X
Quand j'arrivai à Paris, aucun de mes amis ne m'attendait plus. On me
croyait mort ou à l'agonie dans quelque ambulance prussienne. Les
optimistes supposaient que j'avais eu la chance d'être au nombre des
cent mille prisonniers ramassés dans le grand coup de filet de Sedan
et que je mangeais du pain noir dans quelque forteresse d'Allemagne.
Ils ne se trompaient qu'à demi. On me traitait en ressuscité.
Bientôt il fallut songer à rentrer au régiment. Mon pied me faisait
grand mal encore et je boitais bel et bien; mais toute la question
pour moi était de découvrir ce qui restait du 3e zouaves, qui venait
de passer par le double creuset de Reischoffen et de Sedan.
Ces mêmes promenades qui avaient marqué mon engagement recommencèrent.
L'administration, dans mon cher pays, n'a-t-elle pas l'art de
compliquer les choses les plus aisées et de rendre obscures les plus
claires? A la place, où je me présentai d'abord, on me répondit, après
une longue attente, qu'il fallait me rendre à l'intendance. Là,
nouvelle attente aux portes des bureaux, après quoi un commis qui
rangeait des papiers m'assura, sans me regarder, que j'avais fait
fausse route, et que je devais bien vite courir au Gros-Caillou où
j'aurais à demander le bureau de recrutement.--Et il ajouta à
demi-voix:
--Ces imbéciles de la place n'en font pas d'autres!
Au Gros-Caillou, un garçon de salle me déclara que les bureaux étaient
fermés et que j'aurais à revenir le lendemain.
Le lendemain, l'employé auquel je m'adressai au bureau de recrutement,
rit beaucoup de l'étourderie de ces messieurs de l'intendance et me
conseilla d'aller aux Isolés, à la caserne de Latour-Maubourg. J'y
courus.
Un triste spectacle m'y attendait. C'était le lendemain du jour
néfaste de Châtillon. Un rassemblement d'hommes s'agitait dans les
cours. Ils respiraient l'accablement. Mon coeur se mit à battre quand
je reconnus parmi ces vaincus l'uniforme des zouaves. La plupart
appartenaient aux 1er et 2e régiments. Ils étaient encore sous le coup
de cette retraite et, comme toujours dans les mêmes circonstances, on
prononçait le mot de trahison. Dans cette troupe de fugitifs qui
appartenaient à différents corps, aucune cohésion, plus de lien. Le
moral avait disparu. Je ne tirai de toutes ces bouches que des
plaintes et des lamentations. C'est alors que je compris la force
secrète de ce qu'on appelle l'esprit de corps. Ma vue s'était troublée
à l'aspect de l'uniforme que j'avais choisi. J'en avais reçu comme une
blessure.
N'ayant plus rien à faire aux _Isolés_ je pris le parti vigoureux de
retourner à la place. Là le commis auquel j'avais eu affaire tout
d'abord faillit se fâcher tout rouge contre les animaux--je
raconte--qui encombraient les bureaux de l'intendance, et me poussa
dehors. Je me rendis donc à l'intendance pour la seconde fois,
déterminé à faire la navette de l'intendance au Gros-Caillou et du
Gros-Caillou à la caserne des Isolés aussi longtemps qu'on le
voudrait.
Dans les antichambres de l'intendance je rencontrai un camarade qui
avait partagé la pluie et les demi-biscuits de la presqu'île de
Glaires et qui était parvenu, comme moi, à s'évader. Il appartenait à
l'arme de l'infanterie et c'était, comme moi, un engagé volontaire.
--Ce n'est pas fini, me dit-il, et vous en verrez bien d'autres! Ne
vient-on pas de me délivrer une feuille de route pour le dépôt de mon
régiment, et savez-vous où il fait l'exercice, ce dépôt?
--Je ne m'en doute pas.
--A Strasbourg, qui est investi depuis trois semaines! Me voyez-vous
tout seul en face de l'armée du général Werder et voulant en enfoncer
les lignes! Mais voilà! les registres portent que le dépôt de mon
régiment est à Strasbourg, on m'envoie à Strasbourg et il faudra bien
des paroles pour faire entendre raison aux bureaux.
Et quand on pense que ces choses-là se passaient à la même heure d'un
bout de la France à l'autre!
J'entrai à mon tour dans le bureau où l'on m'avait déjà reçu et, à
force d'explications--et non sans peine--j'obtins une feuille de route
pour le dépôt du 3e zouaves--qu'on reconstituait provisoirement à
Montpellier. Ce n'était pas mon affaire; mais, bien résolu à faire
partie de la garnison de Paris, j'attendis. Vingt-quatre heures après
j'avais la certitude que les trains de la ligne de Lyon ne marchaient
plus. Désormais, j'appartenais au corps d'armée du général Vinoy.
Cette fois, instruit par l'expérience, je ne pris conseil que de
moi-même. Un zouave à tambour jaune, rencontré par hasard me raconta
qu'une poignée de ceux qui avaient fait la trouée de Sedan se trouvait
à la caserne de la rue de la Pépinière avec quelques débris des 1er et
2e régiments et de petits détachements envoyés des trois dépôts. Je
m'y rendis. On m'y reçut à bras ouverts, mais pour ne pas subir de
nouveaux retards une seconde fois, je me hâtai de me faire habiller à
mes frais.
L'aspect de la grande ville était changé. Ce n'était déjà plus le
Paris que j'avais quitté. Il y avait un air d'effarement partout; les
ménagères couraient aux provisions; on chantait encore _la
Marseillaise_, mais d'une voix moins haute; on savait à quel ennemi on
avait affaire. Cependant l'orgueil national, l'orgueil parisien,
pourrais-je dire, se tendait. On avait été battu, c'est vrai, mais
sous les murs de la grande ville on pouvait, on devait vaincre. La
population tout entière était debout, elle avait des armes. La
bourgeoisie et le peuple semblaient ne faire qu'un. Les remparts et
les forts se hérissaient de canons. Le tambour battait, le clairon
sonnait; on faisait l'exercice sur toutes les places. Et puis la
République n'avait-elle pas été proclamée? C'était la panacée;
quelques-uns même, les enthousiastes, s'étonnaient que l'armée du
prince royal ne se fût pas dispersée aux quatre vents à cette
nouvelle. Ce miracle ne pouvait tarder. D'autres, il est vrai, mais
n'osant pas exprimer leur sentiment, estimaient que c'était un
désastre, et que ce mot seul paralyserait la défense en province. Que
d'orages d'ailleurs dans ces quatre syllabes qui portaient la marque
de 93! mais cela était en dessous et ne se faisait jour que dans les
conversations intimes. Le peuple, qui ne travaillait plus et jouait au
soldat, agitait ses fusils à tabatière. Il y avait une grande
effervescence. Le gouvernement du 4 septembre n'avait qu'à commander;
il était obéi. On attendait avec anxiété, avec une impatience
fiévreuse où il y avait de la joie, le retentissement du premier coup
de canon. On l'entendit, et la population qui courait au Trocadéro sut
enfin que le cercle de fer de l'armée prussienne se fermait autour de
Paris.
J'appartenais alors à la 1re compagnie du 3e bataillon du 4e zouaves.
Le capitaine R..., qui en avait le commandement, avait été à Sedan,
comme on sait, et j'avais fait sa connaissance à l'île de Glaires.
C'était entre les évadés qui en avaient partagé les misères comme une
franc-maçonnerie. Ce nouveau régiment de zouaves dans lequel je venais
d'être incorporé, se composait de trois bataillons formés avec les
débris des 1er, 2e et 3e régiments d'Afrique. Il portait le n°4; mais
il n'avait pas de drapeau. Il fut question de lui délivrer celui que
les zouaves du 3e avaient sauvé de Sedan. Ce qui restait de ce
régiment s'y opposa si énergiquement, que le drapeau troué de balles
fut «versé» au musée d'artillerie.
Bientôt après, le régiment fut envoyé à Courbevoie, où les trois
bataillons furent cantonnés, et le 3e reçut ordre de répartir son
monde dans les petites maisons qui sont groupées entre le village et
le remblai du chemin de fer. Des pioches nous avaient été distribuées,
et sous la surveillance des officiers une centaine de bras se mirent
à l'oeuvre pour créneler les pauvres habitations où restaient encore
quelques meubles. Quelques coups vigoureux suffisaient pour percer les
murailles et faire jouer le vent de chambre en chambre. En un tour de
main, le village fut mis en état de défense; briques et moellons
tombaient de ci, de là, et des lucarnes s'ouvraient partout, propres à
recevoir le bout des chassepots. C'était comme si l'on se fût attendu
à l'arrivée subite des Prussiens.
Au moment de notre arrivée à Courbevoie, on n'y voyait pas autres
créatures vivantes que quelques chiens errant à l'aventure d'un air
désorienté. Les hommes leur manquaient; mais le soldat a une force
d'attraction qui lui est propre.
Un régiment est comme une colonie qui marche. Le soir même je vis une
lumière briller à la fenêtre d'une maison dont les propriétaires, plus
soucieux de leur vie que de leur immeuble, avaient fait comme leurs
voisins. Je m'approchai. Un marchand de vin s'y était installé avec
ses verres et ses brocs, suivi d'une servante solidement bâtie. Elle
connaissait de longue date les grenadiers et les voltigeurs de
l'ex-garde et n'avait pas peur des zouaves. Après le marchand de vin,
qui ralluma les fourneaux d'une cuisine où les officiers établirent
leur popotte, vint un marchand de tabac, et Dieu sait si la clientèle
lui fit défaut; puis un épicier qui rouvrit sa boutique et rapporta sa
marchandise. Cet exemple fut suivi, et petit à petit, sans savoir d'où
ils arrivaient, les fournisseurs rentrèrent dans leurs pénates. Il y
eut même une blanchisseuse. La civilisation reprenait possession de la
ville morte.
On ne peut pas percer des murs continuellement, même quand c'est
inutile; la besogne de créneler la partie du village que nous
occupions avait été faite en un jour. Nous ne savions rien de ce qui
se passait à Paris. Les journées s'écoulaient lentement, pesamment;
nous n'avions pour distraction que les grand'gardes qu'on nous
envoyait monter sur les bords de la Seine. On avait l'émotion de la
surveillance. On nous employait aussi aux travaux de la redoute de
Charlebourg; mais les zouaves qui manient le mieux le fusil manient
très-mal la pelle et la pioche. On faisait grand bruit autour des
brouettes, et la besogne n'avançait pas. Une chanson, un récit, une
calembredaine faisaient abandonner les outils, et, quand on les avait
abandonnés, on ne les reprenait plus. Après quelques jours d'essai, on
nous remplaça par des soldats de la ligne et des mobiles. L'ennui
devenait endémique et quotidien. Un exercice de deux heures en coupait
la longue monotonie.
Un jour vint cependant, le 16 octobre, où le bataillon crut qu'on
allait avoir quelque chose à faire; quelque chose à faire, en langage
de zouave, signifiait qu'on avait l'espérance d'un combat. On prit les
armes avec un frémissement de joie, et l'on nous dirigea vers le
rond-point de Courbevoie, où des batteries de campagne nous avaient
précédés. Là on mit l'arme au pied, et on attendit. Aucun bruit ne
venait de la plaine. Si on ne nous attaquait pas, c'est que nous
allions attaquer. On attendit encore; un contre-ordre arriva, et on
nous ramena la tête basse dans nos cantonnements.
Le lendemain, l'ennui reprit de plus belle. Il y avait déjà plus d'un
mois que l'investissement avait commencé, et je n'avais pas encore
tiré un coup de fusil. On vidait les gamelles deux fois par jour, on
jouait au bouchon, on se promenait les mains dans les poches, on
pêchait à la ligne, on bourrait sa pipe, on la fumait, on la bourrait
de nouveau, on regardait les petits nuages blancs qui s'élevaient
au-dessus du Mont-Valérien après chaque coup de canon, on
s'intéressait au vol des obus, on cherchait une place où dormir au
soleil dans l'herbe.