BERGEN

Il y a eu une joie, ce soir, à bord. La petite humanité que nous

constituons a cru trouver, dans l'un des siens, un jouet, une tête de

Turc, un naïf, dont on allait s'amuser pendant tout le voyage. Nous

venions d'arriver en vue de Bergen. Au fait, je vais manquer à mon

devoir si je ne décris pas Bergen. Ne manquons pas à notre devoir. Comme

je n'aime pas plus faire des descriptions que vous n'aimez à les lire,

vous pouvez ne pas avoir peur. Je serai bref. Voici:

A travers les fines rayures d'une pluie qui paraît être ici l'état

normal, tant elle tombe avec régularité, on voit, au fond d'un golfe, un

amas de maisons en tas, serrées les unes contre les autres et coiffées

de toits rouges avec de grosses enseignes en lettres blanches, des

enseignes où les voyelles sont rares... («Les consonnes ne doivent pas

coûter cher en Norvège», dit quelqu'un.)

Au-dessus de la ville, un clocher pointu, noir et rouge; au-dessus du

clocher, la montagne verte; au-dessus de la montagne, des nuages gris.

Et tout cela baigné de pluie, mais baigné de pluie de façon constante,

persistante; non pas violente, mais habituelle, nécessaire, inévitable,

perpétuelle, définitive... Quand il ne pleut pas ici, les gens se

demandent si ce dérangement de l'atmosphère ne présage pas un

cataclysme.

[Illustration: A BERGEN.-Les réservoirs à poissons vivants.]

Malgré cela, un grand nombre de passagers se préparent à descendre à

terre. Ils forment un groupe compact devant la coupée. Tout à coup un

grand éclat de rire. On ne sait d'où vient de surgir un petit homme vêtu

du suroit des marins du Nord, et d'un suroit dont la couleur jaune-serin

éclate au milieu des imperméables gris. On ne voit que lui. Il

resplendit. Et l'esprit français ruisselle:

«Bravo! bravo!--Les Bergenois vont vous prendre pour un phoque.--Un

loup-phoque.--Mais, monsieur, vous avez un parapluie, il gâte votre joli

costume...--Il détonne...--Donnez votre parapluie, par grâce!--Pour

l'amour du beau!--Pour nous faire plaisir!--Eh! quoi, vous avez gardé

votre casquette de voyage?--Vous n'avez donc pas le casque? le casque en

cuir, le casque en toile huilée?

--Mais si, répond le héros, qui fait bonne contenance sous l'averse des

quolibets, il est dans ma cabine.

--Allez le chercher.--Allez chercher le capuchon.

--Ca-pu-chon!... ca-pu-chon!...»

Un prêtre se montre plus excité que les autres dans cette réclamation du

capuchon. Le phoque lui répond:

--L'abbé, mettez le vôtre. Par ce temps-là, vous devriez marquer la

pluie... vous n'êtes qu'un baromètre dérangé.

L'abbé se tait, car les rires s'égarent sur sa tête sacrée.

Et la caravane s'écoule lentement par l'escalier de la coupée.

Une heure après, ceux qui la composent reviennent, trempés,

naturellement. Ils ont pris, au débarcadère, un tramway, sont allés

jusqu'au bout de sa course et ne l'ont pas quitté.

Il est dix heures et demie du soir et il fait encore clair. Quand je dis

qu'il fait encore clair, c'est une manière de parler. Ce n'est pas le

jour qui dure, c'est le crépuscule, c'est l'heure douteuse, l'heure

triste du soir, et cela fait comprendre la couleur des idées

norvégiennes. La brume enveloppe tout, ne laissant en valeur que les

premiers plans, mais avec une netteté pas encore vue.

«On dirait de la mauvaise peinture», dit quelqu'un assez justement.

_Jeudi._--Réveil. A travers le hublot: la pluie... Si vous le permettez,

désormais je vous parlerai du temps lorsqu'il ne pleuvra pas, ce sera

plus simple. Tout de même, il ne faut pas oublier que nous sommes venus

ici pour voir Bergen, et que nous ne pouvons rester à l'abri, puisque

nous voyageons pour notre plaisir.

Embarquons!

... Que se passe-t-il?... Il ne pleut plus!... Rassurez-vous, ça ne

durera pas. Et voici la description obligée de l'intérieur de la

ville... Première impression: que les places sont grandes!... Une, deux,

trois places aussi spacieuses que celle de la Concorde. Pourquoi ce

terrain perdu?... C'est qu'on espère ainsi circonscrire les incendies

qui trouvent, dans cet amas de maisons en bois, je dirais un «aliment

facile» si cette façon de s'exprimer pouvait être admise.

Les tramways électriques sous les trolleys et avec leurs incessants

coups de cloche donnent à toutes les villes une uniformité dont on peut

se plaindre, puisque nous sommes venus chercher d'autres choses que les

nôtres.

Il faut passer au marché, parce que les poissons qu'on y voit tout

vivants, dans les bassins d'eau de mer, sont vraiment différents des

nôtres. Il en est de rouges et de bleus, de jaunes et de verts, énormes.

Le marchand les pêche d'une puisette sur le choix de sa cliente et, en

un tour de main, avec deux ou trois coups de couteau jetés ça et là sur

la tête et sur la queue, la jolie bête luisante et colorée disparaît

dans le panier ou le filet à provisions.

Ici, des coins pittoresques. Noir et rouge, toujours. Mais vous entendez

bien qu'il s'agit d'un rouge de Norvège, lavé, déteint, éteint,

détrempé... Un quai long, long, est bordé de hautes maisons blanches, à

pignons très pointus. C'est l'ancien quai de la Hanse.

[Illustration: «Il y a, non loin de Bergen, une petite église de bois

qui ressemble à une pagode.» _Photographies Meys._]

On a conservé ou plutôt reconstitué le logis d'un de ces marchands de la

Hanse. Cela donne l'idée de la tyrannie dans le commerce. Et la maison

se divise très nettement en deux parties: ce qu'on laissait voir au

public et ce qu'on l'empêchait de regarder. Ici, le bureau vitré; mais

vous connaissez la maison Plantin, à Anvers?... C'est la même chose en

moins bien. Imaginez cependant, dans la partie publique, les livres de

commerce, les balances, les faux poids; dans l'autre, le coffre-fort,

des nerfs de boeuf pour donner du zèle aux employés, des lavabos de

cuivre, des armes et des lits dans des niches comme les lits bretons.

Les touristes, à Bergen, à terre, reçoivent une leçon de choses. S'il

leur arrive, à la fin du repas, de demander un petit verre de fine

Champagne, on le leur refuse d'un air scandalisé; puis, après un moment,

le garçon, avec un geste qu'ont nos sympathiques camelots du boulevard

(ils deviennent sympathiques à cette distance), leur dit en anglais ou

en allemand:

--Maintenant, si vous voulez que je vous rende un grand service, je vous

dirai que, personnellement, je possède un peu de bénédictine, mais elle

sera marquée «eau de Seltz» sur la carte...

... Est-ce que ces Septentrionaux vertueux n'auraient, par hasard, de

plus que nous, que l'hypocrisie?

[Illustration; Le quai des Hanséates à Bergen.--Copyright Underwood and

Underwood.]

L'Illustration, No. 3254, 8 Juillet 1905 · 第 17 / 40 题