Le surlendemain, Marchenoir commençait à pied l'ascension du Désert de
la Grande Chartreuse. Lorsqu'il eut franchi ce qu'on appelle l'entrée de
Fourvoirie, rainure imperceptible entre deux rocs monstrueux, au delà
desquels la vie moderne paraît brusquement s'interrompre, une sorte de
paix joyeuse fondit sur lui. Il allait enfin savoir à quoi s'en tenir
sur cette Maison fameuse dans la Chrétienté,--si bêtement entrevue, de
nos jours, à travers les fumées de l'alcoolisme démocratique,--ruche
alpestre des plus sublimes ouvriers de la prière, de ceux-là qu'un vieil
écrivain comparait aux Brûlants des cieux et qu'il appelait pour cette
raison, les «Séraphins de l'Église militante!»
Les gens badigeonnés d'une légère couche de christianisme, qui veulent
que les pèlerinages soient commodes, affirment sous serment que le
monastère est inaccessible dans la saison des neiges. L'effet heureux de
ce préjugé est une restitution périodique de l'antique solitude
cartusienne tant désirée par saint Bruno pour ses religieux!
L'énorme affluence des voyageurs, dans ce qu'on est convenu d'appeler la
belle saison, doit être, pour les solitaires, une bien pesante
importunité. La foi du plus grand nombre de ces curieux n'aurait
certainement pas la force évangélique qui fait bondir les montagnes, et
beaucoup viennent et s'en vont qui n'ont pas d'autre bagage spirituel
que le très sot journal d'un touriste sans ingénuité. N'importe! ils
sont reçus comme s'ils tombaient du ciel,--aérolithes mondains de peu de
fulgurance, qui ne déconcertent jamais l'accueillante résignation de ces
moines hospitaliers.
La Grande Chartreuse doit donc être visitée en hiver par tous ceux qui
veulent se faire une exacte idée de cette merveilleuse combinaison de la
vie érémitique et de la vie commune qui caractérise essentiellement
l'ordre cartusien, et dont la triomphante expérience accomplit, tout à
l'heure, son huitième siècle.
Fondée en 1084, la famille de Saint Bruno,--rouvre glorieux qui couvrit
le monde chrétien de sa puissante frondaison,--seule entre toutes les
familles religieuses, a mérité ce témoignage de la Papauté: «_Cartusia
nunquam reformata, quia nunquam deformata_, l'ordre des Chartreux, ne
s'étant point déformé, n'a jamais eu besoin d'être réformé.»
Dans un siècle aussi jeté que le nôtre aux lamproies ou aux murènes de
la définitive anarchie qui menace de faire ripaille du monde, il est au
moins intéressant de contempler cet unique monument du passé chrétien de
l'Europe, resté debout et intact, sans ébranlement et sans macule, dans
le milieu du torrent des siècles.
«D'où cela vient-il?--dit un auteur chartreux contemporain.--De la
sagesse qui accompagne nécessairement les résolutions du Définitoire,
puisque ses Ordonnances n'obligent qu'après avoir été mises à l'essai;
puisque ses Constitutions doivent être approuvées par ceux qui ne les
ont pas faites. Ce qui nous a sauvés, c'est ce Définitoire libre,
impartial, toujours indépendant, puisque les religieux qui peuvent et
doivent le composer arrivent en Chartreuse ignorants ou incertains de
leur nomination; ils y viennent alors sans idées préconçues, sans parti
pris: la brigue et la cabale seraient impossibles.
«Dans les séances annuelles du Chapitre Général, la première occupation
de cette assemblée est de former le Définitoire, composé de huit
_Définiteurs_ nommés au scrutin secret et n'ayant point fait partie du
définitoire de l'année précédente. Ce définitoire, sous la présidence du
R. P. Général, est chargé du bien de tout l'Ordre et exerce,
conjointement avec le chef suprême, la plénitude du pouvoir, en vue
d'ordonner, de statuer et de définir.
«Ce qui nous a sauvés, c'est l'énergie de cette espèce de concile,
composé de membres de différentes nations qui, pour la plupart, n'ont
point vécu et ne doivent point se retrouver avec ceux qu'ils frapperont
d'une juste sentence. Parfaitement libre, il n'a jamais reculé, en
aucune occasion, devant un coup d'énergie. Jamais, dans l'Ordre entier,
jamais, dans une Province, un abus n'a été approuvé, même tacitement;
nous pouvons même dire, histoire en main, que jamais un manquement grave
aux Règles fondamentales de la vie cartusienne n'a été toléré dans
aucune Chartreuse. Le Définitoire a averti, patienté, insisté, menacé;
enfin, il a pris un moyen extrême, mais décisif, en vue du bien commun:
il a rejeté telle maison qui n'observait plus la Règle dans son entier
et refusait de s'amender et de se soumettre; il l'a rejetée, déclarant
que ni les personnes ni les biens n'appartenaient plus à l'Ordre,
laissant aux réfractaires, édifices, rentes, propriétés, tout, excepté
le nom de Chartreux et la Règle de saint Bruno, _Cartusia nunquam
deformata_, parce que dès que l'Ordre prit de l'extension, au
commencement du douzième siècle, nos ancêtres surent nous donner une
Constitution aussi forte qu'elle était large, aussi sage qu'elle était
gardienne de la seule vraie liberté qui consiste, non point à pouvoir
faire le mal ou le bien, mais, au contraire, à être dans l'heureuse
nécessité de ne faire que le bien, tout en choisissant, parmi ce qui est
bien, ce qui nous paraît le meilleur.»
Du reste, il suffit de franchir les limites de ce célèbre Désert pour
sentir l'absence soudaine du dix-neuvième siècle et pour avoir, autant
que cela est possible, l'illusion du douzième. Mais, il faut que la
route ne soit pas encombrée par les caravanes tapageuses de la
curiosité. Alors, c'est vraiment le Désert sourcilleux et formidable que
Dieu lui-même, dit-on, avait désigné à son serviteur Bruno et à ses six
compagnons pour que leur postérité spirituelle y chantât, pendant huit
cents ans, au moins, dans la paix auguste des hauteurs, la Jubilation de
la terre devant la face du Seigneur Roi. _Jubilate Deo omnis terra ...
Jubilate in conspectu Regis Domini!_
Marchenoir n'avait jamais savouré si profondément la beauté religieuse
et pacifiante du silence, que dans cette montée de la Grande Chartreuse,
entre Saint-Laurent-du-Pont et le monastère. La nuit avait été fort
neigeuse et le paysage entier, vêtu de blanc comme un chartreux,
éclatait aux yeux sous la mateur grise d'un ciel bas et lourd qui
semblait s'accouder sur la montagne. Seul, le torrent qui roule au fond
de la gorge sauvage, tranchait par son fracas sur l'immobile taciturnité
de cette nature sommeillante. Mais,--à la manière d'une voix unique dans
un lieu très solitaire,--cette clameur d'en bas, qui montait en se
dissolvant dans l'espace, y était dévorée par ce silence dominateur et
le faisait paraître plus profond encore et plus solennel.
Il se pencha--pour regarder en rêvant cette eau folle et bondissante,
qu'on appelle si improprement le _Guiers-Mort_, et dont la couleur,
pareille au bleu de l'acier quand elle se précipite, ressemble à une
moire verte ondulée d'écume, quand elle se recueille, en frémissant,
dans une conque de rochers, pour un élan plus furieux et pour une chute
plus irrémédiable.
Il se prit à songer à l'énorme durée de cette existence de torrent qui
coule ainsi, pour la gloire de Dieu, depuis des milliers d'années, bien
moins inutilement, sans doute, que beaucoup d'hommes qui n'ont certes
pas sa beauté et qu'il a l'air de fuir en grondant pour n'avoir pas à
refléter leur image. Il se souvint que Saint Bernard, Saint François de
Sales et combien d'autres, après Saint Bruno, étaient venus en ce lieu;
que des pauvres ou des puissants, évadés du monde, avaient passé par là,
pendant une moitié de l'histoire du Christianisme, et qu'ils avaient dû
être sollicités, comme lui-même, par cette figure, perpétuellement
fuyante, de toutes les choses du siècle ...
Une méditation de cette sorte et dans un tel endroit, est singulièrement
puissante sur l'âme et recommandable aux ennuyés et aux tâtonnants de la
vie. Marchenoir, aussi blessé et aussi saignant que puisse l'être un
malheureux homme, sentit une douceur infinie, un calme de bonne mort,
insoupçonné jusqu'à cet instant. Il se baigna dans l'oubli de ses
douleurs immortelles, hélas! et qui devaient, un peu plus tard, le
ressaisir. À mesure qu'il montait, sa paix grandissait en s'élargissant,
tout son être se fondait et s'évaporait dans une suavité presque
surhumaine.
Une page adorable de naïveté qu'il avait autrefois apprise par cœur,
tant il la trouvait belle, lui revenait à la mémoire et chantait en lui,
comme une harpe d'Éole de fils de la Vierge animée par les soupirs des
séraphins.
Cette page, il l'avait trouvée dans une ancienne _Vie_ de ce célèbre
Père de Condren, dont la doctrine était si sublime, paraît-il, que le
cardinal de Bérulle écrivait à genoux tout ce qu'il lui entendait dire.
Voici en quels termes cet étonnant personnage s'exprimait sur les
Chartreux:
«Ce sont des hommes choisis de Dieu pour exprimer, le plus naïvement et
exactement qu'il est possible à des créatures humaines, l'état de ceux
que l'Écriture appelle _les enfants de la Résurrection_, et pour vivre
dans un corps mortel, comme s'ils étaient de purs esprits immortels. Ils
sont donc sans cesse élevés hors d'eux-mêmes dans une contemplation des
choses divines; il n'y a point de nuit pour eux, puisque c'est durant
les ténèbres de la terre qu'ils font les saintes opérations des enfants
de lumière. Ils sont tous honorés du saint caractère de la Prêtrise,
comme saint Jean témoigne que tous les saints seront prêtres dans le
ciel. Leurs habits sont de la couleur de ceux des Anges, lorsqu'ils
apparaissent aux hommes; leur modestie et leur innocence est un tableau
de la sage simplicité et de la droiture des Bienheureux.
«Leur habitation dans les montagnes de la Grande Chartreuse n'est point
un séjour pour des personnes du monde; il faut n'avoir rien que l'esprit
pour subsister dans une telle demeure. Aussi, peut-on sortir des
tombeaux de toutes sortes de monastères pour aller revivre parmi ces
saints ressuscités, mais lorsqu'on est parvenu dans ce Paradis, il n'y a
plus rien à espérer sur la terre. On y peut venir de tous les endroits
du monde, même des plus sacrés, mais lorsqu'on est arrivé dans cette
_Maison de Dieu_ et cette _Porte du Ciel_, il faut être saint ou on ne
le deviendra jamais!»
--Être _saint_! cria Marchenoir, comme en délire, qui peut l'espérer?...
Job, dont on célèbre la patience, a maudit le ventre de sa mère, il y a
quatre mille ans, et il faut des centaines de millions de désespérés et
d'exterminés pour faire la bonne mesure des souffrances que
l'enfantement d'un unique élu coûte à la vieille humanité!... Sera-ce
donc toujours ainsi, ô Père céleste, qui avez promis de régner sur
terre?...