Les médecins ont apporté, depuis quelques mois, à l'Académie des
sciences, un tribut inaccoutumé; au lieu de n'occuper, comme à
l'ordinaire, qu'un espace bien modeste dans les comptes-rendus, ils les
ont envahis presque en entier, profitant de la courtoisie des sciences
exactes et des sciences naturelles, qui leur ont cédé la place pour
quelque temps.
En effet, cette affluence de mémoires sur la médecine, la chirurgie,
l'anatomie, la physiologie, devait cesser bientôt. Quelques places
vacantes et vivement désirées excitaient le zèle d'une foule de
candidats, et, suivant l'usage, chacun d'entre eux adressait à
l'Académie un ou plusieurs Mémoires, qui, tout en parlant d'autre chose,
voulaient dire au fond; «Nommez-moi à la place de M. Double, de M.
Larrey, etc.» Les nominations faites, nous courons grand risque de voir
voir arriver au bureau beaucoup moins de Mémoires, car le uns ont obtenu
ce qu'ils voulaient, les autres n'ont plus rien à demander jusqu'à
nouvel ordre.
Quoi qu'il en soit, le public studieux ne peut que se féliciter de cette
émulation, de cette sorte de concours entre des candidats parmi lesquels
on comptait bon nombre d'esprits supérieurs, dont les travaux à cette
occasion sont acquis à la science, et resteront comme autant de titres
dans l'avenir de ceux qui n'ont pu encore, cette fois, arriver au
fauteuil académique. Quant aux trois hommes éminents qui ont obtenu cet
honneur, leur passé nous est un gage d'un avenir fécond en travaux du
premier ordre.
Deux places étaient devenues vacantes dans la section de médecine et
de chirurgie, telle de M. Double et celle du vénérable Larrey.
Parmi les candidats nombreux qui se présentaient pour la première, trois
médecins haut placés dans la science se partageaient les voix de l'école
et du monde médical, M. Andral et M. Rayer, non moins célèbres par leurs
ouvrages que par leur pratique, et M. Cruveilhier, qui a fait pour
l'anatomie pathologique ce que la mort avait empêché Bichat d'exécuter.
On s'accordait assez généralement à placer M. Andral au premier rang, et
la section, juge suprême en ce point, partageait l'opinion générale;
mais on était fort embarrassé de savoir comment s'en tirer poliment avec
les deux autres candidats, qui ne sont pas de ces hommes qu'on puisse
traiter sans cérémonie.
On a toujours reproché à la médecine de s'entendre fort bien avec la
mort, et nous devons avouer humblement que cette fois la mort vint
merveilleusement en aide à messieurs les médecins candidats et
académiciens. Une place devint vacante, dans la section d'agriculture,
par le décès de M. Morel de Vindé; alors M. Rayer se désista de sa
candidature en médecine, et arguant de ses travaux sur quelques maladies
des animaux domestiques, il se présenta comme candidat pour la section
d'agriculture.
Restaient deux candidats qui dominaient évidemment les autres, et l'on
pensait que la section les présenterai tous deux sur la même ligne;
c'était un honneur mérité, une sorte de dédommagement pour le moins
heureux.
Mais la section académique n'a pas cru devoir agir ainsi. Elle a placé
au premier rang, et sur la même ligne que M. Andral, M. Poiseuille, à
qui ses beaux travaux sur la circulation ouvriront sans doute un jour
les portes de l'Institut, mais dont les titres, aux yeux du public
médical, ne sont pas supérieurs, ni même égaux à ceux de M. Cruveilhier.
Au second rang était M. Cruveilhier.
Au troisième. MM. J. Guérin et Bourgery.
M. Andral a été élu le 6 mars.
Quinze jours après la nomination de M. Andral, M. Rayer a été élu en
remplacement de M. Morel de Vindé. Que M. Rayer entrât à l'institut,
rien de plus juste; mais qu'il y soit entré dans la section
d'agriculture, c'est là un de ces coups de théâtre académiques dont tout
le monde est surpris; car enfin, malgré ses travaux sur la morve et le
farcin, ce n'est point comme vétérinaire ni comme agronome, c'est comme
médecin que M. Rayer a été nommé membre de l'institut. Loin de nous la
pensée de critiquer un choix auquel tout le monde applaudit; mais ce qui
nous semble moins à l'abri de la critique, c'est la division de
l'Académie par sections, division qui nous parait tout-à-fait inutile,
peut-être même un peu contraire à la fusion, à la fraternité si
désirables dans un corps savant, et dont le résultat principal est
d'amener, par exemple, l'admission dans la section d'astronomie d'un
médecin qui aurait étudié l'influence de la lune sur les maladies.
Pendant que l'Académie s'occupait de remplacer M. Double, les candidats
se présentaient en foule pour le fauteuil de M. Larrey, et chacun d'eux
faisait de son mieux pour l'obtenir.
Ces candidats pouvaient se diviser en deux classes, les chirurgiens
proprement dits et les hommes spéciaux. Parmi ces derniers, un opérateur
habile qui, le premier, a employé sur le vivant les instruments de la
lithotritie, avait, disait-on, beaucoup de chances d'être élu, quoiqu'il
eût pour rivaux des hommes plus haut placés que lui dans la science. On
s'en étonnait: «Et pourtant, disait M...., chirurgien lui-même et membre
de l'institut, rien n'est plus facile à concevoir.
«Les membres de l'Institut se divisent en trois classes: 1º ceux qui ont
la pierre; 2º ceux qui ne l'ont pas et qui craignent de l'avoir; 3º
enfin, et ce sont les moins nombreux, ceux qui ne l'ont pas et qui ne
craignent pas de l'avoir. Ces derniers seulement, ajoutait M......, ne
voteront pas pour le lithotriteur.
Cependant cette prédiction ne s'est pas tout-à-fait réalisée, la section
n'a pas admis d'hommes spéciaux parmi les candidate qu'elle a présentés,
et M. Civiale n'a pu réunir que quinze voix. Ce doit être une
consolation pour l'inventeur des instruments de la lithotritie, de voir
que du moins il n'a pas été vaincu avec ses propres armes.
Les candidats présentés aux choix de l'Académie étaient portés sur la
liste dans l'ordre suivant:
1° M. Lallemand;
2º M. Lisfranc;
3º M. Ribes;
4º MM. Velpeau et Gerdy;
5º MM. Amussat et Bégin;
6° M. Jobert de Lamballe.
L'ordre de cette liste a beaucoup surpris le monde médical. Des travaux
remarquables et le respect dû à son âge faisaient comprendre que M.
Lallemand occupât le premier rang; mais la section de médecine et de
chirurgie peut seule nous dire quels motifs lui on fait placer au
quatrième et au cinquième rang MM. Velpeau, Gerdy et Bégin, qui
pouvaient figurer au premier; pourquoi M. Jobert s'est vu rejeter au
sixième rang, etc.
Nous aurions beaucoup à dire sur ce chapitre; mais, loin de chercher le
scandale, nous le fuyons, et nous savons qu'on doit la paix aux vaincus.
Des voix qui n'avaient pu se faire écouter au sein de la section ont
repris de l'influence dans le comité secret. L'Académie a voulu discuter
non-seulement les titres scientifiques, mais tous les antécédent des
candidats, et connaître non seulement le savant, mais aussi l'homme sur
qui devrait tomber son choix; puis, après cette enquête solennelle, et
sans s'arrêter à l'étrange classification de la section de chirurgie,
elle a élu M. Velpeau.
Maintenant qu'à l'agitation électorale, aux angoisses de la lutte, a
succédé le calme, essayons de donner à nos lecteurs une idée sommaire
des travaux les plus intéressants dont on ait entretenu l'Académie dans
ces derniers temps.
Une question importante dans ses rapports avec les sciences médicales et
avec l'économie sociale tout entière, c'est celle de la formation des
matières azotées neutres de l'organisation et des matières grasses, qui
passent successivement des végétaux aux herbivores et de ceux-ci aux
carnassiers. Cette question se rattache à tous les phénomènes de
l'alimentation.
MM. Dumas et Boussingault, dans leur _Essai de physiologie chimique_,
avaient posé en principe que l'albumine, la librine et la caséine, ces
trois substances si abondamment répandues dans les solides ou les
liquides de l'économie, existant dans les plantes; qu'elles passent
toutes formées dans le corps des herbivores, d'où elles sont
transportées dans celui des carnivores; que les plantes seules ont le
privilège de fabriquer ces produits, dont les animaux s'emparent, soit
pour les assimiler, soit pour les détruire, selon les besoins de leur
existence.
Etendant ces principes à la formation des matières grasses, qui, selon
eux, prennent complètement naissance dans les plantes, ces auteurs les
avaient considérées comme venant jouer dans les animaux le rôle de
combustible ou même quelquefois un rôle transitoire, et avaient résumé
l'ensemble de ces vues et leurs conséquences dans le tableau suivant: