LIII

--Allons, messieurs, à table! vint dire Véronique aux deux amis en train

de contempler les Pyramides par la fenêtre de la chambre de Marchenoir.

C'était pour Leverdier une habitude déjà ancienne de manger à la table

de ses amis. On se réunissait ainsi deux ou trois fois par semaine, sans

compter l'imprévu des arrivées soudaines de ce brave homme, dont la

présence était toujours considérée comme un bienfait.

En cette circonstance, la ménagère avait tenu à se surpasser, en offrant

à ses convives un menu fort supérieur à l'ordinaire presque frugal de

leurs festins. Elle voulait que ce dîner fût une véritable fête de

bienvenue pour chacun d'eux, que des émotions et des sentiments divers

avaient, un instant, paru séparer des deux autres.

Le fait est qu'on les aurait cru tous trois revenus de diablement loin,

et le commencement du repas n'alla pas sans une assez forte contrainte.

Quelque soin que prît Véronique d'égarer l'attention de ses hôtes, ses

nouvelles et gauches façons de manger, par exemple, ne pouvaient leur

échapper, et, quelle que fût leur vigilance à ne rien laisser sortir de

leurs impressions douloureuses, il ne fut pas possible d'écarter, tout

d'abord, une visible gêne que Leverdier se hâta de rompre en annonçant à

la simple fille la résolution toute fraîche éclose de Marchenoir.

--Vous savez, dit-il, que notre ami arrive de la Chartreuse en justicier

plus redoutable que jamais. Il veut débuter au _Basile_ par un massacre

général d'empoisonneurs et par une pendaison en masse d'incendiaires.

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, toujours des violences? Et c'est vous,

sans doute, monsieur Leverdier, qui l'embarquez dans cette nouvelle

aventure? Savez-vous, mauvais homme, que vous finirez par être un ami

des plus funestes? Certainement, je n'ai rien de ce qu'il faudrait pour

vous juger l'un ou l'autre, et je suis persuadée que mon Joseph n'a rien

en vue que la justice. Mais comment voulez-vous que je ne tremble pas,

quand je le vois seul contre tous?

Marchenoir, qui avait élu pour contenance de décortiquer laborieusement

et silencieusement une patte de homard, intervint alors:

--Ma chère Véronique, épargnez, je vous prie, ce pauvre Georges qui ne

mérite, je vous assure, aucun reproche. Il a trouvé l'occasion de me

rendre service, une fois de plus, en négociant, à ma place, avec un

homme assez méprisable, mais tout puissant, ma rentrée au _Basile_, et

il s'est donné, comme toujours, beaucoup de mal. J'eusse été, je

l'avoue, bien incapable de conditionner moi-même cet arrangement qui

peut, en somme, avoir d'heureuses conséquences, au point de vue de notre

bien-être matériel, mais qui va surtout me donner le moyen tant désiré

d'accomplir ce que je regarde comme le strict devoir d'un écrivain: dire

la vérité, quelle qu'elle soit et quels qu'en puissent être les dangers.

Il était curieux de voir cette belle créature écoutant l'homme qu'elle

chérissait à peine moins que son Dieu et infiniment plus que tourte

chose terrestre. Elle l'écoutait de ses vastes yeux grands ouverts,

encore plus que de ses oreilles, comme si les paroles qu'il lui faisait

entendre eussent été de la lumière!

--Cher ami, reprit-elle, avec la douceur de l'humilité la plus

charmante, je crois que vous avez toujours raison, mais je ne sais pas

grand'chose et j'ai souvent besoin qu'on m'instruise. Mon directeur m'a

parlé de vous un jour. Il m'a dit que votre voie était dangereuse au

point de vue chrétien, que vous n'aviez pas mission pour juger vos

frères, non plus que pour les punir, et qu'ainsi, la sainte charité

courait grand risque d'être blessée par vos écrits. Je n'ai pas cru

qu'il eût complètement raison lui-même de vous juger aussi sévèrement.

Cependant, je suis restée sans réponse et, quelquefois, ses paroles me

reviennent et m'affligent un peu. Je gardais cela pour moi depuis

quelque temps, mais aujourd'hui, je me sens poussée à vous ouvrir ce

coin de mon cœur. Ma confiance en vous est sans bornes. Dites-moi, je

vous prie, ce que je dois penser exactement.

Marchenoir était, peut-être, de tous ses contemporains, le plus exposé

au ridicule. Être admiré et honoré chez soi, quand on ne peut

raisonnablement s'attendre, au dehors, qu'à des potées de malédictions,

c'est, pour le cerveau d'un malheureux homme, une fumée de revanche

assez capiteuse pour l'enivrer du plus sot orgueil. On peut toujours

offrir sa vanité, comme une hostie, sous les espèces consacrées d'une

injuste proscription dont on est victime. Une femme d'esprit simple et

de cœur brûlant gobe dévotieusement cette eucharistie. Mais, dans le cas

de Véronique, la psychologie linéamentaire d'une tendresse confiante se

compliquait, à l'égard de celui qui avait été son apôtre, d'une sorte de

révération mystique, assez analogue au sentiment d'une servante de curé

pour l'évêque du diocèse en visite pastorale dans le presbytère.

Heureusement pour Marchenoir, il avait en horreur d'être _cultivé_,

comme un fétiche, et n'agréait aucune formule d'anthropomorphisme.

D'ailleurs, il se croyait, sincèrement, inférieur à cette titane d'amour

dont les escalades avaient dépassé, depuis si longtemps, son pauvre

ciel!

Apparemment, l'interrogation qui venait de lui être adressée n'avait

pour lui rien de surprenant, car il répondit sur-le-champ d'une voix

tranquille, d'abord, et presque grave, mais qui devint bientôt animée,

sonnante et claire comme un cuivre, selon son habitude, quand il

faisait, en parlant, l'ascension des mornes et des pitons volcaniques de

sa pensée.

--Votre directeur, Véronique, a exprimé la pensée de la foule, la vôtre,

peut-être, inaperçue de vous-même jusqu'à cet instant. Je voudrais bien

le voir à ma place, ce ministre de clémence, qui croit qu'on peut faire

la guerre sans offenser ni blesser personne. Vous a-t-il dit aussi qu'il

ne fallait jamais combattre? Au moins, il serait ainsi dans la logique

de ses couardes conciliations. On me l'a fait assez souvent, ce reproche

de manquer de charité, parce que je rossais quelques chiens

hargneux,--sous prétexte que ces animaux appartenaient à la meute

humaine!...

Je veux croire que votre père spirituel est un excellent ecclésiastique

pavé et briqueté des plus évangéliques intentions. Mais je doute que sa

clairvoyance égale son zèle. Vous pourriez, ma brebis tondue, lui faire

observer avec douceur que l'inculpation d'intolérance est une tactique

chenue, renouvelée des Pharisiens, par les modernes ennemis de l'Église,

contre tous ceux qui veulent s'y exposer pour défendre cette vieille

mère. Vous avez été indignée de quelques-uns des nombreux articles

lancés contre moi par la presse entière. Athées ou catholiques,

libérâtres ou autoritaires, tous m'ont accusé de méchanceté, de haine et

d'envie. Un instant unanimes sur ce seul point, les chroniques de toute

provenance m'ont désigné comme un reptile d'anormale grandeur, dont la

rampante férocité menaçait les villes et les campagnes. Ne sentez-vous

pas combien cet accord universel déshonore les tristes chrétiens qui se

transforment eux-mêmes en bêtes et fraternisent avec les fauves, dans

une arène vilipendée, pour déchirer un de leurs témoins?...

--Jusqu'au moment, dit Leverdier, où ce témoin devenu puissant, comme

l'était Veuillot, les mêmes chrétiens, sans changer de peau, s'en

viendront lui lécher les pieds et même autre chose ...

--Louis Veuillot, répartit aussitôt Marchenoir, est arrivé au bon

moment. La France, alors, n'avait pas troqué les ailes de l'Empire

contre les nageoires de la République et le métier d'homme n'était pas

encore devenu tout à fait impossible. Si le personnage avait eu autant

de grandeur que de force, le christianisme éclatait peut-être partout,

car il y eut une heure d'anxiété suprême où l'âme errante du siècle

pouvait aussi bien tomber sur Dieu que «sur elle-même.» Tel fut le

pouvoir abandonné à ce condottiere dont la vanité goujate et médiocre

eût avili jusqu'au martyre. Aucun laïque n'a jamais eu et n'aura, sans

doute, jamais, ses ressources et son immense crédit catholique, qui ont

été jusqu'au dernier épuisement de la libéralité des fidèles. Quel

profit le catholicisme en a-t-il retiré? Nul autre que le rutilement de

cet _animal de gloire_ qui voulut toujours être unique et ne souffrit

jamais d'égal. C'est donc à lui surtout qu'on est redevable de

l'opprobre de ce journalisme catholique, dont l'étroitesse et la

contagieuse abjection ont infiniment dépassé les secrets espoirs de la

plus utopique impiété.

Nul dépositaire n'a jamais eu l'occasion d'être aussi funestement

infidèle et n'en a plus sinistrement abusé. Tu sais, Georges, avec

quelle vigilance d'eunuque le rédacteur en chef de l'_Univers_ écartait

de son sérail les écrivains de talent qui eussent pu se faire admirer à

son préjudice, et combien paternellement s'ouvraient ses bras aux

avortons imposés par son bon plaisir à toute une société soi-disant

chrétienne, assez idiote pour les accepter. Il ne suffisait pas au vieux

drôle qu'on s'abaissât devant lui et devant sa chienne de sœur, dont Pie

IX, lui-même, eut la misère des misères de tolérer l'intrusion _dans le

gouvernement de l'Église_, il fallait qu'on idolâtrât les plus giflables

de ses mamelouks. N'avons-nous pas vu, un jour, de nos yeux dilatés par

la terreur, en haut de l'escalier du journal, ce pommadin de sacristie,

ce merlan gâteux qu'on nomme Auguste Roussel, congédiant, le mufle en

l'air, deux rétrogradants évêques pliés devant lui, et se dérobant à

reculons dans leur robe violette, cuits et juteux de bonheur pour avoir

été reçus par ce plénipotentiaire?...

Maintenant, c'est bien fini, les dictatures des gens de talent, et la

place de Veuillot n'est plus à prendre aujourd'hui par personne. Ce

jaloux posthume a laissé sur le seuil de la presse religieuse de telles

ordures, qu'il n'est plus possible de pénétrer dans la maison. Les

chrétiens, qu'il a mis la tête en bas, continueront de paître le

sainfoin de la sottise la plus moutonnière, jusqu'à ce qu'ils soient

devenus assez gras pour être mangés. Mais le plus immense génie du monde

n'obtiendrait pas désormais le crédit de ce singulier pasteur du

journalisme, qui changeait ses abonnés en bestiaux pour les mieux

garder.

Le Désespéré · 第 56 / 74 题