XI

Cependant le 21 octobre on nous fit prendre les armes de grand matin.

Le bataillon s'ébranla; il avait le pas léger. Pour ma part, je

n'étais point fâché de voir ce que c'était qu'une affaire en ligne.

Tout m'intéressait dans cette marche au clair soleil d'automne. Le

remblai du chemin de fer franchi, on nous fit faire halte. Pourquoi?

L'esprit frondeur qui, sous le premier Empire, avait rempli la vieille

garde de grognards, s'exhalait déjà dans nos rangs en quolibets et en

réflexions ironiques, et comme mon serre-file demandait à voix basse

la cause de ce temps d'arrêt:

--Ah! tu veux savoir, toi qui es curieux, pourquoi on nous fait

attendre les pieds dans la rosée, au risque de nous faire attraper des

rhumes de cerveau? dit un caporal; je vais te le dire en confidence,

mais à la condition que tu garderas ce secret pour toi.

Et, sans attendre la réponse du camarade, le caporal, se faisant de

ses deux mains un porte-voix, reprit d'une voix sourde:

--Vois-tu, petit, on attend pour donner aux Prussiens, qui sont à

flâner sur une longue ligne, le loisir de se rassembler en tas...

C'est une ruse de guerre.

Les soldats se mirent à rire, les officiers firent semblant de n'avoir

rien entendu.

J'ai pu remarquer depuis lors que cet esprit gouailleur, pour me

servir du terme parisien, est une des habitudes, je pourrais dire des

traditions de l'armée. Elle n'a point d'influence sur le courage

personnel du soldat ni même sur la discipline. Le soldat entretient

sa gaieté aux dépens de ses chefs; mais, bien commandé, il marche

bravement, et, s'il réussit, il se moque au bivouac de sa propre

raillerie.

Vers onze heures, le bataillon reprit sa marche. Le contre-ordre qu'on

redoutait n'était pas venu. Nanterre fut traversé. Il n'y avait

personne sur le pas des maisons. Le village des rosières avait un

aspect désolé. Les magasins étaient fermés, les fenêtres closes, le

silence partout. Le bruit de notre marche cadencée sonnait entre la

double rangée des maisons vides. Parfois cependant les têtes de

quelques habitants obstinés apparaissaient derrière un pan de rideau.

Nous avancions le long de la levée du chemin de fer de Saint-Germain

dans la direction de Chatou, laissant derrière nos files la station de

Rueil-Bougival.

Il me serait impossible d'exprimer ce qui se passait en moi, tandis

que je parcourais, le chassepot sur l'épaule, en compagnie de

quelques milliers de soldats, ce pays charmant dont je connaissais les

moindres détails. Mes yeux regardaient en avant, et ma pensée

regardait en arrière.

Une partie du 3e bataillon servait de soutien à l'artillerie, qui

tirait à volées sur la Malmaison et la Celle-Saint-Cloud, d'où les

batteries prussiennes répondaient faiblement. Les obus qu'elles nous

envoyaient dépassaient nos canons et tombaient près de nous; mais,

reçus par une terre humide et meuble, ces projectiles n'éclataient pas

tous et nous faisaient peu de mal. J'avais oublié Bougival et les

promenades faites en canot en d'autres temps pour ne plus m'occuper

que des obus: ils sifflaient l'un après l'autre et continuaient à

tomber, tantôt plus loin, tantôt plus près. Cette immobilité à

laquelle nous étions tous condamnés est l'une des choses les plus

insupportables qui se puissent imaginer. Elle constitue, je le sais,

l'une des vertus essentielles de toute armée, la constance et le

sang-froid dans le péril; mais quelle anxiété et surtout quelle

irritation! Les nerfs se prennent, et l'on a sous la peau des frissons

qui ne s'effacent que pour revenir. J'avais passé par Sedan où les

balles et les projectiles pleuvaient et faisaient voler la pierre et

les briques des murailles, l'eau des fossés, la poussière du chemin;

mais là j'étais dans l'action, je faisais le coup de feu, j'avais le

mouvement avec le danger. J'affectai cependant une tranquillité qui

n'était pas dans mon coeur. C'était comme un nouveau baptême que je

recevais, et je voulais m'en montrer digne. Nos yeux cherchaient à

découvrir la batterie d'où nous venaient ces obus; ils n'apercevaient

rien qu'un peu de fumée blanche s'élevant en flocons derrière un

bouquet d'arbres.

L'ordre de pousser plus avant arriva enfin, et bientôt après le

bataillon était déployé en tirailleurs dans la plaine qui s'étend

entre le chemin de fer américain et la Seine. Nous étions tous couchés

à plat ventre, l'un derrière un buisson, l'autre dans un fossé,

celui-là à l'abri d'un arbre, celui-ci dans le creux d'un sillon.

Chacun cherchait un abri, chargeait et tirait. J'avais devant moi, au

bord du chemin de halage, la guinguette du père Maurice, si chère aux

peintres, et sur ma droite, dans l'île de Croissy, cette Grenouillère

d'où partent tant de rires en été. Les magnifiques trembles de l'île

s'étaient revêtus de teintes superbes, on distinguait à travers les

arbrisseaux de la rive les cabanes si bruyantes encore au mois d'août,

et maintenant le roulement du canon et le crépitement de la fusillade

remplaçaient la gaieté d'autrefois.

On tirait sur nous des maisons de Bougival; nous nous mîmes à tirer

sur Bougival. Le mal que nous faisions n'était pas grand. Quelquefois

nous avancions, quelquefois nous reculions; l'intensité plus ou moins

vive du feu y était pour quelque chose, les ordres qu'on nous donnait

pour le reste. Un pauvre zouave de seconde classe, qui n'avait vu

qu'une défaite et une capitulation, n'a pas d'avis à émettre sur des

opérations de guerre; il me semblait pourtant que cette affaire était

menée sans vigueur et surtout sans ensemble. Cependant on se battait

ferme autour de la Malmaison. Le parc était en feu; les pierres et le

plâtre du mur d'enceinte sautaient en éclats. Je tiraillais toujours.

Je regardais tomber les branches des arbrisseaux coupées par les

balles comme avec une serpe.

C'est là que pour la première fois j'ai remarqué cet air de

stupéfaction que prend le visage d'un homme frappé à mort. C'est de

l'effarement. Il y en a qui restent foudroyés. J'avais près de moi un

zouave qui chargeait et déchargeait son chassepot accroupi derrière

un saule. Il en appuyait le bout sur la fourche de deux branches, et

ne lâchait son coup qu'après avoir visé. De temps à autre, je le

regardais. Un instant vint où, ne l'entendant plus tirer, je me

retournai de son côté. Il était immobile, la tête penchée sur la

crosse de son fusil, le doigt à la gâchette, dans l'attitude d'un

soldat qui va faire feu. Un filet de sang coulait sur son visage d'un

trou qu'il avait au front. Il était mort. Aucun de ses membres n'avait

remué.

Une sonnerie de clairon nous fit commencer un mouvement de retraite.

On reculait, puis sur un nouveau signal on s'arrêtait. Des obus

passaient sur nos têtes; mais, chemin faisant, nos baïonnettes

trouvaient à s'occuper. Elles nous servaient à fouiller les champs et

à en arracher de bonnes pommes de terre que nous glissions dans nos

poches. L'ordinaire se faisait incertain, et quelques légumes venaient

à propos pour en varier la maigreur. Un temps se passa mêlé de haltes

et de marches, après lequel un ordre définitif nous fit rentrer dans

nos cantonnements.

Le village de Nanterre, que nous avions traversé une première fois en

tenue de campagne, devint un lieu de promenade. Ce village avait une

physionomie particulière qui brillait par l'originalité. On ne pouvait

pas dire qu'il fût peuplé; on ne pouvait pas dire non plus qu'il fût

désert. Il y avait des habitants; quelques-uns étaient de Nanterre

certainement, mais d'autres avaient été conduits là par les hasards de

la guerre; Nanterre me rappelait ces pays frontières dont il est

question dans les romans de Walter Scott, et que les gens de la plaine

et de la montagne pillaient alternativement. Un certain commerce

interlope s'était établi dans le village, situé à égale distance de

Courbevoie et de Rueil. Patrouilles françaises et reconnaissances

prussiennes s'y promenaient avec la même ardeur. On y échangeait des

coups de fusil, mais dans l'intervalle les habitants vendaient du

tabac aux uns et aux autres sur le pied de la plus parfaite égalité.

Si les coups de feu partaient, les habitants rentraient chez eux et se

tenaient cois. La bourrasque éteinte, ils ouvraient la fenêtre,

risquaient un oeil dans la rue, et, sûrs que tout danger avait

momentanément disparu, quittaient leurs maisons comme des lapins leurs

terriers après le départ des chasseurs.

On nous envoyait de grand'garde aux bords de la Seine. Nous passions

là ordinairement vingt-quatre heures, quelquefois quarante-huit.

C'étaient pour les zouaves du 3e bataillon des jours de fête. A peine

arrivés autour de la redoute qui nous servait de quartier général,

chacun de nous se faufilait du côté d'une sorte de tranchée creusée au

bord de l'eau, en ayant soin de se défiler des balles, et on ne

perdait plus de vue la rive opposée. C'était la chasse à l'homme.

J'avais trop lu les romans de Fenimore Cooper pour ne pas me rappeler

les pages palpitantes où il raconte les prouesses du Cerf-Agile, du

Renard-Subtil et de la Longue-Carabine; mais qui m'eût dit à cette

époque qu'un jour viendrait où, embusqué moi-même dans un trou fait en

plein champ, j'attendrais le passage d'un ennemi pour lui envoyer une

balle, et cela à une lieue d'Asnières!

La nuit venue, des distractions nouvelles nous étaient offertes. La

presqu'île de Gennevilliers, qui s'ouvrait devant nous entre les

replis de la Seine, était un champ ouvert à de longues promenades.

Quelquefois ces reconnaissances partaient sous la conduite d'un

sergent; quelquefois un caporal réunissait quatre hommes et se mettait

en marche à la tête de son petit corps d'armée. La consigne était

courte et sévère: tout regarder et se taire. On parcourait l'île en

tout sens, silencieusement, comme des Peaux-Rouges. Quand nous

suivions le bord de la rivière, où les Prussiens pouvaient avoir

l'idée de jeter un pont de bateaux, on se glissait à plat ventre; de

temps en temps on s'arrêtait et on écoutait; puis on rentrait et on

dormait comme des souches. Au réveil, nous nous arrachions les

journaux pour savoir ce qui se passait à Paris.

Je commençais à m'expliquer comment il se fait qu'on peut être mêlé à

tous les hasards d'une bataille sans en rien savoir. Un soldat ne voit

jamais que le point précis où il charge et décharge son fusil, le

capitaine peut raconter l'histoire de sa compagnie, un colonel celle

de son régiment; l'un a combattu le long d'un ruisseau, l'autre auprès

d'un bouquet de bois. Il y a des bataillons entiers qui, tenus en

réserve dans un pli de terrain, n'ont vu que de la fumée et entendu

que du bruit. C'est pourquoi un caporal a pu me dire en toute vérité

et avec l'accent de la conviction: «La bataille de Wissembourg, où

j'étais, c'est un champ de betteraves autour duquel on s'est beaucoup

battu... A six heures, il a fallu l'abandonner... Un de mes hommes y

a perdu son sac.» Il n'y a que le général en chef qui puisse dire

comment les choses se sont passées, et encore seulement après que les

rapports des chefs de corps lui sont arrivés.

J'obtenais quelquefois, mais rarement et non sans peine, une

permission pour venir voir mes parents. Paris avait un aspect

tranquille. Si on n'avait pas entendu une furieuse canonnade, on

aurait pu croire que rien d'extraordinaire ne s'y passait. Il fallait

parfois faire un effort de mémoire pour se rappeler que trois ou

quatre cent mille Prussiens campaient aux environs. On croyait à la

victoire. Je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir moins de confiance:

j'avais vu Sedan. Je ne faisais part de mes appréhensions qu'à un

petit nombre d'amis particuliers. En dehors de leur cercle intime, on

m'eût pris pour un fou ou pour un agent de M. de Bismarck. On était

encore dans la période de l'enthousiasme joyeux.

Paris, avec sa ceinture de forts, paraissait une ville inexpugnable.

Le moyen qu'une armée de quatre cent mille hommes, soldats, mobiles et

gardes nationaux, fût forcée dans ses retranchements, et la Prusse,

malgré la landwehr et le landsturm, empêcherait-elle la province

soulevée de donner la main à Paris? Les orateurs ne manquaient pas

pour développer ce thème, qui renfermait en germe l'espoir d'un

triomphe éclatant. Chaque restaurant possédait un groupe de ces

stratégistes, qui prenaient des redoutes et brisaient des lignes entre

un beefsteak de cheval et une mince tranche de fromage. Les Prussiens

repoussés et le café pris, on était fort gai.

Après la malheureuse affaire du Bourget, vers le 15 ou 20 novembre, le

4e zouaves reçut dans ses cadres un certain nombre de zouaves et de

chasseurs de l'ex-garde qui étaient en dépôt à Saint-Denis: ils furent

répartis dans les 1er et 2e bataillons; quant au 3e, on en compléta

l'effectif par une compagnie de turcos, dont la plupart étaient nés en

France et plus spécialement à Paris. Cependant, parmi ces recrues, on

comptait à peu près une cinquantaine de véritables Africains, Arabes

ou Kabyles, rompus au métier des armes, et qui avaient vu les

batailles de l'Est. Désormais il n'y eut plus dans la ville assiégée

d'autres zouaves que ceux du 4e régiment.

Récits d'un soldat: Une armée prisonnière; Une campagne devant Paris · 第 20 / 31 题