Marchenoir avait été désigné pour retirer ce Maëlstrom de la
circulation. Il n'y pensait guère, pourtant, quand la chose lui arriva.
Il commençait à peine à se remettre et à se radouber de l'énorme
tourmente de cœur qui vient d'être racontée. Il ne se sentait nullement
disposé à recommencer ces sauvetages, ces rédemptions de captives qui
lui avaient coûté si cher et qui avaient été si nombreux en une dizaine
d'années, quoique les deux plus considérables seulement aient dû être
mentionnés, à cause de leur durée et du tragique de leur dénouement.
D'ailleurs, une grande révolution s'était faite en lui, fort antérieure
à la récente catastrophe. Il vivait dans la continence la plus ascétique
et les sophismes de la chair n'avaient plus aucune part aux
déterminations victorieuses de sa volonté. Parvenu enfin à la plénitude
de sa force intellectuelle et physiologique, il était, de tous les
hommes, le plus tendre et le plus inséductible.
Aucune circonstance dramatique ne signala le commencement de ses
relations avec la Ventouse. Ayant cessé, depuis Leverdier, le famélique
vagabondage de ses débuts, gagnant à peu près sa vie et, aussi, souvent
celle des autres, par diverses industries dont la littérature était la
moins lucrative, connu déjà par des scandales de journaux et même un peu
célèbre, ce sombre individu, si différent de tout le monde et qui ne
parlait jamais à personne, intrigua fortement la bohémienne qui le
voyait habituellement déjeuner à quelques pas d'elle, dans un petit
restaurant du carrefour de l'Observatoire. Ce fut à un point qu'elle
prit des informations et rêva d'exercer sur lui son ascendant.
Le manège de circonvallation fut banal, comme il convenait, et tout à
fait indigne de la majesté de l'histoire. Elle obtint ceci que
Marchenoir, très doux sous son masque de fanatique, répondit, sans même
fixer les yeux sur elle, aux remarques saugrenues qu'elle supposait
grosses d'une conversation, par d'inanimés monosyllabes qu'on aurait
crus péniblement tirés à la poulie du fond d'un puits de silence.
Exaspérée de ce médiocre résultat, elle lui dit un jour:
--Monsieur Marchenoir, j'ai envie de vous et je vous désire, voulez-vous
coucher avec moi?
--Madame, répondit l'autre avec simplicité, vous tombez fort mal, je ne
couche jamais.
Et c'était vrai. Il travaillait jour et nuit avec furie et ne dormait
qu'un petit nombre d'heures dans un fauteuil, ce qui fut laconiquement
expliqué.
Cette rousse, très stupéfaite, entreprit alors le seul déballage nouveau
pour elle, des sages remontrances. Elle parla comme une mère prudente de
la nécessité d'une meilleure hygiène, de la longueur des jours et du
nécessaire repos des nuits, faites pour dormir, assurait-elle. Enfin,
elle crut discerner le besoin pour _un homme de pensée_ d'avoir
quelqu'un qui s'occupât de ses petites affaires, etc. Marchenoir paya
son déjeuner et ne revint plus.
Un mois après, rentrant chez lui par un minuit très froid, il la trouva
accroupie et grelottante sur le seuil de sa porte. Il ne demanda aucune
explication, la fit entrer dans sa chambre, alluma du feu, lui montra
son lit et se mit au travail. Pas un mot n'avait été prononcé.
Elle vint lui passer ses superbes bras autour du cou.
--Je t'aime, lui souffla-t-elle, je suis folle de toi. Je ne sais pas ce
que j'ai. Je ne voulais plus penser à ce caprice que j'avais eu de te
tenir dans mes bras, mais ce soir, je me serais traînée sur les genoux
pour venir ici. Je vois bien que tu n'es pas comme les autres et que tu
dois fièrement me mépriser. Tant pis, dis-moi ce que tu voudras, mais ne
me repousse pas.
Et l'impudique vaincue, craignant de déplaire par un baiser, se coula
par terre à ses pieds et fondit en larmes.
Marchenoir eut le frisson de la mort.--Ne sera-ce donc jamais fini?
pensa-t-il. Il se pencha et partageant l'épaisse chevelure de cette
Salamandre en _abîme_, ondée de flammes,--avec une douceur qui était
presque de la tendresse, il lui raconta sa pauvreté et son deuil
immense; il lui représenta, sans espoir d'être compris, l'impossibilité
de nouer ou de ficeler deux existences telles que les leurs et son
horreur, désormais insurmontable, de tout partage, aussi bien dans le
passé que dans l'avenir.
À ce mot de _partage_, la belle fille redressa la tête et, sans vouloir
se relever, croisant ses mains en suppliante sur les genoux du maître
qu'elle s'était choisi:
--Pardonnez-moi de vous aimer, dit-elle, d'une voix singulièrement
humble. Je sais que je ne vaux rien et que je ne mérite pas que vous
fassiez attention à moi. Mais il ne peut y avoir de partage. Vous m'avez
prise et je ne peux plus être qu'à vous, à vous seul. Les infamies de
mon passé, je me les reproche comme des infidélités que je vous aurais
faites. Vous êtes un homme religieux, vous ne refuserez pas de sauver
une malheureuse qui veut se repentir. Laissez-moi près de vous. Je ne
vous demande pas-même une caresse. Je vous servirai comme une pauvre
domestique, je travaillerai et je deviendrai peut-être une bonne
chrétienne pour vous ressembler un peu. Je vous en supplie, ayez pitié
de moi!
Jamais Marchenoir n'avait été si bien ajusté. Il ne se crut pas le droit
de renvoyer au marché cette esclave qui lui paraissait s'offrir encore
plus à son Dieu qu'à lui. Tous les dangers qui peuvent résulter pour un
catholique exact d'une si prochaine occasion habituelle de manquer de
continence, il les accepta, avec la certitude résignée de compromettre
et de surcharger abominablement sa vie.
Quelques jours après, il s'installait avec Véronique, rue des Fourneaux,
au fond de Vaugirard, dans un petit appartement d'ouvrier. Alors,
commença cette cohabitation tant calomniée de deux êtres absolument
chastes, à la fois si parfaitement unis et si profondément séparés. La
formidable machine à vanner les hommes qui s'était appelée la Ventouse,
devint, par miracle, une fille très pure et un encensoir toujours fumant
devant Dieu. Les pratiques religieuses, d'abord commencées en vue de
s'identifier avec l'homme qu'elle aimait, devinrent bientôt un besoin de
son amour, son amour même, transfiguré, transporté dans l'infini!