Marchenoir écrivit une seule fois à Véronique, pour lui annoncer son
retour. Par crainte ou par vertu, il s'en était abstenu jusqu'alors,
quoiqu'il en mourût de désir, se bornant à la mentionner, avec une
tendresse peu déguisée, dans chacune de ses épîtres au sempiternel
Leverdier. Enfin, quelques jours avant son départ, il se décida tout à
coup et voici son inconcevable lettre:
«Ma chère Véronique, je vous prie d'ajouter pour moi, à vos prières
accoutumées, les oraisons pour les agonisants que vous trouverez dans
votre eucologe. Mon corps se porte bien, mais mon esprit est dans
l'angoisse de la mort et je vous suppose particulièrement désignée pour
me secourir, puisque c'est à l'occasion de vous que j'endure cette
épouvantable tribulation.
«Je suis éperdument amoureux de vous, voilà la vérité, et il a fallu que
je m'éloignasse de Paris pour le sentir. Je me suis déterminé à vous
l'écrire sur cette simple réflexion, que vous _deviez le savoir_. Les
femmes sont clairvoyantes en pareil cas, et ce sentiment, inaperçu de
moi jusqu'à ces derniers jours, vous l'avez certainement discerné,
depuis longtemps, si j'en juge par certaines prudences que je me
rappelle, aujourd'hui, et qui tendaient manifestement à en retarder
l'explosion. Mais, quand même vous n'auriez rien compris ni rien deviné,
j'ai pensé qu'il fallait encore me déclarer, ne fût-ce que pour écarter
de nos relations le danger d'un tel mystère.
«Qu'allons-nous devenir? Il n'y a que deux issues: vous me sauvez ou je
vous perds. Quant à nous séparer, en admettant que ce fût possible, ce
serait peut-être le plus funeste des dénouements. Vous avez mis autour
de ma vie un surnaturel chrétien si capiteux, que je ne pourrais plus
respirer une autre atmosphère.
«Or, je n'ai plus de courage du tout, mon âme est complètement démontée.
Il va falloir vous condamner à une réserve inouïe, car je brûle sur
moi-même, depuis l'agitation de ce voyage, comme une torche mal éteinte
que le vent aurait rallumée. Cette fraternité postiche qui nous unit et
nous sépare, jusqu'à maintenant, ne va plus suffire. Il faudrait
construire quelqu'autre muraille mitoyenne qui montât jusqu'au septième
ciel et qu'aucune trahison des sens ne pût entamer.
«Ce travail de maçonnerie vous sera, sans doute, possible, à vous, âme
spirituelle et déssouillée, qui n'avez plus de corps que pour les yeux
trop charnels de votre malheureux ami, dont votre présence va remuer, je
le sens bien, toutes les vieilles croupissures et toutes les fanges.
Cherchez donc, chère trésorière d'héroïsme, c'est peut-être dans la
direction du martyre que vous découvrirez ce qu'il nous faut.
«Vous ne pouvez supporter qu'on vous regarde comme une sainte, et vous
savez si j'approuve cette horreur. Mais, dans l'hypothèse qu'il aurait
plu à Notre-Seigneur de jeter sur vous toute la pourpre de son ciel,
vous continueriez encore, néanmoins, d'être une _vraie femme_ pour
l'éternité,--comme on est un prêtre,--car ce que Dieu a fabriqué de son
essentielle Main porte _caractère_ indélébile, aussi bien que les
Sacrements de son Église. Vous seriez forcée, par conséquent, de voir
aussi nettement qu'une autre le mal de ce monde, où la mort fut
acclimatée par la première de vous toutes.
«C'est pourquoi je vous ai demandé les prières des agonisants. Je suis
en péril de mort pour mon âme, à cause de vous, bien-aimée, et je
retourne à Paris, dans une semaine, comme on se fait porter en terre. Si
vous n'êtes pas devenue toute forte contre ma faiblesse, je vous
entraînerai dans une caverne de désespoir.
«Vous me l'avez fait comprendre vous-même, il y a longtemps. Que vous
devînssiez ma femme ou ma maîtresse, l'abomination serait également
infinie. Je retrouverais dans votre lit et dans vos bras tout votre
_passé_, et ce passé, délié de l'abîme où l'a précipité votre pénitence,
m'arracherait de vous, morceau par morceau, avec des tenailles rougies,
pour s'installer à ma place. Notre amour serait un opprobre et nos
voluptés un vomissement. Nous aurions tout perdu de ce qui nous honore
et tout retrouvé de ce qui peut nous avilir davantage. À la place de ce
canton lumineux du ciel où nous planons en souffrant, nous serions
accroupis au bord d'un chemin public, dans une encoignure infecte, où
les plus immondes animaux auraient la permission de nous salir au
passage ...
«Il faut donc m'exorciser, ma très chère, je ne sais comment, mais il le
faut tout de suite, sous peine d'enfer et de mort. Voilà tout, mon
esprit est plein de ténèbres et je ne saurais vous offrir l'ombre d'une
idée qui ressemblât à une apparence de salutaire expédient. Ah! mon
amie, ma trois fois aimée, ma belle Véronique du chemin de la Croix!
combien je souffre! mon cœur se brise et je pleure, comme je vous ai
vue, tant de fois, pleurer vous-même, agenouillée, des journées
entières, devant votre grand crucifix! Seulement, vos larmes étaient
infiniment douces et les miennes sont infiniment amères!
«Votre MARIE-JOSEPH.»