Cette grande et terrible campagne, sans égale jusqu'ici dans

l'histoire des siècles, par l'immensité de la lutte, par la variété

des péripéties et des combinaisons, par l'horrible effusion du sang

humain, est marquée en ce qui concerne Napoléon d'un trait particulier

et significatif, que nous avons déjà signalé, c'est d'avoir achevé de

tout perdre, en voulant regagner d'un seul coup tout ce qu'il avait

perdu. Avec la seule volonté d'arrêter l'ennemi dans son essor

victorieux, de rétablir le prestige de nos armes, et ce résultat

obtenu de transiger sur des bases qui laissaient la France encore plus

grande qu'il ne fallait, Napoléon aurait infailliblement triomphé.

Effectivement si après Lutzen et Bautzen, ses armes étant redevenues

victorieuses par son génie et la bravoure inexpérimentée de ses jeunes

soldats, il avait poussé les Russes et les Prussiens jusqu'à la

Vistule, sans accepter l'armistice de Pleiswitz, il les aurait séparés

des Autrichiens, et très-certainement il eût mis la coalition dans une

complète déroute. Mais pour le faire impunément, il aurait fallu être

prêt à donner une réponse satisfaisante à l'Autriche qui le pressait

de s'expliquer tout de suite sur les conditions de la paix! Quelque

long qu'ait été ce tragique récit, on se rappelle, hélas! pour quel

motif Napoléon s'arrêta: ce fut, avons-nous dit, pour préparer une

armée contre l'Autriche, et être en mesure de ne pas subir ses

conditions, même les plus modérées. Pour ce triste motif il s'arrêta,

et il laissa volontairement la Russie et la Prusse à portée de

l'Autriche, en mesure de lui tendre la main, et de s'unir à elle.

Pendant ce funeste armistice, on a vu encore combien il eût été facile

à Napoléon, en sacrifiant le duché de Varsovie qui ne pouvait pas

survivre à la campagne de Russie, en renonçant au protectorat du Rhin

qui n'était qu'un inutile outrage à l'Allemagne, en restituant enfin

les villes anséatiques que nous ne pouvions ni défendre ni faire

servir avantageusement à notre commerce, on a vu combien il lui eût

été facile de garder le Piémont, la Toscane, Rome en départements

français, la Westphalie, la Lombardie, Naples, en royaumes vassaux du

grand empire! Hambourg, possession impossible pour nous, le

protectorat du Rhin, titre vain s'il en fut, furent les causes d'une

rupture insensée. Pourtant la résolution de continuer la guerre étant

prise, c'était le cas de profiter de l'armistice pour retirer de

Zamosc, de Modlin, de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de Glogau, les

60 mille hommes que nous n'avions plus aucune raison politique ni

militaire d'y laisser, puisque l'Elbe devenait le siége de nos

opérations, et leur limite autant que leur appui. Napoléon cette fois

encore, par le désir et l'espérance d'être reporté par une seule

victoire sur l'Oder et la Vistule, persista dans ce déplorable

sacrifice, qui devait en entraîner bien d'autres! Afin de pouvoir

donner la main à ses garnisons, il étendit le cercle de cette guerre

concentrique, qui lui avait jadis si bien réussi sur l'Adige en la

resserrant autour de Vérone, il l'étendit à quarante lieues du côté de

Goldberg, à cinquante du côté de Berlin, remporta la belle victoire de

Dresde, mais au moment d'en recueillir le fruit à Kulm, fut rappelé

par les désastres de ses lieutenants laissés trop loin de lui, voulut

courir à eux, arriva trop tard, s'épuisa deux mois en courses

inutiles, vit disparaître le prestige des victoires de Lutzen, de

Bautzen et de Dresde, n'eut bientôt plus autour de lui que des soldats

exténués, des généraux déconcertés, des ennemis exaltés par des

triomphes inattendus, et enfin tandis qu'une simple retraite sur

Leipzig en y amenant tout ce qui restait sur l'Elbe, l'eût sauvé

encore une fois, sans éclat mais avec certitude, il essaya, voulant

toujours rétablir ses affaires par un coup éclatant, il essaya sur

Düben des manoeuvres savantes, d'une conception admirable, péchant

malheureusement par les moyens d'exécution qui ne répondaient plus à

l'audace des entreprises, se trouva comme pris lui-même au piége de

ses propres combinaisons, et succomba dans les champs de Leipzig,

après la plus terrible bataille connue, bataille où périrent, chose

horrible à dire, plus de cent vingt mille hommes, puis rentra sur le

Rhin avec 40 mille hommes armés, 60 mille désarmés, laissant sur la

Vistule, l'Oder, l'Elbe, 170 mille Français condamnés à défendre sans

profit des murailles étrangères, tandis que les murailles de leur

patrie n'avaient pour les défendre que des bras impuissants de

jeunesse ou de vieillesse!

[En marge: Le caractère des hommes, est la cause principale de leur

destinée.]

Certes, nous le répéterons, Napoléon ne fut, dans ces jours funestes,

ni moins fécond en vastes combinaisons, ni moins énergique, ni moins

imperturbable dans le danger, mais il fut toujours l'ambitieux dont

les insatiables désirs troublaient et pervertissaient l'immense génie.

En 1812, pour avoir entrepris l'impossible, il essuya un revers

éclatant. En 1813, pour ne pas se borner à réparer ce revers, mais

pour vouloir l'effacer en entier et tout d'un coup, il s'en prépara un

aussi éclatant et plus irréparable, parce que ce dernier emportait

jusqu'à l'espérance. Ainsi un premier revers pour avoir voulu dépasser

le terme du possible, un second pour vouloir réparer entièrement le

premier, tels étaient les échelons successifs par lesquels il

descendait dans l'abîme! Il ne lui en fallait plus qu'un seul pour

arriver au fond. Napoléon s'arrêterait-il sur cette pente fatale? Les

coalisés immobiles depuis qu'ils étaient parvenus au bord du Rhin,

tremblant à l'idée de franchir cette limite redoutable, étaient

résolus à lui offrir la France, la vraie France, celle qu'enferment et

protégent si puissamment le Rhin et les Alpes, celle que la révolution

lui avait léguée, et dont après Marengo et Hohenlinden il s'était

contenté. S'en contenterait-il en 1814? Telle était la dernière

question que le sphinx de la destinée allait proposer à son orgueil.

Suivant la réponse qu'il ferait, il devait finir sur le plus grand des

trônes, ou dans le plus profond des abîmes. Oublions un moment cette

histoire de 1814 et de 1815, que nous connaissons tous, de manière à

ne pouvoir l'oublier; effaçons de notre mémoire le bruit que fit à nos

oreilles, jeunes alors, la chute de ce trône glorieux, plaçons-nous au

mois de décembre 1813, tâchons d'ignorer ce qui se passa en 1814, et

posons-nous la question qui allait être posée à Napoléon. Eh bien,

lequel de nous, après avoir lu le récit des campagnes de Russie et de

Saxe, lequel de nous peut douter de la réponse? Hélas! les hommes

portent dans leur caractère une destinée qu'ils cherchent autour

d'eux, au-dessus d'eux, partout en un mot, excepté en eux-mêmes, où

elle réside véritablement, laquelle, suivant qu'ils cèdent à leurs

passions ou à leur raison, les perd ou les sauve, quoi qu'ils puissent

faire, quelque génie qu'ils puissent déployer! Et lorsqu'ils se sont

perdus, ils s'en prennent à leurs soldats, à leurs généraux, à leurs

alliés, aux hommes, aux dieux, et se disent trahis par tous, quand ils

l'ont été par eux seuls!

FIN DU LIVRE CINQUANTIÈME

ET DU TOME SEIZIÈME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES

DANS LE TOME SEIZIÈME.

LIVRE QUARANTE-NEUVIÈME.

DRESDE ET VITTORIA.

Napoléon se hâte peu d'arriver à Dresde, afin de différer sa

rencontre avec M. de Bubna. -- Ses dispositions pour le campement,

le bien-être et la sûreté de ses troupes pendant la durée de

l'armistice. -- Son retour à Dresde et son établissement dans le

palais Marcolini. -- À peine est-il arrivé que M. de Bubna

présente une note pour déclarer que la médiation de l'Autriche

étant acceptée par les puissances belligérantes, la France est

priée de nommer ses plénipotentiaires, et de faire connaître ses

intentions. -- En réponse à cette note, Napoléon élève des

difficultés de forme sur l'acceptation de la médiation, et évite

de s'expliquer sur le désir exprimé par M. de Metternich de venir

à Dresde. -- Conduite du cabinet autrichien en recevant cette

réponse. -- M. de Metternich se rend auprès des souverains alliés

pour convenir avec eux de tout ce qui est relatif à la médiation.

-- Il obtient l'acceptation formelle de cette médiation, et

repart après avoir acquis la connaissance précise des intentions

des alliés. -- Comme l'avait prévu M. de Metternich, Napoléon en

apprenant cette entrevue, veut le voir, et l'invite à se rendre à

Dresde. -- Arrivée de M. de Metternich dans cette ville le 25

juin. -- Discussions préalables avec M. de Bassano sur la

médiation, sur sa forme, sa durée, et la manière de la concilier

avec le traité d'alliance. -- Entrevue avec Napoléon. --

Entretien orageux et célèbre. -- Napoléon, regrettant les

emportements imprudents auxquels il s'est livré, charge M. de

Bassano de reprendre l'entretien avec M. de Metternich. --

Nouvelle entrevue dans laquelle Napoléon, déployant autant de

souplesse qu'il avait d'abord montré de violence, consent à la

médiation, mais en arrachant à M. de Metternich une prolongation

d'armistice jusqu'au 17 août, seule chose à laquelle il tînt,

dans l'intérêt de ses préparatifs militaires. -- Acceptation

formelle de la médiation autrichienne, et assignation du 5

juillet pour la réunion des plénipotentiaires à Prague. -- Retour

de M. de Metternich à Gitschin auprès de l'empereur François. --

La nécessité de s'entendre avec la Prusse et la Russie sur la

prolongation de l'armistice et sur l'envoi des plénipotentiaires

à Prague entraîne un nouveau délai, d'abord jusqu'au 8, puis

jusqu'au 12 juillet. -- Napoléon, auquel ces délais convenaient,

s'en réjouit en affectant de s'en plaindre, et en fait naître de

nouveaux en partant lui-même pour Magdebourg. -- Son départ le 10

juillet. -- Il apprend en route les événements d'Espagne. -- Ce

qui s'était passé dans ce pays depuis que les Anglais avaient été

expulsés de la Castille, et que les armées du centre,

d'Andalousie et de Portugal avaient été réunies. -- Projets de

lord Wellington pour la campagne de 1813. -- Il se propose de

marcher sur la Vieille-Castille avec 70 mille Anglo-Portugais et

20 mille Espagnols. -- Projets des Français. -- Possibilité en

opérant bien de tenir tête aux Anglais, et de les rejeter même en

Portugal. -- Nouveaux conflits entre l'autorité de Paris et celle

de Madrid, et fâcheuses instructions qui en sont la suite. -- Il

résulte de ces instructions et de la lenteur de Joseph à évacuer

Madrid une nouvelle dispersion des forces françaises. -- Reprise

des opérations en mai 1813. -- Quatre divisions de l'armée de

Portugal ayant été envoyées au général Clausel dans le nord de la

Péninsule, Joseph, qui aurait pu réunir 76 mille hommes contre

lord Wellington, n'en a que 52 mille à lui opposer. -- Retraite

sur Valladolid et Burgos. -- Le manque de vivres précipite notre

marche rétrograde. -- Deux opinions dans l'armée, l'une

consistant à se retirer sur la Navarre afin d'être plus sûr de

rejoindre le général Clausel, l'autre consistant à se tenir

toujours sur la grande route de Bayonne afin de couvrir la

frontière de France. -- Les ordres réitérés de Paris font

incliner Joseph et Jourdan vers cette dernière opinion. --

Nombreux avis expédiés au général Clausel pour l'engager à se

réunir à l'armée entre Burgos et Vittoria. -- Retraite sur

Miranda del Ebro et sur Vittoria. -- Espérance d'y rallier le

général Clausel. -- Malheureuse inaction de Joseph et de Jourdan

dans les journées du 19 et du 20 juin. -- Funeste bataille de

Vittoria le 21 juin, et ruine complète des affaires des Français

en Espagne. -- À qui peut-on imputer ces déplorables événements?

-- Irritation violente de Napoléon contre son frère Joseph, et

ordre de le faire arrêter s'il vient à Paris. -- Envoi du

maréchal Soult à Bayonne pour rallier l'armée, et reprendre

l'offensive. -- Retour de Napoléon à Dresde, après une excursion

de quelques jours à Torgau, à Wittenberg, à Magdebourg et à

Leipzig. -- Suite des négociations de Prague. -- MM. de Humboldt

et d'Anstett nommés représentants de la Prusse et de la Russie au

congrès de Prague. -- Ces négociateurs, rendus le 11 juillet à

Prague, se plaignent amèrement de n'y pas voir arriver les

plénipotentiaires français au jour convenu. -- Chagrin et

doléances de M. de Metternich. -- Napoléon, revenu le 15 à

Dresde, après avoir différé sous divers prétextes la nomination

des plénipotentiaires français, désigne enfin MM. de Narbonne et

de Caulaincourt. -- Une fausse interprétation donnée à la

convention qui prolonge l'armistice lui fournit un nouveau

prétexte pour ajourner le départ de M. de Caulaincourt. -- Son

espérance en gagnant du temps est de faire remettre au 1er

septembre la reprise des hostilités. -- Redoublement de plaintes

de la part des plénipotentiaires, et déclaration de M. de

Metternich qu'on n'accordera pas un jour de plus au delà du 10

août pour la dénonciation de l'armistice, et du 17 pour la

reprise des hostilités. -- La difficulté soulevée au sujet de

l'armistice étant levée, Napoléon expédie M. de Caulaincourt avec

des instructions qui soulèvent des questions de forme presque

insolubles. -- Pendant ce temps il quitte Dresde le 25 juillet

pour aller voir l'Impératrice à Mayence. -- Finances et police de

l'Empire durant la guerre de Saxe; affaires des séminaires de

Tournay et de Gand, et du jury d'Anvers. -- Retour de Napoléon à

Dresde le 4 août, après avoir passé la revue des nouveaux corps

qui se rendent en Saxe. -- Vaines difficultés de forme au moyen

desquelles on a même empêché la constitution du congrès de

Prague. -- M. de Metternich déclare une dernière fois que si le

10 août à minuit les bases de paix n'ont pas été posées,

l'armistice sera dénoncé, et l'Autriche se réunira à la

coalition. -- Pensée véritable de Napoléon dans ce moment

décisif. -- Ne se flattant plus d'empêcher la Russie et la Prusse

de reprendre les hostilités le 17 août, il voudrait, en ouvrant

une négociation sérieuse avec l'Autriche, différer l'entrée en

action de celle-ci. -- Il entame effectivement avec l'Autriche

une négociation secrète qui doit être conduite par M. de

Caulaincourt et ignorée de M. de Narbonne. -- Ouverture de M. de

Caulaincourt à M. de Metternich le 6 août, quatre jours avant

l'expiration de l'armistice. -- Surprise de M. de Metternich. --

Sa réponse sous quarante-huit heures, et déclaration authentique

des intentions de l'Autriche, donnée au nom de l'empereur

François. -- Avantages tout à fait inespérés offerts à Napoléon.

-- Nobles efforts de M. de Caulaincourt pour décider Napoléon à

accepter la paix qu'on lui offre. -- Contre-proposition de

celui-ci, envoyée seulement le 10, et jugée inacceptable par

l'Autriche. -- Le 10 août s'étant passé sans l'adoption des bases

proposées, l'Autriche déclare le congrès de Prague dissous avant

qu'il ait été ouvert, et proclame son adhésion à la coalition. --

Napoléon, éprouvant un moment de regret, ordonne, mais

inutilement, à M. de Caulaincourt de prolonger son séjour à

Prague. -- L'empereur de Russie ayant précédé le roi de Prusse en

Bohême, et ayant conféré avec l'empereur François, déclare, au

nom des souverains alliés, les dernières propositions de Napoléon

inacceptables. -- Retour et noble affliction de M. de

Caulaincourt. -- Départ de Napoléon de Dresde le 16 août. -- Sa

confiance et ses projets. -- Profondeur de ses conceptions pour

la seconde partie de la campagne de 1813. -- Il prend le cours de

l'Elbe pour ligne de défense, et se propose de manoeuvrer

concentriquement autour de Dresde, afin de battre successivement

toutes les masses ennemies qui voudront l'attaquer de front, de

flanc ou par derrière. -- Projets de la coalition et forces

immenses mises en présence dans cette guerre gigantesque. --

L'armée de Silésie, commandée par Blucher, étant la première en

mouvement, Napoléon marche à elle pour la rejeter sur la

Katzbach. -- Combats des 20, 21 et 22 août, à la suite desquels

Blucher est obligé de se replier derrière la Katzbach. --

Napoléon apprend le 22 au soir l'apparition de la grande armée

des coalisés sur les derrières de Dresde. -- Son retour précipité

sur Dresde. -- Il s'arrête à Stolpen, et forme le projet de

déboucher par Koenigstein, afin de prendre l'armée coalisée à

revers, et de la jeter dans l'Elbe. -- Les terreurs des habitants

de Dresde et les hésitations du maréchal Saint-Cyr en cette

circonstance détournent Napoléon de la plus belle et de la plus

féconde de ses conceptions. -- Son retour à Dresde le 26, et

inutile attaque de cette ville par les coalisés. -- Célèbre

bataille de Dresde livrée le 27 août. -- Défaite complète de

l'armée coalisée et mort de Moreau. -- Position du général

Vandamme à Péterswalde sur les derrières des alliés. -- Nouveau

et vaste projet sur Berlin qui détourne Napoléon des opérations

autour de Dresde. -- Désastre du général Vandamme à Kulm amené

par le plus singulier concours de circonstances. -- Conséquences

de ce désastre. -- Retour de confiance chez les coalisés et

aggravation de la situation de Napoléon, dont les dernières

victoires se trouvent annulées. -- Sa situation au 30 août 1813.

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LIVRE CINQUANTIÈME.

LEIPZIG ET HANAU.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 51 / 52 段