LVI

Tel était le personnage puissant appelé à prononcer, après tant

d'autres, sur le sort de Marchenoir.

Rédacteur en chef du _Basile_, depuis trois semaines, sans qu'on pût

expliquer son élévation, qui était le secret de quelques femmes et d'un

petit groupe de tripotiers,--cet israélite, longtemps captif dans les

subalternes rôles, régnait enfin sur l'un des journaux les plus

influents de notre système planétaire, à la place de cet amas de chairs

putréfiées qui s'était appelé Magnus Conrart, et dont les exhalaisons

suprêmes avaient manqué d'asphyxier ses enfouisseurs.

Celui-ci, du moins, n'avait embarrassé l'esprit de ses contemporains

d'aucun mystère. Tout le monde savait par quelles basses manœuvres cet

ancien laquais à tout faire avait, autrefois, suborné la seconde enfance

du fondateur du _Basile_, qui l'avait institué son héritier pour qu'il

abaissât les consciences, comme il avait si longtemps abaissé les

marchepieds.

La nullité intellectuelle de l'affreux drôle l'avait servi plus

efficacement que le génie même.

Devenu l'intendant de la quotidienne pâture des âmes, son choix s'était

naturellement porté sur les panetiers et les mitrons littéraires les

plus capables de contenter l'ignoble appétit d'une société que la

République instruisait à chercher sa vie dans les ordures. La

spéculation la plus profonde n'aurait pu mieux faire.

Magnus était, par conséquent, devenu un très grand monarque, le monarque

des portes ouvertes, offrant la vespasienne hospitalité du _Basile_ à

toute puante réclame, à toute caséeuse annonce, à tout lancement

ammoniacal de promesses financières, à tout chantage rémunérateur.

L'insolente fortune, qui choisit ordinairement de tels concubins,

l'avait à ce point comblé que la bassesse même de son esprit et la

surprenante adiposité de son âme écartèrent de lui les inimitiés

personnelles ou les rivalités agressives, qu'une pincée de mérite

n'aurait pas manqué d'attirer à un caudataire si scandaleusement

parvenu.

Il fut cet ami de toutes les canailles qu'on appelle un sceptique ou un

«bon garçon» et, joyeusement attablé au foin de ses bottes, il descendit

le fleuve de la vie dans la barque pavoisée de fleurs et lestée de lard,

de l'universelle camaraderie.

Lorsqu'il s'avisa de réprouver Marchenoir dont il avait espéré monnayer

les rares facultés de rhinocéros,--oubliant trop que ce pachyderme en

liberté pouvait avoir la fantaisie de le piétiner,--il eut encore cette

chance inouïe d'en être silencieusement méprisé.

Quelle formidable caricature à la Pétrone, n'eût pas été, sous une telle

plume, un portrait simplement exact de ce Trimalcion du journalisme!

Le satiriste, congédié presque honteusement du _Basile_, avait dû

triompher de tentations terribles et subir de sacrés assauts, car sa

vengeance était trop facile!

Mais bientôt, Magnus lui-même se chargea de venger tout le monde.

Atteint d'une blessure au pied, que la putridité de son sang rendit

promptement incurable, dévoré par la gangrène et souffrant d'atroces

tortures, il termina sa vie par l'ignoble pendaison volontaire dont les

détails ont écœuré plusieurs virtuoses du suicide.

Properce Beauvivier n'apportait pas, il est vrai, une moralité bien

supérieure. Cependant, les deux ou trois demi-douzaines d'artistes que

le prédécesseur n'avait pas eu le temps d'étrangler respirèrent.

C'est que Beauvivier avait, en raison, sans doute, des paradoxales

difformités de son âme, une prédilection infernale pour le talent! Aussi

longtemps que ses propres intérêts ne seraient pas en jeu, on pouvait y

compter jusqu'à un certain point. Il était bien certain, par exemple,

qu'il faudrait une pression extérieure de tous les diables pour lui

faire accepter de la prose du bossu Ohnet, au préjudice d'un _écrivain_

de dixième ordre, et même en l'absence de toute compétition.

Canaille pour canaille, c'était bien quelque chose aussi d'avoir affaire

à un homme qui ne fût pas exclusivement un goujat, qui n'eût pas

uniquement en vue, quoique juif, l'encaissement du numéraire, et qui fût

capable de comprendre à peu près, quand on lui ferait l'honneur d'avoir

besoin d'en être écouté.

On se prit à rêver la chimérique aubaine d'un _Basile_ redevenu

littéraire, comme aux jours lointains de sa fondation. On espéra que le

seul fait de savoir écrire cesserait enfin d'être regardé comme un

irrémissible forfait, et que le nouveau prince allait introduire quelque

adoucissement à la loi pénale éditée par le turgide Magnus, qui

condamnait au lent supplice de l'inanition les blasphémateurs de la

Médiocrité.

Quels que pussent être les probables cloaques de son arrière-pensée, on

ne pouvait douter que le sentiment d'une réelle estime littéraire eût

été pour beaucoup dans son désir de réintégrer Marchenoir.

Cela paraissait d'autant plus évident qu'il avait deux ou trois fois

senti, pour son propre compte, la morsure de ce pamphlétaire que tous

ses instincts de voluptueux et d'empoisonneur auraient dû lui faire

abhorrer.

Deux jours après le dîner de Vaugirard, Marchenoir porta lui-même son

article au directeur du _Basile_.

Beauvivier le reçut avec une cordialité grandissime, commandée

spécialement pour cette entrevue chez un fournisseur d'archiducs.

Le visiteur exprima d'abord sa surprise d'avoir été favorisé par le

_Basile_ d'une recherche en collaboration, après un si motivé

bannissement de sa copie par la presse entière. Il ajouta qu'il

n'entendait rapporter l'initiative d'une démarche si honorable pour lui

qu'à l'indépendance d'esprit du nouveau maître, assez haut pour rompre

en visière avec des traditions funestes aux lettres ...

--Votre prédécesseur, dit-il, ne gâtait pas les écrivains, quand il s'en

trouvait. Il leur faisait amèrement déplorer de n'avoir pas été mis en

apprentissage chez quelque diligent savetier, dès leur tendre enfance.

On dit que vous avez le dessein de relever la muraille de la Chine et

d'endiguer l'horrible muflerie qui menace le céleste Empire du

Journalisme. S'il en est ainsi, je suis tout à vous et je vous promets

une énergique lieutenance. Je suis très persuadé que, même au point de

vue moins élevé de la spéculation, une presse courageuse et,

franchement, scandaleusement littéraire, ne serait point une

infructueuse tentative. La société contemporaine est hideusement abrutie

et dégradée par les pollutions ressassées d'une chronique de trottoir

qui n'a plus même l'excuse de lui donner un semblant de palpitation.

Nos journaux, avouons-le, sont crevants d'ennui. Les délectations

américaines du reportage et de la réclame ne sont pas infinies. Si vous

étiez un homme énergique et profond,--ai-je dit un jour à cette brute de

Magnus Conrart,--non seulement vous m'accepteriez tel que je suis, mais

vous grouperiez les gens de ma sorte, absurdement écartés par votre

système, et, je vous le jure, nous déterminerions un courant nouveau. Le

monde a toujours obéi à des volontés qui s'exprimaient, la cravache ou

la trique en l'air. Nous formerions une obligarchie intellectuelle,

d'autant plus acclamés de la foule, que nous serions moins capables de

la flagorner. Je ne vous connais pas, personnellement, monsieur

Beauvivier. Je ne sais de vous que vos livres, dont j'ai dit beaucoup de

mal. Qu'importe? Si vous aimez le talent, pourquoi ne profiteriez-vous

pas de votre quasi royauté du _Basile_ pour tenter cette magnifique

aventure dont l'ancien directeur a repoussé l'idée comme une folie?

Properce, évidemment préparé à tout entendre, avait pris une attitude de

séduction. Il s'était levé et accoudé à la cheminée, faisant face à

Marchenoir assis devant lui. Celui de ses deux bras qui soutenait sa

désirable personne, laissait pendre, au rebord du marbre, une experte

main, fuselée par la pratique des nageantes caresses, et qu'on

s'étonnait de ne pas voir membraneuse comme le pied d'un albatros.

L'autre main complimentait sa barbe en mitre, dont la fourche soyeuse

avait l'air de bifurquer sur quelque invisible croupion. L'une de ses

jambes fines de Sardanapale accoutumé à languissamment s'ébattre, était

ramenée sur l'autre, la pointe en bas, comme un serpent qui s'enlacerait

à un serpent. Le torse, flexible tabernacle de son cœur pourri,

transparaissait au travers de la fluide flanelle, couleur crème et

liserée de vert d'ortie, d'un pet-en-l'air matinal.

La lumière de la fenêtre, qui tombait en plein sur son visage et sur les

blondeurs fanées de son poil, ne le montrait pourtant pas très beau, ce

jour-là. Sa pâleur, habituellement extraordinaire, atteignait presque à

la lividité marbrée d'une tranche de roquefort, menacée de la plus

imminente fécondité. Des sillons blafards, des raies crayeuses y

couraient comme des sutures, et le bleu des yeux,--naguère qualifiés de

céruléens,--commençait visiblement à se faïencer sous les cuites sans

nombre du libertinage.

N'importe, il avait mis au clair son plus adolescent sourire, et

Marchenoir, l'homme le plus aisément friponnable, quand on voulait lui

coller la fausse monnaie d'une sympathie sans valeur, y fut trompé,

comme toujours, en dépit des cruels avertissements de son expérience.

--Monsieur Marchenoir, répondit le Proxénète,--dilatant assez son

sourire pour qu'une rangée de bubes syphilitiques devînt visible au

dedans de la lèvre inférieure,--je n'ai pas de peine à deviner que vous

m'apportez un article de début d'une rare véhémence. Donnez-le moi, j'y

jetterai simplement les yeux et vous pourrez, à l'instant, me juger sur

mes actes.

Marchenoir tendit le manuscrit.

--_La Sédition de l'Excrément_! Titre superbe!... Léo Taxil ... la

pornographie murale ... très bien! Il s'assit et, prenant une plume,

écrivit en syllabisant à haute voix:

«Nous sommes heureux d'offrir l'hospitalité de nos colonnes à l'article

suivant de notre vaillant confrère, Caïn Marchenoir, l'un des plus

sombres coryphées de la littérature contemporaine, qu'un deuil récent

avait éloigné du champ de bataille et qu'un scandale monstrueux y ramène

aujourd'hui, plus formidable que jamais. Nos lecteurs applaudiront

certainement à cette voix énergique s'élevant tout à coup au milieu du

lâche silence de l'opinion. Ils accepteront les audaces de forme d'un

satiriste génial, dont les indignations généreuses s'expriment en

frémissant, et qui pense que toute arme est bonne pour la répression des

industriels fangeux qui ont entrepris de souiller nos murs. Le _Basile_,

traditionnellement attentif à détourner, autant que possible, les effets

immoraux de ces attentats, met volontiers sa publicité au service de

l'écrivain le plus capable d'en montrer les dangers. Caïn Marchenoir est

surtout une conscience. Ses nombreux ennemis ont pu l'accuser d'être

passionné jusqu'à l'intolérance, mais nul ne s'est jamais avisé de

mettre en doute sa sincérité parfaite, alors même que sa polémique

semblait excessive.--P.B.»

Properce glissa ce boniment sous enveloppe avec l'article et sonna. Un

groom, d'une candeur hypothétique, apparut.

--Portez cela à l'imprimerie, sans perdre une minute, dit-il à ce

serviteur. Vous direz, de ma part, qu'on donne à composer tout de suite.

Se levant, alors, et s'adressant à Marchenoir surpris et déjà comblé:

--Êtes-vous content de moi, homme terrible? Vous voyez si je suis docile

et rapide. Je vous prie de m'accorder, en retour, une vraie faveur.

Demain soir, je réunis à ma table quelques confrères. Soyez des nôtres.

Je sais bien que ces réunions ne sont pas dans vos goûts de solitaire.

Mais je pense qu'il est politique de vous montrer un peu à ces bonnes

gens, qui vous détestent pour la plupart et qui vous lècheront, le plus

civilement du monde, quand ils auront appris que vous rentrez au

_Basile_. Je vous ménage un complet triomphe. Venez sans habit et

faites-moi l'honneur désormais de compter sur mon amitié, ajouta-t-il,

en lui offrant celle de ses deux mains qui avait le plus servi.

Marchenoir, presque touché, promit de revenir le lendemain et s'en alla,

doucement rêveur.

Le Désespéré · 第 59 / 74 题