Ce Georges Leverdier, à peine connu dans le monde des lettres, était
bien, en réalité, le seul homme sur lequel Marchenoir pût compter.
L'avare destinée ne lui avait donné que cet ami et, encore, elle l'avait
choisi pauvre, comme pour empoisonner le bienfait.
Il faut l'expérience de la misère pour connaître l'affreuse dérision
d'un sentiment exquis frappé d'impuissance. La crucifiante blague
archaïque sur les consolations lambrissées et trimalcyonnes de l'amour
dans l'indigence, ne paraît pas une ironie moins insupportable quand il
s'agit de la simple amitié. C'est peut-être la plus énorme des douleurs,
et la plus suggestive de l'enfer, que cette nécessité quotidienne
d'éluder le réciproque secours qui s'achèterait quelquefois au prix de
la vie,--si l'infâme vie du Pauvre pouvait jamais avoir le poids d'une
rançon!
Leverdier, passionné pour Marchenoir, qu'il regardait comme un homme du
plus rare génie, et dont il s'honorait d'être l'_inventeur_, avait
réalisé des prodiges de dévouement. Il se comptait pour rien devant lui
et ne s'estimait qu'à la mesure des services qu'il pouvait lui rendre.
Il l'avait connu en 1869, il y avait déjà quatorze ans,--alors que la
supériorité hivernale de son étonnant ami ne donnait encore aucun signe
de maturité prochaine. Mais il l'avait fort bien démêlée sous la
gourmande frondaison de chimères et de préjugés qui en retardait le
développement. Il avait même, en horticulteur plein de diligence,
pratiqué, d'un sécateur tremblant, quelques émondages respectueux.
Marchenoir était un peu son œuvre. Naturellement froid et peu
enthousiaste pourtant, cet original critique avait livré son âme en
esclavage pour cette Galathée d'airain qui aurait lassé la ferveur d'un
Pygmalion moins intellectuel. Cette donation de tout son être avait été
jusqu'au célibat volontaire!--la piété de ce séide ne lui permettant pas
de reculer devant aucune immolation avantageuse pour son prophète.
Il est vrai que celui-ci lui avait à peu près sauvé la vie pendant la
guerre. Ils faisaient partie du même bataillon de francs-tireurs et,
dans l'effroyable sauve-qui-peut de la retraite du Mans, le chétif
Leverdier, épuisé de fatigue et tordu par le froid, serait peut-être
mort sur la neige, au milieu de l'indifférence universelle, si son
compagnon, doué d'une vigueur extraordinaire, ne l'eût porté dans ses
bras pendant plus de deux lieues et n'eût enfin réussi, par
supplications et menaces, à le faire admettre dans une charrette
quelconque dont il faillit égorger le conducteur.
Aussi, Leverdier ne pouvait s'absoudre de n'être pas millionnaire.
Volontiers, il s'accusait de sa pauvreté comme d'une trahison.
--Je déteste l'argent pour lui-même, disait-il, mais je devrais être un
sac d'écus sous la main de Marchenoir. J'aurais ainsi une excuse
plausible d'encombrer sa voie.
Et cependant, il n'était guère assuré d'un futur triomphe! Sa pensée,
fort enflammée quand elle se fixait sur son ami, redevenait
singulièrement lucide et froide quand il l'abaissait sur le public
contemporain. L'espérance d'un avenir moins sombre était chez lui en
raison inverse de la hauteur de génie qu'il supposait et ce calcul
n'allait pas sans déchirement.
Marchenoir, son aîné de quelques mois, venait d'entrer dans sa quarante
et unième année, il avait publié déjà deux livres jugés de premier ordre
et la gloire aux mains pleines d'or ne venait pas. Elle se prostituait
dans les pissotières du journalisme.
Leverdier avait fait des démarches inouïes auprès des directeurs et
rédacteurs en chef qui se refusèrent toujours au lancement d'un écrivain
dont l'indépendance révoltait leur abjection. Celui-ci, d'ailleurs, ne
leur avait jamais caché son absolu dégoût. Littéralement, il les
déféquait. Il laissait agir son fidèle esclave pour qu'on ne lui
reprochât pas de refuser absolument de s'aider lui-même, mais il se
serait fait couper tous les membres avec des cisailles de tondeur de
jument et scier entre deux planches à bouteilles longtemps savonnées,
par un maniaque centenaire ivre depuis trois jours, avant de consentir à
une démarche personnelle en vue de recueillir, de leurs nidoreuses
mains, un quartier de cette charogne archi-putréfiée dont ils sont les
souteneurs et qu'ils vendent pour de la vraie gloire!
On ne pouvait raisonnablement pronostiquer un succès beaucoup plus
éclatant à la nouvelle œuvre qui se préparait. Marchenoir allait
toujours s'exaspérant dans sa forme déchaînée, qui rappelait l'invective
surhumaine des sacrés Prophètes. Il se faisait de plus en plus
torrentiel et rompeur de digues.
Leverdier qui l'admirait précisément à cause de cela, ne pouvait,
cependant, se dissimuler, qu'on allait ainsi à d'inévitables
catastrophes. Il avait fini par en prendre son parti et s'était fait le
résigné pilote de la tempête et du désespoir.