XLV

C'était l'heure où la pire brute, assouvie de son repos, sort de ses

antres et coule à pleines rues dans tout Paris. La besogneuse pécore aux

millions de pieds, coureuse d'argent ou de luxure, mugissait aux

alentours, dans cet excentrique quartier. Le prolétaire souverain, à la

_gueule de bois_, s'élançait de son chenil vers d'hypothétiques

ateliers; l'employé subalterne, moins auguste, mais de gréement plus

correct, filait avec exactitude sur d'imbéciles administrations; les

gens d'affaires, l'âme crottée de la veille et de l'avant-veille,

couraient, sans ablutions, à de nouveaux tripotages; l'armée des petites

ouvrières déambulait à la conquête du monde, la tête vide, le teint

chimique, l'œil poché des douteuses nuits, brimbalant avec fierté de cet

arrière-train autoclave, où s'accomplissent, comme dans leur vrai

cerveau, les rudimentaires opérations de leur intellect. Toute la

vermine parisienne grouillait en puant et déferlait, dans la clameur

horrible des bas négoces du trottoir ou de la chaussée. Qui, donc, se

fût avisé de soupçonner là, derrière une de ces murailles de rapport

dont s'éloigne en gémissant l'ange à pans coupés de l'architecture, une

mystique véritable, une Thaïs repentie, une furie de miséricorde et de

prière, comme il ne s'en voit plus depuis des siècles? Et qui, donc,

l'apprenant, n'aurait pas éclaté de ce rire de graisse qui déculotte les

peuples sages, venus à point pour être fustigés?

L'action qu'elle venait d'accomplir, cette simple chrétienne, était

aussi parfaitement inintelligible pour ses contemporains que pourrait

l'être la Transfiguration du Seigneur aux yeux d'un hippopotame vaquant

à son bourbier. Une si haute température d'enthousiasme répugne

invinciblement à la fuyante queue de maquereau de cette fin de siècle.

Jamais, sans doute, dans aucune société, l'héroïsme ne fut aussi

généralement cocufié par la nature humaine, depuis six mille ans que ce

rare pèlerin d'amour est forcé de concubiner avec elle.

Le christianisme, quand il en reste, n'est qu'une surenchère de bêtise

ou de lâcheté. On ne vend même plus Jésus-Christ, on le _bazarde_, et

les pleutres enfants de l'Église se tiennent humblement à la porte de la

Synagogue, pour mendier un petit bout de la corde de Judas qu'on leur

décerne, enfin, de guerre lasse, avec accompagnement d'un nombre infini

de coups de souliers.

Si la pauvre fille avait dû être jugée, ce n'est, assurément, ni par les

hérétiques ni par les athées qu'elle eût été le plus rigoureusement

condamnée. Ceux-là se fussent contentés de la gratifier, en passant, de

quelques pelletées d'ordures. Mais les catholiques l'eussent dépecée

pour en engraisser leurs cochons,--aucune chose, à l'exception du génie,

n'étant aussi férocement détestée que l'héroïsme, par les titulaires

actuels de la plus héroïque des doctrines.

Ce qu'ils nomment _vie spirituelle_, par un étrange abus du

dictionnaire, est un programme d'études fort compliqué et diligemment

enchevêtré par de spéciaux marchands de soupe ascétique, en vue de

concourir à l'abolition de la nature humaine. La devise culminante des

maîtres et répétiteurs paraît être le mot _discrétion_, comme dans les

agences matrimoniales. Toute action, toute pensée non prévue par le

programme, c'est-à-dire toute impulsion naturelle et spontanée, quelque

magnanime qu'elle soit, est regardée comme _indiscrète_ et pouvant

entraîner une réprobatrice radiation.

Donner son porte-monnaie à un homme expirant d'inanition, par exemple,

ou se jeter à l'eau pour sauver un pauvre diable, sans avoir auparavant

consulté son directeur et fait, au moins, une retraite de neuf jours,

telles sont les plus dangereuses indiscrétions que puisse inspirer

l'orgueil. Le _scrupule_ dévot, à lui seul, exigerait une seconde

Rédemption.

Les catholiques modernes, monstrueusement engendrés de Manrèze et de

Port-Royal, sont devenus, en France, un groupe si fétide que, par

comparaison, la mofette maçonnique ou anticléricale donne presque la

sensation d'une paradisiaque buée de parfums, et Dieu sait pourtant,

que, de ce côté-là, les intelligences et les cœurs n'ont plus grand

chose à recevoir, maintenant, pour leur porcine réintégration, de

l'animale Circé matérialiste!

Il est vrai qu'on n'a pas encore abattu toutes les croix, ni remplacé

les cérémonies du culte par des spectacles antiques de prostitution. On

n'a pas non plus tout à fait installé des latrines et des urinoirs

publics dans les cathédrales transformées en tripots ou en salles de

café-concert. Évidemment, on ne traîne pas assez de prêtres dans les

ruisseaux, on ne confie pas assez de jeunes religieuses à la sollicitude

maternelle des _patronnes_ de lupanars de barrière. On ne pourrit pas

assez tôt l'enfance, on n'assomme pas un assez grand nombre de pauvres,

on ne se sert pas encore assez du visage paternel comme d'un crachoir ou

d'un décrottoir ... Sans doute. Mais toutes ces choses sont sur nous et

peuvent déjà être considérées comme venues, puisqu'elles arrivent comme

la marée et que rien n'est capable de les endiguer.

Le mal est plus universel et paraît plus grand, à cette heure, qu'il ne

fut jamais, parce que, jamais encore, la civilisation n'avait pendu si

près de terre, les âmes n'avaient été si avilies, ni le bras des maîtres

si débile. Il va devenir plus grand encore. La République des Vaincus

n'a pas mis bas toute sa ventrée de malédiction.

Nous descendons spiralement, depuis quinze années, dans un vortex

d'infamie, et notre descente s'accélère jusqu'à en perdre la

respiration. Nous allons maintenant, comme la tempête, sans aucune

chance de retour, et chaque heure nous fait un peu plus bêtes, un peu

plus lâches, un peu plus abominables devant le Seigneur Dieu, qui nous

regarde des enfoncements du ciel!...

Joseph de Maistre disait, il y a près d'un siècle, que l'homme est trop

méchant pour mériter d'être libre.

Ce Voyant était un contemporain de la Révolution dont il contemplait, en

prophète, la grandiose horreur, et il lui parlait face à face.

Il mourut dans l'épouvante et le mépris de ce colloque, en prononçant

l'oraison funèbre de l'Europe civilisée.

Il n'aurait donc rien de plus à dire aujourd'hui, et les finales

porcheries de notre dernière enfance n'ajouteraient absolument rien à la

terrifiante sécurité de son diagnostic.

Eh bien! quand toutes les menaces de la crapule antireligieuse auront

enfin crevé sur nous, comme les nuées d'un sale déluge, quand la société

soi-disant chrétienne, irréparablement désagrégée, s'en ira, comme une

flotte d'épaves nidoreuses, sur le liquide phosphoré qui aura submergé

la terre, que sera-ce auprès du monstre déjà formé, dont la raison

s'épouvante, et qui règne en accroupi despote sur le stérile fumier de

nos cœurs?

Il n'y a que deux sortes d'immondices: les immondices des bêtes et les

immondices des esprits.

Or, c'est une puanteur bien subalterne que la boue révolutionnaire et

anticléricale. Elle est fabuleusement surannée et plus vieille encore

que le christianisme. Elle coule des parties basses de l'humanité depuis

soixante siècles et a usé des pelles et des balais, à payer la rançon

d'un roi de vidangeurs.

C'est un inconvénient de ce triste monde, une simple affaire de voirie

et d'assainissement pour les diligentes autorités qui ont à cœur la

santé publique. Il faut que la brute suive sa loi et le mal est à peu

près nul aussi longtemps que ces autorités ne décampent pas. Et, même

alors qu'elles ont décampé, le mal se coule en persécution pour se

transformer en gloire.

Les injures bestiales, les goîtreux défis, les sacrilèges stupides, les

idiotes atrocités de nègres échappés au bâton et tremblants d'y

retourner, tout cela est peu de chose et ne contamine essentiellement ni

la vérité ni la justice.

Depuis le Calvaire et le Mont des Oliviers, il n'y a rien qui n'ait été

tenté par l'interne pourceau du cœur de l'homme, contre cette excessive

magnificence de la Douleur.

L'invention n'est plus possible et les Galilée ou les Edison de la

fripouillerie démocratique y perdraient leur génie. Rabâchage de

séculaires rengaînes, recopie sempiternelle de farces immémorialement

décrépites, remâchement de salopes facéties dégobillées par

d'innumérables générations de gueules identiques, parodies éculées

depuis deux mille ans, on n'imagine rien de plus.

Il est probable que les Juifs étaient plus forts, d'abord, pour avoir

été les initiateurs et, peut-être aussi, parce qu'ayant à faire souffrir

l'Homme qui devait assumer toute expiation, ils savaient des choses dont

l'épaisse ignorance des blasphémateurs actuels n'a même pas le soupçon.

Ce qui est vraiment épouvantable, c'est l'immondicité des esprits.

Les Pieds du Christ ne peuvent pas être souillés, mais seulement sa

Tête, et cette besogne d'iniquité idéale est le choix inconscient ou

pervers de la multitude de ses _amis_.

Le Christ, ne pouvant plus donner à ceux qu'il nomma ses frères aucun

surcroît de grandeur, leur laisse au moins la majesté terrible du

parfait outrage qu'ils exercent sur Lui-même. Il s'abandonne jusque-là

et se laisse traîner au dépotoir.

Les catholiques déshonorent leur Dieu, comme jamais les Juifs et les

plus fanatiques antichrétiens ne furent capables de le déshonorer.

L'imbécile rage des ennemis conscients de l'Église fait pitié. Le

boniment légendaire des souterraines conspirations jésuitiques,

romantiquement organisées par des cafards nauséeux, mais pleins de

génie, peut encore agir sur le populo, mais commence à perdre crédit

partout ailleurs, ce qui étonne d'une si énorme sottise. Les calomnies

stupides ont ordinairement la vie plus dure. Déjetées, savetées,

éculées, indécrottables et inépousables, elles subsistent,

immortellement juteuses.

Il est vrai que les catholiques ont pris eux-mêmes à forfait leur propre

ignominie, et voilà ce qui supplante un nombre infini de venimeuses

gueules. C'est l'enfantillage voltairien d'accuser ces pleutres de

_scélératesse_. La surpassante horreur, c'est qu'ils sont MÉDIOCRES.

Un homme couvert de crimes est toujours intéressant. C'est une cible

pour la Miséricorde. C'est une unité dans l'immense troupeau des boucs

pardonnables, pouvant être blanchis pour de salutaires immolations.

Il fait partie intégrante de la matière rachetable, pour laquelle il est

enseigné que le Fils de Dieu souffrit la mort. Bien loin de rompre le

plan divin, il le démontre, au contraire, et le vérifie

expérimentalement par l'ostentation de son effroyable misère.

Mais l'innocent _médiocre_ renverse tout.

Il avait été _prévu_, sans doute, mais tout juste, comme la pire torture

de la Passion, comme la plus insupportable des agonies du Calvaire.

Celui-là soufflète le Christ d'une façon si suprême et rature si

absolument la divinité du Sacrifice, qu'il est impossible de concevoir

une plus belle preuve du Christianisme que le miracle de sa durée, en

dépit de la monstrueuse inanité du plus grand nombre de ses fidèles!

Ah! on comprend l'épouvante, la fuite éperdue du XIXe siècle devant la

Face ridicule du Dieu qu'on lui offre et on comprend aussi sa fureur!

Il est bien bas, pourtant, ce voyou de siècle, et n'a guère le droit de

se montrer difficile! Mais, précisément, parce qu'il est ignoble, il

faudrait que l'ostensoir de la Foi fût archi-sublime et fulgurât comme

un soleil....

Veut-on savoir comme il fulgure? Voici.

Le Désespéré · 第 48 / 74 题