Tel était le personnage puissant appelé à prononcer, après tant
d'autres, sur le sort de Marchenoir.
Rédacteur en chef du _Basile_, depuis trois semaines, sans qu'on pût
expliquer son élévation, qui était le secret de quelques femmes et d'un
petit groupe de tripotiers,--cet israélite, longtemps captif dans les
subalternes rôles, régnait enfin sur l'un des journaux les plus
influents de notre système planétaire, à la place de cet amas de chairs
putréfiées qui s'était appelé Magnus Conrart, et dont les exhalaisons
suprêmes avaient manqué d'asphyxier ses enfouisseurs.
Celui-ci, du moins, n'avait embarrassé l'esprit de ses contemporains
d'aucun mystère. Tout le monde savait par quelles basses manœuvres cet
ancien laquais à tout faire avait, autrefois, suborné la seconde enfance
du fondateur du _Basile_, qui l'avait institué son héritier pour qu'il
abaissât les consciences, comme il avait si longtemps abaissé les
marchepieds.
La nullité intellectuelle de l'affreux drôle l'avait servi plus
efficacement que le génie même.
Devenu l'intendant de la quotidienne pâture des âmes, son choix s'était
naturellement porté sur les panetiers et les mitrons littéraires les
plus capables de contenter l'ignoble appétit d'une société que la
République instruisait à chercher sa vie dans les ordures. La
spéculation la plus profonde n'aurait pu mieux faire.
Magnus était, par conséquent, devenu un très grand monarque, le monarque
des portes ouvertes, offrant la vespasienne hospitalité du _Basile_ à
toute puante réclame, à toute caséeuse annonce, à tout lancement
ammoniacal de promesses financières, à tout chantage rémunérateur.
L'insolente fortune, qui choisit ordinairement de tels concubins,
l'avait à ce point comblé que la bassesse même de son esprit et la
surprenante adiposité de son âme écartèrent de lui les inimitiés
personnelles ou les rivalités agressives, qu'une pincée de mérite
n'aurait pas manqué d'attirer à un caudataire si scandaleusement
parvenu.
Il fut cet ami de toutes les canailles qu'on appelle un sceptique ou un
«bon garçon» et, joyeusement attablé au foin de ses bottes, il descendit
le fleuve de la vie dans la barque pavoisée de fleurs et lestée de lard,
de l'universelle camaraderie.
Lorsqu'il s'avisa de réprouver Marchenoir dont il avait espéré monnayer
les rares facultés de rhinocéros,--oubliant trop que ce pachyderme en
liberté pouvait avoir la fantaisie de le piétiner,--il eut encore cette
chance inouïe d'en être silencieusement méprisé.
Quelle formidable caricature à la Pétrone, n'eût pas été, sous une telle
plume, un portrait simplement exact de ce Trimalcion du journalisme!
Le satiriste, congédié presque honteusement du _Basile_, avait dû
triompher de tentations terribles et subir de sacrés assauts, car sa
vengeance était trop facile!
Mais bientôt, Magnus lui-même se chargea de venger tout le monde.
Atteint d'une blessure au pied, que la putridité de son sang rendit
promptement incurable, dévoré par la gangrène et souffrant d'atroces
tortures, il termina sa vie par l'ignoble pendaison volontaire dont les
détails ont écœuré plusieurs virtuoses du suicide.
Properce Beauvivier n'apportait pas, il est vrai, une moralité bien
supérieure. Cependant, les deux ou trois demi-douzaines d'artistes que
le prédécesseur n'avait pas eu le temps d'étrangler respirèrent.
C'est que Beauvivier avait, en raison, sans doute, des paradoxales
difformités de son âme, une prédilection infernale pour le talent! Aussi
longtemps que ses propres intérêts ne seraient pas en jeu, on pouvait y
compter jusqu'à un certain point. Il était bien certain, par exemple,
qu'il faudrait une pression extérieure de tous les diables pour lui
faire accepter de la prose du bossu Ohnet, au préjudice d'un _écrivain_
de dixième ordre, et même en l'absence de toute compétition.
Canaille pour canaille, c'était bien quelque chose aussi d'avoir affaire
à un homme qui ne fût pas exclusivement un goujat, qui n'eût pas
uniquement en vue, quoique juif, l'encaissement du numéraire, et qui fût
capable de comprendre à peu près, quand on lui ferait l'honneur d'avoir
besoin d'en être écouté.
On se prit à rêver la chimérique aubaine d'un _Basile_ redevenu
littéraire, comme aux jours lointains de sa fondation. On espéra que le
seul fait de savoir écrire cesserait enfin d'être regardé comme un
irrémissible forfait, et que le nouveau prince allait introduire quelque
adoucissement à la loi pénale éditée par le turgide Magnus, qui
condamnait au lent supplice de l'inanition les blasphémateurs de la
Médiocrité.
Quels que pussent être les probables cloaques de son arrière-pensée, on
ne pouvait douter que le sentiment d'une réelle estime littéraire eût
été pour beaucoup dans son désir de réintégrer Marchenoir.
Cela paraissait d'autant plus évident qu'il avait deux ou trois fois
senti, pour son propre compte, la morsure de ce pamphlétaire que tous
ses instincts de voluptueux et d'empoisonneur auraient dû lui faire
abhorrer.
Deux jours après le dîner de Vaugirard, Marchenoir porta lui-même son
article au directeur du _Basile_.
Beauvivier le reçut avec une cordialité grandissime, commandée
spécialement pour cette entrevue chez un fournisseur d'archiducs.
Le visiteur exprima d'abord sa surprise d'avoir été favorisé par le
_Basile_ d'une recherche en collaboration, après un si motivé
bannissement de sa copie par la presse entière. Il ajouta qu'il
n'entendait rapporter l'initiative d'une démarche si honorable pour lui
qu'à l'indépendance d'esprit du nouveau maître, assez haut pour rompre
en visière avec des traditions funestes aux lettres ...
--Votre prédécesseur, dit-il, ne gâtait pas les écrivains, quand il s'en
trouvait. Il leur faisait amèrement déplorer de n'avoir pas été mis en
apprentissage chez quelque diligent savetier, dès leur tendre enfance.
On dit que vous avez le dessein de relever la muraille de la Chine et
d'endiguer l'horrible muflerie qui menace le céleste Empire du
Journalisme. S'il en est ainsi, je suis tout à vous et je vous promets
une énergique lieutenance. Je suis très persuadé que, même au point de
vue moins élevé de la spéculation, une presse courageuse et,
franchement, scandaleusement littéraire, ne serait point une
infructueuse tentative. La société contemporaine est hideusement abrutie
et dégradée par les pollutions ressassées d'une chronique de trottoir
qui n'a plus même l'excuse de lui donner un semblant de palpitation.
Nos journaux, avouons-le, sont crevants d'ennui. Les délectations
américaines du reportage et de la réclame ne sont pas infinies. Si vous
étiez un homme énergique et profond,--ai-je dit un jour à cette brute de
Magnus Conrart,--non seulement vous m'accepteriez tel que je suis, mais
vous grouperiez les gens de ma sorte, absurdement écartés par votre
système, et, je vous le jure, nous déterminerions un courant nouveau. Le
monde a toujours obéi à des volontés qui s'exprimaient, la cravache ou
la trique en l'air. Nous formerions une obligarchie intellectuelle,
d'autant plus acclamés de la foule, que nous serions moins capables de
la flagorner. Je ne vous connais pas, personnellement, monsieur
Beauvivier. Je ne sais de vous que vos livres, dont j'ai dit beaucoup de
mal. Qu'importe? Si vous aimez le talent, pourquoi ne profiteriez-vous
pas de votre quasi royauté du _Basile_ pour tenter cette magnifique
aventure dont l'ancien directeur a repoussé l'idée comme une folie?
Properce, évidemment préparé à tout entendre, avait pris une attitude de
séduction. Il s'était levé et accoudé à la cheminée, faisant face à
Marchenoir assis devant lui. Celui de ses deux bras qui soutenait sa
désirable personne, laissait pendre, au rebord du marbre, une experte
main, fuselée par la pratique des nageantes caresses, et qu'on
s'étonnait de ne pas voir membraneuse comme le pied d'un albatros.
L'autre main complimentait sa barbe en mitre, dont la fourche soyeuse
avait l'air de bifurquer sur quelque invisible croupion. L'une de ses
jambes fines de Sardanapale accoutumé à languissamment s'ébattre, était
ramenée sur l'autre, la pointe en bas, comme un serpent qui s'enlacerait
à un serpent. Le torse, flexible tabernacle de son cœur pourri,
transparaissait au travers de la fluide flanelle, couleur crème et
liserée de vert d'ortie, d'un pet-en-l'air matinal.
La lumière de la fenêtre, qui tombait en plein sur son visage et sur les
blondeurs fanées de son poil, ne le montrait pourtant pas très beau, ce
jour-là. Sa pâleur, habituellement extraordinaire, atteignait presque à
la lividité marbrée d'une tranche de roquefort, menacée de la plus
imminente fécondité. Des sillons blafards, des raies crayeuses y
couraient comme des sutures, et le bleu des yeux,--naguère qualifiés de
céruléens,--commençait visiblement à se faïencer sous les cuites sans
nombre du libertinage.
N'importe, il avait mis au clair son plus adolescent sourire, et
Marchenoir, l'homme le plus aisément friponnable, quand on voulait lui
coller la fausse monnaie d'une sympathie sans valeur, y fut trompé,
comme toujours, en dépit des cruels avertissements de son expérience.
--Monsieur Marchenoir, répondit le Proxénète,--dilatant assez son
sourire pour qu'une rangée de bubes syphilitiques devînt visible au
dedans de la lèvre inférieure,--je n'ai pas de peine à deviner que vous
m'apportez un article de début d'une rare véhémence. Donnez-le moi, j'y
jetterai simplement les yeux et vous pourrez, à l'instant, me juger sur
mes actes.
Marchenoir tendit le manuscrit.
--_La Sédition de l'Excrément_! Titre superbe!... Léo Taxil ... la
pornographie murale ... très bien! Il s'assit et, prenant une plume,
écrivit en syllabisant à haute voix:
«Nous sommes heureux d'offrir l'hospitalité de nos colonnes à l'article
suivant de notre vaillant confrère, Caïn Marchenoir, l'un des plus
sombres coryphées de la littérature contemporaine, qu'un deuil récent
avait éloigné du champ de bataille et qu'un scandale monstrueux y ramène
aujourd'hui, plus formidable que jamais. Nos lecteurs applaudiront
certainement à cette voix énergique s'élevant tout à coup au milieu du
lâche silence de l'opinion. Ils accepteront les audaces de forme d'un
satiriste génial, dont les indignations généreuses s'expriment en
frémissant, et qui pense que toute arme est bonne pour la répression des
industriels fangeux qui ont entrepris de souiller nos murs. Le _Basile_,
traditionnellement attentif à détourner, autant que possible, les effets
immoraux de ces attentats, met volontiers sa publicité au service de
l'écrivain le plus capable d'en montrer les dangers. Caïn Marchenoir est
surtout une conscience. Ses nombreux ennemis ont pu l'accuser d'être
passionné jusqu'à l'intolérance, mais nul ne s'est jamais avisé de
mettre en doute sa sincérité parfaite, alors même que sa polémique
semblait excessive.--P.B.»
Properce glissa ce boniment sous enveloppe avec l'article et sonna. Un
groom, d'une candeur hypothétique, apparut.
--Portez cela à l'imprimerie, sans perdre une minute, dit-il à ce
serviteur. Vous direz, de ma part, qu'on donne à composer tout de suite.
Se levant, alors, et s'adressant à Marchenoir surpris et déjà comblé:
--Êtes-vous content de moi, homme terrible? Vous voyez si je suis docile
et rapide. Je vous prie de m'accorder, en retour, une vraie faveur.
Demain soir, je réunis à ma table quelques confrères. Soyez des nôtres.
Je sais bien que ces réunions ne sont pas dans vos goûts de solitaire.
Mais je pense qu'il est politique de vous montrer un peu à ces bonnes
gens, qui vous détestent pour la plupart et qui vous lècheront, le plus
civilement du monde, quand ils auront appris que vous rentrez au
_Basile_. Je vous ménage un complet triomphe. Venez sans habit et
faites-moi l'honneur désormais de compter sur mon amitié, ajouta-t-il,
en lui offrant celle de ses deux mains qui avait le plus servi.
Marchenoir, presque touché, promit de revenir le lendemain et s'en alla,
doucement rêveur.