bataille perdue à Dennewitz le 6. C'était le quatrième événement
malheureux depuis les deux grandes victoires de Dresde, car nous
comptions déjà la Katzbach, Gross-Beeren, Kulm, Dennewitz, sans un
seul succès pour compenser ces coups redoublés de la fortune. Ce
dernier surtout avait une immense gravité, car outre l'effet moral
croissant avec la série des malheurs, il mettait en péril la partie
inférieure de l'Elbe, et nous exposait à voir ce fleuve franchi sur
notre gauche, tandis que l'armée de Bohême descendant de l'Erz-Gebirge
sur notre droite, menacerait de nous tourner définitivement, et de se
joindre au corps qui aurait passé l'Elbe à Wittenberg. Napoléon
sentit sur-le-champ la portée de cet événement. Néanmoins il demeura
calme, et même, aux yeux malicieusement observateurs du maréchal
Saint-Cyr, ne décela ni un trouble ni un sentiment d'humeur contre le
maréchal Ney. Certes un instant d'emportement eût été excusable;
pourtant dans cet épanchement familier de militaires parlant entre eux
de leur profession, il sembla n'envisager dans ce qui venait d'arriver
que le côté de l'art.--C'est un métier bien difficile que le nôtre!
s'écria-t-il plusieurs fois; et comme pénétré des difficultés de ce
grand art, le plus grand de tous après celui de gouverner, il releva
avec une admirable précision de critique, et sans aucune sévérité, les
fautes commises pendant cette courte campagne de trois jours,
commencée à Wittenberg, et sitôt finie à Torgau. Il ne voulut jamais
voir dans ces fautes que la preuve des difficultés inhérentes au
métier, répéta souvent que la guerre était une chose singulièrement
difficile, qu'il fallait beaucoup d'indulgence envers ceux qui la
pratiquaient, et se montra lui-même de la plus rare équité, comme si
un pressentiment surhumain l'avait averti dans le moment, que lui-même
aurait bientôt besoin de cette justice indulgente qu'il réclamait pour
les généraux malheureux. Entraîné par le feu de la conversation, dans
laquelle il était éblouissant quand il s'y livrait, il dit que les
généraux n'apportaient pas assez de réflexion dans leurs opérations;
que, s'il en avait jamais le temps, il composerait un jour un livre,
dans lequel il leur enseignerait les principes de la guerre, de
manière à en rendre l'application claire et facile à tous, et parla
de ce projet d'écrire un jour, comme s'il avait prévu qu'il passerait
les six dernières années de sa vie dans un cruel exil, réduit à écrire
sur un rocher de l'Océan! Le maréchal Saint-Cyr, que son penchant pour
la contradiction rendait souvent paradoxal, nia la science, même
l'expérience, soutint qu'on naissait général et qu'on ne le devenait
pas, que les généraux gagnaient peu à vieillir dans l'exercice de leur
profession, et que lui Napoléon avait fait sa plus belle campagne à
vingt-six ans. Napoléon lui concéda en effet que lorsque les généraux
n'étaient pas doués par la nature de certaines facultés, l'expérience
leur profitait peu; et plongeant dans le passé, Il n'y en a eu qu'un,
s'écria-t-il, qui méditant sans cesse sur son métier, ait gagné à
vieillir, c'est Turenne!...--
[En marge: Prodigieuse faculté de se distraire dont Napoléon était
doué.]
Ainsi après une nouvelle terrible, qui changeait considérablement sa
position, Napoléon passa la soirée à disserter sur son art, et à
charmer ses auditeurs, qui n'étaient pourtant pas tous bienveillants!
Homme singulier et prodigieux, qui sans être né flegmatique, arrivait
par la puissance de son esprit à s'arracher aux affaires présentes, à
les oublier, à les dédaigner, à les juger de la hauteur de l'aigle,
qui d'un vol vigoureux échappe à la terre pour planer dans les
hauteurs du ciel!
[En marge: Premier sentiment de la gravité de la situation.]
Cependant il ne se faisait pas illusion, et songeant que dans son
vaste empire tout avait été prévu pour la conquête, rien pour la
défense, il voulut faire parvenir au ministre de la guerre l'ordre
indirect de s'occuper des places du Rhin. Écrire lui-même au duc de
Feltre qu'il commençait à douter de la possibilité de se maintenir en
Allemagne, était un aveu pénible, et surtout dangereux à faire, car
l'émotion de celui qui recevrait une telle confidence pourrait bien en
amener la divulgation. Il imagina donc le soir même de faire adresser
par M. de Bassano au ministre Clarke, une lettre écrite en chiffres,
et conçue dans les termes suivants:
[En marge: Ordre secret et indirect au ministre de la guerre, pour la
mise en état de défense des places du Rhin.]
«8 septembre 1813.
»Les événements se pressent de telle manière qu'en laissant à S. M.
des chances heureuses et brillantes, il est cependant de la prudence
d'en prévoir de contraires. Je crois devoir, mon cher duc, m'en
expliquer confidentiellement avec vous.
»L'armée russe n'est pas notre ennemi le plus dangereux. Elle a
éprouvé de grandes pertes, elle ne s'est pas renforcée, et, à sa
cavalerie près, qui est assez nombreuse, elle ne joue qu'un rôle
subordonné dans la lutte qui est engagée. Mais la Prusse a fait de
grands efforts. Une exaltation portée à un très-haut degré a favorisé
le parti qu'a pris le souverain. Ses armées sont considérables, ses
généraux, ses officiers et ses soldats sont très-animés. Toutefois la
Russie et la Prusse n'auraient offert que de faibles obstacles à nos
armées, mais l'accession de l'Autriche a extrêmement compliqué la
question.
»Notre armée, quelque prix que lui aient coûté les victoires
remportées, est encore belle et nombreuse. Mais les généraux et les
officiers fatigués de la guerre n'ont plus ce mouvement qui leur
avait fait faire de grandes choses. Le théâtre est trop étendu.
L'Empereur est vainqueur toutes les fois qu'il est présent; mais il ne
peut être partout, et les chefs qui commandent isolément répondent
rarement à son attente. Vous savez ce qui est arrivé au général
Vandamme. Le duc de Tarente a éprouvé des échecs en Silésie, et le
prince de la Moskowa vient d'être battu en marchant sur Berlin.
»Dans de telles circonstances, mon cher duc, et avec le génie de
l'Empereur on peut encore tout espérer. Mais il se peut aussi que des
chances contraires influent d'une manière fâcheuse sur les affaires.
On ne doit pas trop le craindre, mais on doit le regarder comme
possible, et ne rien négliger de ce que commande la prudence.
»Je vous présente ce tableau afin que vous sachiez tout et que vous
agissiez en conséquence.
»Vous feriez sagement de veiller à ce que les places fussent mises en
bon état, et d'y réunir beaucoup d'artillerie, car nous faisons
souvent dans ce genre des pertes assez sensibles. Vous devriez vous
entendre secrètement avec le directeur général des vivres pour faire
dans les places du Rhin des approvisionnements extraordinaires, enfin
pour préparer d'avance tout ce qui convient, afin que dans une
circonstance extraordinaire S. M. n'éprouvât point de nouveaux
embarras, et que vous ne fussiez pas pris au dépourvu.--Vous sentez
que si je vous écris ainsi, c'est que j'ai bien réfléchi à ce qui se
passe sous mes yeux, et que je suis assuré que je ne fais rien en cela
que S. M. puisse désapprouver. Un grand succès peut tout changer et
remettre les affaires dans la situation prospère où l'immense avantage
remporté par S. M. les avait placées.
»Accusez-moi, s'il vous plaît, réception de cette lettre.»
[En marge: Matinée du 9 septembre en face du Geyersberg.]
[En marge: Distribution des forces de Napoléon.]
Le lendemain 9 Napoléon se rendit de très-bonne heure sur le terrain
pour observer de ses yeux les mouvements de l'ennemi, et prescrire ses
dispositions en conséquence. Il avait sous la main le 1er corps,
récemment réorganisé par le comte de Lobau, et posté en avant de
Zehist sur la route de Péterswalde, le 14e sous le maréchal Saint-Cyr
rangé en avant de Dohna, sur la route de Furstenwalde. Il avait un peu
en arrière à Mugeln, mais en position d'agir, trois divisions de la
jeune garde sous le maréchal Mortier, et la cavalerie légère de la
garde sous Lefebvre-Desnoëttes. Le reste de la jeune garde, la vieille
garde, le corps de Marmont, la cavalerie de Latour-Maubourg, étaient à
Dresde, pour parer aux accidents imprévus. Assez loin vers la droite,
à quelques lieues sur la route de Freyberg, le maréchal Victor avec
son corps d'armée surveillait les débouchés de la Bohême aboutissant à
Leipzig. Le 1er et le 14e corps, les trois divisions de la jeune
garde, pouvaient monter à environ 55 mille hommes, force suffisante
pour accabler l'ennemi qu'on apercevait, surtout si on avait su que
les Autrichiens venaient de commettre la faute de rétrograder en
Bohême jusqu'à Tetschen et Leitmeritz, et qu'on n'avait devant soi que
Wittgenstein et Kleist. Mais il était impossible de le savoir d'une
manière sûre, et on en était réduit en ne voyant pas les Autrichiens,
à se demander où ils pouvaient être. Au surplus Kleist et
Wittgenstein faisaient bonne contenance, et ne paraissaient pas encore
disposés à battre en retraite.
[En marge: Projet de déborder l'ennemi, imaginé par le maréchal
Saint-Cyr, et adopté par Napoléon.]
On était donc à Zehist et à Dohna sur deux routes à la fois, d'un côté
celle de Péterswalde qui passait par Zehist, Gieshübel, Péterswalde,
chaussée neuve, large, partout facile pour l'artillerie, et de l'autre
celle de Liebstadt, passant par Furstenwalde, chaussée vieille,
praticable à l'artillerie jusqu'à Furstenwalde seulement, et à partir
de ce point franchissant la haute montagne du Geyersberg par des
sentiers inaccessibles aux gros charrois. C'est cette dernière route
que Kleist dans la fatale journée de Kulm avait suivie jusqu'à
Furstenwalde, puis avait quittée pour gagner par un détour à gauche la
chaussée de Péterswalde, et tomber sur Kulm à l'improviste. Le
maréchal Saint-Cyr qui entendait aussi bien que personne l'art de
profiter du terrain, proposa de prendre la vieille route de Bohême, en
se portant rapidement avec le 14e corps et la jeune garde sur
Liebstadt et Furstenwalde, de se jeter ensuite dans le flanc de la
colonne ennemie qui avait pris la route de Péterswalde, de couper
ainsi une portion plus ou moins forte de cette colonne, et même
parvenu à Furstenwalde, de franchir le Geyersberg, et d'intercepter la
retraite de l'ennemi vers la Bohême. Avec des efforts, avec beaucoup
de sapeurs, on finirait bien, selon lui, par frayer un chemin à
l'artillerie, et par arriver sur le revers du Geyersberg, c'est-à-dire
sur les derrières de l'ennemi, avec une quantité suffisante de canons.
[En marge: Marche le 9 sur Furstenwalde.]
Napoléon approuva sur-le-champ ce plan ingénieux, bien qu'il ne sût
pas si on pourrait passer le Geyersberg avec de l'artillerie; mais en
tous cas, on avait toujours plus de chances de causer du mal à
l'ennemi en le côtoyant, qu'en l'abordant directement sur la grande
route de Péterswalde. En conséquence, tandis que le comte de Lobau
avec le 1er corps s'avançait de Zehist sur Gieshübel, de Gieshübel sur
Péterswalde, poussant l'ennemi de front, Napoléon se tenant de sa
personne auprès de la colonne de Saint-Cyr, s'avança latéralement, et
d'un pas assez rapide, avec le 14e corps et la jeune garde. On marcha
ainsi toute la journée du 9.
Kleist et Wittgenstein, sans avoir aperçu les renforts amenés par
Napoléon, avaient reconnu sa présence à la seule allure des troupes,
et s'étaient aussitôt mis en retraite. Toutefois ils se repliaient
sans précipitation, et Napoléon cheminant parallèlement à eux, sur la
vieille route de Bohême, les voyait toujours de flanc, et quoiqu'il
n'eût pas assez d'avance pour les couper en se jetant d'une route sur
l'autre, se flattait de les prendre à revers le lendemain, s'il
pouvait, arrivé au pied des montagnes, les franchir avec son
artillerie. On bivouaqua le 9 au soir à Furstenwalde.
[En marge: Tentative, le 10 au matin, pour passer le Geyersberg avec
de l'artillerie, et couper la retraite à l'ennemi.]
Le lendemain matin 10 septembre on se porta par Ebersdorf vers un col
d'où l'on découvrait le triste théâtre des événements de Kulm. À
droite on avait les hauteurs du Geyersberg, à gauche celles du
Nollenberg, le long desquelles se développait la grande route de
Péterswalde pour descendre en Bohême. Napoléon franchit ce col
accompagné du maréchal Saint-Cyr et de ses troupes légères, et vit à
une certaine distance sur sa gauche les troupes ennemies se hâtant de
repasser les montagnes, et menacées d'en être empêchées si on
parvenait à traverser le col avec des moyens d'artillerie suffisants.
Alors en prenant une bonne position sur l'une des hauteurs qui
dominaient la route, on pouvait réduire l'ennemi à faire par des
sentiers presque impraticables une retraite désastreuse, et se
procurer une brillante revanche de Kulm.
[En marge: Inutilité de cette tentative.]
[En marge: Napoléon, par de fortes raisons ignorées du maréchal
Saint-Cyr, se décide à rentrer dans Dresde, sans autre résultat que
d'avoir éloigné l'ennemi.]
L'artillerie pleine d'ardeur s'engagea bravement au milieu des
rochers. Soldats et sapeurs se mirent à l'ouvrage, mais ne purent
hisser leurs canons jusqu'à la hauteur du col, et l'artillerie se vit
ainsi arrêtée par des obstacles insurmontables. Il lui aurait fallu
vingt-quatre heures pour les vaincre, et dans cet intervalle l'ennemi
devait avoir défilé tout entier. En ne franchissant le Geyersberg que
le lendemain, ou en allant par un détour à gauche regagner la route de
Péterswalde, on aurait pu, il est vrai, serrer les Prussiens et les
Russes d'assez près pour les atteindre, et les assaillir hardiment si
on avait su qu'ils étaient séparés des Autrichiens. Mais ce parti
présentait bien des chances auxquelles la prudence ne permettait pas
de s'exposer. En effet, l'absence des Autrichiens n'était qu'une
conjecture; on ne les avait pas vus de ce côté-ci des montagnes, mais
ils pouvaient être de l'autre, et ce n'était pas avec 55 mille hommes
qu'il eût été sage d'en aborder 130 mille. Même sans les Autrichiens,
Kleist et Wittgenstein devaient avoir près de 70 mille hommes, en
comptant les gardes russe et prussienne restées au delà des montagnes,
et quoique avec 55 mille hommes bien postés, on pût leur causer
beaucoup de dommage, descendre dans la plaine à leur suite n'était pas
très-prudent, surtout quand on était rappelé vers Dresde par plusieurs
raisons graves, telles que la bataille perdue de Dennewitz, une
nouvelle agression de Blucher contre Macdonald, et enfin l'apparition
de nombreux partisans sur toutes les routes aboutissant de la Bohême à
la Saxe. Dès qu'il était impossible de franchir le Geyersberg dans
deux heures pour couper la grande route, il n'y avait plus rien
d'utile à tenter, et Napoléon qui, saisissant d'un coup d'oeil tous
les aspects d'une situation, ne perdait pas de temps à se résoudre,
prit sur-le-champ le parti de s'arrêter. Toutefois comme il était
importuné de la nouvelle fréquemment répétée de l'irruption des
partisans en Saxe, il voulut que ses troupes restassent en position,
le maréchal Saint-Cyr au Geyersberg, le comte de Lobau au Nollenberg,
l'un et l'autre au débouché des montagnes. Il avait l'intention, si
ces partisans n'étaient que les avant-coureurs de corps plus
considérables commençant sur Leipzig une opération qu'il avait
toujours crue probable, de les retenir quelques jours en les
intimidant par sa présence au-dessus de Kulm, ce qui lui donnait le
temps de faire des dispositions proportionnées à ce nouveau danger.
[En marge: Retour de Napoléon à Dresde.]
En conséquence, sur ce terrain hérissé de rochers, où les sapeurs et
les soldats s'épuisaient en inutiles efforts pour faire passer
l'artillerie, Napoléon prit à part le maréchal Saint-Cyr, et lui
déclara qu'il renonçait à cette tentative, sans lui exprimer tous ses
motifs, trop nombreux pour être détaillés, et d'ailleurs pas tous
bons à dire. Il lui ordonna de se tenir deux jours au moins dans une
position menaçante au-dessus de Toeplitz, puis il quitta le maréchal,
qui fut fort étonné et fort mécontent de voir abandonner un projet
dont il était épris, et dont il espérait de grands résultats[21].
Napoléon alla par Breitenau à Hollendorf, donner les mêmes
instructions au comte de Lobau, lui prescrire par conséquent de garder
une attitude menaçante au débouché des montagnes, puis revint coucher
à Breitenau. Il consacra la journée du 11 à revoir toutes les
positions de cette contrée, tant sur le plateau de Pirna que sur celui
de Gieshübel, et rentra le 12 à Dresde.
[Note 21: Ici encore, toujours appliqué que nous sommes à
rechercher la vérité rigoureuse, nous relèverons un passage
des Mémoires du maréchal Saint-Cyr, qui, retraçant à sa
manière les faits que nous venons de rapporter (tome IV de
ses Mémoires, page 157 et suivantes), raconte avec
étonnement et humeur le brusque changement de détermination
de Napoléon, déplore de n'avoir plus retrouvé en lui ce
jour-là le grand homme que le Saint-Bernard n'avait pu jadis
ni intimider ni arrêter. S'il était vrai, ce qui n'est pas,
que dans ces dernières campagnes on eût à regretter le grand
homme de Rivoli et de Marengo, ce ne serait pas cette fois.
D'abord il y a des faits que le maréchal Saint-Cyr a
exagérés, il y en a d'autres qu'il a ignorés. Il prétend que
le passage du Geyersberg était facile à rendre praticable;
or, une lettre de Napoléon à M. de Bassano, laquelle, par un
hasard heureux pour l'histoire, rend compte de cette
circonstance, dit positivement qu'il avait été impossible de
frayer la route, et certes Napoléon y avait un tel intérêt,
et il en avait de plus un tel désir, que si on l'avait pu
(bien entendu dans le nombre d'heures nécessaire) il
n'aurait pas manqué de le tenter. Le maréchal appuie encore
beaucoup sur la faute de n'avoir pas profité de l'absence
des Autrichiens pour accabler Kleist et Wittgenstein: or,
cette absence par lui soupçonnée, mais tout à fait inconnue
alors, et peu présumable, n'est devenue une certitude que
depuis beaucoup de publications historiques, et le jugement
du maréchal n'est plus dès lors qu'un jugement porté après
coup, et reposant sur des données qui sont inexactes en se
référant aux circonstances du moment. Enfin le maréchal
ignorait tout ce que Napoléon venait d'apprendre, et ne lui
avait pas dit, de la situation de Macdonald, de celle de
Ney, et de l'apparition des partisans en Saxe, apparition
inquiétante et qui pouvait être interprétée de bien des
manières. Le maréchal a donc porté un jugement erroné, faute
de connaître tous les faits ou de vouloir les interpréter
équitablement, et cette divergence d'opinion, entre deux
hommes présents à la même heure sur les mêmes lieux, tous
deux fort compétents, est une nouvelle preuve de la
difficulté de bien juger les événements de cette nature, par
conséquent d'écrire l'histoire en toute vérité.]
[En marge: Réflexions auxquelles il se livre sur la gravité de sa
situation.]
[En marge: Évidence du plan des coalisés, consistant à épuiser
Napoléon, pour l'envelopper ensuite et l'accabler.]
[En marge: Succès de ce plan, dû surtout à l'étendue que Napoléon
avait donnée au rayon de ses opérations.]
Napoléon revenu à Dresde avait de quoi réfléchir à sa situation, qui
était grave en effet, et commençait même à devenir inquiétante. Ce
plan adopté à Trachenberg de marcher tous ensemble sur lui, en se
dérobant dès qu'il était présent, et en avançant résolûment dès qu'on
ne trouvait que ses lieutenants, de l'épuiser ainsi en courses
inutiles, et puis quand on l'aurait suffisamment affaibli, d'essayer
de l'envelopper pour l'étouffer, ce plan, qui exigeait une condition
parfaitement remplie ici, l'ensemble et la persévérance des efforts,
la résignation aux pertes quelles qu'elles fussent, ce plan n'était
que trop évident, et suivi avec une constance funeste. Napoléon le
discernait à merveille, et sans être découragé, il voyait clairement
se former autour de lui le cercle de fer dans lequel on cherchait à
l'enfermer. Quatre batailles avaient été perdues là où il n'était
point, par les fautes que nous avons signalées, fautes remontant
accidentellement à ses lieutenants, fondamentalement à lui. Ces
batailles de la Katzbach, de Gross-Beeren, de Kulm, de Dennewitz,
avaient dépassé en importance la victoire de Dresde; Napoléon quand il
avait voulu y remédier, avait inutilement couru ces jours derniers sur
Gorlitz, aujourd'hui sur Péterswalde, et il avait vu s'échapper sans
cesse l'occasion d'une grande bataille par laquelle il espérait tout
réparer. Cette situation révélait le seul défaut de son plan de guerre
concentrique autour de Dresde, celui d'en avoir trop étendu le rayon,
de l'avoir porté à gauche jusqu'à Berlin, en face jusqu'à Lowenberg,
tandis qu'à droite il était forcé de le pousser jusqu'à Péterswalde,
ce qui faisait qu'il était trop éloigné de ses lieutenants pour les
diriger et les soutenir, et que les courses qu'il était
alternativement obligé d'exécuter lui enlevaient à lui son temps, à
ses soldats si jeunes la force et le courage. Ce défaut Napoléon le
sentait maintenant, et contraint par l'évidence, surtout par le
fâcheux état de ses troupes, il forma le projet de rapprocher de lui
ses lieutenants. C'est dans ces intentions qu'il s'en revint à Dresde,
et c'est d'après elles que ses nouveaux ordres furent calculés et
donnés.
[En marge: Réduction déjà considérable de ses forces, et augmentation
de celles de ses ennemis.]
[En marge: Disposition à la désertion commençant à se manifester parmi
ses troupes.]
Napoléon à la reprise des hostilités avait environ 360 mille hommes de
troupes actives sur l'Elbe, de Dresde à Hambourg, sans compter ni les
garnisons de l'Elbe, de l'Oder, de la Vistule, ni le corps d'Augereau
destiné à la Bavière, ni le corps du prince Eugène consacré à
l'Italie. Il ne lui en restait guère plus de 250 mille à la suite des
événements que nous venons de raconter. Au lieu de 80 mille hommes,
Macdonald avec les 11e, 3e et 5e corps, en avait tout au plus 50, et
avec Poniatowski 60. Au lieu de 70 mille, le corps d'Oudinot transmis
à Ney n'en conservait pas plus de 32 mille. La cavalerie avait déjà
perdu beaucoup de cavaliers et de chevaux dans ses allées et venues
continuelles. Les corps demeurés autour de Dresde avaient fait aussi
des pertes, moins considérables, il est vrai, parce que la débandade,
résultat le plus sérieux des défaites, ne les avait pas atteints;
pourtant ils en avaient fait d'assez notables, et le total de nos
troupes, comme on vient de le voir, le corps de Davout compris, ne
dépassait pas 250 mille hommes, lesquels représentaient nos forces
disponibles de Dresde à Hambourg. C'était donc une perte de plus de
100 mille hommes, due au feu, aux fatigues, à la désertion des rangs,
désertion très-grande chez nos alliés, bien moindre chez les Français,
et d'une autre nature, mais réelle cependant. Les alliés, ou passaient
à l'ennemi, ou s'enfuyaient chez eux en habits de paysans, comme les
Saxons et les Bavarois; les Français n'allaient jamais à l'ennemi bien
entendu, ne cherchaient qu'en petit nombre à regagner le Rhin,
quoiqu'on aperçût déjà quelques maraudeurs sur la route de Mayence,
mais erraient sans armes autour de l'armée, épuisant les ressources
des villages où ils trouvaient un abri. Cette triste disposition à se
débander, que la fatigue, le froid et surtout la faim, avaient
développée d'une manière désastreuse dans l'armée de Russie,
commençait à reparaître dans notre armée d'Allemagne jusqu'à donner
des inquiétudes, et toute marche nouvelle, tout événement incertain,
toute défaite surtout, l'aggravaient beaucoup. L'attention de Napoléon
était à cet égard singulièrement éveillée, et il était fort préoccupé
entre autres soins de celui des subsistances qui devenaient rares,
tant il y avait de milliers d'hommes qui depuis le mois de mai
vivaient autour de Dresde, dans un rayon de vingt-cinq lieues.
Telles furent les réflexions qui l'assaillirent à son retour à Dresde,
réflexions dont les maux éprouvés par l'ennemi ne le consolaient
guère. Si en effet les coalisés avaient essuyé des pertes, c'était par
le feu, et nullement par la défection ou les privations. Une ardeur
inouïe chez les Allemands leur amenait à chaque instant de nouveaux
soldats par les levées de volontaires; de grands efforts
administratifs de la part des Russes, leur avaient procuré les recrues
longtemps attendues. On parlait même d'une armée de réserve arrivant
de Pologne sous le général Benningsen, et les Autrichiens dont les
rangs s'étaient fort éclaircis à Dresde, en avaient été dédommagés par
l'achèvement de leurs préparatifs qui à la reprise des hostilités
n'étaient pas terminés. Les vivres abondaient parmi eux, grâce au
concours des populations, aux subsides britanniques, et à un
papier-monnaie soutenu par la bonne volonté universelle. Aussi la
coalition loin d'avoir moins de soldats qu'elle n'en espérait, en
avait davantage. Ses effectifs au lieu d'être descendus au-dessous de
500 mille hommes, approchaient de 600 mille. C'est à cette masse
formidable que Napoléon devait tenir tête avec 250 mille soldats (220
mille en retranchant le corps de Davout relégué à Hambourg), jeunes,
assez fatigués, déjà moins bien nourris qu'au début de la campagne,
étonnés bien que non découragés par plusieurs échecs consécutifs, et
du reste quoique comptant un peu moins sur la fortune de leur chef,
ayant toujours une foi entière en son génie.
[En marge: Napoléon prend le sage parti de resserrer sa position
autour de Dresde.]
[En marge: Admirables combinaisons imaginées par suite de cette
résolution.]