C'était l'heure où la pire brute, assouvie de son repos, sort de ses
antres et coule à pleines rues dans tout Paris. La besogneuse pécore aux
millions de pieds, coureuse d'argent ou de luxure, mugissait aux
alentours, dans cet excentrique quartier. Le prolétaire souverain, à la
_gueule de bois_, s'élançait de son chenil vers d'hypothétiques
ateliers; l'employé subalterne, moins auguste, mais de gréement plus
correct, filait avec exactitude sur d'imbéciles administrations; les
gens d'affaires, l'âme crottée de la veille et de l'avant-veille,
couraient, sans ablutions, à de nouveaux tripotages; l'armée des petites
ouvrières déambulait à la conquête du monde, la tête vide, le teint
chimique, l'œil poché des douteuses nuits, brimbalant avec fierté de cet
arrière-train autoclave, où s'accomplissent, comme dans leur vrai
cerveau, les rudimentaires opérations de leur intellect. Toute la
vermine parisienne grouillait en puant et déferlait, dans la clameur
horrible des bas négoces du trottoir ou de la chaussée. Qui, donc, se
fût avisé de soupçonner là, derrière une de ces murailles de rapport
dont s'éloigne en gémissant l'ange à pans coupés de l'architecture, une
mystique véritable, une Thaïs repentie, une furie de miséricorde et de
prière, comme il ne s'en voit plus depuis des siècles? Et qui, donc,
l'apprenant, n'aurait pas éclaté de ce rire de graisse qui déculotte les
peuples sages, venus à point pour être fustigés?
L'action qu'elle venait d'accomplir, cette simple chrétienne, était
aussi parfaitement inintelligible pour ses contemporains que pourrait
l'être la Transfiguration du Seigneur aux yeux d'un hippopotame vaquant
à son bourbier. Une si haute température d'enthousiasme répugne
invinciblement à la fuyante queue de maquereau de cette fin de siècle.
Jamais, sans doute, dans aucune société, l'héroïsme ne fut aussi
généralement cocufié par la nature humaine, depuis six mille ans que ce
rare pèlerin d'amour est forcé de concubiner avec elle.
Le christianisme, quand il en reste, n'est qu'une surenchère de bêtise
ou de lâcheté. On ne vend même plus Jésus-Christ, on le _bazarde_, et
les pleutres enfants de l'Église se tiennent humblement à la porte de la
Synagogue, pour mendier un petit bout de la corde de Judas qu'on leur
décerne, enfin, de guerre lasse, avec accompagnement d'un nombre infini
de coups de souliers.
Si la pauvre fille avait dû être jugée, ce n'est, assurément, ni par les
hérétiques ni par les athées qu'elle eût été le plus rigoureusement
condamnée. Ceux-là se fussent contentés de la gratifier, en passant, de
quelques pelletées d'ordures. Mais les catholiques l'eussent dépecée
pour en engraisser leurs cochons,--aucune chose, à l'exception du génie,
n'étant aussi férocement détestée que l'héroïsme, par les titulaires
actuels de la plus héroïque des doctrines.
Ce qu'ils nomment _vie spirituelle_, par un étrange abus du
dictionnaire, est un programme d'études fort compliqué et diligemment
enchevêtré par de spéciaux marchands de soupe ascétique, en vue de
concourir à l'abolition de la nature humaine. La devise culminante des
maîtres et répétiteurs paraît être le mot _discrétion_, comme dans les
agences matrimoniales. Toute action, toute pensée non prévue par le
programme, c'est-à-dire toute impulsion naturelle et spontanée, quelque
magnanime qu'elle soit, est regardée comme _indiscrète_ et pouvant
entraîner une réprobatrice radiation.
Donner son porte-monnaie à un homme expirant d'inanition, par exemple,
ou se jeter à l'eau pour sauver un pauvre diable, sans avoir auparavant
consulté son directeur et fait, au moins, une retraite de neuf jours,
telles sont les plus dangereuses indiscrétions que puisse inspirer
l'orgueil. Le _scrupule_ dévot, à lui seul, exigerait une seconde
Rédemption.
Les catholiques modernes, monstrueusement engendrés de Manrèze et de
Port-Royal, sont devenus, en France, un groupe si fétide que, par
comparaison, la mofette maçonnique ou anticléricale donne presque la
sensation d'une paradisiaque buée de parfums, et Dieu sait pourtant,
que, de ce côté-là, les intelligences et les cœurs n'ont plus grand
chose à recevoir, maintenant, pour leur porcine réintégration, de
l'animale Circé matérialiste!
Il est vrai qu'on n'a pas encore abattu toutes les croix, ni remplacé
les cérémonies du culte par des spectacles antiques de prostitution. On
n'a pas non plus tout à fait installé des latrines et des urinoirs
publics dans les cathédrales transformées en tripots ou en salles de
café-concert. Évidemment, on ne traîne pas assez de prêtres dans les
ruisseaux, on ne confie pas assez de jeunes religieuses à la sollicitude
maternelle des _patronnes_ de lupanars de barrière. On ne pourrit pas
assez tôt l'enfance, on n'assomme pas un assez grand nombre de pauvres,
on ne se sert pas encore assez du visage paternel comme d'un crachoir ou
d'un décrottoir ... Sans doute. Mais toutes ces choses sont sur nous et
peuvent déjà être considérées comme venues, puisqu'elles arrivent comme
la marée et que rien n'est capable de les endiguer.
Le mal est plus universel et paraît plus grand, à cette heure, qu'il ne
fut jamais, parce que, jamais encore, la civilisation n'avait pendu si
près de terre, les âmes n'avaient été si avilies, ni le bras des maîtres
si débile. Il va devenir plus grand encore. La République des Vaincus
n'a pas mis bas toute sa ventrée de malédiction.
Nous descendons spiralement, depuis quinze années, dans un vortex
d'infamie, et notre descente s'accélère jusqu'à en perdre la
respiration. Nous allons maintenant, comme la tempête, sans aucune
chance de retour, et chaque heure nous fait un peu plus bêtes, un peu
plus lâches, un peu plus abominables devant le Seigneur Dieu, qui nous
regarde des enfoncements du ciel!...
Joseph de Maistre disait, il y a près d'un siècle, que l'homme est trop
méchant pour mériter d'être libre.
Ce Voyant était un contemporain de la Révolution dont il contemplait, en
prophète, la grandiose horreur, et il lui parlait face à face.
Il mourut dans l'épouvante et le mépris de ce colloque, en prononçant
l'oraison funèbre de l'Europe civilisée.
Il n'aurait donc rien de plus à dire aujourd'hui, et les finales
porcheries de notre dernière enfance n'ajouteraient absolument rien à la
terrifiante sécurité de son diagnostic.
Eh bien! quand toutes les menaces de la crapule antireligieuse auront
enfin crevé sur nous, comme les nuées d'un sale déluge, quand la société
soi-disant chrétienne, irréparablement désagrégée, s'en ira, comme une
flotte d'épaves nidoreuses, sur le liquide phosphoré qui aura submergé
la terre, que sera-ce auprès du monstre déjà formé, dont la raison
s'épouvante, et qui règne en accroupi despote sur le stérile fumier de
nos cœurs?
Il n'y a que deux sortes d'immondices: les immondices des bêtes et les
immondices des esprits.
Or, c'est une puanteur bien subalterne que la boue révolutionnaire et
anticléricale. Elle est fabuleusement surannée et plus vieille encore
que le christianisme. Elle coule des parties basses de l'humanité depuis
soixante siècles et a usé des pelles et des balais, à payer la rançon
d'un roi de vidangeurs.
C'est un inconvénient de ce triste monde, une simple affaire de voirie
et d'assainissement pour les diligentes autorités qui ont à cœur la
santé publique. Il faut que la brute suive sa loi et le mal est à peu
près nul aussi longtemps que ces autorités ne décampent pas. Et, même
alors qu'elles ont décampé, le mal se coule en persécution pour se
transformer en gloire.
Les injures bestiales, les goîtreux défis, les sacrilèges stupides, les
idiotes atrocités de nègres échappés au bâton et tremblants d'y
retourner, tout cela est peu de chose et ne contamine essentiellement ni
la vérité ni la justice.
Depuis le Calvaire et le Mont des Oliviers, il n'y a rien qui n'ait été
tenté par l'interne pourceau du cœur de l'homme, contre cette excessive
magnificence de la Douleur.
L'invention n'est plus possible et les Galilée ou les Edison de la
fripouillerie démocratique y perdraient leur génie. Rabâchage de
séculaires rengaînes, recopie sempiternelle de farces immémorialement
décrépites, remâchement de salopes facéties dégobillées par
d'innumérables générations de gueules identiques, parodies éculées
depuis deux mille ans, on n'imagine rien de plus.
Il est probable que les Juifs étaient plus forts, d'abord, pour avoir
été les initiateurs et, peut-être aussi, parce qu'ayant à faire souffrir
l'Homme qui devait assumer toute expiation, ils savaient des choses dont
l'épaisse ignorance des blasphémateurs actuels n'a même pas le soupçon.
Ce qui est vraiment épouvantable, c'est l'immondicité des esprits.
Les Pieds du Christ ne peuvent pas être souillés, mais seulement sa
Tête, et cette besogne d'iniquité idéale est le choix inconscient ou
pervers de la multitude de ses _amis_.
Le Christ, ne pouvant plus donner à ceux qu'il nomma ses frères aucun
surcroît de grandeur, leur laisse au moins la majesté terrible du
parfait outrage qu'ils exercent sur Lui-même. Il s'abandonne jusque-là
et se laisse traîner au dépotoir.
Les catholiques déshonorent leur Dieu, comme jamais les Juifs et les
plus fanatiques antichrétiens ne furent capables de le déshonorer.
L'imbécile rage des ennemis conscients de l'Église fait pitié. Le
boniment légendaire des souterraines conspirations jésuitiques,
romantiquement organisées par des cafards nauséeux, mais pleins de
génie, peut encore agir sur le populo, mais commence à perdre crédit
partout ailleurs, ce qui étonne d'une si énorme sottise. Les calomnies
stupides ont ordinairement la vie plus dure. Déjetées, savetées,
éculées, indécrottables et inépousables, elles subsistent,
immortellement juteuses.
Il est vrai que les catholiques ont pris eux-mêmes à forfait leur propre
ignominie, et voilà ce qui supplante un nombre infini de venimeuses
gueules. C'est l'enfantillage voltairien d'accuser ces pleutres de
_scélératesse_. La surpassante horreur, c'est qu'ils sont MÉDIOCRES.
Un homme couvert de crimes est toujours intéressant. C'est une cible
pour la Miséricorde. C'est une unité dans l'immense troupeau des boucs
pardonnables, pouvant être blanchis pour de salutaires immolations.
Il fait partie intégrante de la matière rachetable, pour laquelle il est
enseigné que le Fils de Dieu souffrit la mort. Bien loin de rompre le
plan divin, il le démontre, au contraire, et le vérifie
expérimentalement par l'ostentation de son effroyable misère.
Mais l'innocent _médiocre_ renverse tout.
Il avait été _prévu_, sans doute, mais tout juste, comme la pire torture
de la Passion, comme la plus insupportable des agonies du Calvaire.
Celui-là soufflète le Christ d'une façon si suprême et rature si
absolument la divinité du Sacrifice, qu'il est impossible de concevoir
une plus belle preuve du Christianisme que le miracle de sa durée, en
dépit de la monstrueuse inanité du plus grand nombre de ses fidèles!
Ah! on comprend l'épouvante, la fuite éperdue du XIXe siècle devant la
Face ridicule du Dieu qu'on lui offre et on comprend aussi sa fureur!
Il est bien bas, pourtant, ce voyou de siècle, et n'a guère le droit de
se montrer difficile! Mais, précisément, parce qu'il est ignoble, il
faudrait que l'ostensoir de la Foi fût archi-sublime et fulgurât comme
un soleil....
Veut-on savoir comme il fulgure? Voici.