Courrier de Paris

J'étais fort tranquillement étendu sur un moelleux divan, mon ami

intime, remuant dans ma cervelle je ne sais quels rêves légers, _nescio

quid ungarum_, lorsque mon Frontin, qu'on me passe le mot, entra avec

cette allure effarée qui lui est ordinaire. Il faut qu'où sache que le

drôle n'en fait jamais d'autres. Toutes les fois qu'il ouvre ma porte,

je crois voir arriver une sinistre nouvelle; c'est un de ces gens qui

vous disent: Monsieur veut-il ses pantoufles? du ton dont ils

annonceraient la fin du monde, et qui brossent vos habits et cirent vos

bottes d'un air désespéré.

«Monsieur, dit mon homme, c'est une lettre! et il me regardait d'un oeil

inquiet.

...--Eh bien! c'est une lettre

Qu'en mes mains le portier t'aura dit de remettre.

--Oui, monsieur.--Cela suffit, va-t-en!»

Je brisai le cachet et je lus ces mots: Vous êtes prié d'assister à

L'incendie de Babylone.--Diable! m'écriai-je, la chose est grave; un

incendie! et l'on veut que j'en sois le témoin et le complice! mais le

Code pénal est formel; il s'agit des galères. L'incendie de Babylone

encore, l'orgueil et la souveraine de l'Orient! Si du moins c'était une

bicoque, le cas peut-être serait moins pendable; on pourrait plaider les

circonstances atténuantes!--Cependant je cherchais à lire un nom au bas

de la lettre, comptant sur la signature de Sémiramis ou tout au moins

sur celle de Nimas. Point de signature! un billet anonyme! l'anonyme, ce

masque des pervers, me donna des soupçons. Le coup part de la main de ce

traître d'Assur, pensai-je: Oh! _perfecto, scelerato Assuro!_

Du reste, rien n'y manquait; tout était prévu avec une abominable

attention pour me faciliter le crime; on m'annonçait le jour, l'instant,

le lieu: samedi, 27 mai, neuf heures et demie du soir, rue du Bac, 12.

Il n'y avait pas moyen d'échapper.

Choisir les ténèbres profondes, quel raffinement d'incendiaire! La belle

affaire, en effet, qu'un incendie en plein midi! Mais que cela fait

bien, le soir, quand tout sommeille à l'ombre de la nuit!

Mon premier mouvement fut d'avertir les pompiers et M le Commissaire de

police; je ne sais quelle infernale pensée m'en empêcha; mon oeil

s'illumina tout à coup d'une flamme féroce, un sourire diabolique erra

sur mes lèvres, l'atroce ricanement de Méphistophélès s'échappa de mon

gosier aride, et j'eus un accès de Néron mettant le feu aux quatre coins

de Rome. Que vous dirai-je? Voir Babylone rue du Bac, nº 12, la voir

brûler comme un fagot, me parut une rare délectation, un plaisir

superfin. Horreur!

La nuit venue et l'heure fatale ayant sonné à ma pendule telle qu'un

glas funèbre, je me jetai sournoisement dans les profondeurs d'une

citadine, comme un scélérat qui cherche à éviter l'oeil de MM les

sergents de ville. Mon attelage éthique, semblable à ce cheval décharné

de la Mort dont parle l'Apocalypse, me conduisit à travers les routes

les plus sombres et les plus tortueuses; le ciel était de mauvaise

humeur; une pluie sinistre tombait goutte à goutte, le vent poussait de

petits gémissements lugubres, balançant dans l'air des lueurs blafardes

çà et là suspendues, que j'ai cru reconnaître plus tard pour des

réverbères.

Enfin j'arrive, «Le chemin de Babylone? demandai-je d'une voix altérée à

un grand diable debout sur la porte (quelque Ammonite sans doute, ou

quelque Moabite en captivité).--Au premier, l'escalier à gauche, me

répondit-il sans plus s'émouvoir qu'une pièce de bois, comme dit

Célimène. Au même instant, un bruit effroyable se fit entendre: c'était

un pot de fleurs qui tombait d'une fenêtre et se brisait avec fracas à

dix pas de moi, A cette preuve de jardins suspendus, je fus convaincu

qu'en effet j'étais à Babylone.

Mon coeur battait avec violence tandis que je montais l'escalier et ce

n'est pas sans terreur que j'entrai dans l'enceinte Babylonienne. Que

voulez-vous? les plus endurcis; palissent sur le seuil d'un forfait.

Mais quel fut mon étonnement! Je m'attendais à pénétrer dans une caverne

aussi noire que la caverne des bandits de Gil Blas, et j'étais au milieu

d'un immense et magnifique salon, tout brillant d'or et de lumière! Je

croyais tomber dans une bande sinistre de Babyloniens atroces et

d'horribles Babyloniennes armés de torches, de briquets phosphoriques et

autres instruments incendiaires, et, de tous cotés, je voyais

d'agréables visages, un air de fête partout répandu, des Babylonniens

gantés et vernis, des Babyloniennes au doux accueil, au fin regard, aux

blanches épaules demi-nues, la gaze et la soie, le sourire sur les

lèvres, la fleur et le diamant dans les cheveux! Tout ébloui et tout

charmé, je sentis que s'il y avait réellement un crime à commettre de

moitié avec ces jolies complices, on le commettrait de tout son coeur.

A chaque coup d'oeil que je donnais à droite ou à gauche, c'était une

délicieuse découverte, ou plutôt une reconnaissance. Je retrouvais peu à

peu toute la Babylone élégante et spirituelle: le talent, le goût, la

grâce, la beauté; ici, l'écrivain et l'artiste, des noms récemment

célèbres et de vieux noms; et, pour ornement, cette guirlande de jolies

femmes parfumées et fleuries, que Babylone tresse pour tous ses plaisirs

et qu'on rencontre dans toutes ses fêtes: les perles du faubourg

Saint-Germain, la fine fleur du boulevard Italien. L'erreur n'était plus

possible; je n'avais pas affaire à des incendiaires, mais aux plus

aimables gens du monde, et s'il fallait craindre un incendie, c'était

seulement de la part de certaines prunelles adorables qui étincelaient

çà et là et jetaient leur feu.

Toute cette société, parée et souriante, et venue là non pour assister

au sac et au brûlement d'une ville, mais pour passer quelques-unes de

ces heures où se plaît Babylone, heures pleines d'éclat, de fines

causeries, d'esprit vif et délié, et de chants mélodieux; et, certes, il

ne s'agit pus seulement d'une romance, d'une cavatine ou d'un duo, mais

d'un opéra tout entier, d'un opéra en deux actes: _L'Incendio di

Babylonia_.

Chut! faites silence, messieurs; et vous, mesdames, soyez sages; le

spectacle va commencer; si le chef d'orchestre ne donne pas le signal,

en frappant trois coups sur la cabane du souffleur, c'est que nous

n'avons pas de chef d'orchestre; mais entendez le piano aux touches

rapides et sonores, il remplace à lui seul, sous des mains habiles, tout

le bataillon des instruments à cordes et à vent.

[Illustration: L'_Incendio di Babylonia_, opéra-Buffa en 2 actes,

paroles de M.***, musique de M. le comte de Feltre--Scène 4 du 1er acte.

Personnages: Orlando, M. Ponchard; Clorinda, madame Damoreau; Ferocino,

M. *** Le tyran surprend le billet tendre donné par Orlando à la

princesse.]

Le théâtre représente une forêt vierge, ce qui répand tout d'abord sur

la scène un parfum d'honnêteté et de candeur; décor charmant, qui ferait

envie aux théâtres privilégiés et patentés. Quatre grands gaillards

entrent dans la forêt; du front ils touchent aux frises, et paraissent

forts comme des Turcs. Il y a une bonne raison pour cela, c'est que ce

sont des Turcs en effet. _Cherchiamo! cherchiamo! cherchiamo!_

s'écrient-ils. Que cherchent-ils? personne ne le sait; ils ne le savent

pas eux-mêmes. Vous sentez combien cette exposition est mystérieuse et

saisissante.

Mais voici Ferocino! Ai-je besoin de vous faire connaître sa personne et

son caractère? son nom le dénonce suffisamment, Ferocino est féroce; il

porte de terribles moustaches, un large feutre aux plumes flottantes, un

vêtement de velours noir, insigne du scélérat, un long poignard _per

trucidare_. Ferocino vient dans la forêt pour épouser la princesse

Clorinda. Il a un rival; mais il le tuera. On n'est pas Ferocino pour

rien.

Une douce voix de gondolier roucoule dans le lointain: il paraît que le

grand canal de Venise traverse la forêt vierge. _Felice gondoliere!_

s'écrie Ferocino avec amertume; il ne connaît pas le _pene di amore!_

Ainsi le terrible Bajazet s'arrêta un jour avec mélancolie devant un

pâtre qui soufflait nonchalamment dans ses pipeaux champêtres. Cette

situation est du haut sublime.

Un étranger demande à voir Ferocino. Le tyran l'accueille avec bonté.

Les forêts vierges sont si commodes pour y donner audience! «Ton nom?

demande Ferocino.--_Io sono pelerino persecuto per la fata_.--Ton nom,

te dis-je? _Io sono pelerino persecuto_.--Ton nom, encore un coup?--Io

sono pelerino.--Signor, signor, rabachate,» répond Ferocino avec

douceur.

Arrivés à ces termes de la discussion, il est clair que nous touchons à

une catastrophe. Le pèlerin jette là sa robe grise et se dévoile; plus

de pèlerin! Place au rival de Ferocino, au troubadour Orlando, chevalier

de la Légion-d'honneur, Ici une scène terrible: Orlando et Ferocino se

mesurent des yeux, et expriment leur rage dans un duo galant: _Volo te

transpersar! volo te echignar!_ c'est horrible!

Arrive Clorinda. L'ingénieux Orlando veut lui glisser adroitement un

billet doux, format in-4; Ferocino l'arrête au passage. Fureurs,

évanouissements; on se battra à mort: _Volo te echignar! vota te

transpersar!_ Que de sang va couler!

Clorinda en devient folle; il y de quoi: _perdita la boula_: elle est

pâle _e def'risata_, mais défrisée d'un seul côté, circonstance qui

laisse une mêche d'espoir.

Sonnez, clairons! battez, tambours! Orlando revient vainqueur Ferocino

est étendu quelque part dans un coin de la forêt, _transpersato,

juguleto, abimeto_. Joie des deux amants; Clorinda recouvre la raison et

sa frisure.

«Vous me croyez défunt» s'écrie tout à coup une voix terrible; mais je

n'étais que blessé, _solamente blessato_. Je pourrais vous châtier, je

préfère vous donner ma bénédiction.» Et Ferocino, ressuscité, bénit et

marie la princesse et le troubadour, _O generose rivale!_ Après tout,

dit philosophiquement Ferocino, si je perds une femme, je recouvre la

vie, ce qui _doubla mia félicita._»

Cet admirable poème a obtenu un succès d'enthousiasme. Au milieu des

applaudissements, Ferocino est venu dire d'une voix émue: «L'ouvrage qui

vient de causer une si vive sensation est tiré d'un manuscrit inédit du

Dante.» Personne n'a paru en douter. Le style peut-être ne rappelle pas

précisément celui de la Divine Comédie, mais aussi le fond n'est pas

exactement le même, et les hommes de génie ont toujours deux styles pour

deux sujets différents.--Quant à l'auteur de la musique, il se nomme il

signor Pilliardini.

Non pas Pilliardini, maître Ferocino. Finissons la comédie et ne

plaisantons plus. Puisque vous avez dissimulé le nom du spirituel et

ingénieux compositeur, je le nommerai, moi: c'est M. le comte de Feltre.

M. de Feltre et le signor Pilliardini n'ont rien à faire ensemble;

Pilliardini butine à droite et à gauche, une idée à l'un, une phrase à

l'autre, c'est son métier. Sans cette rapine, il signor Pilliardini

mourrait d'inanition. M. de Feltre vit de ses revenus et fait sa récolte

sur ses propres domaines; il ne doit rien qu'à lui-même; esprit,

science, invention aimable et féconde, tout ce qu'il fait entendre lui

appartient. Aimez-vous le naïf ou le piquant, le galant ou le tendre, M.

de Feltre est votre homme. Les salons de Paris en savent quelque chose,

et répètent avec prédilection mille charmantes mélodies, filles

gracieuses de ses loisirs.

Cette fois, M. de Feltre a fait plus qu'un nocturne, plus qu'un

spirituel couplet, plus qu'un joli duo: il a fait un opéra, il a fait

une partition pleine d'élégance, de goût et de talent. D'abord, il s'est

conformé au ton railleur du poème, amusante parodie du genre italien;

mais peu à peu, laissant l'exagération satirique, M. de Feltre s'est

abandonné à de délicieuses inspirations; si bien qu'Auber, qui écoutait,

a dit; «Il n'est pas facile de plaisanter comme cela!»

Avec quel transport le parterre applaudissait; et quel parterre! un

parterre comme vous n'en avez jamais vu, comme vous n'en verrez jamais.

Les plus beaux cheveux, la peau la plus blanche, les plus fines mains,

un parterre de jolies femmes, enfin. Ce n'était pas ce gros et brutal

bravo qui s'échappe avec violence des _battoirs_ virils, mais un petit

bruit caressant, doux et velouté, qui a dû chatouiller l'oreille de M.

de Feltre.

Oui, mesdames, donnez des bravos, tressez des couronnes pour M. de

Feltre, mais n'oubliez pas les chanteurs: les chanteurs ont tous

vaillamment et gracieusement combattu dans cette mémorable soirée,

depuis le premier Turc jusqu'au dernier. Quelle voix délicate et suave

que la voix de Clorinda! Eh! vraiment, je le crois bien: Clorinda chante

par le mélodieux gosier de madame Damoreau! Qu'Orlando a de goût et de

savoir! comment s'en étonner? Orlando est Ponchard! Ces deux artistes

célèbre» ont prêté à M. de Feltre l'appui de leur talent, avec une grâce

exquise; aussi voyez quelle pluie de roses inonde madame Damoreau! elle

veut marcher, et à chaque pas son pied foule un bouquet embaumé, sans

compter les bouquets de rimes galantes et les tendres adieux. Hélas! le

Nouveau-Monde nous enlève madame Damoreau; l'Amérique nous vole cet écho

mélodieux; adieu! partez! lui disaient de toutes parts ces bravos, ces

couronnes et ces vers; partez, puisqu'il le faut, mais ne nous oubliez

pas!

Quant à vous, seigneur Ferocino, je ne vous perds pas de vue, et vous ne

m'échapperez pas: vous avez beau faire; en vain vous cherchez à vous

dissimuler, en vrai tyran, sous votre large feutre, derrière votre

atroce poignard, là l'abri de votre barbe formidable; ou vous connaît;

on sait qui vous êtes: et si l'on voulait, ou vous nommerait en toutes

lettres; mais vous le défendez: vous avez l'originalité d'avoir un goût

rare, une admirable voix, un sang-froid charmant, et de garder

l'anonyme! Vous jouez, vous chantez ce terrible rôle de Ferocino comme

le ferait un acteur spirituel, un chanteur excellent, et vous ne voulez

pas qu'on le dise.--Ah! pardieu, vous êtes un singulier homme! Nous le

dirons malgré vous, pour vous faire de la peine; car, voyez-vous,

Ferocino, nous vous gardons une rancune! Être un homme de loisir, un

homme du monde heureux, avoir le droit de ne rien savoir et de ne rien

faire, et se permettre un talent comme le vôtre, c'est révoltant; si

l'on ne se retenait, on irait vous en demander raison.

Ou a cru un moment que Rossini viendrait à cette soirée splendide; il

n'est pas venu; peut-être se reposait-il encore de la fatigue du voyage.

Savez-vous en effet sa grande nouvelle? une nouvelle qui court de salon

en salon et fait tressaillir tous les échos de l'Académie royale de

musique: Rossini revient! Rossini est revenu! Le mot: «Madame se meurt!

madame est morte! ne produisit pas une émotion plus grande sous les

voûtes de Versailles et de Saint-Denis.--Ce n'est pas une vaine rumeur,

une plaisanterie, un _puff_; on l'a vu, on l'a reconnu; c'est bien lui,

Rossini!... Après dix ans d'absence et de retraite, le voilà!

Que vient-il faire? Le sublime boudeur est il apaisé? Le chantre

mélodieux s'est-il lassé de faire le muet? Quelque Guillaume Tell,

quelque Othello est-il descendu de chaise de poste avec lui? On le

désire, on l'espère, l'Opéra fait des neuvaines pour attirer cette

bénédiction d'en haut, et M. Léon Pillet va de temps et temps en

pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Cependant l'illustre maestro se tait

et continue de s'envelopper de silence et de mystère: à peine s'est-il

montré; à peine quelques élus ont-ils pu entrevoir et adorer le _dieu_

de la musique. Tout ce qui chante, tout ce qui racle une corde, tout ce

qui souffle dans un instrument, tout ce qui assemble des notes, depuis

le plus illustre maître jusqu'au joueur de mirliton et de guimbarde,

s'est fait inscrire chez Rossini. On frappe à sa porte du matin au soir,

on s'incline sur le seuil, ou se signe sous les fenêtres; le concierge

demande un supplément de logement pour placer les cartes de visite......

Eh bien! après tant de démonstrations, de salutations et d'adorations,

savez-vous ce que Rossini est capable de faire? Il est homme à partir un

beau matin, laissant là son monde ébahi, de retourner à Bologne et

d'écrire à M. Léon Pillet: «Mon cher monsieur, je n'étais revenu à Paris

que pour guérir mon estomac et ma gastrite. Adieu. Vous apprendrez, je

pense, avec plaisir que, depuis mon retour, je digère bien. Tout à vous.

ROSSINI.»

Puisque nous voici à l'Opéra, n'en sortons pas sans donner de bonnes

nouvelles: Carlotta Grisi, qu'on craignait de perdre, a renouvelé son

engagement; nous gardons la willi pour trois ans encore. Fanny Ellsler

ne danse plus que sur des millions: Taglioni voltige à droite et à

gauche; du Midi au Nord, de l'Orient à l'Occident; on court après la

Cérito aux pieds légers, sans pouvoir l'atteindre. Dans cette situation

difficile, il faut bien se contenter de Carlotta, et remercier

Terpsichore (vieux style).

Les furets de coulisses n'ont pas publié le chiffre de son nouvel

engagement, je veux dire de ses appointements; mais on le devine, un pas

de willi ne peut guère se donner à moins de 30.000 francs par an. Lord

Pluncket offre dix schellings à Chatterton; un poète, un homme de génie,

ne vaut pas davantage; mais pour un entrechat et un rond de jambe, c'est

autre chose; milord videra son portefeuille.

Barroilhet aussi nous reste; quant au total de son traité, on le

connaît: il s'agit d'une bagatelle, de 70.000 francs par an; 70.000

francs pour chanter: _Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!_ La belle

invention que la romance!... Pour tant de mille francs ne chantez jamais

faux, ô Barroilhet!

La presse se propage et prend tous les noms et toutes les formes: que

deviendra cette population de journaux? c'est une véritable famille de

mère Cigogne; chaque jour en fait éclore par douzaines; il est vrai que

la plupart ne naissent pas viables et meurent le lendemain. Voici venir

le _Journal des cataractes_; il a placardé; cette semaine, son

prospectus sur les grands murs de la ville, et fait sonner sa trompette

dans les feuilles d'annonces.--Eh! pourquoi pas un _Journal des

cataractes?_ faut d'autres font fortune, qui ne s'adressent qu'à des

aveugles!

Tandis que Paris s'amuse, rit et s'occupe de ses chanteurs et de ses

danseuses, la mort continue à frapper à son seuil indistinctement. Ici

une fête, là un deuil; une larme de ce côté, de l'autre un éclat de

rire. Les jours se passent ainsi, voilés d'un crêpe, couronnés de

fleurs; on s'habitue à cette vie et l'on y songe à peine. L'humanité

ressemble à un être mort et vivant par moitié: le bras droit s'agite,

l'oeil droit regarde, une lèvre sourit; à gauche, le bras, l'oeil, sont

immobiles, et la lèvre pâle et éteinte.

Mademoiselle Des..., une blanche jeune fille de seize ans, un de ces

anges doux et souriants qu'on regarde passer, est morte il y a trois

jours, enlevée rapidement, comme par un coup de foudre, le lendemain

d'un bal Esprit, jeunesse, beauté, l'espoir d'une vie riante et adorée,

tout a fui. «Non, après ce que j'ai vu, la santé n'est qu'un nom; les

grâces, les plaisirs, la fortune, ne sont qu'une apparence: la vie n'est

qu'un songe, dit Bossuet.»

Les Grandes eaux de Versailles.

Les eaux de Versailles sont bien déchues de leur antique splendeur;

d'ordinaire le Titan enseveli sous les rochers ne tire plus du fond de

sa puissante poitrine qu'un maigre filet d'eau; les grenouille mouillent

à grand'peine la tête de Latone; le serpent Python, qui lançait

superbement dans les airs sa gerbe audacieuse, vieilli, épuisé,

languissant, a perdu plus de la moitié de sa vigoureuse baleine; enfin,

les phoques eux mêmes et les Tritons, ces dieux marins, n'ont plus assez

d'eau pour remplir leurs narines et leurs conques: Amphitrite semble

leur mesurer désormais le perfide élément. Cette pauvreté, qui va

croissant, date du grand roi lui-même; et Louis XIV, malgré l'effort

constant des machines et des canaux, voyait l'eau se dessécher dans ses

bassins, et se dérober sous ses divinités nautiques: «L'eau manquait,

quoi qu'on pût faire, dit Saint-Simon, et ces merveilles de l'art en

fontaines, se tarissaient, comme elles font encore à tous moments,

malgré la prévoyance de ses mers de réservoirs, qui avaient coûté tant

de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la

fange.» La Fontaine commettait donc une insigne flatterie lorsqu'il

chantait ainsi dans sa Psyché les bassins royaux;

Jamais on n'a trouvé ces rives sans zéphyrs;

Flore s'y rafraîchit au sein de leurs soupirs,

Les Nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombres

S'y vont baigner en troupe, à la faveur des ombres.

Les Nymphes ne pouvaient tout au plus y prendre qu'un bain de pieds.

Cependant les eaux de Versailles sont encore riches, assez pour retenir

le nom d'incomparables qui leur fut donné par les détracteurs mêmes de

Versailles et du grand roi; mais beaucoup les méprisent aujourd'hui,

parce qu'elles sont abandonnées à la foule bourgeoise, parce qu'elles

sont devenues de banales réjouissances, semblables aux feux d'artifice

et aux divertissements des Champs-Elysées.

Les poètes, coeurs solitaires, viennent sous les ombrages de Versailles

rêver aux temps évanouis, aux splendeurs éclipsées; ils viennent

réveiller dans le parc désert les souvenirs du grand siècle, demander

aux statues pensives:

.... Les secrets de ce passé trop vain,

De ce passé charmant, plein de flammes discrètes.

Où parmi grands rois naissaient les grands poètes.

La nature, si oublieuse partout ailleurs, semble porter ici, au

contraire, l'ineffaçable empreinte de ses premiers maîtres; des ombres

amoureuses, des fantômes magnifiques peuplent ces allées silencieuses,

le vent murmure les vers de Racine et de Molière, les grands escaliers

apparaissent encore

Montés et descendus par des gens en parure.

Le poète se mêle à la foule des courtisans brodés et dorés, il rend à

Versailles ses fêtes, ses amours d'autrefois, et il croit voir briller

l'image éclatante du grand roi dans les eaux jaillissantes, teintes de

mille couleurs par les rayons de ce soleil que Louis XIV avait pris pour

emblème. Mais, à toutes ces belles imaginations, il faut le silence et

la solitude, il faut le parc désert et les charmilles abandonnées. Comme

le fidèle serviteur des anciens seigneurs, le poète s'enfuit devant la

foule des nouveaux maîtres, qu'il traite en lui-même d'usurpateurs

profanes et sacrilèges; il déteste, dans ce château royal, la fête

bourgeoise, la réjouissance plébéienne.

Cependant ils arrivent ces nouveaux maîtres. Marie-Antoinette,

De Trianon l'auguste et jeune déité,

[Illustration: Eaux de Versailles.--Fontaine du Point du Jour.]

comme l'appelait Delille; Marie-Antoinette, au grand scandale de tous,

mettait trente-cinq minutes à faire le chemin de Paris à Versailles,

crevant les piqueurs et les chevaux. La foule, nouvelle maîtresse de

céans, y arrive moitié plus vite que la reine Marie-Antoinette, et dans

un équipage cent fois plus beau, plus splendide à voir, _iguiromis

equis_; chacun des bonds de ces vigoureux coursiers apporte à la fête

mille nouveaux spectateurs, et ce flot toujours croissant envahit les

avenues, les bosquets, les charmilles, les jardins, se heurtant, se

pressant dans les immenses allées, devenues trop étroites pour contenir

Paris tout entier. Paris endimanché, Paris qui vient visiter son château

et son parc de Versailles Louis XIV n'arrivait pas avec cette pompe et

ce fracas. Napoléon et tout son cortège impérial ne suffisaient pas à

remplir ainsi la vaste demeure; Versailles était véritablement fait pour

le peuple, car le peuple est seul assez grand pour en peupler les

immenses solitudes. Mieux encore que le grand roi, il peut dire:

Versailles, c'est moi; car c'est lui qui l'a payé, c'est lui qui l'a

bâti, c'est lui qui l'a planté. Vingt mille francs! vingt mille francs!

disait Louis XIV à chaque petit article nouveau du plan que lui exposait

Le Nôtre; c'est-à-dire vingt mille francs de taxes, vingt mille francs

d'impôts ajoutés encore à la misère publique. Les allées s'élevaient

tout d'un coup par enchantement, plantées d'une seule fois, à un

roulement de tambour; les eaux de la Seine étaient apportées sur la

montagne, de gigantesques travaux essayaient de détourner le cours de

l'Eure; mais toutes ces merveilles s'accomplissaient à la ruine des

misérables; l'infanterie entière, l'infanterie glorieuse de Rocroy et de

Fribourg, périssait à la tâche; trente six mille travailleurs se

consumaient pour ces féeries royales: «Toutes les nuits, dit madame de

Sévigné, on emportait des chariots remplis de malades et de morts.»

--_Et puis, par un triste retour, le sang des gardes du corps_ de la

raine, qui rougit encore une des corniches du château, n'atteste-t-il

pas que le peuple, après avoir pavé de son argent et construit de ses

bras le royal Versailles, y est entré un jour en conquérant, en maître,

disant:

C'est pour me divertir que les nymphes sont faites,

C'est pour moi dans ce bois que de savantes mains

Ont mêlé les dieux grecs et les Césars romains...?

Pourquoi donc s'étonner que le bourgeois veuille jouir à son tour de ces

ombrages et de ces eaux? Pourquoi ferait-il tache à toute cette

magnificence de verdure et de marbre? Sans doute il ne vient point au

parc chercher des émotions historiques; il ne vient point rêver sous les

arbres.

D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau;

il ne pense guère aux femmes de l'autre temps; il ne se rappelle point

dans ces bosquets-, auprès de ces bassins.

Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes:

et lorsqu'il se promène en famille dans cette charmante Allée d'eau, il

se soucie assez peu de savoir que la Dubarry aimait singulièrement cet

ombrage, qu'elle y venait tous les jours suivie de son fameux petit

nègre Zamor, qui portait la queue de sa robe. Non, ses connaissances

historiques ne remontent pas au delà de 89 et tout au plus a-t-il

entendu parler des infamies du Parc-aux-Cerfs.--Il vient simplement se

promener au milieu de cette verdure, la plus puissante et la plus

épaisse qui soit au monde; il vient goûter la fraîcheur aimable de ces

lieux, et regarder aussi, lui, aux grands jours, les _effets

incomparables_ des grandes Eaux Versailles, avec ses charmilles

infinies, ses vases, ses statues innombrables, ses merveilles de toutes

sortes, est la villa du pauvre, sa fantaisie impériale, son palais

enchanté tel qu'il l'a vu parfois dans ses rêves, et plus sa vie de tous

les jours est sombre et chétive, mieux il sent aux heures de fête, la

fastueuse beauté de ces palais et de ces jardins.

[Illustration: Eaux de Versailles.--Bassin de Saturne ou de l'Hiver.]

Mais son émotion manque de recueillement; la foule n'est point

élégiaque, elle ne subtilise pas devant cette nature prodigieuse qui

étonne la pensée des sages; elle ne s'amuse pas à comparer les arbres

taillés, les allées tirées au cordeau, à notre littérature classique:

elle ne trouve point que le parc de Versailles ressemble à une tragédie

de Racine, où se voit une féconde nature disciplinée par un art non

moins fécond, où la fantaisie se fait si régulière et la vigueur si

modérée que les malhabiles sont tentés de les nier tous les deux. Le

bourgeois, après avoir parcouru les galeries du château, poursuit sa

course heureuse à travers ces autres galeries de verdure, sous ces dômes

de feuillage, dans ces vastes appartements en plein air dont les

charmilles épaisses forment murailles: pour lui le parc de Versailles

c'en est encore le château; les allées, les bosquets, les ronds-points,

tout peuplés de statues et de grands vases, sont les galeries et les

salles d'été de ce magnifique palais. Et c'était ainsi que Louis XIV

comprenait son jardin, c'était ainsi que l'avait conçu Le Nôtre, «prêtre

de Flore et de Pomone encore», comme l'appelait La Fontaine.

[Illustration: Eaux de Versailles.--Pièce du Dragon.]

[Illustration: Eaux de Versailles.--Char d'Apollon.]

Cependant que les uns sont au jardin de la reine à respirer le parfum

des fleurs, que les autres foulent la grande pelouse et s'exercent

infructueusement à suivre la ligne droite, les yeux fermée, voici que

les eaux arrivent derrière les charmilles on les entend déjà; une

fraîcheur soudaine se répand dans l'air; une humide ventilation agite

les feuillages; les Ondins babillards se réveillent tout à coup du fond

des noirs bassins, et gazouillent doucement dans le fourré; de tous

les côtés, sans qu'on sache d'où sortent ces notes perlées, ces clairs

murmures, l'eau chante, l'eau parle comme dans les contes de fées,

_«strepit lympha loquax,»_ Il semble que chaque arbre recèle une source

murmurante; que derrière chaque massif se cache une naïade en pleurs;

qui sanglote harmonieusement; que dans chaque vase étrusque les lutins

familiers empruntent pour jaser entre eux la voix douce et flûtée d'une

petite gerbe d'eau. Puis s'élèvent au-dessus de ce concert universel les

notes puissantes, les tons plus graves des grands bassins qui lancent

jusqu'au ciel leurs flots rayonnants, et se répandent au soleil en

nappes écumantes. Alors tout le parc prend un air de fête inaccoutumé,

toutes les mornes statues, enchaînées dans leurs gaines éternelles, se

font un visage moins morose; les Césars dérident leurs front soucieux,

et le vieux Faune, qui depuis des siècles riait tout seul au fond des

bois, s'étonne de cette allégresse unanime, de cette joie vive répandue

dans les airs. Puis chacun se presse, se heurte, court à perdre haleine,

traînant après lui ses petits enfanta qui veulent tout voir, et qui

n'ont qu'une heure pour faire toutes ces stations de joie, qu'une heure

pour s'émerveiller devant tous ces bassins, tous ces jets d'eau, toutes

ces cascades resplendissantes; un coup d'oeil pour le Titan et ses

rochers, un regard pour la Gerbe, un autre pour le bassin de Saturne,

pour le cabinet des Muses.

Vite aux grandes pièces, dépêchons-nous, l'heure s'avance: voici d'abord

Latone et ses deux enfants, Apollon et Diane, qui demandait vengeance à

Jupiter contre les insultes des paysans de Lydie--Ovide a métamorphosé

ces insulteurs en grenouilles, mais il avait oublie de changer leurs

imprécations en ces jets d'eau qui s'élancent vers la déesse par des

courbes gracieuses, et croisent dans tous les sens leurs gerbes

brillantes, symbole mythologique qu'un de nos grands écrivains a si

poétiquement expliqué: «Ces eaux» nous dit-il» qui montent et descendent

avec tant de grâce et de majesté, expriment la vaste circulation sociale

qui eut lieu alors pour la première fois, la puissance et la richesse

montant du peuple au roi pour retomber du roi au peuple, en gloire, en

bon ordre, en harmonie, la charmante Latone, en laquelle est l'unité du

jardin, fait taire de quelques gouttes d'eau les insolentes clameurs du

groupe qui l'assiège; d'hommes ils deviennent grenouilles coassantes.

C'est la royauté triomphant de la Fronde.»

Mais M. Michelet nous fait oublier Apollon sur son char, traîné par

quatre chevaux et entouré de dauphins et de Tritons; le peuple, voyant

toute l'année ce pesant attelage échoué sur ou bas-fond de deux pieds

d'eau, l'a moqueusement surnommé le _Char embourbé_; mais ce char

reprend, à cette heure, sa course légère et victorieuse: il lance vers

le ciel trois jets d'eau magnifiques de soixante et cinquante pieds au

moins, et à travers ce nuage transparent, à demi voilé sous ces

brillantes vapeurs, le dieu du jour, source du feu, recouvre tout son

éclat et apparaît comme une digne image de ce splendide soleil qui d'en

haut l'inonde de ses rayons, et met dans chaque goutte d'eau toutes les

couleur de l'arc-en-ciel. Bientôt, fatigué d'avoir fourni cette

glorieuse carrière, le dieu ira se reposer au _banquet d'Apollon_, parmi

les nymphes de Girardon; il laissera paître en liberté ses coursiers

hennissants, et viendra s'asseoir en paix dans cette grotte fameuse que

La Fontaine a chantée en de si beaux vers:

Le dieu, se reposant sous les voûtes humides

Est aussi au milieu d'un choeur de Néréides;

Toutes sont des Venus de qui l'air gracieux

N'entre point dans son coeur et s'arrête à ses yeux.

Mais qui pourra dépeindre en langue du Parnasse

La majesté du dieu, son port si plein de grâce,

Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels,

Et pour qui l'age d'or inventa des autels?...

Maintenant il faut aller nous étendre sur les gazons toujours verts qui

bordent la plus belle et la plus grande de toutes les pièces. Appuyé sur

le coude, comme les convives grecs et romains, nous regarderons en paix

la merveilleuse _fabrique_ de Gaspard de Marsy, et nous remplirons nos

yeux de la magnificence de ces eaux, qui s'élancent d'un si puissant

essor, et retombent avec tant de grâce en une pluie phosphorescente: le

Dragon, Neptune, Amphitrite, les tritons, les chevaux marins, les

phoques, les naïades, tous mêlent leurs flots et leurs vapeurs; pendant

que les vingt-deux jets d'eau, qui s'élèvent du milieu des vases de

métal, forment, en se réunissant dans leur chute, une cascade écumante,

s'échappent dans les coquilles et les mascarons, et retombent enfin dans

la grande pièce, qui rugit comme une mer en courroux.

Mais tout à coup la tempête s'apaise, le murmure cesse brusquement, les

monstres se taisent, la voix et l'eau s'arrêtent dans leur gosier, les

jets d'eau s'éteignent comme un feu d'artifice, les gerbes humides comme

une rosée, la féerie s'éclipse tout entière, et les spectateurs, qui

s'éblouissaient à la regarder de tous leurs veux, demeurent la bouche

béante devant ces eaux qui ne jaillissent plus,» ces groupes de bronze

et de marbre qui ont cessé leurs jeux et leurs combats.

Le spectacle est terminé; mais, avant de partir, il nous faut encore

jeter un dernier regard sur le parc, que tout à l'heure les eaux nous

faisaient oublier; il nous faut aller voir, du haut du grand escalier,

le soleil se coucher dans la longue pièce d'eau, toute resplendissante

comme une lame d'or; puis nous descendrons sur le tapis vert, et nous

regarderons, en nous retournant, les fenêtres du château, illuminées par

les derniers rayons du jour, tandis que sur les buis voisins, sur

l'épaule verdoyante des coteaux, se lève déjà l'étoile du soir; nous

irons au fond des bosquets surprendre les dernières lueurs dans les

feuillages, écouter le dernier chant du rossignol perché sur la tête des

statues grecques; nous resterons assis près d'une charmille solitaire,

attentifs aux ombres croissantes, aux premières haleines de la nuit, et

alors le parc nous paraîtra plus beau, plus magnifique encore, que

pendant l'heure brillante où le jardin entier semblait un palais d'eau,

pareil à ces magiques colonnades de diamants et d'escarboucles que les

fées habitaient dans leurs îles heureuses, Louis XIV a eu beau faire,

beau dépenser les millions et les régiments pour construire ses jardins

de Versailles, notre parc d'aujourd'hui est cent fois plus royal que

celui du grand roi; si les eaux se sont appauvries, si les statues se

sont noircies, en revanche les arbres ont grandi, les ombrages sont

devenus plus épais et plus profonds; cette nature, transplantée des

forêts voisines, et attristée d'abord par le despotisme de l'art, a

enfin adopté sa seconde patrie et reconquis sur les jardiniers sa

liberté, sa vigueur, sa fantaisie; les arbres laissent équarrir leurs

ombres à leur base, mais ils secouent dans l'air une audacieuse

chevelure, et, au-dessus de la charmille, la forêt verdoie tout à son

aise, la statue de Pomone règne sur les racines, mais les oiseaux du

ciel chantent sur les sommets. Le parc, comme l'a dit Delille, est

aujourd'hui le

Chef d'oeuvre d'un grand roi, de Le Nôtre et des ans;

et la nature s'est associée, dans ce pays des prodiges, à la

[Illustration: Eaux de Versailles--L'Avenue du Tapis-Vert.]

gloire de Louis XIV et de son grand-maître des jardins. Aujourd'hui le

duc de Saint-Simon ne plaindrait plus la nature, ne dirait plus qu'elle

a été tyrannisée, domptée à force d'art et de trésors. La nature est

réconciliée avec ses tyrans, elle est devenue plus belle que l'art, plus

riche que tous les millions, et le duc et pair effacerait certainement

de ses mémoires ces lignes déjà trop sévères au moment où elles étaient

écrites, et qui n'ont vraiment plus de sens pour nous: «On n'y est

conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au

bout de laquelle il n'y a plus qu'à monter et à descendre, et avec la

colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y

brûle les pieds; mais, sans cette recoupe, on y enfoncerait ici dans les

sables et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite

partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi.» Saint-Simon s'est

montré si dur envers Louis XIV, qu'il devait, par une suite naturelle de

ses jugements, être injuste aussi envers le château et le parc de

Versailles.

L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843 · 第 4 / 24 题