La munificence de Leverdier consterna Marchenoir sans le surprendre.
Depuis longtemps, il était habitué à ces merveilles de dévouement qui le
bourrelaient d'inquiétude. Il ne s'était pas adressé à lui, le sachant
fort gêné et capable, néanmoins, de s'écorcher vif et de se tanner sa
propre peau, s'il eût fallu, pour lui procurer un peu d'argent. Quoique
l'égoïsme affectueux et l'élégante sordidité de Dulaurier lui fussent
parfaitement connus, il avait espéré que, pour cette fois du moins, il
n'oserait se dérober et que l'exceptionnelle monstruosité d'un tel refus
l'épouvanterait par ses conséquences possibles. Il n'avait pas prévu le
truc du docteur.
Il mit, un moment, les deux lettres sur le visage du mort, comme pour le
faire juge, puis il alla s'occuper des préparatifs funèbres, non sans
avoir cacheté avec soin, sous une vierge enveloppe, le billet de cent
francs de Dulaurier qu'il lui renvoya, le soir même, sans un seul mot.
Il avait terriblement besoin d'une impression qui le protégeât contre
les dévorements de sa pensée, et le message de son ami lui fut, de
toutes manières, une délivrance.
Son père était mort sans le reconnaître, ou, ce qui revenait au même,
sans témoigner, par aucun signe, qu'il le reconnût. Le silence de
plusieurs années de séparation et de mécontentement n'avait pas été
interrompu, même à ce suprême instant. Les deux dernières heures de
l'agonie, il les avait passées auprès du moribond, agenouillé, pénitent,
plein de prières, portant son cœur,--comme un calice,--dans ses mains
tremblantes, pour qu'une parole, un regard ou seulement un geste de
pardon y tombât. Le mystère de la mort était entré, sans prendre
conseil, et s'était assis entre eux sur son trône d'énigmes ...
Cette reine de Saba qui pérambule sans cesse avec ses effrayants trésors
de devinailles, Marchenoir la connaissait bien! Il l'avait appelée en de
néfastes heures, et elle était venue frapper à côté de lui,--tellement
près qu'il en avait odoré le souffle et bu la sueur. Il lui en était
resté comme un goût de pourriture et des crevasses au cœur!...
Mais, cette fois, il lui semblait avoir été mieux atteint. Il se
découvrait une palpitation filiale ignorée et cet arrachement nouveau,
après tant d'autres, lui parut une lésion énorme, hors de proportion
avec le reliquat d'énergie qu'on lui laissait pour le supporter.
Un moment, il oublia tout, les deux êtres dont il était aimé, les vastes
projets de son esprit, le cadavre même qui bleuissait sous son regard,
une glaçante rafale d'isolement vint tournoyer dans cette chambre
mortuaire embrumée de crainte, il se sentit «unique et pauvre,» ainsi
qu'il est écrit du Sabaoth terrible, et il sanglota sur lui-même, comme
un enfant abandonné dans les ténèbres.
Mais, bientôt, l'épine de révolte aux noires fleurs, dont il s'était
transpercé de sa propre main, renouvela ses élancements.--Pourquoi une
vie si dure? Pourquoi cette aridité invincible de l'humus social autour
d'un malheureux homme? Pourquoi ces dons de l'esprit, si semblables à
d'efficaces malédictions, qui ne semblaient lui avoir été départis que
pour le torturer? Pourquoi, surtout, ce piège à peu près inévitable, de
ses facultés rationnelles en conflit perpétuellement inégal avec ses
facultés affectives?...
Tout ce qu'il avait entrepris pour la gloire de la vérité ou le
réconfort de ses frères avait tourné à sa confusion et à son malheur.
Les entraînements de sa chair, les avait-il assez infernalement expiés!
C'était fini, maintenant, tout cela, c'était très loin, c'était effacé
par toutes les canoniques pénitences qui raturent la coulpe du chrétien.
Le torrent d'immondices avait passé sans retour, mais le vase de la
mémoire avait gardé la lie la plus exquise d'anciennes douleurs, qui
avaient été presque sans mesure.
Deux cadavres de femmes, naguère lavés de ses larmes, lui paraissaient
étendus à droite et à gauche de celui de son père, et un quatrième, cent
fois plus lamentable,--celui d'un enfant,--gisait à leurs pieds.
De ces deux femmes qu'il avait adorées jusqu'à la démence et dont il
avait accompli le miracle de se faire aimer exclusivement, la première,
arrachée à une étable de prostitution, était morte phthisique,--après
deux ans de misère partagée,--dans un lit d'hôpital où le malheureux,
n'ayant plus un sou, avait dû la faire transporter. Administrativement
avisé du décès et voulant, au moins, donner une sépulture à la pauvre
fille, il avait avalé, en l'absence momentanée de son ami, des vagues de
boue pour trouver les quelques francs du convoi des pauvres, et il était
arrivé une minute à peine avant l'expiration du délai réglementaire.
Ce déplorable corps nu, jeté sur la dalle de l'amphithéâtre, éventré par
l'autopsie, environné d'irrévélables détritus, suintant déjà les
affreuses liqueurs du charnier, avait commencé, pour ce contemplatif
dévasté, la dangereuse pédagogie de l'Abyme!