Il avait peu de consolation à espérer des chrétiens laïques. Ils sont
faits à l'image de leurs pasteurs et c'est tout ce qu'on en peut dire.
Ici, comme là, l'innocence est presque toujours imbécile, hélas! quand
elle n'est pas faisandée.
Les hardiesses viriles de sa foi et les indignations trop éloquentes de
sa probité religieuse, révoltèrent, au début, ce lanigère troupeau qui
s'en va paissant, sous des houlettes paroissiales, au mugissement
automatique des petites cataractes dominicaines. D'ailleurs, il était
pauvre et, par conséquent, élagable.... Il vécut seul, dans le voisinage
d'un unique ami, à peine moins indigent, qui le sauva de la mort quinze
ou vingt fois.
Les dix années antérieures à sa _conversion_ avaient été faites à la
ressemblance de toutes les années d'adolescent pauvre, niais, timide,
ambitieux, mélancolique, misanthropique, épiphonémique et brutal. Mais
il avait apporté de sa province, en excédent de ce commun bagage, le
particulier viatique d'impuissance que j'ai dit plus haut. Ce
sempiternel rêveur ne pouvait voir les choses telles qu'elles étaient et
il n'y eut peut-être jamais un homme d'aussi peu de ressource et moins
ambidextre pour s'emparer du toupet de l'occasion.
Son auge unique, l'emploi de copiste qui avait été le prétexte et le
moyen de son embauchage pour la lutte parisienne, à laquelle il était si
merveilleusement impropre, il le perdit au bout de quelques mois. Son
chef de bureau, vieillard adipeux et favorable, mais plein de principes
et sans faiblesses, lui révéla, un jour, que l'administration ne le
payait pas pour ne rien faire et le mit tranquillement à la porte avec
une dignité incroyable.
Ce fut la misère classique et archiconnue, tant de fois explorée et
décrite. Le pauvre garçon n'était bon absolument à rien. Il était de ces
fruits sauvages, d'une âpreté terrible, que la cuisson même n'édulcore
pas et qui ont besoin de mûrir longtemps «sur la paille,» ainsi que
Balzac l'a judicieusement observé dans son âge mûr.
Il a fait plus tard ce calcul basé sur d'approximatives défalcations
qu'il avait passé, alors, huit années entières sur dix, sans prendre
aucune nourriture ni porter aucune sorte de vêtement!...
Successivement évincé de toutes les industries et de tous les trucs
suggérés par l'ambition de subsister, il se vit réduit à condescendre
aux plus linéamentaires expédients. Ramasseur diurne et noctambule
investigateur, il s'acharna faméliquement à la recherche de tout ce qui
peut être glané ou picoré, dans les mornes steppes de l'égoïsme
universel, par le besoin le plus fléchisseur, en vue d'apaiser
l'intestinale vocifération.
Forcé d'ajourner indéfiniment son éclosion littéraire, il enfouit sa
précieuse tête sous les décombres de ses illusions et s'en alla se
ronger le cœur dans les carrefours de l'indifférence.--Cette époque de
ténèbres a été le Moyen Age de mon ère, disait-il, au lendemain de sa
_renaissance_ chrétienne.
Les lettres, il est vrai, n'y perdaient pas grand chose. Cet esprit noué
comme un cep, condamné à se chercher et à s'attendre bien longtemps, ne
devait se développer, littérairement, que fort tard, sous un arrosage
emphytéotique de pleurs.
Les bibliothèques publiques étant devenues pour lui l'habituel refuge,
il y connut cet ami déjà mentionné, le seul qu'il ait jamais eu. C'était
un doux maniaque d'histoire ecclésiastique et de monographies
pontificales, âme sereine et peu croyante, en tout l'opposé de
Marchenoir.
Privé de fortune, comme il convient aux lapicides de l'érudition, ce
documentaire vivait besogneusement d'un grisâtre bulletin
bibliographique dans une grande revue. À ce titre, il voyait passer chez
lui le torrent des livres lancés sur le monde par la sottise ou la
vanité contemporaines.
Providentiellement, il y avait menace de déluge vers le temps où il
commença de s'intéresser à ce vagabond qui avait l'air de marcher dans
une gloire de misères et dont la physionomie douloureuse lui parut
extraordinaire.
Un jour donc, ému de compassion, il le fit dîner et l'emmena chez lui,
pour qu'il le débarrassât, disait-il, de ce monceau de brochures dont la
vente seule pouvait être utile. C'est à dater de ce bienheureux instant
que Marchenoir s'élança dans la carrière enviée d'_ami du critique_, la
seule que, durant une assez longue période, on lui ait vu exercer avec
avantage.
Mais, surtout, il eut un ami, enfin! «Un ami fidèle, _medicamentum vitæ
et immortalitatis_,» prononce mystérieusement le Saint Livre,--comme si
la véritable amitié pesait les milliards de mondes qu'il faut pour
contrebalancer la miette de pain transsubstantiée que ces expressions
rappellent!