[Illustration.]
_Port d'Alger_--Le port d'Alger est situé à l'ouest et à l'entrée d'une
rade entièrement ouverte aux vents du large; il a été construit en 1530
par Khaïr-Eddin, frère de Barberousse. A 300 mètres en mer, existait un
banc de roches, ou îlots, en arabe Al-Djézaïr, d'où Alger a pris son
nom. Les Espagnols y avaient fait un fort; Khaïr-Eddin les en chassa, et
réunit ces îlots à la ville par une jetée: c'est la jetée appelée
Khaïr-Eddin Plus tard, on forma une petite darse de 3 hectares, au moyen
d'un môle construit à l'extrémité sud de l'île, et lancé vers le sud à
150 mètres dans la mer. Ce môle, duquel dépend la conservation de la
darse, était en 1830, époque de l'occupation d'Alger par l'armée
française, dans un état de délabrement complet et de ruine imminente,
malgré les travaux considérables des Turcs. C'était sur ce point qu'ils
portaient toutes les ressources dont ils pouvaient disposer en esclaves
et en argent; cependant l'ouvrage de chaque campagne était sans cesse
détruit pendant la saison du gros temps. Il en fut de même des premiers
travaux exécutés par les ingénieurs français, qui ne purent réussir à se
rendre maîtres de la violence des flots, sur un point où ils ont des
effets d'une puissance extraordinaire, qu'en recourant à des moyens de
construction plus puissants que ceux qu'on avait employés jusqu'ici.
Tandis que les blocs les plus forts employé dans la digue de Cherbourg
ne pèsent pas plus de 5 à 6 mille kilogrammes, on entassa dans la jetée
à Alger des blocs de 22 mille kilogrammes. Mais comme l'extraction et le
transport de blocs aussi considérables eût été à peu près impossible, M.
Poirel, Ingénieur, chargé en chef de la direction des travaux, eut
l'heureuse idée de les fabriquer artificiellement, au moyen du béton,
matière connue de tous les constructeurs, et qui a la propriété de
durcir dans l'eau. Grâce à cette invention, le môle a pu être
reconstruit tout entier à neuf, en quelques années, et avec une solidité
désormais l'épreuve des plus grosses mers.
[Illustration: Travaux du port d'Alger.--Chantier des blocs de béton qui
s'immergent par an.]
Le système généralement employé de nos jours pour la construction des
jetées à la mer est celui que l'on connaît sous le nom de _jetées à
pierres perdues_. Il était pratiqué chez les Romains, ainsi qu'on le
voit par les restes du port de Civita-Vecchia. La dimension des
matériaux employés à la composition de ces anciennes jetées est
généralement de 3 mètres cubes au plus, encore sont-ils remués par la
mer, et éprouvent-ils toujours quelque dérangement par les mouvements
les plus violents des vagues. Il a été reconnu qu'à Alger un volume de
10 mètres cubes était nécessaire pour que le bloc fût immuable, et ceux
que M. Poirel a fabriqués artificiellement en béton dépassent même ce
volume.
Ces blocs sont faits de deux manières différentes: les uns se
construisent dans l'eau, sur la place même qu'ils doivent occuper; les
autres sont fabriqués à terre, pour être ensuite lancés à la mer.
Les premiers se font en immergeant du béton dans des caisses échouées
sur l'emplacement des blocs. Ces caisses sont de grands sacs en toile
goudronnée, dont les parois sont fortifiées par quatre panneaux en
charpente, sur lesquels la toile est étendue et fixée. La masse de béton
qui la remplit peut donc se mouler parfaitement sur le terrain» et se
lier avec lui par les aspérités mêmes qu'il présente. Ces caisses-sacs
sont préparées sur le chantier et lancées dans le port, d'où elles sont
remorquées par des pontons, et amenées en flottant sur la place qu'elles
doivent occuper. On les y fixe au moyen de petites caisses en bois,
amarrées tout autour de la caisse-sac, et remplies de boulets. La
caisse-sac une fois mise en place, on y établit une machine à couler,
qui pose sur un échafaudage volant, communiquant avec la terre par un
pont de service.
La deuxième espèce de blocs, qui se fait à terre, est fabriquée dans des
caisses sans fond, formées de quatre panneaux à assemblage mobile. Cinq
à six jours après le remplissage, on enlève ces panneaux, qui servent
pour un autre bloc. Le béton, ainsi mis à nu, a acquis, au bout d'un
mois ou deux au plus, suivant la saison, une consistance suffisante pour
que le bloc puisse être lancé à la mer. Les blocs sont préparés sur des
chariots qui roulent sur des chemins de fer. On emploie deux modes
d'immersion: le premier, en faisant poser le bloc sur deux planches
suiffées, et en donnant au chariot une légère inclinaison, qui suffit
pour que le bloc glisse par son propre poids; dans le second mode
d'immersion, le bloc, placé sur une cale inclinée, est d'abord descendu
dans l'eau jusqu'à ce qu'il plonge d'un mètre à l'avant; dans cette
position, il est saisi par une machine composée de deux flotteurs, entre
lesquels il est symétriquement placé. Ces flotteurs le saisissent au
moyen de chaînes passées en dessous du bloc, et le transportent en le
maintenant sur l'eau, à l'instar des chameaux dont les Hollandais se
servent pour alléger les vaisseaux et les faire passer sur les
hauts-fonds.
Les travaux exécutés pour la consolidation de l'ancien môle, et les 150
métrés de nouvelle jetée construits jusqu'en 1812 avaient eu pour
résultat d'augmenter un peu l'étendue du port d'Alger et d'ajouter
beaucoup à la sécurité des navires. La rade d'Alger, comme on le voit
sur la carte, forme à peu près un demi-cercle» ouvert du côté du nord.
Son extrémité orientale se termine au cap Matifou; la ville d'Alger est
presque à son extrémité occidentale. Ainsi la rade est garantie des
vents d'ouest par le massif d'Alger; des vents du midi, par les hauteurs
qui se rattachent à ce massif, et, plus loin, par le petit Allas; et,
des vents d'est, par le promontoire qui finit au cap Matifou; mais elle
reste ouverte à tous les rhumbs de vent qui viennent du nord, et qui
sont d'autant plus dangereux qu'ils poussent les bâtiments à la côte. A
l'est de la porte Bab-Azoun, extrémité méridionale de la ville, et à 300
mètres environ du rivage, est une roche, couverte de 2 mètres d'eau
seulement, qu'on nomme la roche _Algefna_. A l'est de cet écueil en est
un autre, couvert de 5 métrés d'eau, dit _Roche-Écueil_ ou
_Écueil-sans-nom._
L'utilité de l'établissement d'un grand port à Alger, dans l'intérêt de
la marine militaire comme de la marine marchande, et approprié aux
besoins de l'une et de l'autre, a été unanimement reconnue par les
partisans de l'occupation restreinte, aussi bien que par ceux de
l'occupation étendue. Un bon port est, pour les uns, le principal, sinon
le seul profit qu'on peut retirer de notre possession africaine; pour
les autres, une condition indispensable du développement de notre
puissance. Mais l'importance même de cet établissement maritime,
l'étendue à lui donner, le temps et la dépense à consacrer à sa
création, toutes ces graves questions à résoudre, expliquent les
lenteurs qui ont fait ajourner jusqu'en 1812 l'adoption d'un plan
définitif.
De nombreux projets ont été soumis à l'appréciation du gouvernement. Le
plus ancien, qui remonte à 1835, est de M. de Montluisant, ingénier en
chef, directeur des travaux hydrauliques à Toulon. D'autres ont été
successivement présentés par MM. Rang, capitaine de corvette; Delassaux,
capitaine de vaisseau; Lainé, contre-amiral; Poirel, ingénieur en chef
des Ponts-et-Chaussées; Raffeneau de Lile, inspecteur général des
Ponts-et-Chaussées, et Bernard, également général divisionnaire attaché
à la marine.
Pendant la session de 1812, une vive discussion s'est engagée à la
Chambre des députés dans les séances des 4 et 5 avril, au sujet de ce
que l'on a appelé le _petit projet_ de port de M. Poirel, et le _grand
projet_ de M. Raffeneau de Lile. Le gouvernement, mis en demeure de se
prononcer entre ces divers projets, a fait connaître le 14 avril, à la
commission chargée de l'examen du budget pour 1843, que son choix
s'était fixé en faveur d'un travail nouveau proposé par M. Bernard, et
qui est un intermédiaire entre ceux de M. Poirel et Raffenau de Lile,
qu'il modifie à peu près également. Ce travail, que nous publions dans
la carte ci-jointe a obtenu la sanction du conseil d'amirauté. M.
Bernard fait partir la jetée sud d'une pointe de rocher au nord et près
du fort Bab-Azoun jusqu'à l'Écueil-sans-Nom; puis il prolonge le môle,
en partant de l'extrémité des 150 mètres exécutés et se dirigeant vers
le sud-est, un quart est dans une longueur de 500 mètres. Quinze
vaisseaux pourront s'amarrer à la jetée; la dépense est évaluée 16
millions, 5 à 6 millions de moins que celle du projet Raffenau. La
chambre des députés, dans sa séance du 26 mai dernier, a augmenté de
600,000 francs le crédit de 900,000 francs porté au budget de 1843 pour
la construction du port d'Alger. L'allocation de 1.500.000 francs en
ajournerait l'achèvement jusqu'en 1854. L'intérêt de notre domination en
Algérie exige, au contraire, que les travaux de cet établissement
maritimes dont l'utilité est unanimement proclamée, soient poussée plus
activement, et il est à désirer que les ateliers reçoivent un
développement tel, qu'une allocation de 3 à 4 millions puisse être
annuellement employée; car ce n'est que lorsque nos flottes seront
assurées de trouver sur la rive algérienne, presque en face de Toulon,
un refuge et un abri, que la prophétie de Napoléon se réalisera, et que
la Méditerranée deviendra bien réellement un _lac français_.
_Colonisation de l'Algérie_.--C'est en 1843 la première fois qu'un
crédit spécial pour la colonisation figure au budget; c'est la première
fois aussi que le gouvernement a annoncé d'une manière certaine et
positive que son intention était non pas de coloniser lui-même ni de
cultiver ou faire cultiver les terres pour son propre Compte, mais de
favoriser par tous les moyens possibles la colonisation européenne en
Afrique.
Divers systèmes étaient en présence, M. le lieutenant-général Bugeaud
s'est prononcé dans plusieurs écrits pour la colonisation militaire, M
le duc de Dalmatie, président du conseil et ministre de la guerre, a
déclaré, au nom du cabinet, dans la séance de là Chambre des dépotés du
26 mai dernier, que la colonisation militaire ne pouvait aboutir à des
résultats avantageux, et que la colonisation civile, qui amène la
famille, est la plus féconde et la meilleure. Celle-ci n'exclut pas,
d'ailleurs, l'emploi des moyens militaires. En même temps que des
ouvriers civils, toutes les compagnies disciplinaires et les condamnés
militaires qui se trouvent en Afrique seront employés à préparer cette
colonisation civile. Ils établissent des villages, les fortifient, font
les premiers frais d'établissement, de manière que le colon civil qui
arrive avec sa famille puisse y trouver un abri et un commencement
d'exploitation.
[Illustration: Travaux du port d'Alger.--Chantier des blocs de béton qui
s'immergent par terre.]
Pour que les villes du littoral soient à tout jamais françaises il est,
en effet, indispensable de mettre entre elles et les indigènes du dehors
des villages européens, des cultivateurs, toute une population rurale
qui puisse les faire vivre en les protégeant, créer une production de
quelque importance et prêter un utile concours aux forces employées à la
garde du pays. Ainsi donc, la Ionisation, sagement limitée, est le
premier élément de conservation: elle peut nous donner, en peu d'années,
les moyens de pourvoir suffisamment à la défense de l'Algérie, sans
engager plus qu'il ne convient les forces et l'argent de la France. Afin
de donner à la formation des centres agricoles une marche régulière, un
arrêté du 18 avril 1811 a statué que la Colonisation d'un territoire
déterminé et la formation de nouveaux centres de population seraient
autorisées par arrêté du gouverneur-général qui réglerait les conditions
d'existence de ces établissements, leur déplacement, leur
circonscription, la population qu'ils seraient susceptibles de recevoir
immédiatement, l'étendue des terres à concéder aux premiers habitants.
[Illustration: Épisode d'une razzia par des réguliers d'Abd-el-Kader sur
des Arabes soumis.]
Le plan de colonisation a été adopté, 12 mars 1842, pour la province
d'Alger, et principalement pour le Sahel (voir _L'Illustration_, p. 19,
2e col.), ainsi que pour les territoires de Koléah et de Blidah. D'après
ce plan, trois zones concentriques de villages embrassant tout le massif
d'Alger.
La première, dite du _Fahs_ (banlieue), destinée à couvrir Alger dans
toutes les directions et touchant à tous les points extrêmes de sa
banlieue, comprend sept centres: Hussein-Dey, Kouba, Bukadem,
Dely-Ibrahim, Drariah, près Kadous; l'Achour, entre Drariah et
Dely-Ibrahim: Chéréga, entre Dely-Ibrahim et la mer. Ils ne sont pas
distante de plus de trois kilomètres les uns des autres, et une route de
ceinture les reliera tous.
La deuxième zone, dite de _Staouéh_, commence à l'est par un village au
devant de Birkadem, Saoula, pour se terminer, en passant par
Sidi-Sliman, Baba-Aassan, Ouled-Fayet et Staouéh, à Sidi-Ferrouch, qui
sera à la fois un village d'agriculteurs et de pêcheurs.
La troisième, dite de Douéra a pour centres Ouled-Men dit, Douéra,
Maclina, El-Hadjer et Bou-Kandoura.
Deux villages sont établis sur le territoire de Coléah: ce sont Fouka et
Douaouda, trois sur celui de Blidah. Mered, Ouled-Yaïch et Mehdouah.
Un nouveau village, celui de Saint-Ferdinand, vient d'être terminé.
La construction des villages du Sahel, ou 500 familles sont déjà
établies, a marché dans l'ordre des zones, en commençant le plus près
d'Alger et n'avançant que progressivement. Il est nature! que les
premiers établissements de la colonisation entourent le siège de notre
gouvernement et trouvent dans cette proximité une protection prompte et
assurée. Pour en hâter les progrès, la Chambre des députés vient
d'affecter à la colonisation, pour 1843, une dotation de 770.000 fr.
Mais, pour fournir des encouragements, l'oeuvre de la colonisation a
besoin de s'étendre, de l'affermissement de notre domination. La
campagne qui vient de s'ouvrir sous des auspices favorables ne saurait
manquer de l'affermir en ruinant de plus en plus la puissance
d'Abd-el-Kader. Déjà une heureuse razzia a fait tomber entre nos mains
sa _smalah_, c'est-à-dire ce qui représente chez les Arabes ce que nous
appelons en Europe les équipages, la suite, comprenant les tentes du
maître, sa famille, ses domestiques et ses richesses. Puissent les
efforts combinés des divers corps manoeuvrant dans toute la province de
l'Algérie amener enfin l'anéantissement complet de notre persévérant
ennemi!
Bulletin bibliographique.
_La Russie en 1839_, par le marquis Custine; 4 vol in-8.--Paris, 1843.
_Amyot_ 30 francs.
Beaucoup d'esprit, trop d'esprit, les réflexions tour à tour justes et
fausses, souvent prétentieuses des chapitres entiers écrits avec un
style remarquable, des longueurs monotones, des répétitions
fastidieuses, des contradictions choquantes, une foule de faits curieux
et d'observations pleines de vérité et d'intérêt, de rares éloges, de
nombreux et de sévères critiques, tels sont les mérites et les défauts
du nouvel ouvrage que vient de publier M. de Custine, et qui a pour
titre _La Russie en 1839_.
M, de Custine assure que, pendant son voyage, il racontait chaque nuit à
ses amis absents ses souvenirs de la journée, sans songer au public, ou
du moins en ne voyant le public que dans un lointain vaporeux. D'abord
il ne voulait pas faire imprimer ses lettres, qui étaient, pour la
plupart, de pures confidences. Fatigué d'écrire, mais non de voyager, il
comptait cette fois, observer sans méthode et garder ses descriptions
pour ses amis: diverses raisons l'ont décidé à tout publier; la
principale, c'est qu'il a senti chaque jour ses idées se modifier par
l'examen auquel il soumettait une société absolument nouvelle pour lui.
Il lui semblait qu'en disant la vérité sur la Russie, il ferait une
chose neuve et hardie, «Jusqu'alors, dit-il, la peur et l'Intérêt ont
dicté des éloges exagérés; la haine a fait publier des calomnies: je ne
crains ni l'un ni l'autre écueil.»
M, de Custine a-t-il toujours évité avec bonheur ces deux danger, qui
lui paraissent si peu redoutables? Son imagination ardente lui a-t-elle
laissé voir la Russie telle qu'elle est? N'exagère-t-il pas le mal comme
le bien? Ce qui nous paraît certain, c'est que, malgré leurs répétitions
et leurs contradictions, les trente-six lettres dont se composent ces
quatre volumes n'ont pas été entièrement écrites sur les lieux pour des
amis. On a moins d'esprit et plus de simplicité, on fait moins de
réflexions profondes ou bizarres, on ne termine pas tant de périodes
cadencées par des petites phrases ou par des mots _à effet_ lorsqu'on ne
voit le public que dans un lointain vaporeux. Personne assurément ne
reprochera à M. de Custine d'avoir travaillé son livre avec un soin tout
particulier. Le mérite d'un ouvrage quelconque ne dépend jamais du temps
que son auteur a mis à le composer. Il vaut mieux employer trois ou
quatre années à rédiger ses mots et ses impressions de voyage que de les
publier sans les revoir, sans les réunir, sans les proportionner, comme
certains écrivains modernes se sont vantés de l'avoir fait. Mais pourquoi
ne pas avouer la vérité?
Le 10 juillet 1839, M. de Custine, qui s'était embarque quatre jours
auparavant à Travemunde, débarquait à Saint-Pétersbourg; le 26 septembre
suivant, il datait sa dernière lettre de Tilsitt. Son voyage n'avait
donc duré que deux mois et demi, et pendant ce court espace de temps M.
de Custine visita Saint-Pétersbourg, Moscou, et Nijni-Novgorod à
l'époque de la foire. Or, à en croire les Russes, il faut passer au
moins deux ans en Russie avant de se permettre de juger leur pays, le
plus difficile de la terre à définir.
Rien n'est triste comme la nature aux approches de Pétersbourg: à mesure
qu'on s'enfonce dans le golfe, la marécageuse Ingrie, qui va toujours
s'aplatissant, finit par se réduire à une petite ligne tremblotante
tirée entre le ciel et la mer... Cette ligne, c'est la Russie...
c'est-à-dire une lande humide, basse, et parsemée à perte de vue de
bouleaux qui paraissent pauvres et malheureux. En apercevant ce rivage
peu attrayant, le voyageur se rappelle le mot d'un favori de Catherine à
l'Impératrice, qui se plaignait des effets du climat de Pétersbourg sur
sa santé: «Ce n'est pas la faute du Bon Dieu, Madame, si les hommes se
sont obstinés à bâtir la capitale d'un grand empire dans une terre
destinée par la nature à servir de patrie aux ours et aux loups.»
Heureux encore s'il lui était permis de débarquer sur ce rivage gris et
froid, à peine éclairé par un pâle soleil; mais la police et la douane
vont venir lui prouver qu'il entre dans l'empire de l'esclavage et de la
peur: avant de mettre pied à terre, il lui faudra lutter longtemps
encore contre des machines incommodées d'une âme.»
Cette première impression que M. de Custine éprouva en arrivant à
Pétersbourg, tout son voyage ne fera que la fortifier et la développer.
En Russie, la nature n'existe pas plus que l'homme. On ne peut pas
donner le nom de nature à des solitudes sans accidents pittoresques, à
des mers aux rivages plats, A des lacs, à des fleuves dont l'eau
s'arrête presque au niveau de la terre, à des marécages sans bornes, à
des steppes sans végétation, sous un ciel sans lumière. La terre
elle-même est devenue complice des caprices de l'homme, qui a tué la
liberté pour diviniser l'unité... Elle aussi, elle est partout la même.
Quant au peuple, il offre un spectacle non moins attristant; on ne voit
partout que des corps sans âmes, et l'on frémit en songeant que pour une
si grande multitude de bras et de jambes, il n'y a qu'une tête; un seul
homme dans tout l'empire a le droit de vouloir; il résulte de là que lui
seul a la vie propre.
Le surlendemain de son arrivée à Pétersbourg M. de Custine assistait à
la célébration du mariage du fils d'Eugène de Beauharnais avec la
grande-duchesse Marie, et le même il fut présenté à l'empereur et à
l'impératrice. Il trace le portrait suivant de l'empereur:
«L'empereur est plus grand que les hommes ordinaires de la moitié de la
tête; sa taille est noble, quoiqu'un peu raide; il a pris des sa
jeunesse l'habitude russe de se sangler au-dessus des reins, au point de
se faire remonter le ventre dans la poitrine, ce qui a dû produire un
gonflement des côtes. Cette difformité volontaire, qui nuit à la liberté
des mouvements, diminue l'élégance de la tournure et donne de la gêne à
toute la personne... Il a le profil grec, le front haut, mais déprimé en
arrière, le nez droit et parfaitement formé, la bouche très belle, le
visage noble, ovale, mais un peu long, l'air militaire et plutôt
allemand que slave. Sa démarche, ses attitudes sont volontairement
imposantes.
«IL s'attend toujours à être regardé; il n'oublie pas un instant qu'on
le regarde; même vous diriez qu'il veut être le point de mire de tous
les yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu'il était beau à
voir et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie... Il pose
incessamment d'où il résulte qu'il n'est jamais naturel, même quand il
est sincère. Son visage a trois expressions dont pas une n'est la bonté
toute simple; la plus habituelle me paraît toujours la sévérité. Une
autre expression, quoique plus rare, convient peut-être mieux encore à
cette belle figure, c'est la solennité; une troisième, c'est la
politesse, et dans celle-ci se glissent quelques nuances de grâce qui
tempèrent le froid étonnement causé d'abord par les deux autres. Mais,
malgré cette grâce, quelque chose nuit à l'influence morale de l'homme,
c'est que chacune de ces physionomies qui se succèdent arbitrairement
sur la figure est prise on quittée complètement et sans qu'aucune trace
de celle qui disparaît ne reste pour modifier l'expression nouvelle.
C'est un changement de décoration à vue et que nulle transition ne
prépare; on dirait d'un masque qu'on met on qu'on dépose à volonté.
Ainsi, le plus grand des maux que souffre la Russie, l'absence de
liberté, se peint jusque sur la face de son souverain: il a beaucoup de
masques, il n'a pas un visage, Cherchez-vous l'homme, vous trouvez
toujours l'empereur.
«Je crois qu'on peut tourner cette remarque à sa louange: il fait son
métier en conscience. Avec une taille qui dépasse celle des hommes
ordinaires, comme son trône domine les autres sièges, il s'accuserait de
faiblesse s'il était tout bonnement, et s'il faisait voir qu'il vit,
pense et sent comme un simple mortel. Sans paraître partager aucune de
nos affections, il est toujours un chef, juge, général, amiral, prince
enfin, rien de plus, rien de moins. Il se trouvera bien las à la lin de
sa vie, mais il sera placé haut dans l'esprit de son peuple et peut-être
du monde, car la foule aime les efforts qui l'étonnent; elle
s'enorgueillit en voyant la peine qu'on prend pour l'éblouir.»
Deux jours après cette première présentation, l'empereur avait avec M.
de Custine la conversation suivante (tome II, page 129, lettre 13e);
«Le despotisme, disait l'empereur, existe encore en Russie, puisque
c'est l'essence de mon gouvernement; mais il est d'accord avec le génie
de la nation.
--Sire, vous arrêtez la Russie sur la route de l'imitation et vous la
rendez à elle-même.
--J'aime mon pays et je crois l'avoir compris. Je vous assure que,
lorsque je suis bien las de toutes les misères du temps, je cherche à
oublier le reste de l'Europe en me retirant vers l'intérieur de la
Russie.
--Pour tous retremper à votre source,
--Précisément. Personne n'est plus Russe de coeur que je le suis. Je
vais vous dire une chose que je ne dirais pas à un autre; mais je sens
que vous me comprenez, vous.»
Ici l'empereur s'interrompt et me regarde attentivement. Je continue
d'écouter sans répliquer; il poursuit:
«Je conçois la république: c'est un gouvernement net et sincère, ou qui
du moins peut être; je conçois la monarchie absolue, puisque je suis le
chef d'un semblable ordre de choses; mais je ne conçois pas la monarchie
représentative; c'est le gouvernement du mensonge, de la fraude, de la
corruption, et j'aimerais mieux reculer jusqu'à la Chine que de
l'adopter jamais.
--Sire, répondis-je, j'ai toujours regardé le gouvernement représentatif
comme une transaction inévitable dans certaines sociétés, à certaines
époques; mais ainsi que dans toutes les transactions, elle ne résout
aucune question, elle ajourne les difficultés.»
L'empereur semblait me dire: Parlez. Je continuai;
«C'est une trève signée entre la démocratie et la monarchie, sous les
auspices de deux tyrans fort bas, la peur et l'intérêt, et prolongée par
l'orgueil de l'esprit qui se complaît dans la loquacité, et par la
vanité populaire qui se paie de mots; enfin, c'est l'aristocratie de la
parole substituée à celle de la naissance, car c'est le gouvernement des
avocats.
--Monsieur, vous parlez avec vérité, me dit l'empereur en me serrant les
mains; j'ai été souverain représentatif [1], et le monde sait ce qu'il
m'en a coûté pour n'avoir pas voulu me soumettre aux exigences de cet
INFÂME gouvernement (je cite littéralement). Acheter des voix, corrompre
des consciences, séduire les uns, afin de tromper les autres; tous ces
moyens, je les ai dédaignés comme avilissants pour ceux qui obéissent
autant que pour celui qui commande, et j'ai payé cher la peine de ma
franchise; mais, Dieu soit loué, j'en ai fini pour toujours avec cette
odieuse machine politique. Je ne serai plus roi constitutionnel, j'ai
trop besoin de dire ce que je pense pour consentir jamais à régner sur
aucun peuple par la ruse ou par l'intrigue.»
[Note 1: En Pologne.]
Le 23 juillet, M. de Custine assistait à une fête célèbre dont il donne
une description intéressante. Deux fois par an, le 1er janvier à
Saint-Pétersbourg, et le jour de la fête de l'impératrice, à Péterhoff,
l'empereur ouvre librement, en apparence, son palais à des paysans
privilégiés et à des bourgeois choisis, comme décoration, comme
assemblage pittoresque d'hommes de tous états comme revue de costumes
magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire assez d'éloges de la fête
de Péterhoff; mais, s'il n'y a rien de plus beau pour les veux, rien
n'est plus triste pour la pensée que cette réunion soi-disant nationale
de courtisans et de paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes
salons sans se rapprocher de coeur. En effet l'empereur ne dyt pas au
laboureur, au marchand: «Tu es un homme comme moi»; mais il dit au grand
seigneur: «Tu es un homme comme eux, et moi, votre Dieu, je plane sur
vous tous également.»--«Après tout, s'écrie M. de Custine, quelle est
donc cette foule baptisée peuple, et dont l'Europe se croit obligée de
vanter niaisement la respectueuse familiarité en présence de ses
souverains? Ne vous y trompez pas: ce sont des esclaves d'esclaves.»
Que fait la noblesse russe? elle adore l'empereur, et se rend complice
des abus du pouvoir souverain pour continuer elle-même à opprimer le
peuple qu'elle fustigera tant que le dieu qu'elle sert lui laissera le
fouet et la main. Était-ce là le rôle que lui réservait la Providence
dans l'économie de ce vaste empire? Elle en occupe les postes d'honneur;
qu'a-t-elle fait pour les mériter? Le pouvoir exorbitant et toujours
croissant du maître est la trop juste punition de la faiblesse des
grands.
Les marchands qui formeraient une classe moyenne, sont en si petit
nombre, qu'ils ne peuvent marquer dans l'État; d'ailleurs presque tous
sont étrangers. Les écrivains se comptent par un ou deux par génération;
les artistes sont comme les écrivains: leur petit nombre les fait
estimer; mais si leur rareté sert à leur fortune personnelle, elle nuit
à leur influence sociale. Il n'y a pas d'avocats dans un pays où il n'y
a pas de justice. Où donc trouver une classe moyenne qui fait la force
des États, et sans laquelle un peuple n'est qu'un trouvai! conduit par
quelques limiers habilement dressés?
Il n'y a donc pas encore de peuple en Russie; il y a des empereurs qui
ont des serfs et des courtisans qui ont aussi des serfs: tout cela ne
fait pas un peuple.
M. de Custine allait en Russie pour y chercher des arguments outre le
gouvernement représentatif; il est revenu en France partisan des
constitutions. Il était parti de Paris avec l'opinion que l'alliance
intime de la France et de la Russie pouvait seule accommoder les
affaires de l'Europe; mais, après avoir vu de près la nation russe et
reconnu le véritable esprit de son gouvernement, il a senti qu'elle est
isolée du reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique,
appuyé sur le fanatisme religieux, et il est de l'avis que la France
doit chercher ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent
avec les siens,--Il espérait arriver à des solutions, il n'a rapporté
que des problèmes.
Qu'on ne croie pas cependant, que M. de Custine s'occupe incessamment de
traiter dans son livre des questions morales et politiques; il a tout
vu, ou du moins il décrit tout: Saint-Pétersbourg et la Néva, Moscou et
le Kremlin, Nijni-Novgorod et sa foire, la cour, les palais de
l'aristocratie, la maison du fonctionnaire public, la cabane du
serf.--Aucune des curiosités des deux capitales de l'empire n'échappe à
son examen et à sa critique. Tantôt il visite le cottage de l'empereur à
Péterhoff, avant le grand-duc pour cicérone; tantôt il parvient, malgré
les ordres contraires, à pénétrer dans la forteresse de Schlussellbourg.
Ici il nous raconte l'épouvantable histoire d'Ivan IV; là il nous fait
le récit des fêtes militaires célébrées à Borodino. Toujours
intéressant, bien que trop long et écrit d'un style trop prétentieux et
trop monotone, cet ouvrage sera lu avec avidité et avec fruit, surtout
par les Russes qui pardonneront pas à l'auteur le jugement qu'il a cru
devoir porter sur eux-mêmes, sur leur pays et sur l'empereur, ou plutôt
sur le gouvernement. Quelques citations prises çà et là, au hasard,
feront mieux comprendre que toutes nos réflexions la nature du talent et
des observations de M. de Custine.
«La Russie est l'empire des catalogues à lire comme collection
d'étiquettes; c'est superbe, mais gardez-vous d'aller plus loin que les
titres. Si vous ouvrez le livre, vous n'v trouverez rien de ce qu'il
annonce; tous les chapitres sont indiqués, mais tous sont à faire.
Combien de forêts ne sont que des marécages que vous ne couperiez pas un
fagot!... Les régiments éloignés sont des cadres où il n'y a pas un
homme; les villes, les routes, sont en projet; la nation elle même n'est
encore qu'une affiche placardée sur l'Europe, dupe d'une imprudente
fiction diplomatique....
«Ce peuple, qui a tant de grâce et de facilité, est dépourvu du génie
créateur. Les Russes sont les Romains du Nord. Les uns et les autres ont
tiré leurs sciences et leurs arts de l'étranger. Ils ont de l'esprit,
mais c'est un esprit imitateur, et par conséquent plus ironique que
fécond; cet esprit contrefait tout, il n'imagine rien.
»Les Russes ont beau faire et beau dire, tout observateur sincère ne
verra chez eux que des Grecs du Bas-Empire formés à la stratégie moderne
par les Prussiens du dix-huitième siècle et par les Français du
dix-neuvième.
«La Russie est une nation de muets; quelque magicien a changé 60
millions d'hommes en automates qui attendent la baguette d'un autre
enchanteur pour renaître et pour vivre.
«En Russie, un homme qui rit est un comédien, un flatteur ou un ivrogne.
«N'écoutez pas la forfanterie des Russes; ils prennent le faste pour
l'élégance, le luxe pour la politesse, la police et la peur pour les
fondements de la société. A leur sens, être discipliné, c'est être
civilisé. Ils oublient qu'il y a des sauvages de moeurs très douces et
des soldats fort cruels. Malgré toutes leurs prétentions aux bonnes
manières, malgré leur instruction superficielle et leur profonde
corruption précoce, malgré leur facilité à deviner et à comprendre le
positif de la vie, les Russes ne sont pas encore civilisés. Ce sont
des Tartares enrégimentés rien de plus. La société, telle que ses
souverains l'ont faite, n'est qu'une immense serre-chaude remplie de
jolies plantes exotiques. D'ailleurs, quelle que soit l'apparence des
choses, il y a au fond de tout la violence et l'arbitraire. On y a rendu
la tyrannie calme à force de terreur: voilà jusqu'à ce jour, la seule
espèce de bonheur que ce gouvernement ait su procurer à ses peuples.»