parfaite,
c'est-à-dire, l'asservissement de toutes les passions, chaque homme
pouvant tout tenter sur lui-même; mais que, dans le second, la liberté
politique doit toujours être calculée d'après l'existence positive et
indestructive d'une certaine quantité d'êtres passionnés faisant partie
du peuple qui doit être gouverné. La première partie est uniquement
consacrée aux réflexions sur la destinée particulière. La seconde partie
doit traiter du sort constitutionnel des nations.
Dans la seconde partie, je compte examiner les gouvernements anciens et
modernes sous le rapport de l'influence qu'ils ont laissée aux passions
naturelles aux hommes réunis en corps politique, et trouver la cause de
la naissance, de la durée et de la destruction des gouvernements, dans
la part plus ou moins grande qu'ils ont faite au besoin d'action qui
existe dans toute société. Dans la première section de la seconde
partie, je traiterai des raisons qui se sont opposées à la durée et
surtout au bonheur des gouvernements où toutes les passions ont été
comprimées. Dans la seconde section, je traiterai des raisons qui se
sont opposées au bonheur et surtout à la durée des gouvernements où
toutes les passions ont été excitées. Dans la troisième section, je
traiterai des raisons qui détournent la plupart des hommes de se borner
à l'enceinte des petits états où la liberté démocratique peut exister,
parce que là les passions ne sont excitées par aucun but, par aucun
théâtre propre à les enflammer. Enfin, je terminerai cet ouvrage par des
réflexions sur la nature des constitutions représentatives, qui peuvent
concilier une partie des avantages regrettés dans les divers
gouvernements.
Ces deux ouvrages conduisent nécessairement l'un à l'autre; car si
l'homme parvenait individuellement à dompter ses passions, le système
des gouvernements se simplifierait tellement qu'on pourrait alors
adopter, comme praticable, l'indépendance complète, dont l'organisation
des petits états est susceptible. Mais quand cette théorie métaphysique
serait impossible, au moins est-il vrai que plus l'on travaille à calmer
les sentiments impétueux qui agitent l'homme au dedans de lui, moins la
liberté publique a besoin d'être modifiée; ce sont toujours les passions
qui forcent à sacrifier de l'indépendance pour assurer l'ordre, et tous
les moyens qui tendent à rendre l'empire à la raison diminuent le nombre
nécessaire des sacrifices de liberté.--J'ai à peine commencé la seconde
partie politique, dont je ne puis donner une idée par ce peu de mots. En
m'en occupant, je vois qu'il faut longtemps pour réunir toutes les
connaissances, pour faire toutes les recherches qui doivent servir de
base à ce travail; mais si les accidents de la vie ou les peines du coeur
bornaient le cours de ma destinée, je voudrais qu'un autre accomplît le
plan que je me suis proposé. En voici quelques aperçus incomplets qui ne
permettent pas de juger de l'ensemble:
Il faudrait d'abord, en analysant les gouvernements anciens et modernes,
chercher dans l'histoire des nations ce qui appartient seulement à la
nature de la constitution qui les dirigeait. Montesquieu, dans son
sublime ouvrage _Sur les Causes de la grandeur et de la décadence des
Romains_, a traité, tout ensemble, les causes diverses qui ont influé
sur le sort de cet empire; il faudrait apprendre dans son livre et
démêler dans l'histoire de tous les autres peuples, les événements qui
sont la suite immédiate des constitutions, et peut-être trouverait-on
que tous les événements dérivent de cette cause: les nations sont
élevées par leurs gouvernements, comme les enfants par l'autorité
paternelle. Et l'effet du gouvernement n'est pas incertain comme celui
de l'éducation particulière, puisque, comme je l'ai déjà dit, les
chances du hasard subsistent par rapport au caractère d'un homme, tandis
que dans la réunion d'un certain nombre les résultats sont toujours
pareils. L'organisation de la puissance publique, qui excite ou comprime
l'ambition, rend telle ou telle religion plus ou moins nécessaire, tel
ou tel code pénal trop indulgent ou trop sévère, telle étendue du pays
dangereuse ou convenable; enfin, c'est de la manière dont les peuples
conçoivent l'ordre social que dépend le destin de la race humaine sous
tous les rapports. La plus grande perfectibilité dont elle puisse être
susceptible, c'est d'acquérir des idées certaines sur la science
politique. Si les nations étaient en paix au dehors et au dedans, les
arts, les connaissances, les découvertes en divers genres feraient
chaque jour de nouveaux progrès, et la philosophie ne perdrait pas en
deux ans de guerre civile ce qu'elle avait acquis pendant des siècles
tranquilles. Après avoir bien établi l'importance première de la nature
des constitutions, il faudrait prouver leur influence par l'examen des
faits caractéristiques de l'histoire des moeurs, de l'administration, de
la littérature, de l'art militaire de tous les peuples. J'étudierais
d'abord les pays qui, dans tous les temps, ont été gouvernés
despotiquement, et motivant leurs différences apparentes, je montrerais
que leur histoire, sous le rapport des causes et des effets, a toujours
été parfaitement semblable; et j'expliquerais quel effet doit
constamment produire sur les hommes la compression de leurs mouvements
naturels par une force au dehors d'eux, et à laquelle leur raison n'a pu
donner aucun genre de consentement. Dans l'examen des anarchies
démagogiques ou militaires, il faut montrer aussi que ces deux causes,
qui paraissent opposées, donnent des résultats pareils, parce que dans
les deux états les passions politiques sont également excitées parmi les
hommes par l'éloignement de toutes les craintes positives et l'activité
de toutes les espérances vagues. Dans l'étude de certains états, qui,
par leurs circonstances encore plus que par leur petitesse, sont dans
l'impossibilité de jouer un grand rôle au dehors, et n'offrent point au
dedans de place qui puisse contenter l'ambition et le génie, il faudrait
observer comment l'homme tend à l'exercice de ses facultés, comment il
veut agrandir l'espace en proportion de ses forces. Dans les états
obscurs, les arts ne font aucun progrès, la littérature ne se
perfectionne, ni par l'émulation qui excite l'éloquence, ni par la
multitude des objets de comparaison, qui seule donne une idée fixe du
bon goût. Les hommes privés d'occupations fortes se resserrent tous les
jours plus dans le cercle des idées domestiques, et la pensée, le
talent, le génie, tout ce qui semble un don de la nature, ne se
développe cependant que par la combinaison des sociétés. Le même nombre
d'hommes divisé, séparé, sans mobile et sans but, n'offre pas un génie
supérieur, une âme ardente, un caractère énergique; tandis que dans
d'autres pays, parmi les mêmes êtres, plusieurs se seraient élevés
au-dessus de la classe commune, si le but avait fait naître l'intérêt,
et l'intérêt l'étude et la recherche des grands moyens et des grandes
pensées.
Sans s'arrêter longtemps sur les motifs de la préférence que la sagesse
conseillerait peut-être de donner aux petits états comme aux destinées
obscures, il est aisé de prouver que par la nature même des hommes ils
tendent à sortir de cette situation, qu'ils se réunissent pour
multiplier les chocs, qu'ils conquièrent pour étendre leur puissance;
enfin, que voulant exciter leurs facultés, reculer en tout genre les
bornes de l'esprit humain, ils appellent autour d'eux, d'un commun
accord, les circonstances qui secondent ce désir et cette impulsion. Ces
diverses réflexions ne pourraient avoir de prix qu'en les appuyant sur
des faits, sur une connaissance détaillée de l'histoire, qui présente
toujours des considérations nouvelles, quand on l'étudie avec un but
déterminé, et que, guidé par l'éternelle ressemblance de l'homme avec
l'homme, on recherche une même vérité à travers la diversité des lieux
et des siècles. Ces différentes réflexions conduiraient enfin au
principal but des débats actuels, à la manière de constituer une grande
nation avec de l'ordre et de la liberté, et de réunir ainsi la splendeur
des beaux-arts, des sciences et des lettres, tant vantée dans les
monarchies, avec l'indépendance des républiques. Il faudrait créer un
gouvernement qui donnât de l'émulation au génie, et mît un frein aux
passions factieuses; un gouvernement qui pût offrir à un grand homme un
but digne de lui, et décourager l'ambition de l'usurpateur; un
gouvernement qui présentât, comme je l'ai dit, la seule idée parfaite de
bonheur en tout genre, la réunion des contrastes. Autant le moraliste
doit rejeter cet espoir, autant le législateur doit tâcher de s'en
rapprocher: l'individu qui prétend pour lui-même à ce résultat est un
insensé; car le sort, qui n'est pas dans sa main, déjoue de toutes les
manières de telles espérances: mais les gouvernements tiennent, pour
ainsi dire, la place du sort par rapport aux nations; comme ils agissent
sur la masse, leurs effets et leurs moyens sont assurés. Il ne s'ensuit
pas qu'il faille croire à la perfection dans l'ordre social, mais il est
utile pour les législateurs de se proposer ce but, de quelque manière
qu'ils conçoivent sa route. Dans cet ouvrage donc, que je ferai, ou que
je voudrais qu'on fît, il faudrait mettre absolument de côté tout ce qui
tient à l'esprit de parti ou aux circonstances actuelles: la
superstition de la royauté, la juste horreur qu'inspirent les crimes
dont nous avons été les témoins, l'enthousiasme même de la république,
ce sentiment qui, dans sa pureté, est le plus élevé que l'homme puisse
concevoir. Il faudrait examiner les institutions dans leur essence même,
et convenir qu'il n'existe plus qu'une grande question qui divise encore
les penseurs; savoir, si dans la combinaison des gouvernements mixtes,
il faut, ou non, admettre l'hérédité. On est d'accord, je pense, sur
l'impossibilité du despotisme, ou de l'établissement de tout pouvoir qui
n'a pas pour but le bonheur de tous; on l'est aussi, sans doute, sur
l'absurdité d'une constitution démagogique[2], qui bouleverserait la
société au nom du peuple qui la compose. Mais les uns croient que la
garantie de la liberté, le maintien de l'ordre, ne peut subsister qu'à
l'aide d'une puissance héréditaire et conservatrice; les autres
reconnaissent de même la vérité du principe, que l'ordre seul,
c'est-à-dire, l'obéissance à la justice, assure la liberté: mais ils
pensent que ce résultat peut s'obtenir sans un genre d'institutions que
la nécessité seule peut faire admettre, et qui doivent être rejetées par
la raison, si la raison prouve qu'elles ne servent pas mieux que les
idées naturelles au bonheur de la société. C'est sur ces deux questions,
il me semble, que tous les esprits devraient s'exercer: il faut les
séparer absolument de ce que nous avons vu, et même de ce que nous
voyons, enfin de tout ce qui appartient à la révolution; car, comme on
l'a fort bien dit, il faut que cette révolution finisse _par le
raisonnement_, et il n'y a de vaincus que les hommes persuadés. Loin
donc de ceux qui ont quelque valeur personnelle toutes les dénominations
d'esclaves et de factieux, de conspirateurs et d'anarchistes, prodiguées
aux simples opinions: les actions doivent être soumises aux lois, mais
l'univers moral appartient à la pensée; quiconque se sert de cette arme
méprise toutes les autres, et l'homme qui l'emploie est par cela seul
incapable de s'abaisser à d'autres moyens.
Plusieurs ouvrages de très-bons auteurs renferment des raisons en faveur
de l'hérédité modifiée, soit comme en Angleterre, c'est-à-dire,
composant deux branches du gouvernement, dont le troisième pouvoir est
purement représentatif; soit comme à Rome, lorsque la puissance
politique était divisée entre la démocratie et l'aristocratie, le peuple
et le sénat. Il faudrait donc déduire tous les motifs qui ont fait
croire que la balance de ces intérêts opposés pouvait seule donner de la
stabilité aux gouvernements; que l'homme qui se croit des talents, ou se
voit de l'autorité, tendant naturellement, d'abord aux distinctions
personnelles, et ensuite aux distinctions héréditaires, il vaut mieux
créer légalement ce qu'il conquerra de force. Il faudrait développer et
ces raisons et beaucoup d'autres encore, en acceptant de part et d'autre
celles qu'on croit tirer du droit pour ou contre; car le droit en
politique, c'est ce qui conduit le plus sûrement au bonheur général;
mais l'on doit exposer sincèrement tous les moyens de ses adversaires
quand on les combat de bonne foi.
On pourrait opposer à leurs raisonnements que la principale cause de la
destruction de plusieurs gouvernements a été d'avoir constitué dans
l'état deux intérêts opposés: on a considéré comme le chef-d'oeuvre de la
science des gouvernements de mesurer assez les deux actions contraires,
pour que la puissance aristocratique et celle de la démocratie se
balançassent, comme deux lutteurs qu'une égale force rend immobiles. En
effet, le moment le plus prospère dans tous ces gouvernements est celui
où cette balance, subsistant d'une manière parfaite, donne le repos qui
naît de deux efforts contenus l'un par l'autre; mais cet état ne peut
être durable. À l'instant où, pour suivre la comparaison, l'un des deux
lutteurs prend un moment l'avantage, il terrasse l'autre qui se venge en
le renversant à son tour. Ainsi l'on a vu la république romaine
déchirée, dès qu'une guerre, un homme, ou le temps seul a rompu
l'équilibre.--On dira qu'en Angleterre il y a trois intérêts, et que
cette combinaison plus savante répond de la tranquillité publique. Il
n'y a jamais trois intérêts dans un tel gouvernement; les privilégiés
héréditaires et ceux qui ne le sont pas peuvent être revêtus de noms
différents; mais la division se fait toujours sur ces deux bases: l'on
se sépare et l'on se rallie d'après ces deux grands motifs d'opposition.
Ne serait-il pas possible que le genre humain, témoin et victime de ce
principe de haine, de ce genre de mort qui a détruit tant d'états,
parvînt à trouver la fin du combat de l'aristocratie et de la
démocratie, et qu'au lieu de s'attacher à la combinaison d'une balance
qui, par son avantage même, par la part qu'elle accorde à la liberté,
finit toujours par être renversée, on examinât si l'idée moderne du
système représentatif n'établit pas dans le gouvernement un seul
intérêt, un seul principe de vie, en rejetant néanmoins tout ce qui peut
conduire à la démocratie pure?
Supposez d'abord un très-petit nombre d'hommes extraits d'une nation
immense, une élection combinée, et par deux degrés, et par l'obligation
d'avoir passé successivement dans les places qui font connaître les
hommes, et exigent de l'indépendance de fortune et des droits à l'estime
publique pour s'y maintenir. Cette élection, ainsi modifiée,
n'établirait-elle pas l'aristocratie des meilleurs, la prééminence des
talents, des vertus et des propriétés? ce genre de distinction qui, sans
faire deux classes de droit, c'est-à-dire deux ennemis de fait, donne
aux plus éclairés la conduite du reste des hommes, et faisant choisir
les êtres distingués par la foule de leurs inférieurs, assure au talent
sa place, et à la médiocrité sa consolation; donne une part à
l'amour-propre du vulgaire dans les succès des gouvernants qu'ils ont
choisis; ouvre la carrière à tous, mais n'y amène que le petit nombre?
L'avantage de l'aristocratie de naissance, c'est la réunion des
circonstances qui rendent plus probables dans une telle classe les
sentiments généreux: l'aristocratie de l'élection doit, alors que sa
marche est sagement graduée, appeler avec certitude les hommes
distingués par la nature aux places éminentes de la société.--Ne
serait-il pas possible que la division des pouvoirs donnât tous les
avantages et aucun des inconvénients de l'opposition des intérêts; que
deux chambres, un directoire exécutif, quoique temporaire, fussent
parfaitement distincts dans leurs fonctions; que chacun prît un parti
différent par sa place, mais non par esprit de corps; ce qui est d'une
tout autre nature? Ces hommes, séparés pendant le cours de leurs
magistratures, par les exercices divers du pouvoir public, se
réuniraient ensuite dans la nation, parce qu'aucun intérêt contraire ne
les séparerait d'une manière invincible. Ne serait-il pas possible qu'un
grand pays, loin d'être un obstacle à un tel état de choses, fût
particulièrement propre à sa stabilité? parce qu'une conspiration, un
homme, peuvent s'emparer tout à coup de la citadelle d'un petit état, et
par cela seul changer la forme de son gouvernement, tandis qu'il n'y a
qu'une opinion qui remue à la fois trente millions d'hommes; que tout ce
qui n'est produit que par des individus, ou par une faction qui n'est
point ralliée au mouvement publie, est étouffé par la masse qui se porte
sur chaque point. Il ne peut pas y avoir d'usurpation dans un pays où il
faudrait que le même homme ralliât l'opinion à lui, depuis le Rhin
jusqu'aux Pyrénées; l'idée d'une constitution, d'un ordre légal consenti
par tous, peut seule réunir et frapper à distance. Le gouvernement, dans
un grand pays, a pour appui la masse énorme des hommes paisibles; cette
masse est beaucoup plus considérable à proportion même, dans une grande
nation, que dans un petit pays. Les gouvernants, dans un petit pays,
sont beaucoup plus multipliés par rapport aux gouvernés, et la part de
chacun à une action quelconque est plus grande et plus facile. Enfin si
l'on répétait d'une manière vague qu'on n'a jamais vu une constitution
fondée sur de telles bases, qu'il vaut mieux adopter celles qui ont
existé pendant des siècles, on pourrait demander de s'arrêter à une
réflexion qui mérite, je crois, une attention particulière.
Dans toutes les sciences humaines, on débute par les idées complexes; en
se perfectionnant, l'on arrive aux idées simples; l'ignorance absolue
dans ces combinaisons naturelles est moins éloignée du dernier terme des
connaissances que les demi-lumières. Une comparaison fera mieux sentir
ma pensée. À la renaissance des lettres, les premiers écrits qu'on a
composés ont été pleins de recherche et d'affectation. Les grands
écrivains, deux siècles après, ont admis et fait admettre le genre
simple; et le discours du sauvage qui s'écriait: _Dirons-notes aux
ossements de nos pères: Levez-vous, et marchez à notre suite?_ ce
discours avait plus de rapport avec la langue de Voltaire que les vers
ampoulés de Brébeuf ou de Chapelain. En mécanique, on avait d'abord
trouvé la machine de Marly, qui, avec des frais énormes, élevait l'eau
sur le sommet d'une montagne; après cette machine, on a découvert des
pompes qui produisent le même effet avec infiniment moins de moyens.
Sans vouloir faire d'une comparaison une preuve, peut-être que,
lorsqu'il y a cent ans en Angleterre, l'idée de la liberté reparut sur
la terre, l'organisation combinée du gouvernement anglais était le plus
haut point de perfection où l'on pût atteindre alors; mais aujourd'hui
des bases plus simples peuvent donner en France, après la révolution,
des résultats pareils à quelques égards, et supérieurs à d'autres.
Indépendamment de tous les crimes particuliers qui ont été commis,
l'ordre social a été menacé de sa destruction pendant cette révolution
par le système politique même qu'on avait adopté: les moeurs barbares
sont plus près des institutions simples mal entendues, que des
institutions compliquées; mais il n'en est pas moins vrai que l'ordre
social, comme toutes les sciences, se perfectionne à mesure qu'on
diminue les moyens, sans affaiblir le résultat. Ces considérations, et
beaucoup d'autres, conduiraient à un développement complet de la nature
et de l'utilité des pouvoirs héréditaires faisant partie de la
constitution, et de la nature et de l'utilité des constitutions
composées uniquement de magistratures temporaires; car, il faut bien se
le répéter, l'on est maintenant opposé sur ce point seul; le reste des
opinions despotiques et démagogiques sont des songes exaltés ou
criminels, dont tout ce qui pense s'est réveillé.
On ferait quelque bien, je crois, en traitant d'une manière purement
abstraite des questions dont les passions contraires se sont tour à tour
emparées. En examinant la vérité, à part des hommes et des temps, on
arrive à une démonstration qui se reporte ensuite avec moins de peine
sur les circonstances présentes. À la fin d'un semblable ouvrage,
cependant, sous quelque point de vue général que ces grandes questions
fussent présentées, il serait impossible de ne pas finir par les
particulariser dans leur rapport avec la France et le reste de l'Europe.
Tout invite la France à rester république; tout commande à l'Europe de
ne pas suivre son exemple: l'un des plus spirituels écrits de notre
temps, celui de Benjamin Constant, a parfaitement traité la question qui
concerne la position actuelle de la France. Deux motifs de sentiment me
frappent surtout: voudrait-on souffrir une nouvelle révolution pour
renverser celle qui établit la république? et le courage de tant
d'armées, et le sang de tant de héros serait-il versé au nom d'une
chimère dont il ne resterait que le souvenir des crimes qu'elle a
coûtés?
La France doit persister dans cette grande expérience dont le désastre
est passé, dont l'espoir est à venir. Mais peut-on assez inspirer à
l'Europe l'horreur des révolutions? Ceux qui détestent les principes de
la constitution de France, qui se montrent les ennemis de toute idée
libérale, et font un crime d'aimer jusqu'à la pensée d'une république,
comme si les scélérats qui ont souillé la France pouvaient déshonorer le
culte des Caton, des Brutus et des Sidney: ces hommes intolérants et
fanatiques ne persuadent point, par leurs véhémentes déclamations, les
étrangers philosophes; mais que l'Europe écoute les amis de la liberté,
les amis de la république française, qui se sont hâtés de l'adopter, dès
qu'on l'a pu sans crime, dès qu'il n'en coûtait pas du sang pour la
désirer. Aucun gouvernement monarchique ne renferme assez d'abus,
maintenant, pour qu'un jour de révolution n'arrache plus de larmes que
tous les maux qu'on voudrait réparer par elle. Désirer une révolution,
c'est dévouer à la mort l'innocent et le coupable; c'est, peut-être,
condamner l'objet qui nous est le plus cher! et jamais on n'obtient
soi-même le but qu'à ce prix affreux on s'était proposé. Nul homme, dans
ce mouvement terrible, n'achève ce qu'il a commencé; nul homme ne peut
se flatter de diriger une impulsion dont la nature des choses s'empare;
et cet Anglais qui voulut descendre dans sa barque la chute du Rhin à
Schaffouse, était moins insensé que l'ambitieux qui croirait pouvoir se
conduire avec succès à travers une révolution tout entière. Laissez-nous
en France combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans
nos penchants les plus chers; renaître ensuite, peut-être, pour
l'étonnement et l'admiration du monde. Mais laissez un siècle passer sur
nos destinées; vous saurez alors si nous avons acquis la véritable
science du bonheur des hommes; si le vieillard avait raison, ou si le
jeune homme a mieux disposé de son domaine, l'avenir. Hélas! n'êtes-vous
pas heureux qu'une nation tout entière se soit placée à l'avant-garde de
l'espèce humaine pour affronter tous les préjugés, pour essayer tous les
principes? Attendez, vous, génération contemporaine; éloignez encore de
vous les haines, les proscriptions et la mort; nul devoir ne pourrait
exiger de tels sacrifices, et tous les devoirs, au contraire, font une
loi de les éviter.
Qu'on me pardonne de m'être laissé entraîner au delà de mon sujet; mais
qui peut vivre, qui peut écrire dans ce temps, et ne pas sentir et
penser sur la révolution de France?
J'ai tracé l'esquisse imparfaite de l'ouvrage que je projette. La
première partie que j'imprime à présent est fondée sur l'étude de son
propre coeur, et les observations faites sur le caractère des hommes de
tous les temps. Dans l'étude des constitutions, il faut se proposer pour
but le bonheur, et pour moyen la liberté: dans la science morale de
l'homme, c'est l'indépendance de l'âme qui doit être l'objet principal;
ce qu'on peut avoir de Bonheur en est la suite. L'homme qui se vouerait
à la poursuite de la félicité parfaite serait le plus infortuné des
êtres; la nation qui n'aurait en vue que d'obtenir le dernier terme
abstrait de la liberté métaphysique, serait la nation la plus misérable.
Les législateurs doivent donc compter et diriger les circonstances, et
les individus chercher à s'en rendre indépendants; les gouvernements
doivent tendre au bonheur réel de tous, et les moralistes doivent
apprendre aux individus à se passer de bonheur. Il y a du bien pour la
masse dans l'ordre même des choses, et cependant il n'est pas de
félicité pour les individus; tout concourt à la conservation de
l'espèce, tout s'oppose, aux désirs de chacun, et les gouvernements, à
quelques égards, représentant l'ensemble de la nature, peuvent atteindre
à la perfection dont l'ordre général offre l'exemple; mais les
moralistes, parlant aux hommes individuellement, à tous ces êtres
emportés dans le mouvement de l'univers, ne peuvent leur promettre avec
certitude aucune jouissance personnelle, que dans ce qui dépend toujours
d'eux-mêmes. Il y a de l'avantage à se proposer pour but de son travail
sur soi, la plus parfaite indépendance philosophique; les essais, même
inutiles, laissent encore après eux des traces salutaires; agissant à la
fois sur son être tout entier, on ne craint pas, comme dans les
expériences sur les nations, de disjoindre, de séparer, d'opposer l'une
à l'autre toutes les parties diverses du corps politique. L'on n'a
point, au dedans de soi, de transactions à faire avec des obstacles
étrangers; l'on mesure sa force, on triomphe ou l'on se soumet; tout est
simple, tout est possible même; car s'il est absurde de considérer une
nation comme un peuple de philosophes, il est vrai que chaque homme en
particulier peut se flatter de le devenir. Je m'attends aux diverses
objections de sentiment et de raisonnement qu'on pourra faire contre le
système développé dans cette première partie. Rien n'est plus contraire,
il est vrai, aux premiers mouvements de la jeunesse, que l'idée de se
rendre indépendant des affections des autres; on veut d'abord consacrer
sa vie à être aimé de ses amis, à captiver la faveur publique. Il semble
qu'on ne s'est jamais assez mis à la disposition de ceux qu'on aime;
qu'on ne leur ait jamais assez prouvé qu'on ne pouvait exister sans eux;
que l'occupation, les services de tous les jours ne satisfassent pas
assez au gré de la chaleur de l'âme, le besoin qu'on a de se dévouer, de
se livrer en entier aux autres. On se fait un avenir tout composé des
liens qu'on a formés; on se confie d'autant plus à leur durée que l'on
est soi-même plus incapable d'ingratitude; on se sait des droits à la
reconnaissance; on croit à l'amitié ainsi fondée plus qu'à aucun autre
lien de la terre: tout est moyen, elle seule est le but. L'on veut aussi
de l'estime publique, mais il semble que vos amis vous en sont les
garants; on n'a rien fait que pour eux, ils le savent, ils le diront:
comment la vérité, et la vérité du sentiment, ne persuaderait-elle pas?
comment ne finirait-elle pas par être reconnue? Les preuves sans nombre
qui s'échappent d'elle de toutes parts doivent enfin l'emporter sur la
fabrication de la calomnie. Vos paroles, votre voix, vos accents, l'air
qui vous environne, tout vous semble empreint de ce que vous êtes
réellement, et l'on ne croit pas à la possibilité d'être longtemps mal
jugé: c'est avec ce sentiment de confiance qu'on vogue à pleines voiles
dans la vie. Tout ce qu'on a su, tout ce qu'on vous a dit de la mauvaise
nature d'un grand nombre d'hommes, s'est classé dans votre tête comme
l'histoire, comme tout ce qu'on apprend en morale sans l'avoir éprouvé.
On ne s'avise d'appliquer aucune de ces idées générales à sa situation
particulière; tout ce qui vous arrivera, tout ce qui vous entoure doit
être une exception. Ce qu'on a d'esprit n'a point d'influence sur la
conduite: là où il y a un coeur, il est seul écouté. Ce qu'on n'a pas
senti soi-même est connu de la pensée, sans jamais diriger les actions.
Mais à vingt-cinq ans, à cette époque précise où la vie cesse de
croître, il se fait un cruel changement dans votre existence: on
commence à juger votre situation; tout n'est plus avenir dans votre
destinée; à beaucoup d'égards votre sort est fixé, et les hommes
réfléchissent alors s'il leur convient d'y lier le leur. S'ils y voient
moins d'avantages qu'ils n'avaient cru, si de quelque manière leur
attente est trompée, au moment où ils sont résolus à s'éloigner de vous,
ils veulent se motiver à eux-mêmes leur tort envers vous; ils vous
cherchent mille défauts pour s'absoudre du plus grand de tous: les amis
qui se rendent coupables d'ingratitude vous accablent pour se justifier;
ils nient le dévouement, ils supposent l'exigence, ils essaient enfin de
moyens séparés, de moyens contradictoires pour envelopper votre conduite
et la leur d'une sorte d'incertitude que chacun explique à son gré.
Quelle multitude de peines assiège alors le coeur qui voulait vivre dans
les autres, et se voit trompé dans cette illusion! La perte des
affections les plus chères n'empêche pas de sentir jusqu'au plus faible
tort de l'ami qu'on aimait le moins. Votre système dévie est attaqué,
chaque coup ébranle l'ensemble: _celui-là aussi s'éloigne de moi_, est
une pensée douloureuse, qui donne au dernier lien qui se brise un prix
qu'il n'avait pas auparavant. Le public aussi, dont on avait éprouvé la
faveur, perd toute son indulgence; il aime les succès qu'il prévoit, il
devient l'adversaire de ceux dont il est lui-même la cause; ce qu'il a
dit, il l'attaque; ce qu'il encourageait, il veut le détruire: cette
injustice de l'opinion fait souffrir aussi de raille manières en un
jour. Tel individu qui vous déchire n'est pas digne que vous regrettiez
son suffrage; mais vous souffrez de tous les détails d'une grande peine
dont l'histoire se déroule à vos yeux: et déjà certain de ne point
éviter son pénible terme, vous éprouvez cependant la douleur de chaque
pas. Enfin le coeur se flétrit, la vie se décolore; on a des torts à son
tour qui dégoûtent de soi comme des autres, qui découragent du système
de perfection dont on s'était d'abord enorgueilli; on ne sait plus à
quelle idée se reprendre, quelle route suivre désormais; à force de
s'être confié sans réserve, on serait prêt à soupçonner injustement.
Est-ce la sensibilité, est-ce la vertu qui n'est qu'un fantôme? et cette
plainte sublime échappée à Brutus dans les champs de Philippes,
doit-elle égarer la vie, ou commander de se donner la mort? C'est à
cette époque funeste où la terre semble manquer sous nos pas, où, plus
incertains sur l'avenir que dans les nuages de l'enfance, nous doutons
de tout ce que nous croyions savoir, et recommençons l'existence avec
l'espoir de moins. C'est à cette époque où le cercle des jouissances est
parcouru, et le tiers de la vie à peine atteint, que ce livre peut être
utile; il ne faut pas le lire avant, car je ne l'ai moi-même ni
commencé, ni conçu qu'à cet âge. On m'objectera, peut-être aussi, qu'en
voulant dompter les passions, je cherche à étouffer le principe des plus
belles actions des hommes, des découvertes sublimes, des sentiments
généreux: quoique je ne sois pas entièrement de cet avis, je conviens
qu'il y a quelque chose de grand dans la passion; qu'elle ajoute,
pendant qu'elle dure, à l'ascendant de l'homme; qu'il accomplit alors
presque tout ce qu'il projette, tant la volonté ferme et suivie est une
force active dans l'ordre moral: L'homme alors, emporté par quelque
chose de plus puissant que lui, use sa vie, mais s'en sert avec plus
d'énergie. Si l'âme doit être considérée seulement comme une impulsion,
cette impulsion est plus vive quand la passion l'excite. S'il faut aux
hommes sans passions l'intérêt d'un grand spectacle, s'ils veulent que
les gladiateurs s'entre-détruisent à leurs yeux, tandis qu'ils ne seront
que les témoins de ces affreux combats, sans doute il faut enflammer de
toutes les manières ces êtres infortunés dont les sentiments impétueux
animent ou renversent le théâtre du monde: mais quel bien en
résultera-t-il pour eux? quel bonheur général peut-on obtenir par ces
encouragements donnés aux passions de l'âme? Tout ce qu'il faut de
mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la vertu existerait
sans ce mobile destructeur. Mais, dira-t-on, c'est à diriger les
passions et non à les vaincre qu'il faut consacrer ses efforts. Je
n'entends pas comment on dirige ce qui n'existe qu'en dominant; il n'y a
que deux états pour l'homme: ou il est certain d'être le maître au
dedans de lui, et alors il n'a point de passions; ou il sent qu'il règne
en lui-même une puissance plus forte que lui, et alors il dépend
entièrement d'elle. Tous ces traités avec la passion sont purement
imaginaires; elle est, comme les vrais tyrans, sur le trône ou dans les
fers. Je n'ai point imaginé cependant de consacrer cet ouvrage à la
destruction de toutes les passions; mais j'ai tâché d'offrir un système
de vie qui ne fût pas sans quelques douceurs, à l'époque où
s'évanouissent les espérances de bonheur positif dans cette vie: ce
système ne convient qu'aux caractères naturellement passionnés, et qui
ont combattu pour reprendre l'empire; plusieurs de ces jouissances
n'appartiennent qu'aux âmes jadis ardentes, et la nécessité de ces
sacrifices ne peut être sentie que par ceux qui ont été malheureux. En
effet, si l'on n'était pas né passionné, qu'aurait-on à craindre, de
quel effort aurait-on besoin, que se passerait-il en soi qui pût occuper
le moraliste, et l'inquiéter sur la destinée de l'homme? Pourrait-on
aussi me reprocher de n'avoir pas traité séparément les jouissances
attachées à l'accomplissement de ses devoirs, et les peines que font
éprouver le remords qui suit le tort, ou le crime de les avoir bravées?
Ces deux idées premières dans l'existence s'appliquent également à
toutes les situations, à tous les caractères; et ce que j'ai voulu
montrer seulement, c'est le rapport des passions de l'homme avec les
impressions agréables ou douloureuses qu'il ressent au fond de son coeur.
En suivant ce plan, je crois de même avoir prouvé qu'il n'est point de
bonheur sans la vertu; revenir à ce résultat par toutes les routes est
une nouvelle preuve de sa vérité. Dans l'analyse des diverses affections
morales de l'homme, il se rencontrera quelquefois des allusions à la
révolution de France; nos souvenirs sont tous empreints de ce terrible
événement: d'ailleurs j'ai voulu que cette première partie fût utile à
la seconde; que l'examen des hommes un à un pût préparer au calcul des
effets de leur réunion en masse. J'ai espéré, je le répète, qu'en
travaillant à l'indépendance morale de l'homme, on rendrait sa liberté
politique plus facile, puisque chaque restriction qu'il faut imposer à
cette liberté est toujours commandée par l'effervescence de telle ou
telle passion.
Enfin, de quelque manière que l'on juge mon plan, ce qui est certain,
c'est que mon unique but a été de combattre le malheur sous toutes ses
formes, d'étudier les pensées, les sentiments, les institutions qui
causent de la douleur aux hommes, pour chercher quelle est la réflexion,
le mouvement, la combinaison, qui pourraient diminuer quelque chose de
l'intensité des peines de l'âme: l'image de l'infortune, sous quelque
aspect qu'elle se présente, et me poursuit, et m'accable. Hélas! j'ai
tant éprouvé ce que c'était que souffrir, qu'un attendrissement
inexprimable, une inquiétude douloureuse s'emparent de moi, à la pensée
des malheurs de tous et de chacun; des chagrins inévitables et des
tourments de l'imagination; des revers de l'homme juste, et même aussi
des remords du coupable; des blessures du coeur, les plus touchantes de
toutes, et des regrets dont on rougit sans les éprouver moins; enfin, de
tout ce qui fait verser des larmes, ces larmes que les anciens
recueillaient dans une urne consacrée, tant la douleur de l'homme était
auguste à leurs yeux. Ah! ce n'est pas assez d'avoir juré que, dans les
limites de son existence, de quelque injustice, de quelque tort qu'on
fût l'objet, on ne causerait jamais volontairement une peine, on ne
renoncerait jamais volontairement à la possibilité d'en soulager une; il
faut essayer encore si quelque ombre de talent, si quelque faculté de
méditation ne pourrait pas faire trouver la langue dont la mélancolie
ébranle doucement le coeur, ne pourrait pas aider à découvrir à quelle
hauteur philosophique les armes qui blessent n'atteindraient plus.
Enfin, si le temps et l'étude apprenaient comment on peut donner aux
principes politiques assez d'évidence pour qu'ils ne fussent plus
l'objet de deux religions, et par conséquent des plus sanglantes
fureurs, il semble que l'on aurait du moins offert un examen complet de
tout ce qui livre la destinée de l'homme à la puissance du malheur.